EUCHARISTIQUES
Un prêtre prend du pain, et prononce ces paroles de Jésus : Ceci esC mmi corps; il prend un vase contenant du vin et dit : Cec^ est mon sang. A l'instant et par la vertu de ces paroles sacramentelles, k la place de ce pain et de ce vin il y a non-seulement le corps et le sang de Jésus-Christ homme, mais encore 1 ame de Jésus^Christ Dieu; l'essence même de la Divinité se trouve prise entre les doigts d'un homme et git au fond d'un calice (1).
(i) Voir ranalhôtne porté par le Concile de Trente (13« session, 4*' canon, Collection des conciles^ tome XXXV, Paris, 1644) contre les calvinistes, qui rejettent la présence réelle de Jésus- Christ dans TEucharislie. Les luthériens admettentia présence réelle aussi bien que les schismaliques grecs et les catholiques; mais iU. oient la transsubstantiation, c*est-à-dire le changement de la substance du pain et du vin au corps et au sang de Jésus-Christ, en sorte qu'ils croient manger à la fois le corps de Jésus-Christ et le pain, boire à la fois le sang de Jésus-Christ et le vin.
Quoiqu'il n'y ait plus ni pain ni vin, cependant vous voyez toujours du pain et du vin, vous leur trouvez toujours le goût, l'odeur, le poids, la couleur et lecj autres qualités sensibles du pain et du vin ; si vous mangez et buvez, vous vous assimilez du pain et du vin, qm donnent lieu, selon les lois physiologiques accoutumées, aux mômes phénomènes vitaux que le pain et le vin. En un mot, tous vos sens vous disent qu'il y a là du pain et du vin, quand il n'y en a pas un atome. Il n'y a plus que des apparences trompeuses de pain et de vin, que des accidents sans substance (1).
Ce n'est rien encore. Le pain, je voulais dire ce quj le prêtre tient entre ses mains, contient à lui seul tout le corps, tout le sang et toute la divinité de* Jésus- Christ et non pas seulement une partie de ces choses. Il en est absolument de même du vin, ou plutôt de ce qui est dans le calice, et qui contient également tout le corps, tout le sang et toute la divinité de Jésus- Christ (2). Et pourtant le corps, le sang et la divinité de Jésus-Christ ne sont pas doublés pour cela.
Fractionnez en mille parties ce que le prêtre tient entre ses doigts ou ce qui repose dans le calice, et chacune de ces mille parties sera à elle seule tout le corps, tout le sang et toute la divinité de Jésus-Christ (3). Et néanmoins le corps, le sang et la divinité de Jésus- Christ ne seront point multipliés.
Ce n'est pas tout. Dans mille autres lieux, d'autres prêtres répéteront en même temps la même cérémonie et les mêmes paroles, et chacun de ces prêtres
(1) Saint Cyrille de Jérusalem, Kan&x^o-iç /xyjrraywycxij, Paris, 4608; Adoro tây hymne chantée par TËgiiseà la fête du Saint-Sacrement; concile de Trente, 13« session, 2« canon, spécialement dirigé contre les luthériens.
(2) Concile de Trente, 13* session, ch. 3.
(3) Lauda Sion, prose de la fêle du Saint-Sacrement.
tiendra tout le corps, tout le sang, toute la divinité de Jésus-Christ.
Ce pain et ce vin, je veux dire ce corps et ce sang, ne sont pas seulement la chair et le sang de Jésus- Christ, en tant qu'homme, mais la chair et le sang d'un Dieu même : « La chair d'un Dieu, dit lahbé de Ge- « noude, le sang d'un Dieu guérit les passions... 0 mer- « veille ! La chair de Jésus-Christ est toute spirituelle «< pour ainsi dire. La matière subit toutes les lois de •« l'esprit, elle se divinise... Le corps déifié de Jésus- •* Christ réside dans les nôtres par TEucharistie (1). ^ De là à déclarer que l'homme est divinisé par l'Eucharistie, non point seulement quant à son esprit, mais encore quant à sa chair, il n'y a plus qu'un pas, et ce pas, des théologiens le feront : « Tout l'homme est divi- « nisé par l'Eucharistie. . . L'Écriture et les saints Pères a enseignent que notre chair, par son union avec la « chair de Jésus-Christ, reçoit une propriété admirable « en vertu de laquelle elle est divinisée (2). «
Telle est en résumé la doctrine catholique relative au dogme de la présence réelle et substantielle du corps, du sang et de la divinité de Jésus-Christ, sous les espèces ou apparences du pain et du vin.
