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LE MIRACLE DE LA PENTECOTE

Le signe le plus ordinaire et le plus frappant de l'erreur, c'est la contradiction. Tandisque tout s'accorde dans la vérité, le mensonge en est réduit à des affirmations qui se heurtent et se détruisent l'une par l'autre. Les sophistes ont beau faire pour éviter cet écueil, ils ne manquent jamais d'y échouer ; et la vérité se venge d'eux en les condamnant à se démentir par leurs propres assertions. Ainsi, quand

(1) Dos Leben Jesu, Leipzig, 186&, p. 288.

paraissûeDt puériles (1) ; et, comme nous le montrerons bientôt, à propos de la conversion de saint Paul, il a dépassé tout ce que le naturalisme avait imaginé de plus grossier. Quant aux contradictions qu'il prétend signaler entre les récits des quatre Évangélistes, concernant la résurrection, il sait fort bien que ces terribles difficultés ne sont pas de nature à nous causer le moindre embarras. Tout se réduit à des détails omis par l'un et rapportés par l'autre : or, cette diversité ne constitue nullement une opposition. En parlant d'un ange qui s'adresse aux saintes femmes, saint Matthieu n'exclut pas la présence d'un second. Saint Jean se borne à constater la visite de Marie- Madeleine au tombeau, sans dire si d'autres femmes l'accompagnèrent ou non : il ne contredit en rien saint Matthieu, saint Marc et saint Luc. « Dans Luc, xxiv, 12, dit M. Renan, Pierre 5«//vaau tombeau (2). » Non: l'Évangéliste dit bien que Pierre est allé au tombeau ; mais le mot seul est une légère addition de M. Renan. «D'après saint Marc, xvi, 1, 8, reprend le critique, les femmes qui avaient accompagné Madeleine ne virent |>as Jésus, contrairement au récit de saint Matthieu, xxvm, 9, 10 (3). » C'est encore une petite infidélité : la vérité est que saint Marc passe cette vision sous silence, mais il ne. l'exclut point. <( L'auteur des Actes^ ajoute le biographe, n'admet pas de voyage des Apôtres en Galilée après la résurrection (i). » Toujours le même système, qui consiste à prendre le silence pour une contfadiction flagrante. De ce que saint Luc ne mentionne pas le voyage des Apôtres en Galilée, comme tant d'autres détails, il ne s'ensuit

(i) Etudes d'Histoire religieuse, p. 146.

(3) Ibid., Id.

(4) Ibid, 31.

Fauteur de la Vie de Jésus hasarda soc paradoxe, on lui dit de toutes parts : Votre livre repose sur une contradiction capitale. A défaut d'un œil exercé, le bon sens le plus vulgaire suffirait pour la constater. D'un côté vous prêtez à Jésus des proportions surhumaines ; de l'autre vous le rabaissez au-dessous d'un honnête homme, d'un homme jouissant de l'usage de ses facultés,d'un homme qui se respecte lui«même et qui respectew ses semblables. Ici, presque un Dieu ; là, un fou et un charlatan. Or, cela ne se concilie pas. On n'est pas à la fois le créateur de la religion éternelle de l'humanité, le vrai créateur de la paix de l'âme, le grand consolateur de la vie, la pierre angulaire de Thumanité, et « un jeune villageois qui a vu le monde à travers le prisme de sa naïveté ; un jeune enthousiaste qui n'a pas la moindre notion d'une âme séparée du corps, pas la moindre idée d'un ordre naturel réglé par des lois, pas même une notion bien arrêtée de ce qui fait l'individualité ; un moraliste qui méprise les saines limites de la nature de l'homme, qui dépasse toute mesure ; pour qui la famille, l'amitié, la patrie n'ont aucun sens ; un homme à idées fausses, froides, impossibles, etc, etc. (1). » Voilà des contradictions flagrantes, palpables : il n'y a pas dans la cause de quoi expliquer l'elfet; l'œuvre n'est point en proportion avec le personnage; vous détruisez d'une main ce que vous vouliez édifier de l'autre ; et, en définitive, votre livre n'a pas déjuge plus sévère que vous-même, car chaque page est efiacée par celle qui la précède. A l'heure qu'il est, M. Renan nous doit encore sa réponse; et si l'on en juge .par la facilité qu'il y aurait à la faire, il nous la devra toujours.

Eh bien, eu égard à la différence des sujets, c'est une

(i) Voyez notre examen critique de la Vie de Jésus, dernière édit,p. 56 etsuiv.

contradiction tonte pareille qui résame la deuxième partie du roman. Les Apôtres y jouent un rôle dont la grandeur et la fécondité n'ont rien d'analogue dans l'histoire du genre humain; et cependant, s'il faut en croire l'auteur, par leurs lumières et leurs aptitudes naturelles, ils n'atteignaient pas à la hauteur du valet de Socrate. En présence d'un pareil phénomène et d'un résultat si merveilleux, un esprit tant soit peu logique conclurait qu'il n'y a pas de proportion naturelle entre la cause et l'eflet , entre les moyens et la fin ; par conséquent, qu'il faut admettre de toute nécessité une action spéciale de l'Esprit-Saint sur les Apôtres pour expliquer, je ne dis pas seulement le succès, mais l'idée même et la conception de leur œuvre. S'il n'y avait pas chez M. fienan, comme chez tous les panthéistes, un parti pris d'exclure le surnaturel à priori et sans examen préalable, il ne manquerait pas de tirer une conclusion dont l'évidence saute aux yeux. Mais qu'il la tire ou non, cette conséquence n'en ressort pas moins des faits qu'il raconte, de ceux-là même qu'il dénature ; et les contradictions qu'il est obligé de dévorer pour la tenir sous le voile ne servent qu'à la mettre dans son jour. Après avoir démontré, malgré lui et à sa façon, la réalité de la résurrection de Jésus-Christ, le biographe des Apôtres va nous apparaître comme un défenseur involontaire du miracle de la Pentecôte.

