LA RÉSURRECTION DE JÉSUS-CHRIST
Il y a quelques semaines, le monde chrétien se recueillait dans le souvenir du grand fait qui a changé la face de la société humaine depuis dix-huit siècles. Si, ce jour^là, M. Renan s'était donné la peine de réfléchir, il aurait pu se demander : Qu'est-ce qui se passe aujourd'hui ? Sur tous les points du globe où la civilisation a triomphé, de Rome à Paris, de Londres à New-York, on célèbre l'anniversaire d'un événement « qui a fixé le sort de l'humanité (1). )) Puis-je supposer, sans folie, qu'on ait attendu jusqu'à moi pour examiner ce fait, pour voir s'il repose sur un témoignage inattaquable? Non, franchement, cela n'est pas possible. L'univers chrétien reconnaît que ce fait capital est le fondement de ses croyances ; il répète avec saint Paul : « Si le Christ n'est point ressuscité, notre prédication est vaine, et vaine aussi est votre foi (2). » Si donc il est un témoignage que la critique ait dû discuter atten-
(1) Les Apôtres^ 23 : « Tels furent les incidents de ce jour, qui a fixé le sort de Tiiumanîté. »
(2) /'• aux Corinthiens, xv, lA.
tivement, peser, tourner et retourner dans tous les sens, pour y découvrir quelque point vulnérable, c'est le témoignage des Apôtres touchant la résurrection de Jésus- Christ. Juifs et païens, tous les adversaires du christianisme ont dû multiplier leurs efforts pour ruiner cette base fondamentale ; et, par le fait, les Gelse, les Porphyre, les Hiéroclës, les Julien, ont épuisé contre elle touies les ressources de leur talent. D'un autre côté, avant d'immoler leurs préjugés à la foi , les Justin , les Athénagofe , les Clément, les TertuUien, les Cyprien, et tant d'autres grands esprits sorti? du paganisme, n'ont pu manquer d'étudier avec soin une affirmation sur laquelle est appuyé tout l'édifice de la religion chrétienne. Qu' est-il résulté de ce débat contradictoire, qui s'est prolongé jusqu'à nos jours? La croyance générale du monde civilisé à la résurrection de Jésus-Christ. Pas une objection n'a été épargnée à cette croyance depuis l'heure où le sanhédrin des-Juifs tenta une première explication ; mais, loin d'en recevoir la moindre atteinte, elle n'a fait que s'étendre et se fortifier; et aujourd'hui, après dix-huit siècles d'examen, de discussion, ce cri d'allégresse : « Jésus-Christ est ressuscité ! » s'échappe des lèvres de trois cent millions d'hommes ; il exprime la foi, non pas de quelque race plongée dans les ténèbres de la barbarie, mais des nations qui tiennent dans le monde le sceptre des lumières et de l'intelligence. En vérité, pour admettre que les Apôtres, les premiers chrétiens, les martyrs, les Pères de l'Église, tous les peuples chrétiens, avec leur élite de savants, de philosophes, de théologiens, d'hommes de génie, aient pu être, à leur insu et malgré eux, dupes d'une hallucination de femme sur le point fondamental de leurs croyances, il faudrait une foi bien plus robuste que pour reconnaître une intervention de Dieu ressuscitant le Christ d'entre les morts
Ainsi raisonnerait ifn esprit sur lequel la logique aurait conservé tant soit peu de prise. Mais non, M. Renan trouve cette comédie de deux mille ans la chose la plus simple et la plus naturelle du monde. Que « le plus grand fait de l'histoire religieuse du genre humain » ait pris son origine dans la folie d'une femme qui a cru voir et qui n'a pas vu, c'était une hypothèse trop scientifique pour ne pas le satisfaire. Voyons donc s'il est facile de dépouiller le christianisme de son caractère surnaturel, et si le nouveau critique y a mieux réussi que Celse et les incrédules du siècle dernier.
Et d'abord, dans l'hypothèse contraire à la résurrection, qu'était devenu le corps du Seigneur? Cette question est évidemment la première qui se présente à l'esprit : dans l'ordre logique de la discussion, elle prime toutes les autres. M. Renan la déclare « oiseuse et insoluble (1). » Oiseuse I xMais c'est le point précis de la difficulté. Insoluble I Alors, à quoi bon faire des livres, si vous ne voulez rien expliquer? Ainsi, voilà un homme qui prétend battre en brèche les croyances du monde chrétien, et qui commence par avouer qu'il lui est impossible de résoudre la question principale, et « qu'on ignorera toujours ce dé-tail (2). )) Dites donc tout simplement que vous êtes embarrassé, et que, ne trouvant rien de bon à dire, vous préférez vous taire. Cet aveu d'impuissance nous montre dans quelle voie inextricable s'engagent les adversaires de la résurrection. M. Renan semble avoir compris que cette manière d'esquiver le débat n'est ni franche, ni adroite : aussi cherche-t-il, tant bien que mal, à résoudre sa b question insoluble, o Faut-il mettre sur le compte des Apôtres l'enlèvement du corps de Jésus-Christ ? L'au-
(i) Les Apôtres^ 38.