Ne cherchez pas à l'institution de l'Eucharistie un sens qui approche d'être soutenable. Ne dites pas que le langage attribué à Jésus par les évangélistes Matthieu, ch. 26, V. 26-29, Marc, ch. 14, v. 22-25, et Luc, ch. 22, V. 15-20, est peut-être purement commémoratif du sacrifice qu'il allait consommer, ainsi que cela résulte plus particulièrement des termes de Luc ; que ces mots ceci est mon corps, ceci est mon sang, prononcés par Jésus au moment où il présente à ses disciples du pain et du vin, sont tout au plus admissibles
(1) Souvelle exposition du dogme catholique, ch. 3, Paris, 1842.
(2) Ibidem.
-2âB PREMIÈRE PARTIE
comme figure, comme métaphore, comme symbole (1); que, s'il fallait prendre ces mots à la lettre, il s'ensuivrait non-seulement que Jésus aurait porié son corps entre ses mains, selon l'expression de saint Augustin (2), mais qu'il aurait mangé son propre corps et bu son propre sang (3); qu'enfin l'institution actueUe de
(1) Jean paraît favorable à cette interprétation. Cet évaDgélisle ne dit rien de Tiustitution de la cène eucharistique. Au ch. 6, t. 54- 59, il parle bien de la nécessité, pour obtenir la vie éternelle, de manger la chair du fils de l'homme et de boire son sang. Mais ce qu'il en dit est précédé et suivi, y. 47-52 et 64, d'explications qui permettent de prendre ses paroles dans un sens mystique et de les entendre de la foi en Jésus-Christ. Il est très-certain du moins que plusieurs Pères de la primitive Église prenaient pour une figure, pour une allégorie la recommandation que làii Jésus à ses disciples, dans le ch. 6 du 4« évangile, de mander sa chair et do boire son sang. (Origène, 7« homélie sur le Lévidque, J 5, t. II, Paris, 4733; Saint Clément d'Alexandrie, UouioLyuyé^^ livre i*% ch. 6, Oiford, 1745.)
(2) Enarraiio 4 inpsalmum 33, § 10, t. IV, Paris, 1691. Dans ce livre, saint Augustin parait soutenir formellement le dogme delà présence réelle. Mais je ne voudrais pas me charger de mettre ce docteur d'accord avec lui-même; car je lis dans ses ouvrages d'autres textes où il parait soutenir tout aussi formellement qu'il dc faut voir dans l'Eucharistie qu'une figure, qu'un signe, (/n Joœmis evangelium iractaius 26, § 48, 2*' partie du t. Ul, 1690; Contra Adimantum^ch. 12, $ 3,t. VlII, ^694;/)e doctrtnâ c/irts/t ûfkf , livre 3, ch. 46, {'• partie du t. III, 4689.)
