CHAPITRE V
REDRMPTrOX, REVERSIBILITE DES MERITES DU CHRIST, RÉMISSION DES PÉCHÉS, JUSTIFICATION, GRACE ET PRÉDESTINATION
Je réunis sous ce même titre divers sujets qui ont entre eux une intime connexion, et qui sont d'ailleurs les principales assises du système moral de nos adversaires. Le dogme du péché originel est la base de tout ce système, et celui de Tétemité des peines en est le couronnement. Je traiterai de l'éternité des peines dans un chapitre spécial, qui terminera cette première par tie comme celui du péché originel a dû l'ouvrir. Icij > me propose de faire voir que les doctrines relatives à la Rédemption, à la Réversibilité des mérites du Christ, a la Rémission des péchés, à la Justification, à la Grâce et à la Prédestination, loin de pouvoir constituer un système moral, sont la négation même de tous les principes de la vraie morale.
Selon l'enseignement chrétien, l'homme déchu étant incapable de satisfaire par lui-même à la justice divine, le Fils de Dieu s'est chargé de cette satisfaction. Il ne faut pas oublier que celui qui offre à Dieu cette satis-
faction est Dieu môme en vertu de l'indivisible unité de substance des trois personnes de la Trinité ; d'où il suit que Dieu s'offre à lui-même et accepte s» propre satisfaction (1). Jésus-Christ a revêtu les infirmités et les misères de la nature humaine ; il s'est rendu responsable, il a souffert et il est mort pour nous; c'est par ses propres mérites que nous sommes rachetés de la damnation éternelle. « Le seul Jésus- Christ, dit Bos- « suet, Dieu et homme tout ensemble, était capable, « par la dignité infinie de sa personne, d'offrir à Diea « une satisfaction suffisante pour nos péchés (2). ^ En supposant même que cette théorie ne fût pas opposée aux principes de l'ordre moral, encore faudrait-il qup lo moyen choisi par la Divinité pour satisfaire à sa majesté offensée n'entratnàt pas une nouvelle offense infiniment plus grave que la première. Étrange moyen ou effet que celui qui, pour effacer la faute d'avoir man:!d'un fruit défendu, fait commettre un déicide, c'est-àdire une faute incomparablement plus grande ! Que peuserait-on d'un homme employant ainsi contre un mal un remède qu'il saurait devoir produire un autre mal cent fols pire? Si le péché d'Adam n'a pas demanilé moins que Tincarnation et la mort d'un Dieu même poiir être expié, on ne voit pas ce qui aurait été capal!' d'expier le plus grand de tous les crimes imaginabl(*s, et la sagesse et la puissance infinies se trouvaient cllors arrêtées dans une impasse.
On sait que, sur cette question de la satisfaction suffisante, le protestantisme va encore plus loin que I-" catholicisme. On peut le voir dans l'ouvrage même qu-^
(1) Les théologiens ne reculent pas devant ce non- sens. T'i' Bailly, De Incamiiione, qucsl. 6, De efficaciâ incamationis . pn» posil. 2, tome I"', Dijon, 4789.
(î) EJppointUm de la doclrine de l'Église catholique sur k$ matièi ^ de controverse, $ 8, tome, II!, Paris, 1743.
je viens de citer, et où Bossuet cherche à justifier son Église du reproche que lui adressait la Réforme , do trop accorder au mérite des actes humains et d'amoindrir le mérite infini de la satisfaction des œuvres du Christ. La même dispute s'est renouvelée de nos jours entre ceux des protestants qui veulent demeurer fidèles aux vrais principes de la Réforme et cette nouvelle école d'Oxford, créée par le docteur Pusey et à laquelle Genève reproche, non sans raison, d'incliner tous les jours davantage vers Rome (1).
Le dogme de la rédemption par l'incarnation du Fils de Dieu suppose celui de la chute originelle. Or le dogme de la chute originelle se rattache à la tradition hébraïque, qui sera examinée plus loin (2), et qui fait de la terre le centre autour duquel tournent tous les astres, et de l'homme le chef-d'œuvre de la création. Le genre humain étant alors conçu comme le but auquel tout se rapporte dans l'Univers, sa rédemption ne pouvait s'opérer à un trop haut prix, et l'incarnation même du Créateur n'a point semblé un moyen en disproportion avec un si grand objet. Toutes ces idées se lient entre elles sans trop de résistance une fois qu'on a admis leur point de départ (3) ; mais l'astronomie, en nous faisant voir aujourd'hui les espaces célestes peuplés d'innombrables globes entre lesquels le nôtre a son
(i) Voir l'ouvrage de M. Merle d'Aubigné, Geneva and Oxford, Londres, 1843.
(2) 2« partie, I" section, !•' chapitre, J P'.
(3) Deux objections se présentent toutefois à Tesprît : ce moyen indispensable de salut s'est fait attendre plusieurs milliers d'années après la chute origincfic, et depuis qu'il a été apporté sur la terre, la très-grande majorité des hommes a été placée dans des milieux* tels que, n'en ayant môme jamais entendu parler, il leur a été impossible d'en user. C'est ce dont il est facile de s'assurer par le plus rapide coup d'œil jeté sur l'histoire des temps anci*" et sur les statistiques des temps modernes.
importance sans doute mais une importance microscopique par rapport à Tensemble, l'astronomie, dis-je, nous convainc de tout ce quUl y a de misérablement petit dans ce point de départ même et par conséquent dans les dogmes qui en sont issus. En effet, il est infiniment présumable que notre globe n'est pas le seul, dans la vaste étendue des cieux, qui porte des êtres intelligents et libres. Dès lors on ne voit pas pourquoi les personnes divines, composant la Trinité, n'iraient pas s'incarner successivement sur les autres globes pour racheter de la damnation les êtres déchus qui s'y trouveraient. Cela porterait, il est vrai, le nombre des incarnations de la Divinité incomparablement plus loin que ne Tavait fait la théologie brahmanique ; mais quel mal y aurait- il à cela? Une incarnation de Dieu étant une chose si admirable, des millions de millions d'incarnations le seront bien davantage. Si l'on refuse d'admettre cette multiplicité de merveilles, il faudra soutenir de ces deux choses l'une, ou que les êtres qui peuvent exister sur les autres globes sont impeccables, ce qui serait les assimiler à Dieu, ou que notre planète a eu seule dans l'Univers l'honneur d'être le théâtre d'une incarnation divine, ce qui serait de notre part une prétention d'un orgueil exubérant.