(2)IbicL,39.
teur ne le penae pas : « On ne peut^guère admettre, dit-il, que ceux qui ont si fortement cru Jésus ressuscité soient ceux-là mêmes qui avaient enlevé le corps (1). » Mais les Apôtres une fois écartés, à qui attribuer une pareille supercherie? Je prie le lecteur de relire deux fois les lignes suivantes, pour bien juger à quoi Ton s'expose quand on veut bannir le surnaturel de Thistoire évangélique : .
« // est possible que le corps ait été enlevé par quelques-uns des disciples et transporté par eux en Galilée. Les autres, restés à Jérusalem, n'auront pas eu connaissance du fait D'un autre côté, les disciples qui auront emporté le corps en Galilée n'auront eu d'abord aucune connaissance des récits qui se formèrent à Jérusalem, si bien que la croyance à la résurrection se sera formée derrière eux et les aura surpris ensuite. Ils n'auront pas réclamé, et Pemsent4ls fait, cela neûtivàn dérangé (2). »
Quand M. Renan écrivait ces lignes, il n'aura probablement pas su ce qu il voulait dire. D'un autre côté, il ne se sera sans doute pas appliqué à parler français; et Yeût-W fait, cela Xieût rien gâté. Je supprime toute réflexion sur ce style : on dit que l'ouvrage de M. Renan est bien écrit, je ne demande pas mieux que de le croire ; mais si cette page doit devenir classique, je vote pour qu'on ferme auparavant tous les cours de littérature. Car il est évident que nos bons vieux modèles ne pourraient qu'entraver les progrès de ce français de l'avenir. Quant à l'idée elle-même, il est superflu de la discuter : si jamais M. Renan parvient à sortir de son futur passé, pour en arriver à un autre temps du verbe avoir ^ nous pourrons l'attendre au terme de ses conjugaisons ; jus-
(1) Le$ Apôtres, &0.
(2) Ibid., AO.
que4à, nous risquerions fort de prendre pour sa vraie pensée ce qui n*en a que l'apparence. Et» en effet, Fauteur de ces hypothèses a tant de confiance dans leur valeur, qu'il se hâte d'abandonner les disciples pour se tourner vers les Juifs et leur demander raison de la disparition du corps. Pauvres Jui& I on ne s'attendait guère à les trouver dans cette affaire; car si quelqu'un avait intérêt à ce que le corps de Jésus-Christ restât dans le sépulcre, c'était bien eux : en le faisant disparaître, ils eussent accrédité la résurrection. Mais pourquoi les Juifs ne se prêteraient-ils pas un instant aux combinaisons de M. Renan, afin de le tirer d'embarras? Ici, je dois l'avouer, la formule varie, et les peut-être remplacent avantageusement les futurs passés. Continuons à citer; car l'analyse serait impuissante à rendre tout ce qu'il y a de profondeur dans ces conjectures :
« // est permis de suppose?' aussi que la disparition du corps fut le fait des Juifs. Peut-être crurent-ils par là prévenir les scènes tumultueuses qui pouvaient se produire sur le cadavre d'un homme aussi populaire que Jésus (des scènes qui se produisent sur un cadavre!}. Peut-être voulurent-ils empêcher qu'on ne lui fît des funérailles bruyantes ou qu'on n'élevât un tombeau à ce juste. Enfin, qui sait si la disparition du cadavre ne fut pas le fait du propriétaire du jardin ou du jardinier?... Peut-être le propriétaire fut-il mécontent de cette prise de possession, et fit-il enlever le cadavre (1). n
Peut-être M. Renan n'a-t-il pas été plus satisfait de cette explication que des précédentes; et, ce qui permet de le supposer^ c'ffst qu'il en cherche d^autres. « A vrai dire, ajoiite-t-îî, les détails rapportés par le quatrième Evangile ne s'accordent guère avec une telle hypo-
(1) Le$ Apôtres, ft2.