(3) Cette énormité cause bien quelque embarras aux théologiens. Ils croient s'en tirer en disant que Jésus, présentant à ses disciples le pain et le vin, ne dit pas : Prenons^ mangeons, buvons-en tous, mais: Prenez^ mangez, buvez-en tous. Ils en concluent qu'il n*est pas certain qu'il se soit communié lui-même, cl que c'est là une simple opinion et non un article de foi. Quand on admet que Jésus a pu tenir entre ses doigts son propre corps et son propre sang, il ne doit pas être plus difficile d'admettre qu'il ait pu les recevoir dans son estomac. Lorsque quelqu'un engage des convives et en termes aussi pressants à prendre d'un mets et d'une liqueur, il est assez naturel de supposer qu'il en prend lui-même; cela est si naturel que, dans le cas présent, saint Thomas d'Aquin non-seulement ne doutait pas
TEucharistie parait être un reste dénaturé, une transformation ascétique de ces repas que les premiers chrétiens faisaient ensemble comme symbole de conmiunion religieuse, et que, jusque vers la fin du iv® siècle, ils allaient prendre eux-mêmes sur la table sainte le pain eucharistique qui leur était distribué, et que l'on appelait, dans un langage mystique qui prévalut de bonne heure, le corps du Christ, puis le mangeaient immédiatement comme un pain consacré sans doute, mais comme un pain matériel, et môme l'emportaient chez eux, le gardaient et le consommaient quand ils le jugeaient convenable, ne croyant pas le moins du monde emporter Dieu dans leurs poches ni le tenir enfermé dans des coffres (1). Parmi les protestants, les calvinistes déclarent entendre la chose comme vous venez d'essayer de l'expliquer, et ils ne sont pas seulement anathématisés par l'Église catholique, ainsi qu'on l'a vu plus haut, mais encore désavoués par les luthériens
que Jésus >rcûl aussi maiig<^ sou cor^iS et bu sou sang, mais pré- Iciidail qu'il avait commencé par en donner Texemple à ses disciples. iSumma ilieologica, i« partie, 81, arl.l'S l. Il, Paris, 1617.) Que, du •'este ,Jésus se eoil ou non communié lui-même, cela n'imporie nullemen'; ce qui -mporte, c'est de conslaier qu'il résulte du dogme eucharistique, cntendii dans le sens des théologiens admettant ia (U^sence réelle, qu'il aurait pu manger son propre corps et boire sou propre sang.
(i) Saint Cyprien, De lapsis, Paris, 1726 ; saint Basile,' Ettioto^i^ 93, i. III, Paris, l730.
(2) Calvin n'est pas, du reste, bien sûr de se comprendre luimôme. Catholiques ei luthériens lui reprochent de parler souvent de rEucharistic comme ils en parlent eux-mêmes, et j'avoue que ce reproche me parait fondé :
« Le pain nous est donné, dit Calvin, pour nous figurer le corps a de Jésus-Christ, avec commandement de le manger, et noua est « donné de Dieu, qui est la vérité certaine et immuable. Si Dieu ne u \}Q\xi tromper ni mentir, il s'ensuit qu'il accomplit tout ce qu'il
2llO PREMIERE PARTIE
J'ai traité ailleurs la question de l'union de la nature divine et de la nature humaine dans le même indi-
0 signifie. // faut donc que nous receviom vraiment en la cène le corifs <i et le sang de Jésus-Christ, puisque le Seigneur nour y représente « la commuuioQ de l'uu et de L'autre. Car autrement que serait-ce a à dire que nous mangeons le pain et buvons le vin en signe que u sa chair nous est viande et son sang breuvage, s*H ne nous don- « nait que pain et vin, laissant la vérité spirituelle derrière? Ne se- « rait-ce pas à fausses enseignes qu'il aurait institué ce mystère? « Nous avons donc à confesser que, si la représentation que Dieu « nous fait en la cène est véritable, la substance intérieure du sacre- « ment est conjointe avec les signes visibles, et comme le pain nous « est distribué en la main, aussi le corps de Jésus-Christ tious est « communiqué, afin que nous en soyons faits participants. » (Petit traité de la sainte Gène de Notre-Seigneur Jésus-Christ, œuvres françaises de Calvin, Paris, 4842.)