L'économie de la religion chrétienne repose presque entièrement, comme l'institution de la plupart de ses rites sacramentels (1), sur la doctrine de la réversibilité
(I) L'Église catholique a sept sacremcnls, le Baptême, la Confirmation, rEucharistie, la Pénitence, rExtrème-Onclion, FOrdre et le Mariage. C'est le nombre des sept jours de la création, des sept âges du monde, des sept jours de la semaine, des sept années qui constituaient la période sabbatique, des sept semaines d'années qui précédaient l'année jubilaire, des sept planètes de l'ancienne astronomie, des sept pléiades, des sept bœufs [septemtriones) de la constellation de l'Ourse, des sept jeunes garçons et des sept
des mérites du Christ, sur cette théorie de Y immolation deThomme-Dieu, qui découle de l'idée juive et payenne des supplications et des sacrifices, idée d'après laquelle
jeunes filles que les Athéniens deraient envoyer à dévorer au Minotaure, des sept richis embarqués avec le septième Menou Yaivaswata pendant le déluge universel des Hindous, des sept couples d'animaux purs enfermés dans Tarche de Noé, des sept années de fertilité et des sept années de disette prédites au Pharaon par Joseph, des sept processions de Josué autour des murs de Jéricho, des sept élernuments du fils de la Sunamite ressuscité par Elisée, des sept jours et des sept nuits pendant lesquels les amis de Job, venus "pour le consoler, restent devant lui Bans lui adresser une parole, des sept maris de la fille de Raguel, tués par le démon Asmodée, des sept anges qui se tiennent en présence de Dieu, des sept femmes qui, dans la prophétie d'isaïe, se disputent un scu homme, des sept amschaspands et des sept devs de la religion de Zoroastre, des sept sages de la Grèce, des sept prêtres épulons de l'ancienne Rome, des sept merveilles du monde et du Dauphiné, des sept arts libéraux de la scolastique et des sept sciences de recelé positiviste moderne, des sept chefs devant Thèbes, des sept prétendues couleurs primitives du spectre solaire, qui se réduisent à trois, des sept années composant les prétendues périodes climatériques, des sept douleurs de Notre-Dame, des sept dons du Saint-Esprit, des sept premiers diacres institués par les Apôtres, des sept psaumes de la pénitence, des sept péchés capitaux, des sept démons sortis du corps de Marie-Madeleine, des sept tètes de rhydre de Lerne, des sept frères martyrisés par Antiochus, des sept frères dormants, murés dans une caverne d*Éphèse par ordre de l'empereur Dèce, des sept églises d*Asie, des sept candélabres, des sept sceaux, des sept cornes, des sept yeux, des sept trompettes, des sept tonnerres, des sept fioles et des sept plaies de TApocalypse, et de je ne sais combien d'autres choses encore qui marchent toujours en nombre septénaire et aussi arbitrairement que dans tous les exemples précédents. Les communions protestantes rejettent la plupart des sept sacrements, particulièrement les cérémonies de la Confirmation, de l'Extrème-Onction et de l'Ordre ; mais elles gardent le sacrement de Baptême, justement celui qui consacre le dogme le plus antipathique à la raison, et qui a pour but de laver la prétendue souillure d'une &me incapable de connaître encore ' bien ou le mal moral et par conséquent de faire l'un ou l'autre.
178 PRElflÈRK PARTIE
les hommes, dans leur primitive ignorance des lois de la nature et leurs sauvages terreurs, concevaient la Divinité comme un être malfaisant par essence, comme un ennemi dont il fallait apaiser la haine et les appétits cruels en lui offrant des victimes. Or d*abord je ferai remarquer que l'expression de mérite y appliquée au Christ considéré sous le point de vue chrétien, n'a plus de sens. Un Dieu, fût-il par impossible en même temps homme, est nécessairement impeccable : tout ce qu'il fait est nécessairement bien, et ne saurait par conséquent être dit méritoire; car l'idée de mérite est empruntée à une nature imparfaite, qui, étant placée entre le bien et le mal, et pouvant faire l'un ou l'autre, se détermine librement pour le bien, et mérite alors la récompense des sacrifices qu'elle a dû faire, des lattes qu'elle a eues à soutenir pour éviter le mal et faire le bien. Rien de pareil, encore une fois, ne peut se dire de Dieu. Supposez-le, si vous le pouvez, indécis entre le bien et le mal. Est-ce qu'il pourra se déterminer pour le mal? Est-ce qu'il aura à combattre pour Téviterî Est-ce qu'il lui sera pénible de faire le bien? On voit donc qu'il est impossible d'attacher une signifiation à ridée des mérites du Christ, qui, ne l'oublions pas, est un Dieu pour les chrétiens. On ne pourrait échapper à la nécessité de cette conclusion qu'en disant que les mérites acquis par les souffrances du Christ, souffrances que le Dieu ne pouvait pas éprouver, ont été ceux de Jésus considéré uniquement dans sa qualité d'être humain, et non pas ceux de l'homme uni à b Divinité et recevant de cette union l'assistance infaillible et l'impeccabilité que lui refusait sa nature propre: mais alors ce serait dire que l'homme est capable de satisfaire j)fl^r lui-même à la justice divine et par conséquent s'inscrire en faux contre le véritable esprit du dogme de la Rédemption, si nettement exprimé par les paroles de Bossuet, que je citais tout à l'heure. Mais
laissons ses mérites au Dieu-homme des chrétiens, et voyons s'ils peuvent être reportés sur d'autres êtres. Cela serait manifestement contraire à lajustice divine. Pour cette justice, qui est parfaite et souverainement éclairée, les bonnes actions comme les mauvaises sont personnelles, et par conséquent les mérites le sont aussi. Elle ne peut donc appliquer à chacun que ses propres mérites. C'est sous cette notion essentielle que nous la concevons, et elle cesserait d'être plutôt que de n'être pas telle.
Une autre conséquence qui découle rigoureusement de la notion de la justice suprême, c'est que toute bonne action doit avoir sa récompense et toute mauvaise sa peine. Toute faute doit être expiée, ici ou ailleurs, par la peine pu la souffrance de celui qui l'a commise librement, et ne peut l'être autrement. Car c'est encore une erreur que le christianisme a empruntée au polythéisme, de transporter en Dieu la miséricorde entendue dans le sens étroit d'un sentiment de pitié qui ne peut être qu'une affection humaine. Qu'estce en effet que la pitié, sinon cette douleur sympathique que nous éprouvons à la vue des souffrances des autres êtres? Or Dieu peut-il éprouver de la douleur! Non évidemment. Par conséquent il est inaccessible à ce sentiment de pitié qui convient à notre faiblesse et à notre impuissance. Il est beau et bon à nous de sym pathiser même avec les douleurs qui nous semblent méritées, parce que notre intelligence est bornée et souvent aveugle, parce qu'étant tous accablés plus ou moins de nos propres fautes, nous avons tous besoin de l'indulgence de nos semblables, parce qu'enfin nous ne sommes pas chargés de l'œuvre de Dieu, je veux dire de l'entière et parfaite distribution de toute justice. Mais, si l'on ne peut dire que Dieu est miséricordieux, à moins de prendre ce mot, comme nous pouvons quelquefois le faire nous-mêmes un peu abusivement» pour
synonyme de bon, c'est qu'il est plus et mieux que cela, puisqu'il est la source d'où émanent toute justice et tout bien. Les instances payennes que les chrétiens font auprès de Dieu pour obtenir la remise des peines méritées par leurs mauvaises actions donnent lieu à des observations du même genre. Pour l'homme, être ignorant et imparfait, que Dieu n'a certes pas chargé de la répartition complète des récompenses et des peines, c'est, dans beaucoup de cas, une vertu d'oublier les injures de ses semblables, de leur pardonner leurs torts, de leur remettre la peine satisfactoire qu'il serait en droit d'exiger d'eux. Mais il ne saurait en être de même de Dieu, être infiniment parfait, dont la justice souveraine doit être pleinement satisfaite, et qui par conséquent attache des peines à toutes les mauvaises actions aussi nécessairement qu'il attache des récompenses à toutes les bonnes. Ces peines étant inévitables, leur perspective est un frein bien autrement puissant pour arrêter le niai que celle de peines dont on croit pouvoir obtenir la remise à force d'instances; d'un autre coté, comme elles sont essentiellement temporaires, puisqu'elles ont pour but de réhabiliter le coupable et de le ramener par l'expiation dans les voies du bien, elles ne sont ni désespérantes ni incompatibles avec l'idée de la bonté et de la sagesse infinies de Dieu, comme celles qui, ne devant point finir, auraient dès lors pour but unique la souffrance de l'être déchu. De la vraie notion de la justice suprême découle, comme on voit, cette conséquence, que toute faute doit être expiée, ici ou ailleurs, par la peine ou la souffrance de celui .qui la commise librement. Je ne crains pas d'ajouter que, si par impossible la remise nous était faite de la peine encourue par nos mauvaises actions, le poids que devrait laisser à toujours dans l'àme la conscience de fautes non expiées, lui serait tellement pénible qu'elle finirait par réclamer comme un bien l'expiation tempo-
raire, destinée à la réintégrer dans Tordre essentiel de l'immuable justice. Il suit de là que tout autre fait extérieur, toute institution, tout rite est radicalement impuissant pour remplacer l'expiation personnelle. Le dogme de la rémission des péchés par Tapplication des mérites du Christ, par la vertu d'un sacrement, par labsolution d'un prêtre (1), est donc contraire à la vé-
(1) Lorsque des hommes en sont venus à croire qu'ils ont reçu du ciel le pouvoir de lier et de délier^ il n'y a pas de raison pour qu'ils ne prétendent pas au gouvernement universel des choses de ht (erre. Voir le concile de Galchut, tenu en 787, ch. XI, collection des conciles, tome xviii, Paris, 1644. Du reste, le sacerdoce cbrélicn Irouvait des précédents à imiter, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, dans les traditions du paganisme. On sait quelle était la puissance des castes sacerdotales dans l'Inde, dans l'Egypte et ailleurs. On voit, par ces paroles d'Adimanle à Socrale, que les prêtres payens prétendaient aussi avoir reçu des Dieux le pouvoir d* absoudre, et qu'ils assiégeaient les maisons des riches, leur persuadant que les péchés des vivants et des morts pouvaient être expiés par des sacrifices et des fêles. (Platon, Ilo^tTeta., livre 2, lomell, Paris, 1578.)
