‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienne (volume 2)Chapitre 10 sur 139 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L*enseigneinent chrétien présente les miracles comme des faits opérés contrairement aux lois de Tordre naturel^ au nom et par la toute-puissante intervention de la Divinité, qui manifeste ainsi sa pensée et sa volonté aux humains, particulièrement lorsqu'il s'agit d'établir la vérité d'une doctrine. [Érangiles de Matthieu, ch. 9, v. 6 ; de Marc, ch. 2, v. 10 et 11 ; de Luc, ch. 5, V. 24, et de Jean, ch. 11, v. 15, 42 et 45.) En même temps il nous apprend que Dieu laisse faire des miracles au démon par l'intermédiaire des magiciens et des faux prophètes. (Exode, ch. 7, v. 11, 12 et 22, et ch. 8, V. 7 ; Deutéronovie, ch. 13, v. 2 [v. 1] ; iSvangiles de Matthieu, ch. 24, v. 24, et de Marc, ch. 13, V. 22.) Cela posé, en admettant même la possibilité des miracles, nous aurions encore le droit de demander s'ils prouvent la vérité d'une doctrine, quand Dieu donne au démon le pouvoir d'en faire aussi en faveur de Terreur. On nous dit qu'il faut alors juger de la qua-

lité des miracles par celle de la doctrine (1). Mais c'est tourner dans ua cercle, puisque les miracles ont précisément pour but d'établir la vérité de la doctrine; cela revient en définitive à juger de la doctrine par elle-même, ce qui est finir par où il fallait commencer. Dans la supposition même où l'on admettrait la possibilité des miracles, ils ne prouveraient donc rien en faveur d'une doctrine à laquelle ils devraient emprunter toute leur valeur. Mais je dois maintenant prendre les choses de plus haut. Je nie simplement la possibilité des miracles considérés en tant que faits contraires aux lois de Tordre naturel. La raison conçoit Dieu gouvernant le monde par des lois générales et constantes, d'où résultent cet ordre merveilleux et cette harmonie universelle , qui , tout en n'étant jamais

(i) « Il faut, dit Pascal , juger de la doclrinc par les miracles; il « faut juger des miracles par la doctriue. La doctrine discerne les « miracles , et les miracles discerneul la doctrine. Tout cela est « vrai, mais cela ne se contredit pas. » {Pensées, ^ partie, art. i6, tome II , La Haye , 1779.) Si le grand géomètre eût rencontré une argumentation de cette force dans quelque ouvrage de géomélrie, il en eût flagellé l'auteur jusqu'au sang. Mais ce qu'il y a de fort curieux, c'est qu'après avoir posé cette règle générale au début de son article sur les miracles , il vient s'y prendre comme dans un filet, sur la fin du même article, à propos des miracles de la maison de Port-Royal, auxquels il croyait fermement et auxquels il est bien entendu que l'autorité ecclésiastique officielle refusait de croire : « Les miracles étant du côté des jansénistes , les jésuites « ont recours à cette défaite générale des juifs et des hérétiques, 0 qui est qu'il faut juger des miracles par la doctrine... Si vods a n'avez point de miracles , on dit que la doctrine doit être so9- « tenue par les miracles: ce\3ie%i une vérité dont on abuse pour « blasphémer la doctrine. Et si les miracles arrivent , on dit que « les miracles ne suffisent pas sans la doctrine; et c'est une autre a vérité pour blasphémer les miracles. Que vous êtes aises, mes « Pères, de savoir les règles générales, pensant par là jeter le t trouble et rendre tout inutile! On vous en empêchera, mes « Pères. »

aperçus que partiellement par des intelligences bornées, le révèlent si magnifiquement. Loin donc qu'on puisse se le représenter comme un être capricieux et sujet à Terreur, qui porte le trouble dans ses propres œuvres, on conçoit que sa sagesse et sa véracité exigent le maintien des lois qu'il a imposées au monde. La doctrine des miracles supprime donc une des meilleures raisons que nous ayons de croire en Dieu. Bien plus, le principe de la persistance des lois qui régissent le monde physique et le monde moral est pour nous la condition essentielle de toute étude et de toute science; en sorte que Tintelligence qui abjurerait ce principe, se condamnerait elle-même à ne pouvoir rien connaître et se placerait ainsi dans le vide le plus complet (1).

(i) «On souhaiterait, a dit Voltaire ^ pour qu'un miracle fût a bien constaté, qu'il fût fait en présence de rÂcadémie des « sciences de Paris ou de la société royale de Londres et de la Fa- « culte de médecine, assistées d'un détachement du régiment des a gardes pour contenir la foule du peuple, qui pourrait par son o indiscrétion empêcher l'opération du miracle. » {Dictionnaire philosophique, article Miracles, tome VIII, Paris, 1S36.) Je ne croirais pas même (Il est clair que Voltaire n'y eût pas cru davantage) k un miracle que l'Académie des sciences ou la Faculté de médecine déclarerait avoir été opéré devant elle, eût-elle été assistée d'un régiment' tout entier; car je vois aujourd'hui, dans ces corps savants, des hommes qui croient aux miracles de la Bible, d'autres qui font semblant d'y croire, d'autres enfin qui croient à des choses ' aussi incroyables. Quand il s'agit de faits que nous ne pouvons pas vérifier par nous-mêmes, il y a une question que nous devons toujours nous faire avant d'en faire aucune autre : La chose est-elle possible ? Si elle est reconnue impossible d prtor/, toute discussion ultérieure est inutile.

Ou ne sait comment qualifier cet anathème, lancé par Rousseau contre ceux qui n'entendent pas à sa façon l'exercice de la puissance divine: « Dieu peut-il faire des miracles? C'est-à-dire peut- « il déroger aux lois qu'il a établies? Celte question, sérieusement « traitée, serait impie si elle n'était absurde : ce serait faire tror

206 t»REMI£RB PARTIE

L'impossibilité mémo des miracles étant ainsi démontrée en principe» il devient inutile de discater Timmense liste des prétendus faits surnaturels dont se

a d'honneur à celui qui la résoudrait négativement que de le pu- « nir; il suffirait de l'enfermer. » {LeUres écrite* de la montagne^ 3' Leltrey tome III, Paris, 1835.) Ainsi, parce que vous ne voulez pas que la toute-puissance aille jusqu'à supprimer l'infinie sagesse et la suprême véracité, Rousseau vous taxe d'impiété et d'absurdité, et s'il se borne à vous enfermer, ce. n'est pas tant par indulgence que par crainte de vous faire trop d'honneur en vous punissant. 11 n'y a ici d'tmpt^ et d*ab$urde, pour employer ses expressions mêmes, que cette sortie bénigne, qui se lit, notez-le bien, dans un de ses plus éloquents plaidoyers contre les miracles, ce qui n'étonnera pas du reste ceux qui savent jusqu'où va le manque de cohérence dans les œuvres du grand écrivain. Les apologistes chrétiens ne pouvaient manquer de tirer parti de celle contradiction. Voir particulièrement les Éludes philosophiques sur le christianisme, par M. Auguste Nicolas, 3** partie, ch. 5, Lts miracles^ tome 4, Paris, 1860. Mais se font-ils illusion au point de croire qu'en ayant beau jeu contre Rousseau, Us ont réussi à prouver la possibilité et la réalité des miracles ?

Un adversaire moins redoutable que Rousseau est venu depuis leur ofirir encore plus belle partie. M. Renan déclarait naguère qu*il ne niait pas eu principe la possibilité des miracles, mats qu'il se contentait d'affirmer que jusqu'ici le fait d'aucun miracle n'avait été établi scientifiquement. {La chaire d'hébreu au Collège de France^ Explicalions âmes collègues^ art. 5, Paris, 1862 ; et Vie de Jésus, Paris, 1863.) Cette façon de traiter la question est aussi mal habile que peu philosophique, par la raison que les prétendus miracles, allégués par toutes les religions se disant révélées, se comptent par milliers, et qu'en s'engageant alors à les contrôler tous, on se perd dans un véritable dédale de discussions sans fin. Que jamais un miracle n'ait été établi scientifiquement, cela n'est pas un objet de doute pour un rationaliste ; car c'est en soi une chose impossible qu'un fait également contraire aux lois de la nature physique et .t celles de la science religieuse vienne à être établi. Mais on D*a rien fait tant qu'on se borne à dire cela. En efiet on est [obligé, non pas seulement do discuter tel miracle eu particulier, ce qui est faisable dans telle occasion donnée, mais de détruire les uns après les autres tous les témoignages admis par les croyants aux miracles. Et quand on serait venu à bout de démontrer l'inanité de la plupart

composent les légeudes chrétiennes, et Ton ne s'attend pas assurément à ce que j*entre dans une pareille discussion. Le lecteur, curieux de récits merveilleux, peut parcourir les livres soit de l'Ancien, soit du Nouveau Testament (1). D'ailleurs, quelque multipliés que soient les miracles de la Bible, miracles admis par toutes les communions chrétiennes, ils le cèdent, en quantité sinon en qualité, aux actes surnaturels sur lesquels se fonde la canonisation des milliers de thaumaturges qu'honore plus particulièrement le catholicisme (2), à ces innombrables guérisons miraculeuses, dont les procès-verbaux sont appendus, de nos jours mêmes, aux murailles des chapelles dédiées à la sainte Vierge (3), et surtout à ces miracles qu'opère tous les jours le spiritisme, cette inepte caricature du spiri-