De ce langage à celui des catholiques ou au moins des luthériens il n'y a pas bien loin. Évidemment Calvin, après avoir nié la présence réelle, manque de résolution ou de logique. Aussi voyez quel parti Bossuet tire de cette défaillance :
a Ils ne veulent pas qu'on les accuse de nier une participation a réelle et substantielle de Jésus-Christ dans leur cène. Ils asff surent comme nous qu'il nous y fait participants de sa propre a substance; ils disent qu'il nous nourrit et vivifie de la substance a de son corps et de son sang... Voilà donc le corps et le sang de a Jésus-Christ présents dans nos mystères, de l'aveu des calvia nistes ; car ce qui est communiqué selon sa propre subs- « tance doit être réellement présent. U est vrai qu'ils expliquent a celte communication en disant qu'elle se fait en esprit et par la « foi; mais il est vrai aussi qu'ils veulent qu'elle soit réelle. Et u parce qu'il n'est pas possible de faire entendre qu'un corps qui it ne nous est communiqué qu'en esprit et par la fol, nous soit a communiqué réellement et en sa propre substance, ils n^oni pu a demeurer fermes dans les deux parties d'une doctrine si contra- « dictoire... Que les calvinistes nous avouent de bonne foi la vé- « rite : ils eussent été fort disposés à reconnaître seulement dans « l'Eucharistie le corps de Jésus-Christ en figure et la seule partl- « cipation de son esprit en eiïct, laissant à part ces grands ïdoIs « de participation de propre substance, et tant d'autres qui mar- « quent une présence réelle, et qui ne font que les embarrasser... m Quand on s'attache ou tout à fait à la foi, comme font les catfao- « liques, ou tout à fait à la raison humaine, comme font les infi-
PRESENCE RÉELLE 2/i i
vidu (1), et je n ai pas à y revenir ici. Mais que la vertu mystique de quelques paroles mette à la place du pain et du vin le corps, le sang et Tàme de Jésus ! Que, par suite de ce miracle, tous nos sens soient alors plongés dans une invincible erreur! Qu'un homme, que des millions d'hommes puissent à la fois, non-seulement manger et boire tout le corps et tout le sang de Jésus- Christ, mais manger et boire Dieu, qui se trouve ainsi à la fois dans une infinité d*estomacs différents, et sans être pour cela multiplié ! Quand on admet de pareilles choses, reculera-t-on devant quoi que ce soit, et a-t-on bonne grâce à rire, par exemple, du Dalaï-Lama et de ses adorateurs? Y a-t-il, dans les mythologies payennes, aucune erreur, aucune absurdité qui surpasse celles-là? Ces mythologies semblaient avoir épuisé toutes les extravagances religieuses : il y en avait une, la théophagie, dont elles ont laissé l'honneur à la mythologie chrétienne (2). C'était bien la peine de se vanter d'avoir
« dèles, on peut établir une suite et faire comme un plan uni de « doctrine ; mais, quand on yeut faire un composé de l'un et de a Tautre, on dit toujou/s plus qu'on ne voudrait dire, et ensuite « on tombe dans des opinions dont les seules contrariétés font « voir la fausseté toute manifeste. » (Exposition de la doctrine de l'Église catholique sur les matières de controverse, § 12, tome III, Paris, «743.)
Si Bossuct a évidemment tort de s'attaquer ici à la raison huniaîne, on ne saurait disconvenir qu'il a raison contre les calvinistes.
(1) AuIV® chapitre de cette !'• partie.