La théologie établit son droit de lier et de délier, de remettre et de retenir les péchés, sur les textes de Matthieu, ch. 16, v. 19, et ch. 18, V. 18, et de Jean,ch. 20, v. 23. Ce pouvoir n'avait d'abord élé accordé qu'au disciple Pierre (Matthieu, ch. 16, v. 19) : des Docteurs invoquent ce texte isolément des deux autres à l'appui de leur enseignement sur Tinfaillibilité du Souverain-Pontife en matière de doctrine ; c'est ce qu'on peut voir en particulier dans le i 3fandement de l'archevêque de Cambrai pour le carême de 1860. Mais, comme tous les disciples indistinctement reçoivent ensuite de Jésus le pouvoir de lier et de délier , de remettre et de retenir les p^cA(f« (Matthieu, ch. 18, v. 18, et Jean, ch. 20, v. 23), et que, d'un autre côté, la théologie part de ces textes pour attribuer le môme pouvoir à tous les prêtres régulièrement ordonnés, si l'on devait entendre par là le don de rinfaillibilité doctrinale, ainsi que le fait l'archevêque de Cambrai, il suivrait de son argumentation que ce don merveilleux appartiendrait non plus seulement au Pape, successeur prétendu de saint Pierre sur le siège de Rome, mais à tous les prêtres. /
ritable notion de la jastice divine. Mais je vais plus loin : je dis que ce dogme est immoral. C'est un stima* lant au mal, en ce qu il inspire au pécheur une fausse sécurité, le dispense d'amendement véritable, et s*offire toujours k sa portée comme un moyen facile d'effacer ses fautes. En yain dira-t-on que la rémission des pé* chés actuels ne s*opère point, que le sacrement de pé* nitence n'agit pas s*il n'y a repentir. Tout en enseignant que ce sacrement réclame le concours du repentir, od ne lui en attribue pas moins, dans le cas de ce concours, une vertu propre, autre que celle du repentir même. Le vrai et solide repentir, et non celui que pratiquent si commodément tant de chrétiens, est certainement une souffrance expiatoire; mais, si le sacrement n'avait pas d'autre vertu que celle même du repentir, il serait alors inutile, et le dogme en question n'aurait plus d'objet. On attribue donc au sacrement une force propre de rémission des péchés et qui tient lieu de cette expiation personnelle dont le pécheur ne saurait absolument être dispensé. Or c'est là précisément ce qui, eu principe, est contraire à la justice et ce qui, en fait, éternise le règne du mal chez la plupart des chrétiens. Croit-on en effet que, si cea derniers étaient persuadés que toute mauvaise action doit nécessairement être expiée par les souffrances personnelles de celui qui Ta commise, ils se contenteraient de se repentir si souvent et si légèrement, à jour et heure fixes, pour retomber immédiatement dans les mêmes fautes et revenir toujours à de vaines formules de contrition et à des pratiques d'expiation plus dérisoires encore? Ne comprendraient-ils pas plutôt la nécessité d'une expiation vraie par la souffrance d'un repentir profond et persistant, parla pratique du devoir, par l'accomplissement pénible du plus grand nombre possible de bonnes actions? En un mot, ne sentiraient-ils pas le besoin de s'amender une bonne fois, au lieu d'en faire
tant de fois semblant et de se croire ensuite, par la plus funeste des illusions, parfaitement en règle avec la justice de Dieu? Le dogme de la rémission des péchés est donc opposé aux vrais principes de la saine morale. Nous verrons, au chapitre de V Éternité des peines, que les docteurs chrétiens, après avoir fait Dieu si facile pour ceux qui usent de leurs pratiques d'amendement moral, le feront cruel envers ceux qui n'en usent point et qui sortent de ce monde sans un passe-port délivré par eux : ces deux enseignements se complètent l'un l'autre. Il ne faut pas s'étonner de voir faire la justice de Dieu à la fois trop indulgente et trop sévère : c'est le propre de Terreur de se jeter ainsi dans les excès les phis opposés.
Je n'ai guère parlé que de croyances communes aux diverses communions chrétiennes. Que serait-ce donc si je parlais d'institutions qui sont plus particulièrement propres au catholicisme et qui se rattachent au dogme de la rémission des péchés par d'autres voies que l'expiation personnelle ; si je rappelais les superstitions auxquelles a donné naissance l'intercession de la Vierge et des Saints (1); si j'énumérais le détail de ces prières
(1) Ces luperstitions soot ianombrables. Je me bornerai ici à eu mentioDDer une des plus payennes. Chaque nation chrétienne, comme chaque cité, chaque bourgade, se place sous la protection spéciale de quelque saint ou sainte du paradis : celle-ci est sous le patronage de la sainte Vierge; cette autre sous celui de saint Georges, une troisième sous celui de saint Jacques, etc., comme autrefois les Troyens étaient protégés par Apollon, les Grecs par Junon, les Romains par Mars, etc. Ces nations et ces bourgades s'étant fait des intérêts opposés et cherchant souvent à s'entredétruire, il en résulte qu'on ne saurait faire ce que les unes demandent comme leur bien sans faire le mal des autres, et qu'alors le Dieu des chrétiens ne doit savoir auquel intercesseur entendre; il doit même être plus embarrassé que le Jupiter des anciens, qui, lorsqu'il était pressé un peu vivement par les habitants de l'Olympe,
pour les âmes des morts, prières cotées comme les denrées d*an marché, tarifées comme des objets de consommation (1); si je racontais Thistoire honteuse de ce
86 rejetait sur le Destio, divinité maette, sourde, aveugle et iavisible, à qui il n'y avait pas à demander les motifs de ses décrets. En France, nous avons été placés successivement sousiepatrouaçe de saint Denis, de l'archange saint Michel, de sainte Marie, mère de Dieu, et finalement Bonaparte a constitué Dieu lui-même notre patron spécial : c'est ce que, depuis plus d*ua demi-siède, nous gravons sur nos monnaies. Si du moins on renlendait dans ce sens que Dieu protège la France comme il protège tous les autres peuples, qui ont les mêmes droits que nous à son amour, cela n'aurait que l'inconvénient de ne signifier plus rien du tout ; mais cela ne ferait pas le compte de notre vanité : on le prend donc dans ce sens que Dieu nous protège de préférence aux autres peuples, comme autrefois Jéhovah protégeait les Juifs, Minerve les Athéniens, etc., et alors cela exprime une ineptie et une impiété.
Combien de chrétiens passent leur vie à prier la vierge Marie et k'S saints et saintes du paradis d'intercéder pour eux auprès de Diea, afin d'en obtenir des grâces, des faveurs et des pardons ! Cette pratique, si déraisonnable, leur est recommandée comme une des plus sages et des plus utiles de la religion. N*est-ce pas là avoir fait uo ciel organisé à la façon dont la terre l'est encore aujourd'hui?