(le ces témoigDages , ce qui demanderait déjà plusieurs vies d'hommes, on ne serait pas plus avancé qu'au point de départ, tant qu*li en resterait encore à discuter. M. Renan a bien vu qu'un théologien pouvait toujours le mettre en demeure de prouver la fausseté de tels miracles : « Nom ne lui répondrons pas, dit-il. a Nous attendons qu'on nous montre un miracle se passant dans • des conditions scientifiques, devant des juges compétents. Nous tt ne nions pas, nous attendons. » (La chaire d* hébreu, etc., Ibidem.) Ne pas répondre est facile ; mais pour avoir le droit de se retrancher dans un pareil silence, il faudrait n*avoir pas dit Nous ne nions pas, il faudrait avoir au contraire nié expressément la possibilité même des miracles et avoir fourni les raisons de cette négation. Faute de cela, M. Renan s'est vu en butte, de la part des docteurs chrétiens, à des attaques aussi pauvres de doctrine au fond qu'elles ont été injurieuses dans la forme, mais très-logiques. Les positions fausses engendrent toujours des embarras de ce genre.

(1) Dans la 2*"" partie de cet ouvrage, j'appellerai son attention sur quelques-uns de ces récits.

(2) Voir les Ac(a sanctorum des Bollandistes. Cet immense recueil, commencé à Anvers en 1643, et continué aujourd'hui à Bruxelles, se compose déjà de 55 volumes in-folio.

(3) Je n'envoie le lecteur ni en Italie ni en Espagne. Il peut voir les ea-voto qui tapissent, de là voûte au parvis, les chapelles '^

tuâlisme, quand il n*est pas la plus impudente des fourberies si multiplea de notre époque. Qui ne sait du reste que jusqu'ici toutes les religions ont prétendu également s*appuyer sur des miracles (l)î Cela seul

Notre-Dame de la Garde à Marseille, de Nolre-Damc de Fourrières à Lyon, de Noire-Dame de Grâce à Honfleur, etc., etc.

En Belgique, pays où la Constitution laisse à tous la plus entière faculté d'écrire, d'enseigner et de s'associer, faculté dont le parti libéral use trop peu, tandis que le parti clérical en use lar. gement pour fonder toutes sortes d'établisFemcnts destinés à prolonger sa domination, on voit encore, non pas seulement dans les campagnes ou les petites villes, comme à Hal par exemple, mais jusqu'au sein de la capitale, de ces superstitions qui semblent incroyables quand on ne les a pas vues de ses propres yeux. Dans une des principales églises de Bruxelles (Nolre-Danie de la Victoire au Sablon), j'ai lu Tinscription suivante, tracée eu gros caractèn'i au-dessus d'un tronc placé au milieu de la chaiielle ({ui est derrière la chaire : « Offrande pour l'achat d'une bannière en l'honneur de « sainte Wivine, patronne particulière contre les maux d'yeux et de a gorge, la peste, la pleurésie, les fièvres malignes, Tapopleiie, «r les tumeurs et les maladies qui attaquent les bestiaux. » J'engage les libéraux belges et les voyageurs à visiter ce monument d'un autre Age, avant que ces ligues, venant à tomber par hasard sous les yeux du curé de la paroisse, ne lui suggèrent le conseil de le faire disparaître.

(1) Tacite rapporte un grand nombre de miracles opérés par les divinités payennes. En voici deux que le grave historien tenait de témoins oculaires, et dans lesquels Vespasien, quid*aborden avait ri, finissait par jouer un rôle d'acteur convaincu ou feignant de l'être. Pendant son cjour à Alexandrie, cet empereur guéris'aii instantanément un aveugle avec de la salive et un homme perc!as de la main en le touchant avec le pied. {Uistoriœ^ livre 4, art. 81. Suétone raconte les mêmes faits, avec une variante portant sur la guérison du paralytique, qui était perclus d'une jambe au lieu d'une main. {Vespasianus , art. 7.) Voici un autre prodige, rapporté également par Tacite, et qui eut lieu à Jérusalem. On aperçut dans le ciel des armées qui étaient aux prises, des nuages enflammés illuminèrent le temple dont les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et l'on entendit une voix surhumaine qui criait : Les Dieux s'en vont. (Ibidem, livre 5, art. 13.> Les chrétiens acror-

établirait au besoin et avant tout examen la plus forte des présomptions contre la partie dogmatique de ces religions; car la vérité spéculative, s'adressant à la raison, doit se démontrer par elle-même et n'avoir pas besoin d'appuis extérieurs pour se faire admettre. En résumé, les miracles proprement dits et en tant que dérogeant à Tordre du monde établi par Dieu, étant en contradiction avec sa sagesse et sa véracité et par conséquent impossibles, il s'ensuit que tous les faits surnaturels qu'ont invoqués en leur faveur les religions du passé ont été ou d'adroits mensonges, admis sans examen par la crédulité populaire, ou des faits extraordinaires mais naturels et qu'une ignorance grossière ne

dent une assez grande faveur à ce dernier prodige, quoiqu'il soit raconté par un auteur payen ; mais ils rejettent cette même autorité au sujet des miracles opérés par Yespasien à Alexandrie. Pourquoi celte différence? C'est sans doute parce que, dans le miracle de Jérusalem, il est question du départ des Dieu^, ce qui leur semble favorable à leur cause, tandis que les gucrisons merveîl- I**usc8 d'Alexandrie font concurrence à certaines gucrisons rapportées dans les Évangiles. On peut voir, dans Matthieu, ch. 8, v. 3, Marc, ch. ^*^'•, v. 4t et42, ch. 8, v. 22-23, et Jean, ch. 9, v. 6 et 7, Jésus guérir aussi des aveugles avec sa salive et des malades en les touchant,

Plus tard encore, à Épjdaure, à Rome même, le Dieu Esculapc

opérait une infinité de cures miraculeuses. De Lancre cite à vol

égard un monument des plus curieux entre ceux que le temps

:iiirait respectés, et qu'il dit avoir vu à Rome dans le palais du

seigneur AfafTœi : c'est une table qui aurait été trouvée dans les

ruines du temple d'Esculape, et sur laquelle est inscrite la relation

de plusieurs miracles exécutés en présence du peuple. {Llncrédulifé

ou mescréance du tortilége, pleinement convaincue, traité troisième,

Ikf l'attouchement, Paris, 1622.) Dans ce livre, De Lanrre débite

:ivcc un accent de conviction inébranlable les récits les plus extra.

vapiots, relatifs à des faits prétendus de magie, d'apparitions,

Torpies des sabbals, d'évocations diaboliques, etc. Dans l'ardeur

Itj zèle persécuteur qu'il déploie, comme écrivain et comme magis-

rat, contre les sorciers, les juifî», les apostats, les athées et les

savait expliquer, ou même simplement des faits trèsordinaires, que la multitude, si avide de merveilleux et si portée à dénaturer les choses, a altérés, à mesure qu ils passaient de bouche en bouche, au point d'en faire disparaître la substance même sous les accessoires de son invention. Le premier cas, celui de rimpostnre préméditée, a sans doute été le plus rare ; car il répugne d'admettre que la fourberie délibérée et voulue ait eu la plus grande part dans des aberrations que d'autres explications suffisent à rendre concevables : il nous en coûte moins, en nous arrêtant aux deux dernières suppositions, de croire à la bonne foi, doublée de la sottise proverbiale, des témoins de miracles.

mécréants, il est tellement pressé de les voir eiterminer, les retards nécessités par les formalités judiciaires lui pèsent à tel point qu'il voit un trnil de la justice de Dieu dans le fait exécrable d'une populace, ivre de fanatisme, qui arrache aux mains de rautorité, traîne sur la place publique et y brûle toute vive une malheureuse femme sexagénaire, accusée d'avoir caché une hostie dans son mouchoir. (Traité huitième, Des juifs, apostats et athées,) Un pareil ouvrage, publié par un membre du Parlement de Bordeaux, ao commencement du xvii* siècle et par conséquent à une époqo^ déjà éloignée des temps les plus ténébreux du moyen Age, est un remarquable exemple du degré de perversion intellectuelle auquel peut mener la superstition. J'en dirai autant du livre publié, moia« d'un demi-siècle auparavant, sous ce titre : De la démonomanie des sorciers, Paris, 1580, et dans lequel Bodin rapporte les plusstapides histoires de sorcellerie avec des accents de colère qui ont dû Inspirer ceux de De Lancre. Au reste ces docteurs laïques poovaient s'autoriser des expresses décisions des docteurs ecclésiastiques sur ces matières. Saint Augustin, par exemple, avait taié d'impudence ceux qui refusaient de croire à de monstrueuses copulations des démons avec notre espèce. {De civitale D«, livre 13, ch. 23, tome VIT, Paris, 1685.) Dans sa Bulle Super illius specvln (1326^\ le pape Jean XXÎl avait excommunié les sorciers, et dî.n« sa Bulle Summis desiderantes (1484), le pape Innocent VIÏI avait ordonné de les pourchasser. (Bullaire de Cocquclines, lome 3, Rome, 1741.)