Qu'étaient-ils, en effet, cesfuturs conquérants du monde, avant le jour de la Pentecôte? Ecoutons M. Renan : « Pe- ' tits, étroits, ignorants, inexpérimentés, ils l'étaient autant qu'on peut l'être : leur simplicité d'esprit était extrême ; leur crédulité n'avait pas de bornes (1). » Certes, voilà un ensemble de qualités qui n'est guère en rapport avec la conquête spirituelle du monde. L'adversaire du surnatu-

(i) Les Apôtres, 67.

rel a même jugé à propos de charger les couleurs de son tableau, sans doute afin de mieux prouver que la conduite et Tœuvre des Apôtres ne sauraient s'expliquer par des causes purement naturelles. En réalité, même avant la descente du Saint-Esprit, les disciples de Jésus-Christ n'étaient pas « aussi ignorants qu'on peut l'être, n Ade telles exagérations on reconnaît un écrivain qui laisse courir sa plume au hasard, et auquel une imagination déréglée ne permet pas de trouver la vraie mesure des caractères et des situations. Mais, enfin, admettons le portrait, tel qu'on veut bien nous le tracer. A quoi aurait abouti un pareil groupe d'hommes, d'après les lois de l'histoire et le cours naturel des choses? Livrés à eux-mêmes et à leurs seules ressources, des hommes si petits auraient fait de petites choses ; des esprits tellement étroits n'auraient pas conçu la plus large de toutes les idées, ni réalisé l'entreprise la plus vaste que l'on puisse imaginer ; sans autre secours que les lumières de leur intelligence, des gens qui, nous dit-on, poussaient l'ignorance jusqu'aux limites du possible, n'auraient pas résolu pour toute la suite des siècles les plus graves problèmes de l'ordre moral ou social ; et Teussent-ils tenté, un manque d'expérience si complet les eût arrêtés dès le premier pas. Tel aurait été le résultat nécessaire, infaillible, des ressources et des qualités naturelles que M. Renan prête aux Apôtres; sinon, il faut bouleverser toutes les lois de l'intelligence, et alors rien n'empêchera plus d'attribuer Y Enéide de Virgile à un esclave qui n'aura pas su Falphabet, ou la fondation de l'Empire romain au palefrenier de César. Si donc, « petits, étroits, ignorants, inexpérimentés, autant qu'on peut l'être, » ces simples cP esprit ont néanmoins accompli les plus grandes choses, conçu les plus vastes idées, résolu les problèmes les plus difficiles, créé ou organisé des œuvres et des institutions dont le monde civilisé vit encore aujourd'hui, vous

êtes obligé de chercher en dehors et au-dessus d'eux une cause suffisa.nte pour rendre compte d' effets si prodigieux : autrement, loin de rien expliquer, vous ne faites que rendre le mystère mille fois plus incompréhensible, et, en voulant échapper au surnaturel qui vous presse, vous êtes réduit à vous jeter dans des contradictions tellement énormes, que le béotien le plus complaisant ne pourra se résoudre à les digérer jusqu'au bout.

C'est en ces termes que la question vient se poser devant les adversaires du surnaturel. M. Renan a-t-il compris les difficultés qu'une pareille situation crée aux rationalistes? Il est permis d'en douter, lorsqu'on voit avec quelle naïveté il cherche à faire ressortir la contradiction dont nous venons de parler. Jamais on ne s'est moins soucié de mettre la logique d'accord avec les faits. Ainsi, ces hommes « petits, étroits autant qu'on peut l'être, » ne se proposent rien moins que de « convertir le monde (1) ; » ils sont d'une inexpérience dont rien n'approche ; mais, (( plus habiles que les autres nectaires du même temps, ils se jettent de très-bonne heure, avec une rare sûreté de vue^ dans le vaste monde et s'y font leur place (2) . » Ils sont aussi ignorants qu'on peut l'être; leur simplicité est extrême ; leur crédulité n'a pas de bornes ; mais « ils font preuve d'un tact admirable; ih saisissent et appliquent la pensée de Jésus avec une merveilleuse lucidité; » ils font « ce que ni les sociétés anciennes, ni le judaïsme, ni l'islamisme n'ont pu faire ; » ils « créent des institutions dont rien ne leur avait donné le modèle ; » ils « jettent avec une science profonde, parce qu'elle venait du cœur, les bases de la grande chose chrétienne par excellence, la charité ; en établissant le diaconat, ils dotent le monde

(1) Les Apôtres, /i5.

(2) Ibid., 261.

d'une institution a dont la fécondité fut merveilleuse ; » ils a élèvent le soin du pauvre à l'égal d'un service religieux ; » ils u proclament cette vérité, que les questions sociales sont les premières dont on doive s*occuper ; » ils «fondent l'économie politique en tant que chose religieuse, etc., etc. (1). »

En vérité, à qui M. Renan fera-t-il accroire que cette transformation des Apôtres n'est pas due à une cause surnaturelle ? J'ignore quelle force d'esprit il prête aux lecteurs pour lesquels il écrit ses livres ; mais s'il leur suppose une lueur de bon sens, je ne comprends pas qu'il ait pu les placer en face d'une pareille contradiction. Car enfin, lui diront-ils, ce que vous nous racontez là est fort étrange. Comment I des hommes petits, étroits, ignorants, inexpérimentés autant qu'on peut l'être, ont eu l'idée de convertir le monde à leurs doctrines 1 Et, non contents de concevoir cette idée, déjà très-singulière chez de pareilles gens, ils l'ont réalisée I A dix-huit siècles de distance, nous leur devons encore ce qu'il y a de plus grand et de plus beau dans l'ordre social, a l'organisation de la charité, la liberté morale de la femme, une nouvelle vie pour la moitié de l'espèce humaine la plus capable de dévouement, les créations les plus glorieuses du christianisme (2) 1 » Et où donc ces simples d'esprit^ si extraordinairement bornés, d'après vous, auraiént-ils pris « ce tact admirable, cette science profonde, cette merveilleuse lucidité, cette rare sûreté de vue ? » Que s'était-il passé entre le moment où vous les dépeignez si petits, et celui où ils se montrent si grands? Franchement, cela ressemble beaucoup à un miracle ; et nous comprenons à présent toute la portée de ce mot. Si vous ne parvenez pas à nous rendre compte d'un

(1) Les Apôtres, 121, 122, 126, 120.

(2) Ibld., 121, 125, 123, 73, 200.

tel changement, vous nous obligerez, malgré nous, de conclure à une intervention divine, pour expliquer comment, dans l'espace de quelques jours, cette étroitesse d'esprit est devenue une largeur incomparable; cette ignorance complète une science profonde ; cette inexpérience totale une rare sûreté de vue ; ce manque absolu de ressources humaines une force capable de changer à jamais les destinées du monde.