(1) L'idée de prier Dieu pour les morts, c'est-à-dire de lui demander de les dispenser de l'expiation personnelle encourue par leurs mauvaises actions, sans qu'il puisse intervenir de leur part aucun mérite nouveau, cette idée, dis-je, est tellement opposée anx premières notions de la justice et au respect dû au souverain jupe. que l'on ne comprend pas qu'elle fût jamais venue à l'esprit si l'on ne savait que c'est pour l'Église une source abondante de richesses. Les théologiens catholiques établissent leur doctrine relative à cette matière sur l'exemple de Judas Machabée, qui envoie à Jérusalem une collecte de deux mille drachmes {douze milU dans la traduction latine de saint Jérôme), destinées à payer des prières et des sacrifices pour ses compagnons d'armes morts dans un cm* bat, 2* livre des Machabées, ch. i2, v. 43-46. 'Us ne pouvaient mieux choisir pour montrer que Tinstilution des prières pour li's morts est affaire d'argent, intéressant très- matériellement le sacerdoce. C'est, du reste, le seul texte de toute la Bible qu'ils trouvent à invoquer, et encore sont-Us obligés de le demander à un des livres que les juifs et les protestants excluent du canon des Saintes Ëcn'-
commerce des indulgences (1), pourvoyant aux splendeurs temporelles d*un prêtre couronné, de ce simoniaque trafic, qui allumait, il y a trois siècles, les colères de Lutter, et qui fit alors tomber plus d'un beau fleuron de Torgueilleuse tiare? Que serait-ce surtout si j'exposais les dangers de la confession (2) , ce vaste
tures.Remarquonsenfm qu'en supposantmème que les prières pour les morts eussent l'efficacité que l'Église leur attribue, ce serait une détestable pensée de les faire payer; car il résulterait de là une faveur pour les riches, qui, après avoir joui des commodités de la vie présente et le plus ordinairement d'une façon irès-condam* nable, pourraient encore se faire ouvrir à prix d'argent les portes du paradis plus tôt qiie les pauvres, qui continueraient ainsi à subir jusque dans la vie future les humiliations que leur imposent dans celle-ci les arrogants privilèges des favoris de la fortune.
(1) Dans la doctrine catholique, le trésor des indulgences se compose des mérites surabondants de la satisfaction du Christ, de la Yiei:ge sa mère et des saints. C'est un fonds commun que l'Église tient en réserve et qu'elle vend ou donne selon les temps et les lieux; c'est, pour les fidèles qui en sont pourvus, une monnaie par laquelle ils suppléent à l'insuffisance, de leur satisfaction propre et sont dispensés des peines temporelles qu'ils auraient à subir, non-seulement pendant leur vie selon les prescriptions des anciens canons pénitentiaux, mais encore après leur mort dans le purgatoire. Cette institution repose, comme on voit, sur l'idée de la substitution, de la réversibilité des mérites, idée dont j'ai tout à l'heure démontré la fausseté et les immorales conséquences.
(2) Encore un legs du polythéisme. Dans les mystères des Cabires de Samolhrace, les initiés se confessaient au grand prêtre, qui avait le pouvoir de les absoudre même du meurtre. (Voir les Religions de fantiquité, par Creuzer, traduction de M. Guigniaut, tome II, Paris, 1829, l"' partie, livre 5, 1« section, page 319.) Mais ce qui appartient en propre aux moralistes chrétiens, c'est d'avoir fait de la confession auriculaire une pratique universelle et obligatoire.
On ignore communément aujourd'hui qu'à d'autres époques peu éloignées de la nôtre, l'absolution se paya comme se paie encore radministration des sacrements de baptême et de mariage.
Ducange cite plusieurs chartes des xi^, xn* et xni* siècles, où, parmi les revenus des églises, figurent les offrandes des confes-
réseau par lequel TEgUse enlace la société, pénétrant ainsi dans les pensées et les secrets les plus intimes des familles, dirigeant Téducation des enfants, réglant les alliances, disposant des fortunes?
Sans m'arrôter aux arguments purement théologiquos sur lesquels s*appuient les docteurs catholiques pour
Bions. {Glo9$arium mediœ et infimœ latinitatiSt au root Ctmfessio, n^ 4, toine II, Paris, 1842.) Dans un supplément qui fait suite à ce n^, dom Carpentîer cite une lettre de 1422, dans laquelle on lit : i Le suppliant ayant rencontré une Jeuue fille de 15 à 16 ans, lui « requist qu'elle voulsist qu'il eust sa compagnie charnelle : ce qui « lui fut accordé par elle, parmi ce qu'il lui promist de donner une « robe et chapperon, de 1 argent pour avoir des souliers et pour « aller àconfesBelejour ûe Pasques, » Le même auteur cite encore une autre lettre de 1476, où on lit : « Lequel Havart demanda à « icellui Thomassin cinq solz et demy à prester povr soy confesser « et ordonner à Pasques, »
Voici d'autres témoignages constatant que cet usage subsistait encore au xvi" siècle :
« En 1527, la Fabrique reçut 11 livres de quelques prêtres qui ff demandèrent des places. Les marguilliers de ce temps ne pca- « saieut pas que cette taxe était un moyen de fomenter la cupiff dite, qu'elle pourrait porter les ecclésiastiques à se conduire en « mercenaires dans Texercice du saint ministère. Aussi paratt-U tt qu*il était comme passé en loi de recevoir quelque réiribulion au tf (ribmal de la pénitence. Un curé dont je dois parler dans la « suite, voulait, en 1476, forcer les chapelains à rendre tous leurs a honoraires, même ce qu'ils recevaient des confessions, » (I/abbé Villain, Essai d'une histoire de la paroisse de Saint-Jacques de la Boucherie, Paris, 1758.)
« A Nogent, Caterine, la Turque et la More, povr aller A rona fessi^le dernier jour de mars 1557, baillé, par commandement a de la Roy ne, un teslon vallant 11 sous 3 deniers tournois... « Juin 1558. A Caterine et la More, 6 sols pour payer leur am- 0 fession et donner à celui qui les sert à table. » (Cimber et Danjou. Archives curieuses de Vhistoire de France^ compte de dépenses de Catherine deMédicis, tome IX, Paris, 1836.)
A la suite de ces documents figurerait dignement le tarif des taxes de la sacrée pénilencerie, dans lequel on peut faire de curieux rapprochements. (Taxœ cancellariœ apostolicœ, Paris, 1520.;
établir la nécessité de la confession, je dirai un mot d*un argument qui leur est familier et qu'ils semblent vouloir adresser à la raison. On ne saurait contester, disent-ils, qu'il y ait du mérite à avouer ses fautes et que Ton trouve du soulagement dans cet aveu. Cela est incontestable en effet, mais ne justifie aucunement la confession auriculaire telle que TËglise l'a instituée. Généralement parlant, Taveu que Ton fait de ses fautes est méritoire et soulage la conscience coupable ; mais c'est à la condition qu'il soit parfaitement libre et non point imposé comme un devoir, à la condition surtout qu'il mène à un sérieux amendement moi^l au lieu de s'entourer d'observances puériles pour aboutir souvent en définitive à la dépravation. Or la confession des chrétiens réunit-elle ces conditions ? Quel esprit éclairé ne s'indigne en voyant des mortels s'attribuer la mission céleste de lier ou de délier, de remettre ou de retenir les pécbés, ae faire ce que ne ferait pas la toutepuissance même de Dieu parce qu'elle est toujours d'accord avec sa justice, je veux dire de dispenser le coupable de l'expiation qu'il doit nécessairement subir comme seul moyen de réhabilitation? Quelle àm^ honnête ne s'épouvante en pensant aux tortures ni^ralès de chastes femmes, condamnées à dérouler les plus secrets replis de leur cœur devant des hommes qui sont trop souvent des abîmes d'impudicité, et à cette immolation cruelle et précoce de la pureté virginale de tant de jeunes filles et de jeunes gens qui apprennent par d'imprudentes questions ce qu'ils auraient peut-être toujours ignoré, et qui sont ainsi familiarisés avec les turpitudes du vice par ceux-là mêmes qui s'étaient chargés de les en détourner? Quand on a l'expérience de la vie et qu'on a étudié la nature du cœur humain, on ne peut douter que la confession ne soit une des principales causes de cette corruption profonde que l'on re marque particulièrement chez celles des nations chré-
tiennes qui admettent cette pratique. Il est si commode d'avoir toujours sous la main un moyen de se décharger de la responsabilité de ses péchés, qu'on se ferait presque scrupule de n'avoir point à en user. Les distributeurs d'absolution deviendraient bientôt inutiles si les gens faisaient mieux que de promettre de devenir chastes, tempérants, humains, en le devenant réellement, si en un mot ils gagnaient en moralité ce qu'ils perdraient en dévote superstition. Et qu'on ne croie pas que j'exagère le mal. Je demeure nécessairement ici au-dessous de la réalité par l'impossibilité de tout dire. On peut juger de ce qui se dit au confessionnal par ce qui a été écrit, non pas seulement à des époques ténébreuses et dans des traités spéciaux de théologie scolastique, indiquant aux prêtres les questions qu'ils devaient faire à leurs pénitents (1), mais jusque dans des ouvrages de dévotion, en lahg&e vulgaire, et mis de nos jours mêmes, entre les mains des fidèles de tous âges et de toutes conditions (2).