Je passe aux prophéties. Considérée comme prédiction plus ou moins probable, plus ou moins conjecturale, d'événements futurs dont les causes se voient déjà dans le passé ou le présent, mais qui sont annoncés en termes généraux, sans indication précise de détails, de circonstances, de faits accessoires, la prophétie n'est plus qu'une chose naturelle, ordinaire et ne dépassant point la mesure des forces de l'esprit humain. De tout temps les intelligences supérieures ont vu d'avance et annoncé des événements que la foule ignorante, distraite, passionnée ne savait pas voir comme elles dans ce qui existait déjà. Toutes les grandes révolutions des empires, quand elles ont dépendu de l'ensemble des faits antécédents et de la situation générale des esprits, et non de causes accidentelles qu'on ne saurait prévoir, comme la morX subite d'un prince, la perte inattendue d'une bataille, etc., ont eu leurs prophètes. Mais ces prophètes-là, les seuls qui pourraient prétendre à l'honneur d'être ainsi appelés, les seuls aussi qui n'y prétendent pas, s'expriment ordinairement dans un langage intelligible et avec la réserve et le calme qui conviennent à la raison, et ce n'est pas d'eux qu'il s'agit ici.

Il est d'autres faits, qui ne sortent point non plus de l'ordre des faits naturels, mais dont les causes sont plus ou moins inconnues,. plus ou moins difficiles à assigner : je veux dire le rêve ordinaire, l'espèce de sommeil extraordinaire, qu'on appelle somnambulisme (1),

(i) Je parle du somnambulisme vrai, tel qu'il se produit dans des cas rares, chez quelques sujets d'une constitution maladive, par des causes naturelles ^ mais dont l'action se dérobe & notre science aclucllc. Quant à ce sommeil magnétique, que des hommes auraient la faculté de produire à leur gré, soit par une puissance mystérieuse, soit par des pratiques physiques, sommeil où l'intel*' gcnce acquerrait alors une puissance de vision des faits extcrie^

le délire des malades, la folie, la monomanie et Tcxtase qui sont deux sortes particulières de folie plus ou moins avancée. Dans ces divers états, Timagination n'étant plus guidée par la raison, enfante, avec cette abondance stérile qui la caractérise, les mondes les plus fantastiques et les conceptions les plus monstrueuses. Mais alors la bizarrerie du langage, l'incohérence des pensées, souvent même le désordre des phénomènes physiologiques laissent voir facilement que Tàme est dans un état anormal. Les Juifs avaient leurs voyants qui, au moment où ce qu'ils appelaient V Esprit s'était emparé d'eux (1), disaient et faisaient ces choses étranges dont je donnerai des exemples dans la seconde partie de ce livre (2). Les payens avaient leurs sibylles qui faisaient

complètement indépendante des conditions ordinaires dans lesquelles l'expérience universelle et la science nous montrent que nos facuK tés s'exercent, je crois, après des épreuves nombreuses et des études faites avec toute l'attention que j'ai dû apporter dans une question où me semblaient engages les premiers principes de la physiologie, de la psychologie et de la morale, je crois, dis-je, que, si l'on fait la part qui, dans les phénomènes observés, revient aux fantai^iies de l'imagination et aux surexcitations du système nerveux, foutes choses qui n'ont rien de surnaturel, il ne reste plus là de réel que ce qu'y mettent souvent d'effrontés charlatans et ce que veulent bien y voir des témoins complaisants jusqu'à la stupidité. Quelques personnes, que je crois de bonne foi, soutiennent qu'elles y découvrent autre chose ; mais j'avoue que, lorsque je les entends parler de ces matières et surtout lorsque je lis ce qu'elles en écrivent, je ne puis me défendre de douter que leur judiciaire soit bien intègre. J'en dis autant des écrits des spiritistes, écrits dont nulle personne ayant des habitudes d'esprit quelque peu sévères ne peut supporter la lecture.

(1) Êzéchiel, ch. 2, v. 1 et 2 ; ch. 3, v. 12 et 22-24 ; et passim. Voiraussi,au I" livre des /low,ch. 19, v. 20-24, un curieux exempio de la contagion prophétique sur les envoyés de Saùl et sur Saul lui-même, qui Huit par se débarrasser de ses vêtements et par se rouler par terre comme un épileptique.

(2) Dans la \^ section, particulièrement à l'article d'Èzéchiel.

sur le trépied sacré mille contorsions vraies ou simulées, jusqu'à ce qu'elles fussent délivrées de l'obsession divine (1). Les adorateurs de Brahraâ ont eu, dans l'Inde, et ont encore leurs anachorètes, qui, à force de* macérations et de contemplations, parviennent à se donner des vertiges pendant lesquels ils s'absorbent en la substance divine, et voient alors des choses auxquelles ne saurait atteindre l'intelligence des autres mortels (2).

(i) Virgile, Enéide, liv. 6, vers 45-51 et 77-80. On peut voir, dans un traité de Cicéron (De Divinalione, liv. 2, $$ 24, 39 et 54), ce que les payens éclairés pensaient de leurs prophètes. On sait que Cicéron avait lui-même été augure. C'était sans doute en expiation de cette faute qu'il citait de si bonne grâce le vieux mot de Caton, s'éionnant qu'un augure pût regarder sans rire un autre augure.

(2) Voir Touvrage de Creuzer, Religions de l'antiquité (traduction de M. Guigniaut, tome I«% Paris, i825, V^ partie, livre 1^, pages 28i-284). Consulter surtout les Lois de Manou (traduction de M. Loiseleur-Deslongchamps, dans la colleclion des Livres sacrés de rorient, publiée par M. Paulbier, Paris, i842). Je citerai seulement ici les stances suivantes du livre 6, sur les devoirs du dcvôt ascétique qui a renoncé à la vie active pour se retirer dans une forôt :

« St. 22. Quil se roule sur la terre, ou qu*il se tienne tout un « jour sur le bout de ses pieds; qu1l se lève et s'asseye alternative- « ment, et qu'il se baigne trois fois par jour.

c 23. Dans la saison chaude, qu'il supporte l'ardeur de cinq a feux; pendant les pluies, qu'il s'expose tout nu aux torrents d*eau « que. versent les nuages; durant la froide saison, quHl porte un « vêtement humide, augmentant par degrés ses austérités.

« 24. Trois fois par jour, en faisant son ablution, qu'il satis- « fasse les dieux et les mftnespar une libation d'eau; et se livrant « h des austérités de plus en plus rigoureuses, quHl dessèche sa a substance mortelle.

a 31. Ou bien, s'il a quelque maladie incurable, qu'il se dirige « vers la région invincible du nord-est, et marche d'un pas assuré a jusqu'à la dissolution de son corps, aspirant à l'union divine, et « ne vivant que d'eau et d'air.

« 43. Qu'il n'ait ni feu ni domicile; qu'il aille au village chercbr « sa nourriture lorsque la faim le tourmente; qu'il soit résig

Les chrétiens ont eu aussi leurs ascètes (1), leurs extasiés, leurs convulsionnaires, qui, plus habiles que leurs devanciers, ont réduit l'exaltation mystique en art, et tracé les règles pratiques à observer pour se

« muni d'une ferme résolution ; qu'il médite en silence et fixe son a esprit sur Tesprit divin.

« i9. Méditant avec délices $ur {'«fm^ntprAnf, assis, n'ayant besoin f d'aucune chose, inaccessible à tout désir sensuel, gam autre <o- « ciété que son âme^ qu'il vive ici-bas dans l'attente de la bcati- « tudc éternelle.

c 72. Qu'il efface Be$ péchés en retenant sa respiration; qu'il c expie ses fautes en se livrant au recueillement le plus absolu ; « qu'il réprime les désirs sensuels en imposant un frein à ses or* « ganes; qu'il détruise par la méditation profonde les qualités c opposées à la nature divine.

c 73. En se livrant à la méditation la plus abstraite^ qu'il observe « la marche de l'Ame à travers les différents corps, depuis le degré « le plus élevé jusqu'au plus bas, marche que les hommes dont « l'rsprlt n'a pas été perfectionné par la lecture des Yédas ont peine « à distinguer, »