thèse (1). » Hais, alors, à quoi s'arrêter en définitive ? Un éclair a traversé Tesprit de l'auteur. Si c'était une femme quia joué ce tour-là?... Quelle bonne fortune pour un roman I £n effet, le quatrième Evangile parle « du suaire plié soigneusement à part dans un coin (2). » Or, il n'y a qu'une femme pour savoir ainsi plier le linge. « Cette dernière circonstance ferait supposer qu'une main de femme s'était glissée là (3). » Suit une tirade sur la conscience féminine , dominée par la passion,, capable des illusions les plus bizarres, complice de ses propres rêves, etc., etc. (4). L'écrivain sentimental ne paraît pas même se douter des difficultés qu'une telle entreprise offrait à « une main de femme : » Ni les soldats qui gardaient le sépulcre, ni la pierre très-lourde qui en fermait l'entrée, rien ne l'arrête dans sa dissertation sur « la conscience féminine (5). » Mais, enfin, à quelle femme
(1) Les Apôtres»
(2) Ibîd. Pour ajouter à Teffet du tableau, M. Renan glisse dans le texte sacré le mot soigneusement^ qui ne s'y trouve pas. (S. Jean, xx, 7.) Le verbe ivxuXbaetv, plier, envelopper, n'exprime par lui-môme aucune idée de ce genre. Mais pourquoi s'interdire ces broderies, du moment qu'elles peuvent servir à orner un roman?
{3) Les Apôtres, 42.
(li) Ibid., 43.
(5) Pour se débarrasser d'un argument qui le gêne, M. Renan déclare « inadmissible la circonstance des gardiens et du sceau apposé au sépulcre. (Ibid, S, 39.) » Mais comme il se borne à une affirmation toute gratuite, nous ne pouvons y voir qu'un pur caprice de son imagination. Abstraction faite de l'autorité de s. Matthieu, qui écrivait sur le théâtre même des événements, une pareille circonstance n'a rien que de très-vraisemblable, lorsqu'on songe à l'acharnement dont les Juifs firent preuve pendant la Passion de Jésus-Christ Sachant que le Sauveur avait annoncé sa résurrection (s. Mattb., xii, àO; xvi, 4, 21; xvii, 9, 22; XX, 19 ; XXVI, 32 ; S. Marc, vui, 31 ; ix, 8, 9, 31 ; x, 34 ; s. Luc, ix,
devrons-nous faire honneur de « cette nuance particulière de la sincérité? » (Style de l'auteur pour désigner l'imposture, (1). M, Renan songe involontairement à Marie de Béthanie (2). » Comme ce n'est qu'une pensée involontaire, jetée négligemment dans une note, au bas de la page, nous nous bornerons à dire que M. Renan a tort de tant songer, alors qu'il faudrait prouver. Pour ma part, je ne puis pas comprendre que, dans cette revue des femmes de l'époque, il ait oublié l'épouse de Pilate. Montrer la femme du procurateur arrivant au tombeau de Jésus- Christ pour gagner les gardes à prix d'argent et pour enlever le corps, c'eût été magnifique d'invention et d'originalité. Voilà une idée que nous nous permettons de suggérer à l'auteur pour la prochaine édition des Apô* très : elle est féconde et pourra faire son chemin. M. Alexandre Dumas n'aurait pas manqué ce détail... Voltaire ! qu'est devenue ta descendance ? Esprit et style, tout est allé se perdre dans l'alTéterie. Cependant, ne nous hâtons pas de conclure : M. Renan tient en réserve une dernière explication, qui est accablante pour la croyance du monde chrétien. Nous avions bien soupçonné qu'il finirait par là ; mais nous n'osions pas croire qu'il marcherait au but avec tant de rapidité. Vous ne me paraissez
22; XI, 29, 30; xvjji, 33; xxiv, 6, 8), ils devaient choisir le moyen le plus efficace pour empêcher que la disparition de son corps ne pût donner lieu à cette croyance. M. Renan admet bien des détails qui ne se trouvent que dans s. Jean : dès- lors, qu'est-ce qui l'autorise à s'appuyer sur le silence des autres Evangélistes, pour rejeter la circonstance des gardiens mentionnée par s. Matthieu ? Il n'est pas possible de montrer plus clairement qu'on n'a d'autre règle de critique, pour accepter ou repousser le récit de l'Ëvangile, que la fantaisie et les besoins d^une cause.
(1) Les Apôtres, A3.
(2) Ibid.» A2.
que médiocrement satisfaits de mes peut-être et de mes futurs passés, dit-il aux plus exigeants d'entre ses lecteurs ; « la conscience féminine » de Marie de Béthanie elle-même n'a pas produit sur vous tout l'effet que je m'en promettais : eh bien, vous avez un moyen trèssimple d'y suppléer, c'est de recourir à la plus scientifique de toutes les hypothèses, au... hasard. C'est par hasard que le corps de Jésus-Christ ne s'est plus trouvé dans le tombeau. Or, <( un petit hasard suffît pour élever l'édifice de la foi universelle (1). » Cette fois, je l'espère, tous les doutes seront levés. Et maintenant, a tirons le voile sur ces mystères (2). » En d'autres termes, n'en parlons plus : c'est désormais un fait acquis ; Jésus-Christ n'est pas ressuscité d'entre les morts, et je crois l'avoir suffisamment prouvé.