L'enseignement chrétien sur la justification méconnaît les notions premières qui entrent dans l'idée du devoir. Ses docteurs ne paraissent pas même se douter de l'obligation fondamentale, pour un être qui a l'intelligence du bien et du mal, de faire le bien d'abord et essentiellement parce qu'il est bien et indépendamment des avantages que l'agent doit en retirer, et d'évi-
(i) Voir le formulaire de questions dressé par un évêque du xi<^ siècle, qui fut le précepteur de Tempereur Conrad II, le Sâlique. {Burchardi Wormacensis ecclesiœ episcopi decret<^ liv. i9, cil. 5, Cologne, io48.) Ce chapitre 5 conlient un questionnaire très-détaillc sur tous les genres de crimes et de vices, questionnaire abominable que le confesseur doit faire subir au pcnilcnt.
(2) Consulter un livre de piété imprimé à Madrid en 1823, sous le tilre Modo practico y facil de hacer vna confession gênerai, par le père Pedro Galatayud.
ter le mal d'abord et essentiellement parce qu'il est n.al et indépendamment des désavantages qui doivent en résulter pour l'agent. Lisez leurs traités et entendez leurs sermons. Quand ils vous excitent à faire le bien et à fuir le mal, lors môme (Il s'en faut qu'il en soit toujours ainsi) qu'ils prennent pour bien et pour mal ce qui Test réellement, quels motifs vous présentent-ils ? Toujours une spéculation égoïste : pour le bien, la perspective de plaire à Dieu et d'en obtenir les douceurs infinies de la béatitude céleste; pour le mal, la crainte d'exciter la colère de Dieu et d'encourir les peines éternelles de la damnation. Travailler un moment pour se reposer sans fin, se priver quelque peu pour jouir ensuite éternellement, souffrir un instant pour ne pas souffrir toujours : voilà toute leur morale. Trouvez, si vous le pouvez, dans ce calcul quelque chose qui ressemble au mérite et que Dieu doive récompenser (1). Et voyez que de sensualité il y a dans les idées mêmes que quelques-uns d'entre eux se font du bonheur des élus : u Les délices célestes seront en telle abondance
- que lous les membres, tous les sens du bienheureux *« auront leur béatitude propre. Ainsi le goût et la
- langue seront imbus d'une ambroisie tellement suave, « d'un suc tellement divin que chaque bienheureux
- croira savourer continuellement le repas le plus dé- ^ licat, et cela en toutes choses et au delà de tous les « désirs (2). »» Quand donc il leur arrive de paraître fuir les délectations de la chair, les voluptés terrestres, n'allez pas croire que ce soit parce qu'ils ne les jugent
(i) Ce n'est pas seulement le commun des docteurs qui s'exprime de la sorle, ce sont ceux qui jouissent de la plus grande aulorilé, comme un saint Chrysostorae, par exemple. (Voir Fa 9« homélie mr la 2' épttre aux Corinthiens, tome X, Paris, 1732.)
(2) Drcxelius, De œierno damnaionm rogo et carcere, ch. -4, Munich, 1630.
pas dignes d'eux; c'est parce qu'ils ne leur trouvent ni assez de vivacité ni assez de durée : il leur en faut de plus pénétrantes, de plus persistantes; c'est-à-dire en un mot que leur dévotion n'est qu'un sensualisme raffiné, perfectionné. Quand un homme, qui ne croit pas à une autre vie et qui par conséquent renferme toutes ses espérances dans le cercle étroit de celle-ci, règle tous ses actes de manière à recueillir la plus grande somme possible de satisfactions au prix des moindres sacrifices, quand il s'abstient de porter atteinte aux intérêts les plus apparents de son semblable et qu'il lui fait même quelque bien dans le but de vivre en paix avec lui et d'en obtenir des services et des avantages quelconques, il n'y a, dans ce calcul plus ou moins habile, dans cette honnêteté usuraire et toute personnelle, absolument rien qui réveille l'idée de mérite et fasse naître le sentiment, je ne dis pas même de l'admiration, mais simplement de l'estime. Cette conduite est tout uniment de l'épicurisme. Mais en vérité cet épicurismelà peut encore paraître modéré auprès de celui de certains dévots chrétiens, qui agissent en conséquence de leurs principes (1). On peut dire que leurs calculs sont plus avides et leur honnêteté plus égoïste. Ils prêtent à plus gros intérêts et ne veulent courir aucune chance de perte; car ce n'est plus avec des hommes, mais avec le plus solvable des débiteurs, avec Dieu, qu'ils croient faire ce marché à forte usure. On a vu tout à l'heure que leur paradis ressemblait beaucoup plus qu'on ne le croit communément à celui de Mahomet (2). Quant à
(i) Je sais que, dans la pratique de la vie réelle, beaucoup de chréliens, qui valent mieux que leurs principes, y sont heureusement infidèles ; mais il 6*agit moins ici des personnes que de la 'doctrine et de ses conséquences naturelles.
(2) Le paradis de Mahomet est une création originale, luxuriante de détails sensualistes, et sur laquelle l'imagination de ses înter-
leur enfer, c'est là surtout que leur imagination aime à étaler ses trésors : on peut en prendre une idée dans le livre dont je viens de traduire un passage, et qui a spécialement pour but de décrire dans les plus rninu* tieux détails tous les genres de supplices par lesquels leur Dieu se plaît à torturer les damnés pendant toute une éternité.