Malgré le soin qu'il met à esquiver les diiBcultés, M. Renan ne pouvait guère passer à côté de celle-là, sans du moins l'effleurer, tant elle frappe tout esprit qui n'a pas perdu l'habitude de la réflexion. Ne parlons pas même du succès de l'entreprise qu'ont tentée les Apôtres; l'idée seule de la conquête spirituelle du monde est déjà, chez de tels hommes, un phénomène humainement inexplicable. Eh quoi! tandis qu'une pareille idée est restée complètement étrangère à Socrate, à Platon, à Aristote, à tous les philosophes de l'antiquité ; tandis qu'elle ne s'est présentée à aucun savant ni à aucun docteur juif.de l'époque, ni à Hillel, ni à Schammaï, ni à Gamaliel, ni à Philon, ni à aucun de leurs disciples, cette idée si vaste, si grandiose, devient l'apanage exclusif, elle est l'âme et la vie de quelques pauvres bateliers de la Galilée, « petits, étroits, ignorants, inexpérimentés autant qu'on peut l'être! » Ce sont eux, et eux seuls, qui la conçoivent, qui la nourrissent, qui se chargent de la faire triompher, qui vivent et qui meurent pour en assurer le succès! Il faut être frappé d'aveuglement pour ne pas voir qu'un pareil fait prend son origine en dehors de la nature humaine, des lois de l'intelligence, du cours constant et ordinaire des choses, et, par conséquent, qu'une action directe et particulière de la divinité est la seule explication raisonnable de la conduite des Apôtres.

« Ils croyaient avoir reçu l'ordre de convertir le monde. . . .

— TO- US descendirent de la montagne persuadés que le Fils de Dieu leur avait donné Tordre de convertir le genre humain (1). » Voilà, selon M. Renan, le mot de l'énigme. Ils croyaient 1 Ils étaient persuadés! Mais pourquoi croyaient-ils? Quel était le motif de cette persuasion? Gomment de pauvres bateliers de la Galilée pouvaient-ils s'imaginer avoir reçu un, pareil ordre, si, en réalité, ils ne l'avaient pas reçu? Et si, par impossible, ce rêve insensé avait traversé leur cerveau, ne se serait-il pas dissipé devaût les obstacles sans nombre qu'ils rencontraient sur leur chemin ? Leur propre faiblesse, l'incrédulité des Juifs, la résistance des conseils de la nation ne les auraient-elles pas détrompés bien vite de cette erreur d'un moment? Une illusion, qui ne reposait sur aucun fondement, aurait-elle pu tenir contre des épreuves de tout genre, contre les persécutions, les supplices, la mort? Et enfin, dupes euxmêmes d'une hallucination si ridicule, ces pauvres visionnaires auraient-ils réussi à l'imposer au monde? On veut voiler le surnaturel sous ces phrases embarrassées, et l'on finira par le rendre plus éclatant que la lumière du jour.

u Ils aimaient leur maître jusqu'à la folie (2). » Soit; mais, ici encore, expliquez-nous la cause d'un amour si intense. Qu'est-ce qui l'avait allumé dans leur cœur? Il y a peu de temps, ils avaient abandonné leur maître ; leur chef l'avait renié; après la mort de Jésus, ils se tenaient enfermés par peur des Juifs, et les voilà qui, maintenant, ne connaissent plus ni crainte, ni faiblesse. Eux, naguère si timides, si pusillanimes, prêchent ouvertement la résurrection de Jésus-Christ; ils se présentent sans la moindre émotion devant la multitude, devant le sanhédrin des

(1) Les Apôtres, 35, /i5.

(2) Ibid., 57.

Juifs, devant leurs ennemis les plus acharnés. Outrages, mauvais traitements, menaces de mort, rien ne les arrête plus : ils s'estiment heureux de pouvoir souffrir pour le nom de Jésus; c'est leur joie, c'est leur ambition. Encore une fois, qu'est-ce qui avait pu amener un pareil changement? Il ne suffit pas de constater le fait : ou admettez avec nous l'influence surnaturelle, ou trouvez une autre cause assez puissante pour rendre compte d'une transformation si merveilleuse.

« Un jour que les frères étaient réunis, un orage éclata (1). » Ah! nous voilà enfin revenus aux procédés mécaniques de feu le docteur Paulus. Il était temps qu'un orage vînt au secours, de M. Renan pour le sauver du miracle. Les « murmures fortuits, » les « courants d'air, » les « froissements aux portes, » n'étaient plus assez forts pour expliquer le « tact admirable, » la « merveilleuse lucidité, » la « rare sûreté de vue » et « la science profonde » de ces ignorants qui s'étaient mis en tête de convertir le monde. Un orage devenait nécessaire, tant pour introduire de la variété dans le tableau, que pour amener un plus grand dégagement de lumière. A la vérité, M. Renan a dû se demander si le moment était bien choisi pour faire intervenir le fluide électrique, et s'il ne valait pas mieux réserver cette ressource pour la conversion de saint Paul. Deux orages, à quelques chapitres de distance, c'est un peu monotone : n'étaient les langues de feu, on aurait pu se contenter d'un ouragan. Mais, après tout, pourquoi s'interdire cette répétition ? Les orages sont si fréquents dans ce pays-là. Et d'ailleurs il restait toujours, pour varier le récit, la possibilité d'y ajouter la seconde fois un coup de soleil et un transport au cerveau. Donc, M. Renan se décide à rassembler les nuages sur Jérusalem ; il met le

(1) Les Apôtres, 62.

ciel en feu, fait pénétrer le fluide électrique dans le cénacle, et convainc les assistants qu'ils ont reçu TEsprit- Saint (1)... Après quoi les Apôtres se lèvent, prêchent rÉvangile en diverses langues, se font entendre de tous les peuples de la terre représentés à Jérusalem le jour de la Pentecôte, et trois mille hommes se convertissent à leur parole. Or, cela n'a rien d'étonnant, car les orages produisent d'ordinaire cet effet.