(1) On pourrait citer ici les noms par milliers. J*en prends un dos plus illustres. Saint Jérôme est assurément un des esprits les plus distingués dont s'honore le christianisme. Eh bien 1 voyez à quel genre d'exercices il sç livrait dans le désert, et dites si cette manière de vivre n'était pas voisine delà folie. 11 se roulait par terre, se refusait le sommeil, jeûnait des semaines entières; il pleurait cl criait le jour et la nuit, se déchirait la poitrine, fuyait sa cellule mOme pour aller habiter les antres des animaux féroi^es. (Epis» tola 48, (zd Eustochium, De custodid virginitatis, tomelV, Paris, 1706.) Ce sont là sans doute de riches sujets de tableaux pour les peintres et les poètes ; mais le sage n'ira pas y chercher des types du beau moral. Pour s'élever jusqu'aux anges, saint Jérôme débute par une autre extravagance, il fait descendre l'homme Jusqu'à la bêle. Mais au moins vient-il à bout d'éteindre les ardeurs de ses passions? Hélas 1 non. Au contraire la solitude et les austérités ne faisaient qu'exalter son imagination, qu'exciter le feu qui le dévorait. Il avait l'esprit plein des délices de Rome, des chœurs de jeunes filles tourbillonnaient dans sa tète, son âme booillonnait de désirs, et sa chair déjà morte était en proie aux incendies des passions. Notons en passant que ces brûlantes peintures sont

procurer d^inçffables éblouissements (1). Tous ces faits, je le répète, quelque bizarres et extraordinaires qu*ils puissent être, ne sortent pas de Tordre des faits natu« rels et n'ont rien de bien merveilleux. S'il arrive même

adressées à une jeune fille que saint Jérôme exhorte à rester vierge. Parmi les motifs qu'il invoque, il en est d'étranges. Par exemple, il lui fait connaître en termes très-libres la vie désor* donnée de certaines femmes. D'autres fois il l'initie aux mœurs impures de certains prêtres et de certains moines. J'ai indiqué à ce sujet, dans une note du chapitre IV, page 156, des textes où le lecteur a pu voir que les prêtres mondains et les moines hypocrites dataient de loin, et que, dès les premiers temps de l'Église, ceux mêmes qui faisaient profession de l'ascétisme chrétien étaient loin de prendre la chose aussi sérieusement que saint Jérôme. Il est vrai qu'il se chargeait lui-même d'avertir qu'il avait vu des gens devenir idiots à force d'abstinence. (Epistola 97, ad Dèmelriadem, De servandd virginitate,) Quixnd iedi^h^ au commencement de cette note, que l'ascétisme, tel que saint Jérôme le pratiquait au désert, était voisin de la folie, on voit que j'aurais pu dire davantage et m'appuyer sur l'autorité de saint Jérôme luimême. •

(i) Voir le traité De l'amour de Dieu par saint François de Sales. 11 suffira d'en transcrire ici quelques titres : livre 6, ch. i2. De V écoulement ou liquéfaction en Dieu; ch. 13, De la blesiure d amour; ch. 15, De la langueur amoureuse du cceur blessé de dilecUon. — > livre 7, ch. 3, Du souverain degré d'union parla suspension et le ra-' visscmenl ; ch. 9, Du suprême effet de l'amour affectif, qui est la mort des amants. {OEuvres complètes, Paris, 1652.)

Voir particulièrement la vie de sainte Catherine de Sienne et les ouvrages de sainte Thérèse d'Avila. Voici quelques traits relatifs à ces deux femmes, types célèbres de cette sorte de folie qu'on appelle extase.

Le confesseur de sainte Catherine raconte que Jésus-Christ visitait très-souvent cette vierge sacrée, tantôt en compagnie de 8aints personnages, tantôt et le plus souvent seul; qu'il avait avec elle les entretiens les plus intimes; qu'il se promenait dan» sa chambre en récitant des psaumes avec elle comme deux religieux qui disent leur office ; qu'un jour, assisté de la Vierge sa nière, de l'évangélisle Jean, de l'apôtre Paul, de saint Dominique et du roi David, qui jouait très-agréablement.du psaltérion, il vint

que, parmi les paroles prononcées dans ces divers états de vision, d*extase, de démence dont je viens de parler, il s'en trouve qui concordent par hasard avec quelques circonstances d'événements postérieurs, nous ne

célébrer son mariage avec elle, et qu'il lui mit au doigt uq anneau d*or où il y avait quatre perles surmontées d'un diamant resplendissant, etc. {Vita sanciœ Calharinœ SenensiSf Raymundo Capuano, lr« partie, ch. 5, $86, ch. 7, ÇJ U2, 114 et 115, 2— partie, eh. 1^ § 124, Acta Sanctoruftiy tome 3, Anvers, 1675.) Au chapitres delà 2"*« partie, Jésus-Christ, non content d'avoir épousé sainte Catherine, change de cœur avec elle. Au chapitre 7, il lui imprime ses sacrés stigmates.

Sainte Thérèse, étant déjà Carmélite, passadix-huiiansdesa jeunesse, comme elle le raconte elle-même, partagée entre les austérités du cloître et les plaisirs de la galanterie. Après avoir bu ainsi à la coupe des voluptés terrestres, elle finit par se consacrer exclusivement au service de Dieu. Ce fut alors que, gratifiée de tant de ravissantes extases, elle composa ces écrits qui constituent le code du mysticisme le plus exalté. Elle se sentait enlevée de terre non-seulement en esprit, mais corporellement. Jésus-Christ lui apparaissait^ fréquemment, lui donnait des bijoux et lui prodiguait comme à sainte Catherine de Sienne les témoignages de l'amour le plus passionné. Elle recevait la visite des anges : un d'eux, petit et très-joli, lui enfonçait dans le cœur un dard en or et dont la pointe était de feu. Enfin elle voyait aussi le diable, qui était horriblement laid, et qui vint un jour se poser sur son bréviaire pour l'empêcher de continuer ses oraisons. {Las obras de la S. Madré Teresa, La Vida, ch. 18, 20, 28, 29, 31, 33 et .39, tome 1*% Anvers, IG30.) Ou pL'ut voir encore des choses très-singulières dans le Château de l'âme, particulièrement aux chapitres 5 et 6 de la sixième demeure. Je me borne à indiquer le curieux passage où sainte Thérèse compare naïvement l'étal de son âme h celui d'un homme qui a bu beaucoup, mais sans être précisément ivre-mori, ou encore d'un homme qm n'a pas tout à fait perdu la télé, mai» qui, s' étant attaché à une idée fixe, ne peut plus s'en débarrasser, comparaisons peu faites, convenons-en, pour recommander la dévotion extatique aux personnes qui tiennent à demeurer maltresses d'elles-mêmes. (Castillo interior, Morada sexta, ch. 6» tome 2.)

Voici une autre pauvre àme, dont le mysticisme semble s'être

devrons pas plus nous en étonner que lorsque nous voyons les prédictions d'un astrologue se réaliser sur un point pendant qu'elles mentent sur cent autres, quelque prudemment vagues et obscurs que soient les termes dans lesquels elles ont été formulées.

inspiré de celui de sainte Catherine et de sainte Thérèse ; car il en reproduit les folles imaginations. La sœur de la Visitation, Marguerite-Marie Alacoque, que l'Église n'a pas encore béatifiée quoiqu'elle la tienne déjà pour une sainte, avait aussi des entretiens familiers avec Jésus-Christ, qui lui faisait également les protestations les plus tendres, la revêtait d'une robe blanche et lui donnait son cœur pour résidence éternelle : « Mon sauveur Jésus-Christ « s'étaut un jour apparu à son indigne esclave, il me dit : Je « cherche une victime pour mon cœur, laquelle veuille se sacrifier « comme une hostie d'immolation à l'accomplissement de mei « desseins. Me sentant toute pénétrée de la grandeur de cette % souveraine majesté, je me prosternai humblement à ses pieds et c je lui présentai plusieurs saintes âmes plus capables de corresa pondre à ses desseins. Non, me dit cet aimable sauveur, je n'en « veux point d^ autre que /ot, et c'est pour cela que je t*ai choisie... a Après une confession générale de toute ma vie très-crimiiielle, « d'abord après Tabsolution, il me fit voir une robe plus blanche a que la neige, qu'il appelait la robe d'innocence, dont il me revè- « lit, me disant à peu près ces paroles : Ma fille, les fautes que a tu commettras désormais t'humilieront beaucoup, mais elles ne « m'obligeront plus à nCéloigner de toi. Ensuite me découvrant « pour la dernière fois son cœur : Voici, ajouta-t-il, le lieu de ta a réàderiçe éternelle, où tu pourras conserver sans tache la robe a dont j'ai revêtu ton àme. Depuis ce temps-là il ne me souvient a pas d'être jamais sortie de cet aimable cœur. Je m'y irouve tou- « jours unie d'une manière et avec des sentiments qu'il ne m'est a pas possible d'exprimer. Tout ce que je puis dire, c'est que pour a l'ordinaire je m*y trouve comme dans une fournaise ardente du a divin amour. Mais, mon R. Père, je me vois obligée de vous <t avouer que je ne puis vous en dire davantage. » (Abrégé de la vie de sœur Marguerite-Marie Alacoque, religieuse de l'ordre de la Visitalion, décédée ai odeur de sainteté le 17 octobre K>90. Ch. 10, dans le livre intitulé La dévotion an Sacré Cœur de Notre Seigneur JésuS'Cliristj sans nom d'auteur, Paris, 1753.)