prèles a encore trouvé à brocher. Il est situé dans le 7® ciel, immédiatement au-dessous du trône de Dieu. Un arbre immense y part du palais de Mahomet, et ses branches viennent offrir d'énormes fruits et des viandes tout apprêtées. Les bienheureux ont à discrétion des babils de soie, des chevaux lout sellés et bridés et de ravissantes filles aux yeux noirs qui sont pétries de musc. Gomme la satiété pourrait bien venir gâter toutce bonheur, chaque bienheureux aura la force de cent hommes. Voici la description du repas d'un de ces béats. Pendant que soixante-et-douze houris Tattendent dans des pavillons secrets, sous des tentes de perles, d'hyacinthes et d'émeraudes, trois cents domestiques lui présentent 300 plats d'or, 300 sortes de liqueurs dans des vases d'or, et à discrétion du vin qui n'enivre pas. Un juif ayant objecté que tant de manger et de boire demandait des évacuations proportionnées, et croyant par là embarrasser beaucoup Mahomet, celui-ci daigna lui apprendre que les bienheureux n'ont point d'évacuations, puisque toutes leurs superflu! tés se dissipent par une transpiration aussi odoriférante que le musc, et après laquelle l'appétit revient de plus belle. Les détails de la description du paradis des musulmans se trouvent, les uns tels qu'on vient de les lire, les autres en germe seulement, dans les passages suivants du Koran : ch. 18, v. 30 ; ch. 29, v. 58; ch. 38, V. 49-54; ch. 43, v. 70-73; ch. 44, v. 51-55; ch. 47, v. t6 et i7; ch. 52, V. 17-24; ch. 55, v. 46-76; ch. 56, v. 12-37; ch. 69, V. 21-24; ch. 76, v. 12-2i ; ch. 78, v. 31-34; et pa«sim. (Traduction de M. Kasimirski, dans la collection des Livres sacrés de l'Orienf, publiée par M. Pauthier, Paris, 1842.) Un tel paradis ne pouvait être enfanté que par l'homme qui, se donnant le rôle do législateur religieux et de réformateur des mœurs, osait s'attribuer, dans son Code, des privilèges comme ceux du verset 47 du ch. 33 du Koran, où Dieu lui permet d'épouser les captives qui tombent entre ses mains, les filles de ses oncles et de ses tantes qui ont pris l«i fuite avec lui, et çufin toute femme fidèle qui lui livre son cœur. L'opinion générale des docteurs mahométans est que les femmes
La doctrine relative à la grâce et à la prédestination est enseignée dans toutes les communions : le protestantisme y tient môme encore plus que le catholicisme (1). Elle caractérise particulièrement la religion chrétienne : saint Paul et saint Augustin en ont été les plus zélés propagateurs. C'est ici surtout qu'on va voir les principes de la morale mis sens dessus dessous.
Les docteurs chrétiens enseignent que le péché originel a tellement vicié notre nature que nous sommes par nous-mêmes incapables de rien faire de bien, et que nous n'avons de pouvoir que pour faire le mal. D'un autre côté, ils enseignent que Dieu nous prescrit de faire tels actes bons, d'éviter tels autres actes mauvais. Mais n'y a-t-il pas une évidente contradiction entre des devoirs à remplir et l'impuissance de les remplir?
terrestres qui auroot mérité le bonheur de Tautrc vie, ne seront pas admises dans le même paradis que celui des hommes; car les hoaiis qui attendent ces derniers, sont des tilles d'une nature supérieure et ont été créées spécialement pour les ébats des saints. Il est dit que les femmes de ce monde jouiront, dans leur paradis, de toute espè<*e de plaisirs; cependant on ne voit nulle part dans le Koran, et les traditions ne portent pas que Dieu ait créé des hommes tout exprès pour elles. Ainsi non-seulement ces pauvres femmes musulmanes usent leur trisle vie au service des plaisirs des hommes, maïs ceux-ci ne les jugent pas même dignes, après leur mort, d'approcher d'eux. Cette exclusion est, du reste, en harmonie avec le priocipe que pose Mahomet dans le verset 38 du ch. 4 du Koran, où il déclare que les hommes sont d'une nature supérieure à celle des femmes, et où il leur prescrit de les battre quand elles seront suspectes de désobéissance.
(1) M. le pasteur Alhanasc Goquerel, dans son livre de VOrthodoxie moderne^ Paris, 1842, a osé combattre le dogme de la Prédestination divine. Mais, comme il venait de déclarer qu'il croyait à XincapacHé naturelle de Thomme pour mériter le salut, à soa insuffisance pour pratiquer le bien et à la nécessité du secours de la grâce, toutes choses qu'il est tout aussi impossible d'admettre (|ue la Prédestination, j'avoue que je n'ai applaudi qu'avec réserve h sa hardiesse.
Quoi! Dieu nous prescrirait de faire le bien, c'est-à-dire ce que nous serions incapables de faire, et il nous défendrait de faire le mal, c'est-à-dire la seule chose que nous aurions le pouvoir de faire ! « Vous ne com- « prenez pas, disent ces mêmes docteurs, la m'erveil- « leuse dispensation des secours de notre religion. Ce « bien que nous ne pouvons pas faire par nos propres « forces, nous pouvons le faire avec l'assistance d'en «i haut. Dieu nous aide par sa grâce à opérer notre « sanctification, il y coopère avec nous. Ce qui était « impossible à notre nature déchue, devient possible « par le don de l'Esprit-Saint (1). »» Je réponds que nous comprenons trop bien la théorie de la grâce, et pour preuve nous y ramènerons nos adversaires qui s'en écartent. Ce n'est f2is coopération, mais opération qu'ils doivent dire. On verra tout à l'heure que, d'après saint Paul, Dieu ne se borne pas à agir de moitié avec nous et en se réduisant au rôle, qui serait très-peu digne de lui, de simple coopérateur, mais que c'est lui-même qui opère en nous. Et cet enseignement de saint Paul, qui est aussi celui de saint Augustin, a été suivi par le concile de Trente et par Bossuet aussi bien que par les prédestinatiens, les protestants et les jansénites. Dès lors on arrive à cette conséquence, que, si c'est Dieu qui fait le bien que nous sommes censés faire, ce n'est plus nous qui le faisons, et cette contradiction que je signalais il n'y a qu'un instant, demeure, à savoir que Dieu nous prescrirait de faire ce dont nous serions incapables, tellement incapables qu'il faudrait' qu'il le fit à notre place. On n'échappe pas, au reste, à cette con-
(1) J*ai vu un prcdicaleur protestant s'cmpèlrer dans ses Irails au point de demander à Dieu la grâce de répondre h sa place. Si Je secours d'une seconde grâce est néressaire pour répondre h une première, il est évident que la seconde en demandera une troi- EÎème, la troisième une quatrième, et ainsi indéfiniment.
tradictiçn en reniant la vraie doctrine de saint Paul et en se bornant à dire que Dieu nous aide seulement à faire le bien : à ce point de vue nous sommes également impuissants à faire par nous-mêmes ce que Dieu nous prescrit de faire, puisque nous ne le ferions pas s*il ne nous y aidait ; par conséquent, dans le bien que nous faisons ou plutôt que nous croyons faire , nous ne sommes que des instruments mis en jeu par la main de Dieu. Je sais bien que cette dernière considération n*est pas de nature à arrêter les théologiens. Au contraire : à les en croire, elle aurait précisément cela d'excellent qu'elle nous ferait comprendre notre néant, et par suite notre dépendance absolue vis-à-vis de Dieu et la nécessité où nous serions d'avoir perpétuellement recours à son assistance. Mais, parce que Ton admet, ce que personne ne pense à nier, la dépendance où les créatures sont à Tégard du Créateur, il ne faut pas pour cela s'en faire une idée fausse ; il ne faut ni confondre les diverses natures d'êtres créés, ni surtout . ravaler à l'état de machines ceux que Dieu a doués de liberté et de responsabilité morale, et qu'il a chargés de se gouverner eux-mêmes , sauf, s'ils se gouvernent mal, à en être avertis et à être réhabilités par la peine qui en résulte nécessairement. Dieu , dans sa science universelle et sa bonté infinie, nous ayant une fois pourvus de ce qui nous est nécessaire pour arriver à la fin qu'il nous propose, et voulant que nous y arrivions par nos propres efforts, n'a pas à nous y aider par des actes particuliers et surnaturels comme le sont ces interventions capricieuses de la grâce. En reconnaissant ainsi que nous tenons tout de sa munificence et en comprenant l'emploi qu'il veut que nous fassions de ses (hms, nous proclamons notre dépendance à son égard de la façon qui est la seule digne et la seule vraie.