Il y a neuf ans, M. Renan, amené par son sujet à s'exprimer sur la valeur de « l'explication dite rationaliste, » en signalait « les insoutenables défauts, la sécheresse, la grossièreté {2). » Je pense qu'il n'aura pas changé d'avis depuis lors ; et par conséquent il nous permettra de lui emprunter ses expressions pour qualifier la méthode qu'il emploie en ce moment. Et en eflet, quoi de plus grossier que cette caricature du grand fait de la Pentecôte ? Ce jour où les langues confondues à Babel sont venues se réunir sur les lèvres des disciples de Jésus-Christ, comme pour attester que la vérité est une et universelle ; ce jour où le genre humain, jusqu'alors si divisé de croyances et de cultes, a retrouvé en principe son unit*é religieuse et morale ; ce jour où a été inauguré le grand œuvre dont la réalisation se poursuit à travers les siècles, le rapprochement des peuples par la foi et par la charité ; ce jour, si mémorable dans l'histoire du monde, sait-on ce qu'il est devenu pour cette critique transcendante, pour cette haute philosophie ? Un jour d'orage, où il s'est fait un grand dégagement d' électricité ...

Oui, ces explications sont grossières : vous l'avez dit avant nous, et avec raison. C'est un spectacle vraiment instructif de voir à quelle infirmité d'esprit l'on est

(1) Lçs Apôtres, 62.

(2) Études d'Histoire religieuse, p. 146 et iZi7. Paris, 1857.

condatniié, du moment qu'on s'obstine à méconnaître la main de Dieu dans la fondation de son Eglise. Il est inutile de faire observer à M. Renan que les Apôtres n'étaient pas arrivés à l'âge de quarante ans sans avoir été témoins d'un orage : l'expérience avait dû leur apprendre qu'on n'est pas inspiré de l' Esprit-Saint pour avoir vu « un éclair éblouissant. » Ce sont là des plaisanteries qui ne se discutent pas. Les hypothèses de l'auteur sur le don des langues sont-elles plus sérieuses ? Il fait bien tout ce qu'il peut pour répandre sur ces pauvretés un vernis d'éruditioD. Avec cette pédanterie qui le pousse à écrire Kaïapha^ au lieu de Gaïphe, dans tout le cours de son roman, il inventera les mots « glossolale, glossolalie » , pour désigner le privilège échu aux Apôtres le jour de la Pentecôte» Mais il ne suflSt pas de créer des barbarismes pour faire preuve de bon sens, comme aussi toutes ces formules mille fois répétées, on fut convaincu^ on crut^ on se figura, ne dénotent qu'un esprit stérile et à bout de ressources. Depuis son hallucination de Byblos, qu'il s'est donné la peine de nous raconter, l'honorable membre de l'Institut est vraiment trop enclin à prêter aux autres "des accidents de ce genre ; il voit partout des fous et des hallucinés : c'est un tort sur lequel nous appelons son attention. Quand on écrit l'histoire, il ne faut pas trop se préoccuper de soimême ; et le récit gagne beaucoup à ne point paraître influencé par les hasards d'une situation personnelle. Ainsi, des hommes de tous les pays du monde, des Partbes, des Mèdes, des Elamites, des Romains, des Cretois, des Arabes, etc. , qui croient entendre la prédication apostolique, chacun dans sa propre langue, et qui, en réalité, n'entendent rien, voilà tout simplement un prodige de stupidité substitué au miracle de la Pentecôte. Que les afiidés de M. Renan se contentent de l'explication, àla boniote heure ; mais nous ne poussons pas la crédulité jusque-là ;

et, pour défendre la vérité du miracle, nous n^avons pas besoin de multiplier le nombre des aliénés.

Dans son ardeur à travestir les personnages qu'il met en scène, le biographe des Apôtres voudrait faire passer les premiers missionnaires de l'Evangile pour des convulsionnaires qui « proféraient des sons inarticulés et sans suite ; » et, à ce propos, il ne craint pas de prononcer le nom des jumpers^ des shakers^ des irvingiens^ etc, (1). A la vérité, il voit une immense différence entre les phénomènes merveilleux rapportés dans les Actes^ et « des aberrations sans portée et sans avenir (2). » Mais, s'il y a une « immense différence » entre ces deux ordres de faits, pourquoi les mettez-vous sur la même ligne? N'est-ce pas afin qu'un lecteur inintelligent soit tenté de les confondre? Les Apôtres , des convulsionnaires , à l'instar de ces pauvres fanatiques dont le cerveau fêlé ne saurait inspirer que la commisération ! Il faut, en vérité, pousser l'oubli de sa dignité propre jusqu'au cynisme pour oser se permettre de pareils rapprochements. Y a-t-il des « sons inarticulés et sans suite » dans le discours si calme et si ferme que tient saint Pierre après la descente de TEsprit- Saint le jour de la Pentecôte (3) ? Est-ce un amas « de syllabes incohérentes, de sons inintelligibles, de soupirs sans objet, » que cette magnifique prière rapportée dans les Actes (ch. iv, 25-30), et devenue le modèle de nos prières publiques? Lorsqu'on parle « d'obsessions, d'accès bizarres, d'excitations nerveuses » à propos des Apôtres,

(2) Ibid., 62.

(3) Actes des Apôtres, ii. C'est précisément à ce chapitre que M. Renan renvoie ses lecteurs (Les Apôtres, 66, note 2), pour montrer que « les fidèles, saisis par l'Esprit, proféraient des sons inarticulés et sans suite. » Qui est halluciné dans tout cela ?

on ne peut être que sous l'empire des préoccupations les plus étranges. Rien ne ressemble moins au fanatisme que leurs paroles ou leurs actes. Ni devant la multitude, ni devant le sanhédrin des Juifs, il n'y a dans leur langage comme dans leur attitude aucune trace d'émotion fiévreuse. Tout y est simple, grave, mesuré : pas de faux enthousiasme, pas de ressort violemment tendu, rien qui indique cet état de Fâme où le délire du sentiment vient se joindre à l'exaltation de l'esprit. Ils parlent sans crainte au peuple déicide, mais leur zèle est si exempt de violence ou d'impétuosité, qu'ils vont jusqu'à chercher une excuse pour le crime des Juifs : « Nous savons, leur disent-ils, que vous avez agi par ignorance, aussi bien que vos chefs (1). » Accusés, ils se défendent, mais sans la moindre animation, et se bornant à dire en toute simplicité : « Jugez vousmêmes si, devant l'ordre de Dieu, nous pouvons-nous taire sur ce que nous avons vu et entendu (2). » Certes, s'il faut chercher quelque part le calme, la sérénité d'esprit, la possession tranquille et réfléchie de soi-même, l'absence de tout enivrement factice, c'est chez de pareils hommes. Les transformer en fanatiques , capables de toutes les extravagances de Tilluminisme, ou bien les comparer aux Mormons et aux convulsionnaires de Saint- Médard, c'est joindre l'odieux au ridicule et vouloir tromper ses lecteurs, faute d'avoir réussi à se tromper soimême.