Je citerais aussi les œuvres de madame Guy on, particulièreme

Mais si l'on considère la prophétie comme prédiction certaine d'événements futurs qui ne peuvent être connus que de Dieu, alors, dans cette hypothèse, Tintelligence humaine s'efiacerait complètement. L'inspiration divine s y substituerait directement, et Thomme dont Dieu se servirait pour révéler l'avenir, ne serait plus qu'un instrument passif sous la main qui lui ferait rendre des sons. Voilà la prophétie entendue dans le sens juif et chrétien. Dans ce cas, nous perdons terre, nous sortons de l'ordre des faits naturels pour entrer^en plein domaine des faits surnaturels, des miracles. Mais nous avons vu que, pour une raison éclairée, les miracles proprement dits étaient inconciliables avec les attributs de la cause suprême et par conséquent impossibles ; les prophéties proprement dites le sont donc aussi, et Ton doit leur appliquer tout ce qui a été dit plus haut des miracles. Ceux qui se sont bien véritablement donnés pour prophètes inspirés de Dieu, devant être tenus sinon pour imposteurs au moins pour insensés, on pourrait dès lors se dispenser d'examiner les prétendues prophéties de l'ancienne loi, sur lesquelles le christiaîiisme prétend établir le caractère messianique de Jésus, ^'epcndant je discuterai les principales, celles que les docteurs mentionnent le plus souvent et avec le plus de confiance : il importe de montrer ce qu'une critique

^cs Torrents, où l'on rclrouvcrait les mômes expressions brûlanles de l'amour len^eslre. Mais on pourrait me dire que l'aulonlé ecdesîaslique n'a pas sanctionné son quiétisme. On sait qu un liluslrc archevôque le trouvait fort de son goût, mais qu un autre prélat, nui tenait alors le sceptre de la puissance spirituelle en France, traita rudement celui quMl appelait le Monian d'une nouvelle Pm- * ville et qu'en définitive madame Guvon vit condamner son roy^ticisme, quoiqu'il ne fût ni plus ni moins extravagant que celui de Gerlrude d'Eisleben, de Catherine de Sienne et de Thérèse d'Mila, que l'Eglise a expiesscment déclarées saintes.

sérieuse trouve au fond de ces prophéties lorsqu'elle y porte un regard quelque peu scrutateur. Voici d'abord celles auxquelles Tévangéliste Matthieu fait particulièrement idlusion dans les passages suivants :

« Or tout ceci s'est fait pour l'accomplissement de « ce que le Seigneur a dit par la bouche du prophète :

- Voici, la Vierge concevra, et elle enfantera un fils, et a on le nommera Emmanuel, ce qui signifie Dieu arec « nous. » Ch. 1^, V. 22 et 23.

« Car voici ce qui a été écrit par le prophète :

« Et toi, Bethléhem, terre de Juda, tu n'es pas la plus •* petite parmi les principales de Juda; car c'est de toi M que sortira le chef qui conduira mon peuple d'Israël. » Ch. 2, V. 5 et 6.

u II (Joseph) se retira en Egypte. Et il y demeura jus- •* qu'à la mort d'Hérode, pour l'accomplissement de ce H que le Seigneur a dit par la bouche du prophète : j'ai « appelé mon fils de TÉgypte. » Ibid,, v. 14 et 15.

« Et il vint habiter dans une villp appelée Nazareth, M pour l'accomplissement de ce qui a été dit par les *• prophètes : il sera appelé Nazaréen. » Ibid,, v, 23.

* Or tout cela a été fait pour l'accomplissement de

- ce qui a été dit par le prophète :

« Dites à la fille de Sion : Voici, ton roi vient à toi, •« plein de douceur, assis sur une ânesse et sur un petit «• de celle qui est soumise au joug. » Ch. 21, v. 4 et 5.

« Alors fut accompli ce qui a été dit par le prophète

- Jérémie : Et ils ont reçu les trente pièces d'argent M qui étaient le prix de celui qu'ils ont acheté des fils ^ d'Israël par estimation ;

« Et ils les ont données pour le champ du potier, « comme le Seigneur me la ordonné. »» Ch. 27, v.9 et 10. Dans ses cinq premières citations, Matthieu se contente de parler d'un prophète ou de prophètes qu'il ne nomme pas. Or on trouve à peu près les textes qu'il cite, le premier dans Isaïe, ch. 7, v. 14; le second dans

Michée, ch. 5, v. 2; et le cinquième dans Zacharie, ch. 9, y. 9 (1). Le troisième se lit dans Osée» ch. Il, V. l®^ Mais le quatrième ne se rencontre chez aucun des prophètes : il n y est dit nulle part du Messie qu il sera appelé Nazaréen ; cette prophétie n'a existé que dans Timagination de Fauteur de révaugile selon saint Matthieu. Dans la sixième citation, il nomme expressément Jérémie comme le prophète auquel appartient le texte qu'il invoque. Or ce texte, qu'il défigure d ailleurs, appartient en partie à Zacharie, ch. 11, v. 12 et 13, mais nullement à Jérémie. Saint Jérôme a fait passer cette faute dans la Yulgate, en convenant toutefois qu'il s'était aperçu de Terreur de Matthieu (2). Il faut du reste le louer de cette sincérité ; car il n'appartient pas à un traducteur de corriger l'auteur qu'il traduit.

Je vais donner maintenant les textes de ces prophéties rapportées à Jésus; mais je les donnerai fidèlement et complètement, et non pas seulement par quelques mots détachés et mis en relief :

« C'est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera « un signe : Voici, la, jeune femme concevra et elle en- <« fautera un fils et on le nommera Emmanuel (3).

(i) Jean, ch. 12, v. 44 et 15, cite aussi, en rallérant, ce texte de Zacharîe, et s'abstient également de nommer le prophète.

(2) Commeataria Mailhœi^ in caput 27, livre 4, tome lY, Paris,

(3) L*exprc8sion hébraïque que j*ai rendue par la jeune feumu est rendue, dans la plupart des traductions, par une vierge. Les rabbins contestent, et il est contestable en effet que cette expression signiGe toujours et nécessairement une vierge. Au fond, cette question est pour nous d'un très-médiocre intérêt. Si les naturalistes admettent, dans certaines classes inférieures d*animau\, (mollusques et zoophyles), des exemples de générations indépendantes du concours des sexes, et chez certains articulés (les pucerons par exemple), des exemples de fécondation pour plusieurs générations successives et sans nouveau rapprochement des sexes ; s'ils croient voir des exemples analogues & celte dernière sorte de

a n mangera du beurre et du miel jusqu'à ce qu'il « sache rejeter le mal et choisir le bien (1).

« Car, avant que l'enfant sache rejeter le mal et « choisir le bien, la terre que tu détestes sera aban- « donnée de ses deux rois.

« Jéhovah fera venir avec le roi d'Assyrie sur ifii et

fécondation dans quelques fleurs femelles de certaines plantes dioïques (par exemple, la bryone, le chanvre et surtout cette espèce d'euphorbe qu*oa a nommée par cette raison céîébogyné), il ne vient à la pensée d'aucun d'eux d'admettre des cas de parthénogénie dans les classes supérieures d'animaux, particulièrement chez notre espèce. Je ne compte pas, bien entendu, les zoologistes sur la foi desquels certains docteurs ont imaginé des contes absurdes à l'appui du dogme de la conception par l'opération du Saint- Esprit. C'est ainsi qu'Origène, répondant à Gelse qui s'était moqué des chrétiens faisant naître Jésus d'une vierge, prétend, d'après des naturalistes de son temps, que des femelles de vautours étaient fécondées sans le secours des mâles {Contre Celse, livre 1*% art. 37, tome I*% Paris, 1733). Origène ne nous dit pas ce qui suppléait alors au concours des sexes. Lactance est plus explicite ; il soutient que certains animaux sont fécondés par le vent et que tout le monde sait cela. {Divinœ institutiones^ livre 4, $ 12, Deux-Ponts, 1786.) Dussent tous les docteurs juiifs se joindre aux docteurs chrétiens pour nous assurer qu'Isaïe a bien véritablement voulu dire qu'une vierge, demeurant vierge, enfanterait, cela serait donc, à nos yeux, aussi inadmissible après qu'avant.

Dans la plupart des passages de la Bible, où sont désignées des vierges proprement dites, on trouve d'autres expressions dont quelqoes-unes portent le cachet de cette simplicité primitive qu'une civilisation plus avancée, mais non pas plus chaste pour cela, affecte d'éviter.

(i) Ce verset est inexactement traduit dans le grec : « Il man- « grera du beurre et du miel, avant qu'il sache préférer le mal ou « choisir le bien. »

L'occasion devra se présenter souvent, dans le cours de cet ouvrage, de signaler, soit dans le grec, soit dans le latin, teJs que nous les avons maintenant, des inexactitudes de traduction. Les reproches de cette nature, que j'aurai à faire aux traducteurs, supposeront toujours, d'une part, que le texte hébraïque sur lequel ils traduisaient, était semblable au texte actuel des rabbins, de l'autre, que leurs traductions sont arrivées jusqu'à nous telles

« sur ten peuple et sur la maison de ton père des jours ^ tels qu*il n'y en a pas eu depuis ceux où Éphraim a u été séparé de Juda (1).