J'arrive à l'exposé de la doctrine morale de saint Paul. Il faut connaître d'abord sa théorie sur la volonté
humaine (Épître a^cx Romains, ch. 7, v. 15-20J. Saint Paul ne fait pas le bien qu'il teut, mais en revanche il fait le mal qu'il ne teut pas. Il en conclut que, s'il fait le mal qu'il ne veut pas, ce n'est plus lui qui le fait. Mais qui donc fait ce mal, si ce n'est pas lui? C'est le pécAé qui habite e% lui, v. 19 et 20. Voilà une théorie qui dégage le pécheur de toute responsabilité morale. C'est l'anéantissement même de la volonté humaine et par conséquent de la liberté. Mais cela n'est pas seulement immoral; cela est encore vide de sens. Le péché, qu'est-ce autre chose que le mal ? Si c'est le péché et non pas le pécheur qui fait le mal, c'est donc alors le mal qui se fait lui-même ! Et c'est dans les écrits d'un apôtre qui passe pour une des plus grandes lumières de la primitive Église qu'on rencontre une doctrine aussi impure et d'aussilourdes tautologies! Un peu plus loin, ch. 9, V. 18-23, on trouve une autre explication de l'existence du mal moral. De même, dit saint Paul, que Dieu fait miséricorde à qui il lui plaît, de môme il endurcit celui qu'il veut endurcir, v. 18. Ces derniers mots semblent déjà dire à eux seuls que la volonté de Dieu est la cause du mal moral. Mais ce qui autoriserait à croire que saint Paul l'entend ainsi, c'est l'objection qu'il se fait immédiatement à lui-même : «< Vous « me direz : De quoi Dieu se plaint-il alors? Qui est- « ce qui résiste à sa volonté? y* V. 19. Cette objection se présente en effet tout d'abord ; car il est clair que, si Dieu veut que l'homme fasse le mal, ce n'est plus l'homme, instrument passif , mais Dieu même qui le fait, la volonté divine étant irrésistible; dès lors il devient impossible d'attribuer aucune responsabilité à l'homme dans l'existence du mal moral. Voici la réponse de saint Paul : « Est-ce qu'un vase dit à celui qui l'a façonné : « Pourquoi m'as-tu fait ainsi? Le potier n'a-t-il pas le «« pouvoir de faire de la même masse d'argile un vase «• d'honneur ou un vase méprisable? n V. 20 et 21.
Dans c^s images, que saint Paul n*a pas inventées, mais qu'il emprunte soit au livre de la Sagesse^ ch. 15, v. 7, soit àlsaïe, ch. 45, v. 9 (1), soit à Jérémie, ch. 18, v. G, on ne saurait voir une véritable réponse. Sans doute une masse d*argile ne se plaindra pas au potier d*avoir été pétrie comme ceci ou comme cela ; car la chose lui est assez indifférente. Mais en est-il de même de l'homme fait pour connaître et pratiquer le bien, de Thomme destiné à être heureux par le mérite d'avoir bien agi, et qui serait puni et malheureux pour avoir fait le mal que son Créateur eût voulu qu'il fit ? Saint Paul continue : a Dieu, voulant montrer sa colère et faire con- « naître sa puissance, a souffert avec beaucoup de pa- « tience les vases de colère, faits pour la perdition, « afin de manifester les richesses de sa gloire sur les « vases de miséricorde, qu'il a préparés pour la gloire.^ V. 22 et 23. Il s'agit de justice et de raison, et Ton rélionà puissance, colère. La puissance de Dieu n'est point en cause ici ; encore moins est-il question de sa colère ; car l'être infiniment sage ne se met pas en colère comme les saints qui se constituent ses mandataires. Et puis, quelle cruelle plaisanterie que d'exalter h patience avec laquelle Dieu souffre les vases qu'il a/aitspour laperdition! ^ini Augustin, commentant cette doctrine, va jusqu'à dire que tout le genre humain pourrait être damné justement, si Dieu ne devait y trouver la matière de ses vases d'honneur (2). Au point de vue de saint Paul, ceux. qui font le mal ont été créés dans ce
(1) Isaïe peut revendiquer aussi la théorie qui fait Dieu l'auteur du mal. Avant de comparer l'homme à une masse d'argile, il venait de déclarer expressément, v. 7, que c'est Jéhovah qui fait loulcs choses, y compris le mal ; « Je fais la lumière et je erre « robscurilé, je fais la paix et je crée le mal ; moi Jéhovah je fats (c toutes ces choses. »
(2) Ep'ntola 490, Optato, ch. 3, tome II, Paris, «688.
but; ce sont des objets de la colère de Dieu qui les a créés pour la damnation, et cela afin de mieux faire ressortir la gloire des éhcs, des seuls objets de son amour, de ceux qu'il di prédestinés au bonheur et qu'il a sauvés par un pur eflTet de sa grâce (1). Or c'est là une
(1) C'est surtout saint Paul qui a fait prévaloir dans la théologie chrétienne les idées de ffrédestination , de choix, de grâce^ qu'on trouye bien déjà en germe dans plusieurs passages des évangiles, notamment dans ceux que je citerai plus loin (2« partie, 2« section, eh. 2, § 20), mais qu'on rencontre très-expressément développées en maints endroits de ses ÉpUres, par exemple, ÊpUreaux Romains^ ch. 8, v. 30, ch. 9, v. 11-13, et ch. 11, v. 6 ; Épître aux Éphé^ens, ch. 4", v. 4, 6 et 11, et ch. 2, v. 8 et 9; Deuxième ÉpUre à Timothée, ch, !«', v. 9; et Éifitre à Ti(e, ch. 3, v. 5. C'est sur ces textes que la théologie a fondé la croyance à la Prédestina^ iion gratuite, d'après laquelle les élus sont réservés pour la béatitude en vertu de la pure volonté de Dieu et indépendamment de la prévision de leurs mérites. Pour être parfaitement conséquent, il fallait dire que les réprouvés sont également réservés pour la damnation en vertu de*la volonté de Dieu^et indépendamment de la prévision de leurs péchés. Saint Paul l'affirme expressément dans beaucoup d'autres textes, par exemple, Êpîlre aux liomains, ch. 9, V. 18 et 22; Deiéxième Épître aux Corinthiens, ch. 4, v. 4; et Deuxième Épiire aux Thessaloniciens, cb. 2, v. 10 et il. C'est aussi ce qu'ont prétendu plusieurs sectes chrétiennes ; mais TÉgiise calholi({ue, qui ne s'effraie jamais d'une inconséquence, a refusé de les suivre jusque-là et les a môme condamnées. Dans un livre publié à La Haye eu 1732, sous le titre Apologie de Cartouche, ou le scélérat sans reproche par la grâce du père Qaesnel, un auteur catholique s'est proposé de faire voir que la doctrine janséniste sur la grÂce, la prédestination et la réprobation fournissait aux plus grands scélérats des moyens de complète justification. Il établit sa thèse sur les textes suivants et sur plusieurs autres, pris parmi les iOl propositions de l'ouvrage du père Quesnel {Réflexions morales, etc.), condamnées par le pape Clément XI dans la constitution Vnigenitus : « La grâce de Jésus-Christ est forte, puissante, « souveraine, invincible. — Sans elle non-seulement on ne fait a rien mais on ne peut rien faire. — La volonté que la grâce ne « prévient point, n'a de lumière que pour s'égarer. — Elle opère « dans Je cœur l'obéissance qu'elle demande. — Le pécheur n'est
doctrine non-seulement immorale en ce qu'elle supprime véritablement la responsabilité humaine» mais encore impie en ce qu'elle fait Dieu Fauteur réel du mal moral et le représente comme ne connaissant d'autres règles que ses aveugles caprices.