Assurément, « ils vivaient dans le surnaturel ; » mais dans le surnaturel vrai, et non dans les momeries qui en sont la caricature, ni dans les illusions que favorise l'esprit de ténèbres. Or, est-il étonnant que les ressources de la nature humaine n'aient pas suffi à « l'établissement d'un

(1) Actes des Apôtres, ni, 17.

(2) Ibld., IV, 19, 20.

nouveau Code religieux pour rhumanité ? n comme parle M. Renan (!)• Ici, je ne m'adresse plus à ce dernier, il ne me comprendrait pas, mais à ceux d'entre ses lecteurs que n'aveuglent point les théories panthéistes. Quoi de plus rationnel que cette effusion de l'Esprit de Dieu sur les instruments d'un tel œuvre ? L'Evangile a été pour l'humanité le principe d'une création nouvelle qui devait trouver dans l'Eglise sa forme organique et son expression sociale. Or, comme la première, cette deuxième création ne pouvait s'effectuer que par une action directe et immédiate de Dieu. Les forces humaines devaient avoir une faible part dans l'inauguration d'un ordre de choses qu'une puissance surnaturelle et divine était seule capable de fonder. Dans son genre, la régénération du monde n'a pas été un moindre miracle que sa production, et il serait déraisonnable de vouloir apprécier ces deux faits divins d'après le cours ordinaire de la nature et de l'histoire. De môme donc qu'à l'origine des temps l'Esprit de Dieu planait sur le chaos pour l'organiser, ainsi s'est-il répandu sur les âmes dans la plénitude des temps pour leur communiquer une vertu céleste. Cette période de formation dans rhistoire de l'Eglise répond à la grande époque pendant laquelle les éléments de la nature sont venus, à la voix de Dieu, se réunir dans une combinaison féconde : rien n'égale ces deux manifestations de la puissance créatrice. On s'explique par là le caractère men^eilleux de cette Genèse du monde chrétien. C'est le Verbe de Dieu lui-môme qui se fait entendre sous forme humaine ; ses Apôtres parlent et écrivent sous l'inspiration de l' Esprit-Saint-, des miracles confirment leur prédication ; la collation des sacrements est le plus souvent suivie d'effets extraordinaires : beaucoup de fidèles reçoivent le don des langues, le don de

prophétie ou de guérison, etc. Voilà les phénomènes miraculeux que présente Tâge apostolique. Il devait en être ainsi, car sans cet épanouissement splendide de l'ordre surnaturel, quelques pauvres pêcheurs galiléens n'auraient pu triompher du monde. On réussit d'autant moins à expliquer leur œuvre, qu'on les soustrait davantage à l'influence céleste. Plus on les abandonne à eux-mêmes, à leurs ressources et à leurs aptitudes naturelles, plus on fait éclater dans leur faiblesse la force et la puissance de Dieu.

LtGLISE A JÉRUSALEM

(( Le règne de la poésie est passé (1) , » s'écrie M. Renan, au moment-de quitter Jésus-Christ pour suivre les Apôtres au milieu de leurs travaux. Désormais plus de « grands rêves mélancoliques. » plus de « matinées sur la rive ou sur la montagne, » plus de a nuits passées sur le lac en gardant les filets (2). » Il faut dire adieu à la Galilée, à ses « anémones rouges, » à son « air transparent, » au « clair horizon de ses montagnes (3). » Ce genre bucolique, si bien adapté à la prédication de la pénitence et au sacrifice de la croix, n'a plus le même à propos lorsqu'il s'agit de l'organisation pénible d'une société naissante. Il est diflScile de transporter aux environs de Jérusalem les gais paysages où « ces heureux enfants » vivaient dans un a perpétuel

(1) Les Apôtres, 66.

(2) Ibid., 30, 3û.

(3) Ibid., 30, 36.

enchantement » Et cependant, quel moyen de composer un roman sans y mêler la poésie ? A défaut de « fonds fuyants » et d' « horizons lointains, » on est bien obligé de chercher ailleurs des perspectives pour l'imagination. II. Renan s'est donc tourné vers l'économie politique ; et, se résignant, quoiqu'avec peine, à quitter pour un temps le ton de la pastorale, il s'est mis à tracer un tableau de l'Église primitive, tableau de pure fantaisie, dans lequel, à force d'altérer les traits et d'exagérer les couleurs, il a parfaitement réussi à prendre le contre-pied de l'histoire.

Certes, rien n'est beau, rien n'est touchant comme le spectacle que présente l'Église dans les premiers jours de son établissement. Cette multitude de fidèles qui n'a qu'un cœur et qu'une âme ; ces frères dans la foi, qui, se regardant comme les membres d'une seule et même famille, pratiquent dans toute sa perfection le conseil delà pauvreté volontaire, vendent leurs champs ou leurs maisons pour en déposer le prix aux pieds des Apôtres ; ces agapes, ces repas de charité, où les rangs se confondent dans l'égalité d'un service réciproque; cette distribution de secours, qui se mesure aux besoins de chacun, et non à sa condition, tout cela est d'une beauté et d'une élévation morale dont rien n'approche ; et lorsqu'on pense que ce n'est ni Platon ni Sénëque, mais quelques pauvres gens de la Galilée, qui ont proposé au genre humain ce splendide idéal, on y voit une nouvelle preuve de l'action du Saint-Esprit sur leur intelligence et sur leur cœur.