« Tirons le voile sur ces mystères : » c'est facile à dire et commode à pratiquer. Mais lorsqu'on annonce avec tant de fracas une explication naturelle des miracles évangéliques, il me semble qu'on devrait lever le voile au lieu de le tirer. Si donc, après toutes ces forfanteries, on recule néanmoins devant la solution du problème, c'est qu'on se sent impuissant à le résoudre ; et toutes les phrases de convention ne parviendront pas à dissimuler cette retraite. Quelques personnes auraient pu me taxer d'exagération, quand je disais que le livre de M. Renan est une bonne fortune pour le christianisme ; j'espère que l'analyse de son œuvre leur fera partager ma conviction. Lorsque, après dix-huit siècles de discussion, un homme de talent en est réduit à imaginer des peut-être et un petit hasard pour attaquer la résurrection de Jésus-Christ, il prouve à sa manière la vérité de nos croyances. Car, n'en doutons
(1) Les Apôtres^ Ud.
(2) Ibid., A3.
pas, si M. Renan avait su trouver mieux, il n'aurait pas manqué de le dire. Les fadeurs de son langage et la mollesse de sa critique lui appartiennent en propre, j'en conviens ; mais la pauvreté de son argumentation tient à la thèse même qu'il défend. Au fond, ses deux confrères en incrédulité, MM. Strauss et Schenkel, ne sont pas plus avancés que lui. Seulement, moins novices dans l'art du sophisme, ils n'essayent même pas de résoudre la « question insoluble. » A leur tour ils tirent le voile, mais à temps, et sans se donner le ridicule d'une explication qu'ils désespèrent de trouver. Le conseiller ecclésiastique du grand-duché de Bade (il n'y a que le grand-duché de Bade pour avoir de tels conseillers) écrit la phrase suivante en gros caractères : « C'est un fait incontesté qu'au matin du premier jour de la semaine , le tombeau de Jésus a été trouvé vide (1). » Qu'était devenu le corps du Seigneur? Schenkel n'a pas l'air de se douter qu'on puisse lui adresser cette question. Quant à Strauss, ne sachant comment faire sortir le corps du tombeau, il préfère l'y laisser (2) : c'est pour lui une question brûlante
(i) Dos Charakterbiîd Jem, Wiesbaden, 186Zi, p. 321 : « Es ist eine unbestrittene Thatsache, etc. » Même silence dans un écrit plus récent^ Lie protestantische Freiheit fWiesbaden, 1862), où Schenkel s'efforce de persuader à ses lecteurs qu'il admet la résurrection de Jésus-Christ, tout en niant que le Sauveur ait repris le corps déposé dans le tombeau. (P. 172-188.) C'est à l'aide d'une équivoque aussi misérable qu'il espère trouver grâce aux yeux de ses coreligionnaires. Ce pieux incrédule est directeur du séminaire protestant et professeur de théologie à Hei-^ delberg I
(2) Dos Leben Jem fur das deutsche Yolk beabreitet, Leipzig, 186/i, p. 312 : Unsere Ansicht laesst den Leichnam im Grabe. — Ailleurs (p. 5 s. 6 et s. 9), il nie, contrairement au récit des quatre Évangélistes, que le corps du Seigneur ait été déposé dans un sépulcre par Joseph d'Arimathie. (S. Matth. xxvii, 60 ; s. Marc,
~ 5â — {eine brennende Fragé) (1) , à laquelle il n'aime pas mettre la main. Tout cela est fort instructif, et montre ce qu'il y a d'embarras sous des négations en apparence si fières et si tranchantes. Il est bon que ces théories nuageuses passent le Rhin pour venir affronter la netteté et la précision de l'esprit français. A l'indifférence du public pour son nouveau livre, M. Renan a dû s'apercevoir que les peut-être et les petits hasards n'ont pas long succès parmi nous : plus il avancera dans son œuvre, plus l'expérience l'avertira qu'il s'est trompé de pays ; et déjà il est aisé de prévoir que si l'Allemagne a eu le triste privilège d'enfanter ces systèmes, c'est en France qu'ils recevront leur coup de mort.
Nous avons énuméré les tentatives malheureuses à la suite desquelles M. Renan s'est hâté de « tirer le voile » sur la question qu'il cherchait à résoudre. A-t-il mieux réussi dans le dessein d'expliquer comment s'est formée la foi des Apôtres à la résurrection ? Le lecteur en jugera. Il est évident que sans cett<3 foi intime, profonde, la conduite des Apôtres serait incompréhensible : tout le monde en convient, Strauss non moins que son imitateur français. S'ils n'araient pas cru leur maître ressuscité, ils n'auraient pas versé leur sang pour soutenir un pareil témoignage. C'est ce qu'Origène répondait à Celse dès le IIP siècle : « Supposez, lui disait-il, que les Apôtres eussent inventé cette fable, auraient-ils puisé dans le mensonge la force nécessaire pour communiquer aux autres le mépris de la mort et pour la subir eux-mêmes (2) ? » Strauss reconnaît que cette réponse est décisive contre
XV, /i6 ; s. Luc,xxm,53 ; s. Jean, xix, Ai, 42.) C'est une plaisanterie à laquelle M. Renan lui-même n'a pas jugé à propos de s'arrêter, et avec raison.