Voici une autre théorie de saint Paul, qui complète la précédente. Il vient de nous apprendre quel était Fauteur du mal que nous faisions sans le faire réellement ; mais il ne nous a pas encore dit quel était l'auteur du peu de bien que nous pouvions faire. Or on saura d'abord que ce n'est pas nous. Non-seulement ce n'est' pas nous qui le faisonsy mais nous n'avons pas
« libre que pour le mal sans la grÂce du libérateur. —Quand Taft mour de Dieu ne règne plus dans le cœur, il est nécessaire que c la cupidité charnelle y règne et corrompe toutes ses actions. — « Sans la grâce nous ne pouvons rien aimer qu'à notre condam- « nation. — La gr&ce n'est autre chose que la volonté toute-puis- « santé de Dieu, qui commande et qui fair tout ce qu'il commande. « -^ Quand Dieu veut sauver l'âme, en tout temps, en tout lieu, a l'indubitable effet suit le vouloir d'un Dieu. » Ea partant de œs propositions, il démontre sans peine que, si Cartouche avait la grâce, il n'a pu commettre les crimes dont il a été accusé, et que, s'il ne l'avait pas, il n'a pu s'abstenir de les commettre. Mais cette argumentation, logiquement irréprochable, peut se retourner immédiatement contre son auteur; car les chrétiens qui se disent orthodoxes admettent aussi bien que ceux qu'ils appellent hérétiques les principes de. saint Paul sur la grâce et la prédestination, dont le livre du père Quesnel n'est que le commentaire fidèle.
Puisque nous sommes condamnés, dans l'étude que nous faisons des dogmes chrétiens, à cheminer à travers des inconséquences de toutes sortes, remarquons enfin que, lorsqu'on entend la doctrine de la prédestination et de la grâce selon le sens véritable de saint Paul, on réduit à de très-minimes proportions cette prétendue rédemption du genre humain par rincarnation et la mort du fils de Dieu, rédemption dont les docteurs font un des principaux mérites du christianisme, et qui n'a plus dès lors pour objet toute la postérité d'Adam, mais seulement un nombre incomparablement petit d'élus privilégiés.
marne le mérite d*aToir voulu le faire. Qui donc alors le fait et le veut? C'est JDieti, qui opère en tous et le vou^ loir et le /aire. {Épttre aux PMlippiens, ch. 2, v, 13.) Calvin se bornait presque à transcrire ces paroles de saint Paul 9 quand il écrivait ce qui suit : « Le vouloir « et exécution nous sont donnés de Dieu, et toute notre ^ suffisance est de lui ; et pour cette cause notre sei- « gneur Jésus a reçu toute plénitude de grâces, afin « que nous puisions de lui. Ainsi nous ne présumons de » notre franc arbitre ni de toute notre vertu et faculté, «« mais plutdt confessons que nos bonnes œuvres ne sont « que purs dons de Dieu (1). *> Dans YÉpîtreaux Roviains, noua avions tout à l'heure la négation du démérite et du mal moral. Nous avons maintenant la négation du mérite et du bien moral. On sait que les diverses sectes fatalistes que le christianisme a vues nattre dans son sein, depuis les prédestinatiens jusqu'aux jansénistes, se sont particulièrement étayées sur ce verset 13 du chapitre 2 de VÉpttre aux Philippiens (2), ainsi que sur les textes nombreux de saint Augustin, qui ne fait que le commenter dans ses disputes avec les pélagiens, tout en prétendant se soustraire aux conséquences qui en découlent contre le libre arbitre, que Luther, par une ironie très-logique à son point de vue augustinien , appelait le ^«r/'-^rW^re (3). Quelque tort que ces sectes
\\) Confession de foi au nom des Églises réformées, œuvres françaises de CalvÎD, Paris, 1842.
(2) La plupart des 101 proposilious extraites du livre de Quesnel, et que le pape Clément XI condamna, en 1713, par la bulle Vnigenitus, sont la traduction ou la paraphrase de ce verset.
(3) Consulter les ouvrages suivants de saint Augustin : Degratid et libero arbitrio, ch. 16 et 17, tome X,- Paris, 1696; De gratid ChrSsti^ ch. 24 et 47, même tome; Epistola 186, Paulino, ch. 10, et Epistola 217, Vitali, ch. 6, tome II, 1688 ; et Enchiridion de fide, spe et earitate, ch. 32, tome VI, 1685. Par le fatalisme dont ils sont CDQpreints, il était ramené,^ sans qu'il s'en aperçût, au mani-
eussent au foud, elles étaient du reste, quand elles s'appuyaient sur de pareils textes admis par leurs adversaires, conséquentes à leurs principes. A ne considérer la question que sous le point de vue de la logique, il est incontestable que prédestinatiens, protestants et jansénistes étaient demeurés beaucoup plus fidèles à la doctrine de saint Paul et de saint Augustin que les catholiques, dont la croyance sur la grâce efficace est un demifatalisme, faisant de vains efibrts pour échapper par des subtilités à ses propres embarras. Veut-on un exemple des argumentations sophistiques au moyen desquelles ces derniers cherchent à accorder des choses inconciliables? Je ne le demanderai pas à un de leurs moindres docteurs, mais à Bossuet lui-même : « L'Église sachant - que c'est ce divin esprit qidfait en nous par sa grâce « tout ce que nous faisons de bien, elle doit croire que « les bonnes œuvres des fidèles sont très -agréables à « Dieu et de grande considération devant lui : et c'est « justement qu'elle se sert du mot de mérite avec toute « l'antiquité chrétienne, principalement pour signifier « la taïenr, le prix et la dignité de ces œuvres que nous « faisons par la grâce. Mais comme toute leur sainteté *« Tient de Dieu qui les fait en notes, la même Église a « reçu, dans le concile de Trente comme , doctrine de foi « catholique, cette parole de saint Augustin, que Dieu «< couronne ses dons en couronnant le mérite de ses ser- « viteurs (1). >» Pour tout esprit qui raisonne, il est ma-
chéisme qu'i] avait d'abord professé el dont il s'élait séparé depuis, et il y entraînait à sa suite l'Église qui a adopté sa doctrine. On ne réussit pas toujours à se dépouiller entièrement de ses premières habitudes. Cest un spectacle curieux que celui des tortures que se donne ce docteur pour conserver la liberté morale alors qu'il la supprime.
(1) EjcposUion de la doctrine de VÉglise catholique, i 7, tome 10, Paris, 4743.
nifeste que, si c*est Dieu lui-même qui fait en mm par sa grâce tout ce que nom faisons de bien, ce n'est plus nous qui le faisons. Dès lors les bomies œuvres ne peuvent plus être appelées de ce nom, et il ne saurait y avoir ni mérite ni valeur réelle ni dignité dans des actions dont toute la sainteté vient de Dieu qui les fait en nous. Évidemment en toute autre matière Bossuet eût raisonné de cette façon. On voit à quel point les préjugés religieux peuvent aveugler les plus grands esprits.
L'Eglise enseigne que la foi est un don de Dieu, accordé seulement à un petit nombre d'élus. Mais elle enseigne en même temps que la foi est absolument indispensable au salut, et elle s'autorise en cela de ces paroles de saint Jean, ch. 3, v. 36 : « Celui qui croit « au Fils a la vie éternelle; mais celui qui ne croit pas « au Fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu ** demeure sur lui. » D'où il suit que Dieu punirait sa créature d'éternels supplices pour n'avoir pas possédé un don qu'il n'aurait pas daigné lui accorder. Les docteurs essaient bien d'éluder cette affreuse contradiction, en disant que Dieu ne refusera jamais le don de la foi à qui le lui demandera avec un ardent désir de « l'obtenir. Mais cela même implique de nouvelles contradictions. Car d'abord demander la foi dans de pareilles conditions ce serait, sinon la posséder déjà, au inoins en être bien près. Et puis, quand on ne croit pas à un dogme, c'est qu'on le tient pour faux ou pour inintelligible, et l'on né peut évidemment pas demandera croire ce que Ton tient pour faux ou pour inintelligible. Enfin, si cela était possible, ce serait un de ces faits de la volonté qui supposent déjà l'action prévenante de la grâce, puisque, selon l'expression de saint Paul, c'est Dieu lui-même qui opère en nous lé vouloir et le faire, en sorte que nous ne pourrions lui demander la foi
qu*après qu'il nous aurait accordé la volonté de la lui demander, ce qui reviendrait à vouloir lui-même se la demander et ce qui réduirait à néant le mérite de notre prétendue demande et le prétendu titre à en obtenir l'objet.