Si donc le biographe des Apôtres se contentait d'admirer ce qu'il appelle à son tour un idéal splendide (1), nous ne verrions dans ses paroles qu'un hommage rendu à la vérité. Quand M. Renan fait l'éloge de la vie cénobitique, en disant «que le couvent est la conséquence nécessaire de l'esprit

(i) Les Apôtres, 183.

chrétien, qu'il n'y a pas de christianisme parfait sans convent, puisque Tidéal évangélique ne peut se réaliser que Ià(l] ;» quand il appelle «les congrégations de femmes, les béguines, les Sœurs de la Charité une des premières créations du christianisme, le principe de sa force, l'expression la plus parfaite de son esprit (2), » et qu'il reproche aux protestants « de porter dans l'appréciation de ces faits notre esprit moderne d'individualité (3) ; » lorsqu'il entreprend, au grand déplaisir de ses amis, l'apologie du célibat ecclésiastique, et qu'enfin il veut ramener « l'individualisme, moderne aux grandes institutions, aux fortes disciplines, à l'organisation de la science sous forme monastique, etc., etc. (â),»ce n'est certes pas nous qui songerons à le contredire. Si M. Renan était un écrivain sérieux, nous enregistrerions de pareils aveux non sans quelque plaisir; mais, venant de sa part, ces concessions nou9 touchent peu ; nous n'y attachons pas la moindre importance. D'abord, il se pourrait très-bien que ces lignes eussent été écrites dans le temps à Saint-Sulpice, et par conséquent nous risquerions fort de prendre d'anciennes réminiscences pour le fruit d'une conviction actuelle. Ensuite, rien ne nous garantit que demain il n'écrira pas le contraire, et, ce qui justifie nos défiances, c'est q/je a le splendide idéal inscrit comme une révélation prophétique à l'entrée du paradis de l'humanité » devient, quelques pages pluslpin, « une irrémédiable misère et un fléau (5). » Les aveux de M. Renan u'oLt pas plus de poids que ses dénégations. Tout ce que nous lui demandons, c'est de conserva aux

(\) Les Apôtres, 128.

(2)Ibid., i23.

(3) IbicL, 125.

(tx) Ibid., 126, 127, 132.

(5)Il)id,239.

textes leur véritable sens, et de ne pas substituer des chimères aux réalités.

Ainsi remploi du mot communisme^ appliqué à l'Église de Jérusalem, constitue un abus de langage intolérable. D'après sa signification ordinaire, ce mot désigne une théorie qui e^t la négation du droit de propriété. Or, le récit des Actes ne contient pas le moindre vestige d'une pareille erreur. Dans la première ferveur de leur foi, comme disait saint Cyprien^ novo fidei fervore (1) , les fidèles se dépouillaient de leurs possessions, pour en répartir Te prix entre leurs frères nécessiteux ; mais ce renoncement était un acte libre et volontaire : persgnne ne les y obligeait. Quand M. Renan vient nous dire que « le seul fait d'avoir retenu quelque chose sur ce que Ton donnait à la communauté était présenté comme un crime capital et puni de mort (2) , » il répète une calomnie qu'il avait déjà avancée dans sa Vie de Jésus^ mais dont il ne saurait être la dupe. Car je suppose qu'il aura lu comme nous ces paroles que saint Pierre adressait à Ananie et à Saphire : « Votre champ ne demeurait-il pas toujours à vous, si vous aviez voulu le garder ? Et même, après l'avoir vendu, n'étiezvous pas libres de disposer du prix (3) ? » ]J n'y a pas jusqu'au docteur Schenkel, cet autre disciple d'Arius, qui n'ait été révolté de ce pur ébionisme attribué par le romancier français à Jésus-Christ et aux premiers chrétiens : « Une telle assertion, écrivait-il récemment, est fausse de tout point (â). n On ne nie pas le droit de propriété en renonçant volontairement aux biens de ce monde par un

(i) De Opère et Eleemosynis, x.

p (2) Les Apôtres, 80.

(3) Actes des Apôtres, v. lu

{k) Dos Charakterhild Jesu, Wiesbaden, i86/ii, p. 393 : Es Jst eine durchaus falsche Darstellung, wenn £. Renan bôhauptet, etc.

motif de religion ou de charité : assimiler Tabnégation toute spontanée des fidèles de Jérusalem à « certaines utopies qui se sont produites à une époque peu éloignée de . nous, » c'est user de mots équivoques pour mieux jeter la confusion dans les idées.

Mais quand nous parlons de motifs religieux ou charitables pour expliquer l'élan généreux de la première communauté chrétienne, sommes-nous complètement dans le vrai ? M. Renan ne le pense pas. Pendant son voyage en Palestine, il a reçu du pacha de Jérusalem communica-tion du cadastre où «ont marquées, avec leur valeur respective, toutes ces parcelles de terre vendues par les premiers fidèles il y a dix-huit siècles. A l'aide de ce registre, miraculeusement conservé, il a pu retrouver sans trop de peine remplacement de chacune d'elles, et se convaincre par là que « ces petites propriétés rurales étaient peu productives et d'une exploitation incommode (1). » Évidemment, s'est-il dit, nous sommes en présence d'une opération financière ; ces gens-là devaient spéculer. L'Église de Jérusalem n'était pas ce que l'on pense communément; pour en saisir le vrai caractère, il faut y voir une compagnie d'assurance, où l'on réalisait d'assez jolis bénéfices, et sans trop de risque. Les gérants étaient honnêtes, et les placements fort avantageux, surtout pour les gens non mariés. Je prie le Ifecteur de croire que je n'invente pas : la réclame se trouve page 117 : « Il n'y avait qu'avantage, surtout pour des gens non mariés, à échanger des parcelles de terre contre un placement à fonds perdus dans une société d assurance^ en vue du royaume de Dieu (2). » En lisant ces lignes, je les prenais d'abord pour une petite note égarée sur le comptoir de M. Michel Lévy, et insérée

(1) Le$ Apôtres, 117.

(2) Ibid., 117.

par mégarde dans V Histoire des Origines du Christianisme; mais, en les examinant de près, je me suis convaincu qu'elles faisaient partie intégrante du texte. Il n'y a rien à redire dans ce programme : s'il y avait eu une Bourse à Jérusalem, nul doute que de si bonnes valeurs n'y eussent été cotées avec empressement. Toutefois, nous ne voyons pas trop pourquoi ces a propriétaires ruraux » vendaient aussi leurs maisons : ils auraient pu les conserver, et organiser parallèlement une compagnie d'assurance contre l'incendie.