(1) Ibid., p. 288.
(2) Origène contre Celse, ii, 56.
l'hypothèse d'une imposture, et il a bien raison; mais cela ne. suffit pas, il faut aller plus loin. Une foi qui s'affirme ,avec une telle persévérance et qui finit par entraîner celle du monde , une foi si énergique, si résistante, f^ dû avoir une base sérieuse : autrement, ce serait un effet sans cause. Quelle est cette base ? Une hallucination, nous dit M. Renan. Voyons si cette hypothèse s'accorde avec le caractère des Apôtres, et si elle suffit pour rendre compte de leur foi.
Et d'abord, dans quelles dispositions morales se trour valent les disciples après la mort de leur maître ? Cette catastrophe, à laquelle ils s'attendaient si peu, avait-elle eu pour eflFet d'exalter leur courage, de fortifier leurs espérances ? Non, elle avait produit sur eux un résultat tout contraire. M. Renan l'avoue : « Les disciples, dans ces premières heures qui suivirent la mort de Jésus, n'avaient à cet égard aucune espérance arrêtée. Les sentiments dont ils nous font la naïve confidence supposent mêcûè qu'ils croyaient tout fini. Us pleurent et enterrent leur ami, sinon comme un mort vulgaire, du moins comme une personne dont la perte est irréparable ; ils sont tristes et abattus ; l'espoir qu'ils avaient eu de le voir réaliser le salut d'Israël est convaincu de vanité ; on dirait des hommes qui ont perdu une grande et chère illusion (1). »
Certes, on en conviendra, voilà des hommes peu disposés à l'enthousiasme, à la crédulité, à l'exaltation d'un visionnaire. De tous les états de l'âme, le découragement et la désillusion sont les moins propres à faire naître de pareils effets. C'est ce que reconnaîtrait tout observateur pour qui le cœur humain n'est pas un livre complètement fermé. Mais M. Renan n'a pas poussé jusque-là ses études psychologiques : pour lui, tous les sentiments se confondent, et
(1) Les Aoôtres, 2.
les contraires sont synonymes. Ainsi ces hommes tristes et abattus deviennent à trois lignes de là pleins Xènthousiasme. « Leur espoir est convaincu de vanité ; » mais plutôt ^ue d'abdiquer Yespérance^ « ils font violence à toute réalité. (1) » Ils a croient tout fini ; mais, « ils ont décidé que Jésus ne mourrait pas (2). » Ils « le pleurent comme une personne dont la perte est irréparable^ ils ont perdu leur illusion ; o mais, a dès le samedi, un homme pénétrant (M. Renan, sans doute) aurait pu annoncer que Jésus revivrait (8) . » Que signifie tout ce cliquetis de mots ? Y a-t-il dans ces phrases incohérentes la moindre trace d'une étude tant soit peu sérieuse des caractères et des situations? Pour s'en convaincre, l'honorable membre de l'Institut n'a pas besoin de s'adresser à un professeur de psychologie : un enfant de dix ans pourra lui apprendre qu'on n'est pas à la fois abattu et enthousiaste 5 plein d'espérance et sans espoir. Toutes ces phrases ont été jetées sur le papier, suivant que le caprice les dictait, au hasard et sans réflexion.
Le biographe des Apôtres abuse d'un mot sur l'effet duquel il compte beaucoup ; et, par le fait, c'est la grande ressource datons les romanciers : l'amour. «La petite, société chrétienne, ce jour-là, opéra le vrai miracle ; elle ressuscita Jésus en son cœur par l'amour intense qu'elle lui porta (4). » Misérable équivoque, au moyen de laquelle on voudrait confondre la survivance idéale par le souvenir avec la résurrection réelle du corps^ la seule dont il s'agisse, et que les Apôtres aient affirmée au prix de leui* sang ! M. Renan joue constamment sur cette métaphore, pour faire oublier le véritable état de la question. Mais
(1) Les Apôtres, 2.
Ci) Ibid., 5.