« Et voici ce qui arrivera ce jour-là : Jéhovah ap- *» pellera en sifflant la mouche qui est à l'extrémité des w fleuves d'Egypte (2) et l'abeille qui est dans la terre « d'Assyrie;

« Et elles viendront et elles se reposeront toutes M dans les vallées désolées, dans les fentes des rochers ** et sur tous les buissons et toutes les broussailles.

« En ce jour-là le Seigneur rasera avec un rasoir de *» louage, par ceux qui sont au delà du fleuve, parle ** roi d'Assyrie, la tète, le poil des pieds et toute la « barbe,

« Et voici ce qui arrivera en ce jour-là : un homme « nourrira une jeune vache et deux brebis,

M Et, à cause de l'abondance du lait, il mangera da .» beurre ; car quiconque aura été laissé au milieu de la

- terre, mangera du beurre et du miel.

*< Et voici ce qui arrivera en ce Jour-là : tout lieu où " seront mille vignes, valant mille sicles d'argent, sera

- couvert d'épines et de ronces ;

qu'ils les oal écriles, louics choses dont il est permis de douter dans beaucoup de cas.

(1) Dans la version grecque, la fin de ce verset est un peu différente : « Depuis le jour où Éphraïm retrancha de Juda le roi des A Assyriens. » Quand est-ce que ce retranchement a eu lieu ?

(2) Dans le grec, ce n'est pas la mouche qui est à l'extrémité des fleuves d'Egypte, mais c'est le Seigneur qui commandera m une partie du fleuve d Egypte. Le Maîstre de Sacy représente seulement Jéhovah appelant la mouche comme d'un coup de sifftei. (La Sainte Bible, tome II, Paris, i717.) Le traducteur français de la Bible protestante (Londres, iS42) a été encore plus timoré ; il a tout à fait supprimé le coup de sifflet. Tout en blâmant cette infidélité, je conviens qu'il faut un courage surhumain pour se décider à nous montrer Dieu sifflant ; mais, quand on a pris le rôle de traducteur de certaines œuvres, il faut savoir en accepter tous les martyres. Le texte original fait expressément siffler Jéhovah.

M On y entrera avec des flèches et un arc, car la terre « entière sera couverte d'épines et de ronces.

M Et toutes les montagnes qui seront sarclées ne « craindront pas les épines et les ronces, et elles servi- « ront de pâturage au bœuf et seront foulées par le ** troupeau.

M Et Jéhovah me dit : Prends une grande tablette et « écris-y d'un style d'homme : Hâte-toi de dépouiller, « accélère le pillage.

« Et je pris des témoins fidèles, le prôtre Urie et « Zacharie, fils de Barachie.

« m je M approchai de la'^prophétesse et elle conçut « et elle enfanta anjîls (1), et Jéhovah me dit : Appelle* « le Maher-Schalal-ffascJir-Baz (2).

Les traducteurs grec el latin ont conservé exactement celte platitude, qoe certaines gens trouvent sublime.

(l)Onnit que, dans le langage biblique, l'expression 9*apjirocher d*une femme désigne le commerce charnel des sexes. Dans V Exode j ch. 19, v. 'lo, Moyse, prescrivant aux Israélites de se sanctifier, leur recommande, entre autres choses, de ne pas s'approcher de leurs femmes. Voir aussi Lêvitique, ch. 18, v. 19. Les relations sexuelles sont encore indiquées, dans la Bible, par d'autres expressions analogues, particulièrement parcelle de connaître* La première foi^ qu'il y est parlé de ces relations (G^nè^e, ch. 4, V. 1"), elles y sont désignées par celte dernière expression, qui reparait ensuite dans maints passages des livres sacrés. Ce verset 3 du chapitre S, ruinanl Tioterprétation donnée par les théologiens au verset U du chapitre 7, leur cause de grands embarras. Le Maistre de Sacy, tout en se voyant forcé de le traduire par m' étant approché de la prophétesse^ elle conçut, etc., prétend, dans une note qui s'y rapporte, que la prophêtesse dont il est ici question, signifie, dans l'hébreu, la prophétie^ en sorte qu'Isaïe voudrait simplement dire qu'il suppute les temps dans sa pensée et qu'il les rapproche des choses qu'il a prophétisées au chapitre précédent. La prophétie s'exprime en hébreu par un autre mot que celui qu'a employé Isaïe et qui ne peut être rendu que par la prophêtesse. Cela suffirait pour faire rejeter une explication qui ne parait pas d'ailleurs avoir inspiré à son auteur même beaucoup de confiance, puisqu'il n'a pas osé la suivre dans sa traduction.

(2) Ces quatre mots sont ceux du verset 1*% que j'ai traduits

« Car, avant que Tenfant sache nommer son père et « sa mère, on enlèvera la force de Damas et les dé- « pouilles de Samarie en présence du roi d'Assyrie. »» (Isaïe, ch. 7, v. 14-25, et ch. 8, v. 1-4.) Les quatre premiers versets du chapitre 8 forment avec les douze dernier^ du chapitre 7 un tout dont ils ne doivent point être séparés. En citant quelques mots de la première partie de ce tout, les docteurs chrétiens se gardent bien de parler de la seconde, et ils ont leurs raisons pour cela. Le contexte de la prophétie prise en son entier ne permet pas de douter que les quatre premiers versets du chapitre 8 ne contiennent la réalisation du signe qui venait d'être annoncé dans la seconde moitié du chapitre précédent. Cette prophétie ne doit pas d*ailleurs être détachée du récit des événements contemporains qui en sont l'occasion et le sujet. Achaz» roi de Juda, attaqué par Razin, roi de Syrie, et par Phacée, roi d'Israël, invoque imprudemment l'assistance du roi des Assyriens. Isaïe vient lui promettre un secours qu'il attend et qu'il devra payer chèrement, et comme garantie de cette promesse il lui annonce un signe qui doit s'accomplir de leur vivant; car il est manifeste qu'un événement qui n'aurait dû recevoir son accomplissement que plusieurs siècles après Achaz, ne pouvait pas lui être présenté comme garantie d'une promesse de délivrance. Pour bien juger de cet ensemble, il faut rapprocher de la prophétie les treize premiers versets du chapitre 7 et les versets 5-8 du chapitre 8 d'Isaïe, ainsi que les versets 5-9 du chapitre 16 du 4® livre des Hois, et les versets 5-8, 16, 20 et 21 du chapitre 28 du 2® livre des Paralipomèn^. La prophétesse dont il est question au chapitre 8 d'Isaie, est bien la jeune femme dont il avait été parlé au cha-

par Hdte-toi de dépouiller, accélère le piW«(/e, el qui, reparaissant ici pour constituer par leur ensemble un nom propre, ne doivent plus fttre traduits.

pitre 7, et par conséquent l'enfant dont elle accouche est bien celui dont lanaissance venait d'être prédite (1). Mais cette prophétesse est vraisemblablement la femme ou une des femmes du prophète. Quelle qu'elle soit, et que jusqu'à ce moment elle ait été ou n'ait pas été vierge, elle a bien manifestement avec le prophète, d'après le verset 3 du chapitre 8, les relations sexuelles d'où résulte la génération; elle devient enceinte et accouche du vivant même d'Isaïe, c'est-à-dire plusieurs siècles avant la naissance de Jésus. De plus, avant que l'enfant sache nommer son père et sa mère, Damas et Samarie doivent être ravagés en présence du roi des

(i) Des docteurs juifs, remarquant qu'Isaïe parlait ensuite, au T. IS du eh. 8, des fils que Dieu lui avait donnés comme signe y ont pensé que le signe qu'il annonce à Acliaz se composait de la naissance de deux fils, dont l'un est appelé, au t. 14 du eh. 7, Emmanuel, et l'autre, aux v. i et 3 du ch. 8, Maher-Schalal-Hasch-BaZy ou hâte-toi de dépouillery accélère le pillage. Je ferai observer d'abord que celte interprétation n'a rien de favorable à la cause des chrétiens; car il est évident alors que, si l'Emmanuel du ch. 7 est un des enfants du prophète Isaïe et de la prophétesse sa femme, et un enfant engendré par les voies naturelles, ce n'est pas Jésus de Nazareth. J'ajouterai qu'il n'est pas rare de voir, dans la Bible, deux noms différents donnés à un même enfant. Je me contente de citer ici Texemple du v. 18 du ch. 35 de la Genèse, où le dernier fils de Jacob est appelé par sa mère Benoni ou fils de ma douleur, et par son père, Benjamin ou fils de la droite. D'ailleurs, après que ce nom Maher-Shalal-Hasch-Baz, qui semble plutôt un nom de guerre qu'un nom usuel, a été donné à l'enfant au verset 3 du ch. 8, on voit reparaître, aux versets 8 et 10 du môme chapitre, le nom d'Emmanuel, qui lui avait d'abord été donné au verset li du chapitre précédent. Quant au v. 18, où Isaïe parle des fils que Dieu lui a donnés comme signe, c'est un nouvel imbroglio, qui n'est ni plus ni moins obscur que ce qui précède et ce qui suit. Au ch. 9, v. 5 et 6 [v. 6 et 7J, il n'est plus question que d'un fils auquel Isaïe donne des qualifications emphatiques, que les chr<^lien3 appliquent encore à Jéàus, quoique ce fils doive s'asseoir sur le trône de David, ce qui ne convient guère à Jésus, qui n'a pas mené une vie de prince.