(2) Je dois dire pourtant qu'à prendre à la lettre, ainsi que l'ont fait des auteurs, la cérémonie de la religion de Zoroastre où figurait la plante sacrée du hom, le mazdéisme aurait, sur ce point rrnnme sur plusieurs autres, devancé le christianisme. Mais il me parait plus vraisemblable que les Perses ne voyaient dans celte pratique qu'une allégorie, un symbole analogue à l'Eucharistie des premiers chrétiens et des calvinistes d'aujourd'hui. Voici toutefois ce qu'écrit à ce sujet M. Alfred Maury : a Personnifié en une véri- (' table divinité, le hom, de môme que le soma des Aryas, s'offrait
2/i2 PREMIÈRE PARTIE
détruit l'idolâtrie pour venir ensuite se prosterner devant du pain ou du vin et Tadorer ! En vain dira-t-on que ce n'est ni le pain ni le vin qu'adorent les chrétiens, prosternés devant une hostie consacrée ou un calice, mais que c'est à Dieu qu'ils croient adresser leurs hommages. Autant en faisaient et pouvaient en dire les payens, qui n'adressaient pas non plus leurs hommages directement au métal, au marbre, au bois dont étaient faites les statues de Jupiter, de Minerve, de Mercure, devant lesquelles ils se prosternaient aussi, mais bien aux dieux que ces statues représentaient (1). Les adorations des chrétiens ne s'expriment-elles pas, comme chez les payens, dans les temples et les rues mêmes, par ces prosternements , ces génuflexions, signes abrutissants de l'abjection que le despotisme antique imposait aux sujets (2)? Les hommages quils
« à rimaginalion comme le génie de )a victoire ci de la santé, « comme ur médiateur ou une divinité qui, sous une apparence (( sensible el matérielle, se laissait boire el manger de ses adora- « teurs et entretenait dans leu) cœur la pureté et la vertu. » Dans une note relative à ce passage, il ajoute : a La libation faite joura nellement par Tarya el répétée jusqu'à trois fois par jour, est « regardée comme l'emblème, comme la reproduction du saci iSce a du Dieu ; on célèbre le martyre de Soma, qui, pour le salul du a monde, s'esl laissé broyer dans un mortier, a vu ses membres a brisés, mais n'est mort que pour ressusciter ensuite. » {La magie cl l'astrologie dans Vantiqwié et au moyen âge^ ch. 2, Paris, 1860.
(1) Origène, Contre Celse, livre 7, J 62, tome V% Paris, n33; Lactance, ïnstitutiones divince, livre 2, § 2, tome I*^% Deux-Ponls, 4786; Tempercur Julien, A7roa7r«îr/i«7iov ).dyou tivoç ^ In-toro/^ç,
Leipsick, 1696.
(2) Ces prosternements et génuflexions, empruntés aux religions payennes, avaient d*abord été interdits aux chrétiens. Le concile de Nicée , tenu en 325 , décide qu'on devra s'abstenir de s'agenouiller et se contenter de prier debout. (Canon 20, Collection dt^ conciles^ tome II, Paris, 1644.) Lactance reprochait aux payeus, se prosternant devant les images de leurs dieux, d*abaisser leurs ftmes avec leurs corps , comme s'ils regrettaient de n'être pas nés
PRÉSENCE RÉELLE 2/i3
adressent à un Dieu enchâssé dans l'or et les pierreries, ou mis sous clef dans des tabernacles, sont- ils dignes de la Divinité, qui veut être honorée surtout par l'esprit et 'e cœur (1)? Le dogme de la présence réelle n'est-il pas en un mot une des principales causes qui ont corrompu le christianisme et l'ont fait retourner au paganisme?
La théologie chrétienne admet ici des miracles contraires à ses définitions et à ses propres aveux. Elle considère les miracles comme autant d'effets qui dérogent aux lois ûQ Tordre naturel (2), et lorsqu'on lui demande si elle entend par là que Dieu peut faire ce qui implique contradiction, elL? déclare qu'elle entend dire seulement que Dieu peut interrompre les lois qu'il a établies pour régir le monde, qu'il peut, par exemple,
quadrupèdes. (Ibidem^y^ 1 ei 2.) Au temps du concile de Nicécetà l'époque où Lactance écrivail son Iraité des InsiitutUms divines* c'est-à-dire an commcncemerl du 'v« siècle, ie chrisiianisme, oui venait d'essuyer la persécution de Oioclétien, était eocore simple dans çon culte extérieur. Mais le moment approchait où, montant sut- le trône des Césars, il allait recueillir la succession du culte payen et en adopter en grande partie le cérémonial. Ce fut de ce moment que les ttectateurs de la religion triomphante envièrent à leu»* tour Tavanlage que Lactance avait reproché aur. payens d'envîer au:i bêtes. On sait quelle immense quanti iô de lumières les chrétiens allument en plein jour en l'honneur de TEucharistie. Or cette manière d'honorer Dîeuesî encore empruntée aux payons, ?i qui le même auteur chrétien la reprochait comme un acte de démence. (Ibidem, livre 6, De veto cultUy ^2,)
(i) Ne dirail-on pas que c'était à ces chrétiens, qui devaient plus tard enchâsser leur Dieu et «e mettre sous clef, que pensait Arnobe, le maître de Lactance, lorsqu'il raillait les payons de ce qu'ils protégeaient par des verrous et des barrières les simulacres de leurs dieux contre les voleurs de nuit? a Laissez-lëur, disait-tl, o le soin de se garder eux-mêmes. » (Disputaîiones adversUs génies^ livre 6, Ljon, 1651.)