(3) Ibid., 5.
tt) Ibid., 5.
enfin l'amour des disciples pour le maître était*il tellement intense, qu'il ait pu leur troubler le cerveau jusqu'à leur eolever la conscience d'eux-mêmes et la perception des réalités extérieures? N'oublions pas que, trois jours auparavant, cet « amour intense » n'avait pas empêché Pierre de renier Jésus-Christ à la voix d'une simple servante, ni le reste des Apôtres de l'abandonner et de prendre la fuite au moment du péril. Gomment donc la tristesse, la consternation, les illusions perdues auraient-elles pu, dans l'in- . tervalle de quarante-huit heures, exalter cet amour jusqu'à la folie ? Et qui ne voit que tous^ces mots « d'âmes passionnées, » de « fièvre intense, » « d'ivresse d'amour, » appliqués à des hommes tristes et abattus^ qui la veille ou l'avant-veille avaient délaissé leur maître, constituent un vrai non-sens, et ne peuvent venir se placer que sous la plume d'un romancier? Sans doute, plus tard, après la résurrection du Sauveur et la descente de l' Esprit-Saint, cet amour si faible encore et si timide le jour de la Passion deviendra plus fort que la mort ; mais c'est précisément dans le grand fait dont ils ont été témoins que les Apôtres puiseront cette ardeur héroïque ; loin d'expliquer la résurrection, elle la suppose ; elle en est la conséquence et non pas la cause.
Pour montrer combien M, Renan est étranger à toute étude psychologique, il me suffira de citer une théorie qu'il énonce à propos des Apôtres. Jusqu'ici Ton avait cru que le souvenir d'un défunt s'affaiblit avec le temps, et qu'après trente années de séparation, par exemple, le sentiment d'une personne aimée perd de sa vivacité. C'est ce que l'expérience avait appris à tous les mortels. La Providence, toujours sage dans ses desseins, n'a pas permis que cette puissance du souvenir allât en augmentant, afin d'adoucir ce que la loi de la mort peut avoir d'amer pour le cœur humain. Mais non, M. Renan a changé tout cela
pour les besoins de sa thèse : a Le sentiment d'une personne aimée qu'on a perdue est bien plus fécond à distance qu'au lendemain de la mort. Plus on s'éloigne, plus ce sentiment devient énergique (1). » On conçoit qu'avec de pareilles idées il ait été impossible à l'auteur d'apprécier sainement les dispositions morales des Apôtres ; et je ne crains qu'une chose, c'est qu'on ne m'accuse de vouloir perdre mon temps à réfuter un écrivain capable d'avancer des paradoxes de ce genre.
Si la tristesse et l'abattement des Apôtres après la mort de Jésus-Christ excluent toute idée d'enthousiasme et d'exaltation fiévreuse, l'incrédulité avec laquelle ils accueillent la première annonce de la résurrection montre combien peu ils étaient disposés à prendre une fiction pour une réalité. Ici, commençons par écarter les mignardises que le romancier prodigue dans cette partie de son livre. M. Renan ne le comprend pas encore; mais l'indifférence et le dégoût du public lui apprendront déplus en plus que les choses sérieuses ne comportent pas cet affadissement. Il lui plaît d'attribuer « à Marie de Magdala la gloire de la résurrection (2). » Si c'est un pur compliment qu'il a voulu faire aux dames, afin d'être agréable à quelques-unes de ses lectrices, nous ne voyons pas trop en quoi ces mièvreries pourraient déparer le reste de son ouvrage; mais encore faudrait-il ne pas se permettre ces galanteries aux dépens de l'histoire. A coup sûr, il est dans son rôle, il demeure fidèle à tous ses précédents, quand il admire dans Marie-Madeleine « une belle organisation, des sens délicats, m en particulier « le sens intime du dessin, » et qu'enfin il l'appelle « la reine et la patronne des idéalistes (3). » Nous aurions peut-être le droit de demander à
(1) Les Apôtres, 37.
(2) Ibid., 13.
(3) Ibid., 12, 13.
Fauteur s'il a su garder son sérieux en écrivant ces lignes ; mais il nous répondrait sans doute qu'il n'a pas voulu nous empêcher de rire à notre tour. Sainte Marie-Madeleine a eu l'insigne faveur d'être un des témoins immédiats de la résurrection ; mais, n'en déplaise aux goûts romanesques de M. Kenan, « sa grande affirmation de femme (quelle emphase ridicule I ) » n'a pas été la seule n base de la foi de l'humanité (1). » C'est là un mauvais conte, indigne d'un écrivain qui se respecte. Suivant le récit des Evangiles, confirmé dans ses principaux traits par l'apôtre saint Paul, Jésus- Christ ressuscité s'est montré à Pierre, à Jacques, aux onze Apôtres réunis, aux deux disciples allant à Emmaûs, aux sept Apôtres péchant sur le lac de Tibériade, à plus de cinq cents frères rassemblés, dont beaucoup vivaient encore à l'époque où saint Paul écrivait aux Corinthiens (2). Tous ces hommes ont été les témoins occulaires de la résurrection. Ne venez donc pas nous dire, dans un langage qu'une pompe affectée rend d'autant plus comique : « Marie de Magdala a porté tout le travail de la conscience chrétienne ; son témoignage a décidé de la foi de l'avenir; elle a fait revivre le fantôme du maître exquis^ etc. (3). » Laissez ce ton langoureux aux bergers de Florian, et n'allez pas transformer en idylle ou en pastorale, l'histoire d'une religion qui a débuté par la prédication de la pénitence et par trois siècles de martyre.