Voilà les calculs que M. Renan ose prêter à la première communauté chrétienne. Il n'est pas possible d'être plus plaisant dans un sujet plus grave. Quant à nous, nous pardonnerions bien volontiers à l'auteur sa « société d'assurance, » et ses « placements à fonds perdus, » si, à côté de ces bizarreries qui tiennent à la tournure particulière de son esprit, il voulait consentir à ne pas tronquer les textes, et à se mettre d'accord avec lui-môme. Il n'y a pas, dans sa description de l'Église à Jérusalem, un trait qui ne soit faux ou exagéré. Ainsi, nous lisons à la page 76 que « chacun se croyait sans cesse favorisé de l'inspiration divine. » Où a-t-il pris ce conte bleu ? Qu'est-ce qui l'autorise à inventer de pareilles fables? Plus loin, il est dit (( qu'on se groupait par maisons, pour prier et se livrer aux exercices extatiques (1) ; » et la preuve, nous sommes invités à la chercher Actesy xu, 12. Voici le texte indiqué : « Et, réfléchissant, il (Pierre) vint à la maison de Marie, mère de Jean, surnommé Marc, où beaucoup de personnes étaient assemblées et priaient, m Y a-t-il là une syllabe qui ait rapport à des « exercices extatiques? » N'est-ce pas vouloir surprendre la bonne foi du lecteur trop confiant pour vérifier la citation?— «Il n'est pas jusqu'à l'élec-,

(1) Les Apôtres, 76.

tîon par le sort, moyen si cher aux anciennes républiques, qui ne s'y vetrouYe par fois (1). » Dites, une fois, et dans une circonstance exceptionnelle, et après une élection préalable (2). Recourir à la voix du sort .pour décider entre deux candidats d'un mérite égal, est-ce faire preuve «d'une exaltation naïve? » Mais ces infidélités peuvent paraître légères, en regard du tableau où le nouvel économiste décrit l'organisation de « sa société d'assurance, w Ici notre rôle se borne à laisser M. Renan se réfuter lui-même. D'un côté, nous lisons que « l'Église primitive était une petite démocratie à sa manière, et que les distinctions de la hiérarchie ecclésiastique n'existaient pas encore (8). » D'un autre côté, nous apprenons « qu'il y avait à Jérusalem une grande communauté de pauvres, gouvernée par les Apôtres^ et que les Apôtres choisis par Jésus avaient, dans la petite communauté, une supériorité incontestée (4). » A la même page où « le diaconat se trouve être la plus ancienne fonction ecclésiastique, » ce sont les Apôtres • qui, selon un rite déjà consacré, prient sur la tête des diacres en leur imposant les mains (5) : » de telle sorte que les fils auraient été plus anciens que leurs pères, suivant l'ordre naturel des choses. Et enfin, comme pour mieux montrer que l'Église primitive était une démocratie sans distinctions hiérarchiques, l'on a soin de nous rappeler qu'elle avait un chef. En eifet, continue l'auteur, « Pierre avait parmi les Apôtres une certaine primauté... U était celui des Apôtres qui avait dans les

(1) Les Apôtres, 87.

(^)Actes des Apôtres, I, 23 : Et Ils « en présentèrent deux, Joseph et Matthias. • C'est encore rassemblée des frères qui choisit les sept premiers diacres. {Actes vi, 1 et ss.)

(3) Les Apôtres, 86.

iU) Ibid., 79, 82.

(5) Ibid., 120.

affaires générales le plus d'autorité... Paul reconnaissait son autorité et le désignait, comme tout le monde, du nom de Kepha, la pierre (1). » Ainsi un collège d'Apôtres, tenant leur mission de Jésus-Christ et gouvernant la société chrétienne avec une supériorité incontestée, des ministres inférieurs auxquels ces douze hommes privilégiés (( délèguent une partie de leurs pouvoirs en leur imposant les mains (2)^ » et par-dessus tout un chef dont les Apôtres eux-mêmes reconnaissent l'autorité, telle est l'absence de hiérarchie que M. Renan découvre dans l'Église primitive. Ce sont les procédés d'un fantaisiste qui se borne à enfiler des phrases, sans se donner la peine de songer à ce qu'il a écrit trois pages auparavant.

En veut-on une nouvelle preuve? Pendant que les diacres prêchaient au-dehors, nous dit l'auteur, «les Apôtres restaient immobiles à Jérusalem sur leur siège d'honneur (3). » C'est une des assertions auxquelles il tient le plus. Pour démontrer cette immobilité, M. Renan décrit un peu plus loin la mission de Pierre et de Jean à Samarie, où ils vont achever Tœuvre commencée par le diacre Philippe (&). Puis, sans sortir de Jérusalem, cr ils évangèlisent

(1) Ibid., 90, 279, 207. M. Renan se croit obligé d'ajouter que la primauté de Pierre « tenait surtout à son zèle et à son activité; » mais comme 11 dit ailleurs que les diacres « firent bien plus que les Apôtres immobiles à Jérusalem sur leur siège d'honneur (p. 121), n c'est tout simplement une contradiction qu'il faut ajouter à tant d'autres.

(2) Ibid., 119.

(3) Ibid., 121.

{U) Ibid., 153. — Actes des Apôtres, viii, 14-26. A la suite de ce récit, saint Luc ajoute : « Pierre et Jean, après avoir rendu témoignage, et annoncé la parole du Seigneur, s'en retournèrent à Jérusalem, prêchant l'Évangile en beaucoup de cantons des Samaritaina »

les villages du pays des Samaritains (1). » Ensuite, tou-» jours immobile sur son siège d'honneur, Pierre « fait de fréquents voyage sapostoliques dans les environs de Jérusalem ; » il visite tour à tour les communautés chrétiennes ; il se rend de Lydda à Joppé, de Joppé à Gésarée (2)^ Mais, du reste, il ne bouge pas plus que les autres Apôtres : « Ce fut aux hellénistes qu'échut tout l'honneur de la grande conquête (3). »> On éprouvait le besoin de faire une antithèse : de là ces niaiseries.

Même légèreté dans la description du culte et de la liturgie, « La nouvelle secte n'avait pas encore de cérémonies spéciales. Les pratiques de piété étaient les pratiques juives. Rien de sacerdotal. Il n'y a pas de prêtre, etc., (A). » Afin de mieux prouver cette proposition, M. Renan énumère l'un après l'autre la plupart des sacrements, et montre qu'ils étaient administrés dès l'origine par les chefs de la hiérarchie : u Le baptême était le signe d'entrée dans la secte. — U devait être suivi de la collation des dons du Saint-Esprit, laquelle se faisait au moyen d'une prière prononcée par les Apôtres sur la tête du néophyte, avec l'imposition des mains, acte sacramentel par excellence. — Quant à l'Eucharistie , elle fut toujours le symbole principal du christianisme et l'âme de ses mystères. — Après l'élection des diacres, on les présenta aux Apôtres, qui, selon un rite déjà consacré, prièrent sur leur tête en leur imposant les mains. — On s'imaginait que des lotions d'huile opérées par les Apôtres, avec imposition des mains et invocation du nom de Jésus, étaient toutes-puissantes pour laver les péchés causes de la maladie et pour guérir

(1) Les Apôtres, 156.