Assyriens. Or, à Tépoque de Tenfance de Jésus , il y avait longtemps qu'il n'existait plus dé rois d'Assyrie, en présence de qui on pût détruire la force de Damas et enlever les dépouilles de Samarie. La prédiction du V. 14 du ch. 7 ne peut donc pas se rapporter à Marie, mère de Jésus. On dira peut-être que le signe imaginé par le prophète, ainsi interprété naturellement, n'a rien de bien spirituel et n'exigeait pas une grande force d'invention. J'en conviens très-volontiers, ne m'étant nullement chargé de trouver un sens ingénieux et délicat à des choses qui en sont dépourvues. J'ajoute que ce n'est pas le seul exemple d'un signe de ce genre que l'on rencontre dans les livres saints. On peut comparer la prophétie d'Isaïe avec celle d'Osée, ch. P^ v. 2-9, où il est question aussi de conceptions et d'enfantements qui sont également donnés pour signes, et dans lesquels personne n'aura la pensée de voir des opérations mystiques. On ne saurait donc trop s'étonner que révangéliste Matthieu et à sa suite les théologiens aient vu, dans lev. 14 du ch. 7 d'Isaïe, une prédiction de l'enfantement de Jésus par une femme qui devait demeurer vierge, quand un peu d'attention prêtée aux accessoires de ce verset pouvait faire apercevoir la fausseté de cette application. On a là un remarquable exemple de la façon d'interpréter dans le sens chrétien les prophéties de l'Ancien Testament. Un mot, une portion de phrase, un verset isolé de ce qui précède ou de ce qui suit, paraît avoir quelque rapport avec un événement qu'on veut présenter comme ayant été prédit ; on s'en empare aussitôt, sans y regarder et comme si personne ne devait ensuite y regarder de plus près.

Quelque trouble que soit la prédiction d'Isaîe, on peut dire que c'est une source limpide auprès de ces trois autres :

« Et toi, Bethléhem Ephrata , tn es petit pour être

« des mille de Judo (1). De toi sortira pour moi celui « qui doit être Dominateur en Israël, et sa sortie « est dès le commencement depuis les jours de Téter- « ûité.

« C'est pourquoi il les donnera jusqu'au temps où *< celle quî enfante enfantera, et les restes de ses frères « retourneront aux fils d'Israël.

« Et il se tiendra debout et il fera paître avec la force « de Jéhovah, avec la gloire du nom de Jéhovah son *« Dieu, et ils reviendront parce qu'il sera maintenant « glorifié jusqu'aux extrémités de la terre.

« Et celui-ci sera la paix lorsque l'Assyrien viendra « dans notre terre et qu'il marchera dans nos palais, « et nous susciterons contre lui sept pasteurs et huit « princes d'hommes (2).

^ Et ils feront paître la terre d'Assyrie avec un •* glaive, etc. ?»

(Michée, ch. 5, v. 1-5 [2-6].)

« Réjouis-toi grandement, fille de Sion, pousse des « cris de joie, fille de Jérusalem, voici ton Roi qui t'ar- - rivera juste et sauveur, il est doux et monté sur un ^ âne ef' sur un ânon petit d'ânesse (3).

a Et je détruirai le char d'Ephraïm et le cheval de « Jérusalem, et l'arc de la guerre sera brisé, et il par- «* lera de paix aux nations et son pouvoir s'étendra « d'une mer à l'autre et d'un fleuve jusqu'aux extrérai- <* tés de la terre.

(1) Dans la citalion faite par Matthieu, et que l'on a vue plus haut, il y avait : v Tu n'es pas la plus petite d'entre les princi- « pales de Juda. » Cela s'éloigne tellenoenldu texte réel de la prophétie, que Ton conçoit difScilement la possibilité de s'en éloigner davantage.

(2; Le traducteur grec a converti ces huit princes en huit morsitres à' hommes.

(3} J'aurai à reparler de ce verset au § 13 du chapitre i®- de la seconde section de la seconde partie de cet ouvrage.

« Et toi parle -sang de ton alliance j'ai fait sortir tes « captifs de la citerne où il n'y a pas d'eau.

« Retournez au lieu fortifié, captifs de l'espérance, je « t'annonce aussi aujourd'hui que je te rendrai le double.

« Parce que je me suis tendu Juda comme un arc, « j\ai rempli EphraYm, et je susciterai tes fils, ô Sion, « sur tes fils, d lonie, et je te placerai comme le glaive M du combattant.

« Et- Jéhovah paraîtra sur eux et sa flèche sortira « comme la foudre, et le seigneur Jéhovah sonnera de « la trompette et il marchera dans les tourbillons du « Midi. »»

(Zacharie, ch, 9, v. 9-14.)

** Et je me procurai deux bâtons, j'appelai l'un agré- « ment et j'appelai l'autre liens, et je fis paître le trou- M peau.

« Et je détruisis trois pasteurs dans un mois et mon M âme a été lassée en eux, car leur âme m'a aussi dé- « daigné.

u Et j'ai dit : Je ne vous ferai point paître, que celle « qui meurt meurre, et que celle qui a été détruite soit « détruite, et que celles qui restent mangent la chair M les unes des autres.

« Et je pris mon bâton, l'agrément, et je le brisai « pour rompre l'alliance que j'ai faite avec tous les « peuples.

« Et elle a été rompue ce jour-là, et ainsi les affliges M du troupeau qui m'observent ont connu que c'était « la parole de Jéhovah.

« Et je leur ai dit : Si cela est bon à vos yeux, ap- «* portez mon salaire, sinon abstenez- vous. Et ils pesè- « rent pour mon salaire trente sicles d'argent.

*« Et Jéhovah me dit : Jette-le au statuaire le grand « prix auquel ils m'ont évalué (1), et je pris les trente

(l) Ici le traducteur grec s'exprime tout autrement : •» Jetlc-lcs

« sicles d'argent, et je les jetai au statuaire dans la « maison de Jéhovah.

« Et je brisai mon second bâton, les liens, pour rom- « pre la fraternité entre Juda et Israël. »

(Zacharie, ch. 11, v. 7-14.)

Ainsi exposées exactement et dans toute leur parfaite insignifiance, ces prophéties se prêtent à peine à être discutées. Dans celle de Michée , et dans la première de Zacharie, ch. 9, il serait difficile d'entrevoir autre chose que ces promesses emphatiques de glorieux avenir, par lesquelles les prophètes cherchaient à endormir les misères et les humiliations politiques de leurs compatriotes, promesses que les docteurs chrétiens ont voulu à toute force appliquer mystiquement à la personne de Jésus , tandis qu'elles se rap~ portent uniquement à ce Dominateur que des Juifs attendent encore aujourd'hui pour les ramener en triomphe à Jérusalem. Quant à la dernière prophétie de Zacharie, chapitre 11, elle a autant de rapport avec quoi que ce soit qu'avec le fait dont l'évangéliste Matthieu prétend y trouver la prédiction. Sans s'arrêter à tous les détails qui précèdent ou suivent les paroles mentionnées par Matthieu , et qui s'opposent manifestement au rapprochement qu'il y a cherché, que Ton confronte simplement le véritable texte du prophète avec ce même texte façonné par l'évangéliste :

« Et ils pesèrent pour mon salaire trente sicles d'ar- « gent. Et Jéhovah me dit : Jette-le au statuaire le « grand prix auquel ils m'ont évalué. Et je pris les « trente sicles d'argent, et je les jetai au statuaire dans " la maison de Jéhovah. » (Zacharie, ch. 11, v. 12 et 13.)

•* Et ils ont reçu les trente pièces d'argent qui

a dans le creuset, et j'examinerai si cet argent est éprouvé comme « j'ai été éprouvé pour eux. »

« étaient le prix de celui qu'ils ont acheté des fils « d'Israël par estimation : et Us les ont données pour « îe champ du potier , comme le Seigneur me la or- *« donné, »» (Matthieu, ch. 27, v. 9 et 10.)

Voit-on, dans le premier texte, que les trente pièces d'argent aient été employées à l'achat dfc chnmp d'un potier, et que le Seigneur l'eût ainsi ordonné? Non, mais il y est dit que l'argent a été jeté, par Tordre de Jéhovah, au statuaire (selon le grec, dans le creuset, pour y être éprouvé). Une si grande infidélité de citation a de quoi confondre, et Ton se demande comment Tévangéliste a pu y être amené. Il venait de dire, V. 3-7, que Judas avait rapporté aux princes des prêtres les trente pièces d'argent qu'il en avait reçues pour prix de sa trahison, et que cette somme avait été employée h l'achat du champ d'un potier , destiné à la sépulture des étrangers. Or il avait besoin que cette circonstance eût été prédite. Mais elle ne se trouvait pas dans le texte prophétique où il avait si heureusement rencontré ses tre?ite pièces d- argent : il l'y mettra; car c'est ainsi que procèdent les légendaires. Habituellement, dans les relations évangéliques, les événements sont arrangés en vue des prétendues prophéties qui s'y rapportent : cette fois c'est la prophétie qui a dû se plier aux exigences de l'événement.