M. Renan prend évidemment ses lecteurs pour des Chinois qui n'ont jamais ouvert l'Evangile, quand il veut leur persuader que la croyance à la résurrection « trouvait parmi les disciples de Jésus les facilités les plus extraordinaires pour se répandre (4). » Cette assertion lui paraît
(1) Les Apôtres, 13. 4
(2) Saint Paul, !■• am Con^ xv, 4, 8.
(3) Les Apôtres, 7, 13.
(U) Ibid, 18.
tellement vraie qa'il s'est chargé lui-même d'en démontrer la fausseté. Lorsque Marie-Madeleine revient du sépulcre, racontant ce qu'elle a vu, les disciples se hâtent-ils d'admettre son récit? Non, dit M« Renan, u quelques-uns la prirent pour une folle (1). » La relation des autres « femmes galiléennes » reçoit-elle un accueil plus favorable? Non, répond de nouveau le biographe, « la défiance qu'inspirait l'exaltation de Marie de Magdala, le peu d'autorité qu'avaient les femmes, l'incohérence de leurs récits produisaient de grands doutes (2). » Il n'y a qu'un instant, (( une grande affirmation de femme était la base delà foi de l'humanité; » trois pages ont suffi pour changer cette foi en défiance et pour 6ter toute autorité au « porteur du travail de la conscience chrétienne. » O folle du logis I quels mauvais tours tu joues à ceux qui ne savent pas te garder! Poursuivons cette analyse. Du moins le témoignage de Pierre et de Jean, revenus du tombeau de Jésus-Christ, aura-t-il réussi à convaincre des gens si crédules? Non, continue M. Renan, « bien des doutes restaient encore Les nouvelles données par les femmes et
par Pierre ne trouvèrent de divers côtés qu'une incrédulité à peine dissimulée (3). » Mais, enfin, où s'arrêtera cette incrédulité? Voilà des hommes singulièrement rétifs, rebelles au témoignage des sens jusqu'à mettre en péril la certitude physique* Cesseront-ils une bonne fois de douter après que Jésus-Christ se sera présenté au milieu d'eux et qu'il leur aura fait entendre sa voix, en leur montrant ses mains et son côté? Non, reprend M. Renan, « quelques doutes se produisaient encore (â), » même après cette
(1) Les Apôtres, 12.
(2) Ibid., 16.
(3)IbicL, 12, 15.
{li) Ibid., 23,
manifestatioii solennelle. Ainsi, une résistance qui va jusqu'à traiter de délire la première annoncé de la résurrection, la défiance, une incrédulité à peine dissimulée, de grands doutes, des doutes persistants, des doutes qui ne cèdent qu'à des démonstrations palpables et réitérées, telles sont les facilités extraordinaires que trouvait la croyance à la résurrection pour se répandre parmi les disciples de Jésus-€brist Évidemment des hommes qui hésitaient à ce point avant de croire, qui se défiaient d'euxmêmes et des autres, qui cherchaient à se prémunir contre les troubles de l'esprit et les illusions des sens, qui, pour être convaincus, demandaient à entendre, à voir, à palper, qui poussaient même cette exigence à un degré où elle devient déraisonnable, de pareils hommes ne pouvaient être que des esprits crédules : c'est la marque ordinaire à laquelle on reconnaît la crédulité.
Telle est la thèse que M. Renan s'eflForce de démontrer aux Chinois dont je parlais tout à l'heure. Cela posé, leur dit- il, ma tâche est aisée. Du moment que la crédulité se reconnaît à l'insistance de ceux qui demandent des preuves pour croire, il n'y a plus rien qui ne puisse s'expliquer. Et d'abord vous allez voir aviec quelle prestesse j'expédie, moyennant trois peut-être^ les « femmes galiléennes » avec leur témoignage. Voltaire ne connaissait pas ce secret; nous l'avons découvert depuis lors: il vient de l'Allemagne. « Peut-être étaient-ce les linceuls blancs qui avaient donné lieu à cette hallucination. Peut-être aussi ne virent-elles rien... le soir, peut-être bien des personnes croyaient déjà que les femmes avaient vu cet ange descendre du ciel (1). » Je vous recommande surtout cette phrase : « Peut-être aussi ne virent-elles rien ; » elle laisse de grandes ouvertures à la spécidation. Quand aux linceuls
(1) Les Apôtres^ 16.