(2) Ibid., 198-20/1.

(3) Ibid., 151.

{U) Ibid. 9li.

le malade (1). » En résumé, baptême, confirmation, eucharistie, ordre, extrême-onction, rien n'y manque : matière, forme, ministre du sacrement, tout est assez bien indiqué et doit prouver jusqu'à l'évidence que l'Église primitive n'avait pas de «cérémonies spéciales. » Si M. Renan avait poussé ses recherches jusqu'au chapitre xix des Actes, Y. 18, il y aurait trouvé en outre la confession : « Beaucoup d'entre les croyants venaient confessant et déclarant ce qu'ils avaient fait. » Quant au sacrement de mariage, on conçoit qu'il n'en ait point parlé, car c'est « surtout pour les gens non maries qu'il y avait avantage à faire des placements à fonds perdus dans la société d'assurance » décrite plus haut, et dont M. Michel Lévy a lancé le programme au mois d^avril dernier.

Nous ne relèverons plus qu'un trait dans ce tableau fantastique de l'Église primitive. M. Renan croit que « les premiers chrétiens en étaient venus généralement à considérer l'intervalle entre la mort et la résurrection comme une sorte de lacune dans la conscience du défunt, » et par conséquent « que l'existence de l'âme après la mort n'étaitpas chez eux une idée bien arrêtée (2). n A l'appui de cette affirmation plus qu'étrange, il met au bas de la page. Apocalypse^ xx, 4, 6. Or, en ouvrant lé Nouveau-Testament à l'endroit indiqué, on y trouve tout juste la doctrine contraire : a Je vis, dit saint Jean, les âmes de ceux qui

(1) Les Apôtres, 94, 96, 82 (et note 2), 120, 96, 97. Pour l'extrôme- ODCtioD, M. Renan croit que a dans certains cas, la chaleur des mains se communiquant vivement à la tête, procurait au malade un peu de soulagement » Cette croyance se rattache à une théorie médicale de Tauteur d'après laquelle « le contact d'une personne exquise vaut dans beaucoup de cas les ressources de la pharmacie. » (Vie de Jésus, p, 260.) C'est un terrain sur lequel nous ne pouvons pas le suivre.

(2) Les Apôtres, 97, 98.

avaient eu la tète tranchée à cause du témoignage de Jésus (verset 4). » Un peu auparavant l'Apôtre avait dit : Je vis sous l'autel les âmes de ceux qui ont souffert la mort pour la parole de Dieu* » (vi, 9.) Impossible de mieux accentuer la doctrine de l'Église sur l'existence de l'âme après la mort. En renvoyant le lecteur à un texte dont il se garde bien de donner le contenu, le faussaire pensait sans doute que personne ne songerait à vérifier ses citations. Dans l'épltre aux Philippiens, saint Paul désire la dissolution de son corps, pour être avec Jésus- Christ; il estime un tel avenir meilleur que l'état présent. (I, 23.) On chercherait en vain des expressions plus énergiques pour exclure « toute lacune dans la conscience du défunt, » et pour montrer que l'âme existe après la mort comme auparavant. Mais, pour M. Renan, les parolesde l'Apôtre ne sont « que d'une nuance un peu différente (Ij. » Non content de placer dans les textes ce qui ne s'y trouve point, il s'obstine à ne pas y voir ce qu'ils contiennent. Veut-il montrer, par exemple, que, parmi les premiers chrétiens, « la croyance à la résurrection régnait à peu près seule^ » en d'autres termes, « que la doctrine de l'immortalité de l'âme n'a fait son entrée dans TEglise que plus tard (2) ?» 11 dira : « Voyez Phi- Upp.^uu 11. » Nous regardons et nous voyons, d'après le verset 11, que saint Paul enseigne la résurrection des morts (3). Mais est-ce là sa seule croyance ? veut-il exclure par ces mots la doctrine de l'iuimortalité de l'âme? Non, mais M. Renan le lui fait dire ; et beaucoup de lecteurs ne soupçonneront pas la fraude : or, cela suffit au but de l'auteur. Ces procédés sont misérables, et l'on ne sait

(1) Les Apôtres, 97, note 5.

(2) Ibid., 98.

(3) Philipp., III, 11 : « Afin que je puisse parvenir à la résurrection d'entre les morts. »

ce qui doit étonner davantage, de la légèreté avec laquelle il traite ces matières, ou du mépris qu'il affecte pour le public français.

Toutefois, ne nous montrons pas trop sévère à l'égard de M. Renan. Si les qualités naturelles de son esprit lui interdisent d'écrire séneusementY Histoire des Origines du Christianisme, il n'a du moins rien négligé pour égayer un sujet si grave par lui-même. N'oublions pas le pojnt de vue auquel il se place pour apprécier ces grandes choses. Aux yeux du monde chrétien, l'Eglise naissante est la divine école où le genre humain a puisé pour toute la suite des siècles la doctrine de l'abnégation et du dévouement; mais dans le livre récemment édité par M. Michel Lévy, elle a perdu ce caractère pour devenir « une société d'assurance où il n'y avait qu'avantage, surtout pour des gens non mariés, à échanger des parcelles de terre contre un placement à fonds perdus. » Or, de pareilles sociétés ne réussissent pas toujours. Là où « le dividende est en raison des besoins de chacun, et non en raison du capital apporté {sic) (1), » les besoins finissent souvent par dépasser les revenus. Tel paraît avoir été le sort de la compagnie d'assurance fondée à Jérusalem par les Apôtres, et qu'on a appelée depuis lors le christianisme. La mise de fonds n'était pas suffisante ; or, « un grand établissement de propagande exige une certaine mise de fonds (2). » Les capitaux n'affluaient plus en assez grand nombre ; un appel à de nouveaux actionnaires devenait urgent. Heureusement l'appel fut entendu, et les capitaux se trouvèrent : (( Ce fut Antioche qui fournit les capitatcx de la fondation du christianisme (3). )> Peut-être aussi la

(1) Les Apôtres, 118.

(2) Jbid.,239.

(3) Ibid., 239.

gérance tf était-elle pas irréprochable; il importait d'y introduire un élément plus actif : de là saint.Paul.

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