Enfin le texte d'Osée est ainsi conçu :

« Quand Israël était enfant, je l'ai aimé, et j'ai ap- « pelé mon fils de l'Egypte. »» Ch. 11 , v. P^.

Ces simples mots, dont Matthieu ne donne que la fin, annoncent tout d'abord qu'il s'agit ici uniquement du peuple d'Israël, appelé ailleurs [Exode, ch. 4, v. 22; le fils, le premier-né de Dieu, et que le prophète entend parler de la délivrance miraculeuse de la servitude d'Egypte. Quand ensuite on lit le reste du chapitre, on voit que tout s'y rapporte au peuple d'Israël, à qui le prophète reproche son ingratitude envers Dieu , et

l'on demeure convaincu que Tapplication de la fin du 1^ verset au Messie, faite par Tévangéliste, porte complètement à faux. Il y à plus, c'est qu'on est autorisé à se demander si le texte original d'Osée n'a pas été altéré, quand on en lit la traduction grecque : « Israël « est un enfant, et je l'ai aimé, et j'ai appelé ses Jlls « de l'Egypte. »

On a fait prédire aussi la venue du Christ par le prophète Aggée, dans un passage du chapitre 2, v. 7 [v. 8J, que Ton traduit ainsi dans la Vulgate : « Et le désiré « de toutes les nations viendra. *> Or , dans les deux chapitres dont se compose la prophétie d' Aggée , il est uniquement question de la construction du second temple par Zorobabel, et il n'y a pas un mot qui puisse s'appliquer à l'annonce de la venue de Jésus. Le prophète exhorte les Juifs à rebâtir le temple, et il leur promet que la gloire de ce nouvel édifice surpassera celle du précédent; il suffit, pour s'en convaincre, de lire l'ensemble de la prophétie et en particulier la fin du V. 7 et le commencement du v. 9 |v. 10],

Je terminerai ce chapitre par la grande prophétie des semaines de Daniel, ch, 9, v. 24-27 :

M Soixante et dix semaines ont été déterminées « sur ton peuple et ta ville sainte pour réprimer le « crime , sceller les péchés, couvrir la perversité , ^ faire venir la justice des siècles , accomplir la ^ vision et la prophétie et oindre la sainteté des sain- -* tetés.

« Et tu sauras et tu comprendras , depuis la sortie '- de la parole pour revenir et construire Jérusalem

- jusqu'à l'oint qui conduira, il y a sept semaines M et soixante-deux semaines, la place sera rétablie et

- construite, ainsi que le fossé dans l'angoisse des ^ temps.

«« Et après les soixante-deux semaines, un oint sera ^ retranché et non pas pour lui, et un peuple d'un chef

« qui Tteyit détruira la rille et le sanctuaire (1), et sa « ruine sera par Tinondation, et à la fin de la guerro «« arriveront les désolations déterminées.

« Et une semaine confirmera Talliance pour plu- <• sieurs, et au milieu de la semaine le sacrifice cessera « ainsi que Toblation , et la désolation sera sur Tailc « des abominations , et jusqu'à la ruine déterminée « fondra sur le désolé, n

Des théologiens ont tu très-distinctement que , pa. cette énigme, Daniel désignait , plusieurs siècles d'avance, l'époque précise où Jésus devait commencer sa mission. Ils ont décidé qu'ici il s'agissait de semaines d'années, et s'attachant aux soixante-neuf semaines du v. 25, mais négligeant les indications des v. 24, 26 et 27, et ne tenant d'ailleurs pas compte du v. 2, où l'on voit que le prophète a uniquement en vue l'accomplissement d'une prédiction de Jérémie (ch. 25, v. 11

(1) Dans le grec, il n*esl pas question de peuple, mais, au lieu de cela, il est dit que le jugement n*est pas en Ità, Dans le latin, un peuple doit renier le Christ. Il n*y a rien de tout cela dans le texte original. Il faut noter, de plus, que le grec de certaines éditions, parliculièrement de la fiibic polyglotte de Paris, 1629, t. IV, porte après soixante-quatre semaines^ et non pas soisante-deus seulement, comme Je Icxle de la Yulgate et le grec de réditioa Didot, Paris, 1839. En lisant les notes de M. Cahen sur les quatre derniers versets du chapitre 9 de Daniel, on se fera une idée des tortures que ces versets ont données aux interprètes juifs aussi bien qu'aux docteurs chrétiens. (Traduction nouvelle de la Bible, tome XVII, Paris, -1843.) Je recommande également la lecture d'une dissertation de dom Calmet sur ce sujet. Après avoir rapporté les nombreuses et très-diverses opinions des interprètes juifs et chrétiens et en avoir lui-même proposé une qui applique au grand-prètre Onias ce que Daniel dit de l'oint mis à mort à la fin de la soixante-deuxième semaine, le savant et tout à la fois prudent bénédictin finit par dire que le plus sûr et le meilleur parti est d'appliquer la prophétie à Jésus-Christ. (Dissertation sur les septante semaines de Daniel, dans le Commentaire littéral sur tous les livres de l^ Ancien et du Piouveau Testament, tome XY, Paris, 1715.)

et 12, et ch. 29, v. 10) , relative à la fin de la captivité de Babylone et nullement à la venue du Christ , ils ont fait signifier à ces soixante-neuf semaines 483 années qui se seraient écoulées, selon leur chronologie, depuis le rétablissement de Jérusalem sous la conduite de Néhémias jusqu'à l'époque où Jésus aurait commencé sa mission (1). Les semaines d'années sont usitées quelquefois dans le langage hébraïque , par exemple dans la Oenhe, ch. 29, v. 27, 28 et 30, et au Létitiqm, ch. 25, v. 8. Mais alors il est dit expressément qu'il s'agit de semaines d'années, et il n'est plus possible de s'y tromper. Est-ce dans cette acception que Daniel emploie ici l'expression de semaines ? Cela est possible et ne nous importe en aucune façon ; mais cela n'est nullement évident. Car d'abord il ne le dit pas, et puis, ayant à employer de nouveau et presque immédiatement après la prophétie du chapitre 9 , le mot de semaine, il le prend manifestement dans l'acception ordinaire, ch. 10, v. 2 et 3; il pleure et jeûne pendant \esjo7irs de trois semaines, c'est-à-dire sans doute pendant 21 jours, et non pas pendant 21 ans. Les plus longs jeûnes de la Bible, ceux de Moyse, d'Elie et de Jésus, que j'aurai à mentionner ailleurs, ne s'étendent pas au delà de 40 jours. Je ne tiens pas compte ici de celui d'Ézéchiel, qui se prolongea pendant 430 jours, puisque le prophète dormit pendant tout ce temps, ch. 4, v. 4-6." Enfin l'évangéliste Matthieu, ch. 24, faisant allusion à la prophétie du chapitre 9 de

(1) Les docteurs juifs interprètent la prophélie de t)âniel d'une autre façon. Pour eux aussi il s'agit de semaines d'années; mais, s'attachant aux 70 semaines du v. 24, ils leur font signifier 490 années qui se seraient écoulées, selon leur chronologie, depuis la destruction du premier temple par Nabuchodonosor jusqu'à celle du dernier par Titus. (/^ îsaaci Munimen fidd, part. I, ch. 42, dans le recueil publié par Wagenseil sous le titre Tela ignea Satanœ^ Altdorf, 1681.)

Daniel, non-seulement n'y a pas vu ce que les théologiens y voient, mais y a vu autre chose ; en effet , faisant parler Jésus, qui approchait alors de la fin de sa mission, il le fait rapporter l'aiomination de la désolation prédite par le prophète, à l'époque de la venue glorieuse du Christ , de cette seconde venue que les premiers chrétiens attendirent prochainement après sa résurrection, mais qu'il a bien fallu depuis ajourner à la fin du monde". En cela Matthieu pouvait s'étayer des versets 1, 2, 7, 11 et 12 du chapitre 12 de Daniel, qui se rapportent très-clairement à la prophétie du chapitre 9, puisqu'il y est de nouveau question de la cessation du sacrifice, de la ruine du peuple saint et de l'abomination de la désolation , et que le prophète y parle de résurrection des morts et de jugement décernant des récompenses ou des peines éternelles. Aux versets 11 et 12, Daniel nous annonce qu'à partir du moment où l'abomination de la désolation sera irrévocablement installée sur la terre, il s'écoulera mille deuxûeyiiquatre-tingl-dix jours. Qu'arrivera-t-il alors? Il n'en dit rien, mais il félicite cfiu:: qui pourront aller jusqu'à mille trois cent trenie-cing jours. Les théologiens se taisent sur cette nouvelle énigme, qui est connexe avec les précédentes dont le sens leur est si parfaitement connu. Nous pourrions donc leur demander de nous l'expliquer aussi ; mais je préfère les laisser désormais en possession exclusfve de comprendre leur galimatias prophétique, qui n'était certes pas digne de nous arrêter aussi longtemps.

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