blancs pris pour des anges, je les dois à feu le docteur Paulus, un Wurtembergeois. Dans le temps» il est vrai, je m'étais assez moqué de cette exégèse, que je trouvais étroite, forcée, puérile ; mais, réflexion faite, je me suis convaincu que c'est encore pour nous le meilleur moyen de nous tirer d'affaire (1). L'apparition de Jésus au milieu de ses disciples, les portes étant fermées, semble de prime abord nous créer plus de difficultés. Paulus et Scleiermacher, deux hommes pleins de ressources, répondaient sans se troubler : Gela n'est pas étonnant; s'il est entré les portes fermées, c'est que quelqu'un les avait ouvertes (2). Franchement, l'explication m'a paru un peu violente ; car enfin une porte est ouverte ou elle est fermée ; et après les railleries de Strauss au sujet de ce truc (3), je n'ai pas osé m'en servir. Mais nous avons trouvé mieux : j'ai à ma disposition un courant d'air, une fenêtre un peu criarde et un murmure fortuit ; or, « à ces heures décisives, un courant d'air, une fenêtre qui crie, un murmure fortuit arrêtent la croyance des peuples pour des siècles » (4). Voilà plus qu'il n'en faut pour nous débarrasser de saint Jean. Si vous aviez lu les Evangiles comme je les ai parcourus moi-même, continue l'auteur, en s* adressant aux seuls lecteurs qu'il ait pu avoir en vue, vous auriez probablement été un peu émus du grand nombre et de la variété
(1) Etudes d'Histoire religieuse, par M. Renan, Paris, 1857, p. 1^5 et suiv. « Les anges de la résurrection ne furent autre chose que les linceuls blancs que les pieuses femmes prirent pour des êtres célestes... C'était là certes une étroite exégèse, eta »
(2) Paulus, Exeget, Handhuch ûber die drei ersten Evangelien, § 125, t. III, p. 835. — Schleiermacher Vorlesungen ûber dos Leben Jesu,
(3) Strauss, Das Leben Jesu fur dos deutsche Volk, p. 22, 296.
(4) Les Apôtres, 22.
des manifestations de Jésus ressuscité. Mais Vous n'êtes donc pas encore allés visiter Tasile de Gharenton? C'est là que vous auriez trouvé la vraie solution du problème. En supposant que tous les disciples de Jésus fussent en proie à une hallucination constante, on se rend facilement compte de leurs actes. Pierre ne répondait pas à Jésus ressuscité ; « il s'imaginait répondre ; il parlait en songe, peut-être; il avait rêvé (1). » La foule assemblée sur la montagne de Galilée ne voyait rien ; « elle s'imaginait voir (2) ; » et ainsi de suite. Or, ces phénomènes n'ont rien de surprenant lorsqu'on pense que, a vers la fin du mois d'avril, la terre en Galilée estparsemée d'anémones rouges, que J'air y est transparent, que les disciples passaient leurs matinées sur la rive ou sur la montagne, et leurs nuits sur le lac, en gardant les filets (3). d Reste bien une petite difficulté : comment cette troupe de visionnaires et d'illuminés a-t-elle pu puiser dans ces infirmités d'un cerveau malade assez de force pour affronter le monde entier et le conquérir à la foi de l'Evangile? Mais nous tenonsen réserve tout un ensemble de procédés (orage, éclair, coup de soleil, ophthalmie, transport au cerveau, etc.), à l'aide desquels nous comptons expliquer la suite des événements.
Telle est, selon les propres expressions de M. Renan, « l'exégèse étroite et mesquine » à laquelle le biographe des Apôtres vient de recourir pour défendre sa thèse. On la croyait morte, depuis Eichhorn et Paulus, sous les coups que lui avaient portés les rationalistes eux-mêmes, Strauss en tête. Le critique français a trouvé bon de recommencer ces tentatives qui, à une autre époque, lui
(1) Les Apôtres, 33. « Un jour, Pierre, en songe peut-être, etc. »
(2)Ibid,35.
(3) Ibid, 40.
d'aucune façon qu'il le rejette. Nous en dirons autant des apparitions en Galilée, dont parle saint Jean après saint Matthieu, et des apparitions à Jérusalem, rapportées par saint Marc et par saint Luc : celles-ci ne contrarient pas celles-là; aussi saint Jean raconte-t-il à la fois les unes et les autres. Il faut que la vérité ait une grande puissance pour que ses adversaires soient condamnés à ne trouver contre elle que de pareilles objections.
Strauss disait : « Si nous ne parvenons à expliquer sans miracle l'origine de la foi à la résurrection de Jésus, nous sommes obligés de retirer tout ce que nous avons dit jusqu'à présent, et de renoncer à notre entreprise (1) . » En joignant ses efforts à.ceux du panthéiste allemand, M. ^Renan n'a réussi qu'à mieux démontrer combien de pareilles tentatives sont chimériques : il vient d'ajouter une nouvelle preuve à celles qui établissent la réalité du grand fait sur lequel reposent la foi et les espérances du monde chrétien.