(2) Saint Thomas d'Aquin, De poleniiâ Dei, 6* question De miraculis, art. 2, tome VIII, Rome, 1570; Bailly, De verâ religione^ ch. 5, art. !•'; J 1", tome II, Dijon, 1789.
empêcher un corps d'obéir aux lois du mouvement, mais non le dépouiller de ses propriétés essentielles comme retendue, la divisibilité, etc. Tant que la question lui est posée eu termes généraux, elle veut bien reconnaître que le miracle ne peut pas aller jusqu*à intervertir l'essence même des êtres. Or il résulte de la notion essentielle de la matière que le même corps ne peut être dans plusieurs lieux à la fois, pas plas qu'il ne saurait être privé d'étendue, comme il résulte de la notion essentielle de l'être qu'il ne peut pas y avoir d'attribut, d'accident sans substance. Mais la théologie chrétienne enseigne que le corps de Jésus- Christ, présent dans l'Eucharistie, d'une présence réelle et substantielle et non pas pas seulement mystique ou figurée, est tout entier dans les milliers d'hosties consacrées sur les divers points du globe, et qu'il n'y a plus, dans les espèces eucharistiques, que des apparences trompeuses du pain et du vin. Si on lui objecte qu'il suit de cet enseignement que le même corps se trouverait alors dans plusieurs lieux à la fois et qu'il existerait des accidents et des propriétés sans sujet, des attributs sans substance, ce qui est contraire à ridée même du corps et à la notion de la substance, elle convient que, dans l'ordre naturel, il répugne en effet que le même corps existe à la fois dans plusieurs lieux, mais elle soutient que cela ne répugne pas lorsqu'il y a miracle (1). Quant à ces accidents qui survivent à la substance, elle n'en est point embarrassée : elle répond que c'est miraculeusement quil leur es^ donné de subsister. Ce sont les propres termes d'un des plus savants docteurs de TÉglise, de. celui qu elle a surnommé l'ange de Vécole (2). Or, il est évident que
(1) Bailly, De Eucharistid, pari. 1, ch. 2, art. 2, prob. 7 ^xmomends theologicis^ réponse à la 3« objection, tome III.
(2) Saint Thomas d'Aquin, Contra genliles, livre 4, ch. 60, tome ÏX.
ce sont là de palpables contradictions dans les terme» mêmes; car, pour que les attributs, les propriétés d'un être subsistassent quand cet être lui-même n'existe plus, il faudrait que le néant eût des propriétés ou que le même être pût à la fois exister et ne pas exister.
Mais voici une autre explication, encore plus hardie, s'il est possible, de la présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ en une infinité de lieux à la fois. L'abbé Pluquet prétend en rendre compte par les seules lois du mouvement : « Il n'est point impossible, « dit-il, qu'un corps soit en même temps en plusieurs
- lieux à la fois, et par conséquent il n'est pas impos- « sible que le corps de Jésus-Christ soit dans le ciel ^ et dans tous les lieux où l'on consacre. Voici ma
- preuve. Un corps en mouvement existe en plusieurs « lieux pendant un temps déterminé'*: un corps par « exemple, qui, avec un degré de vitesse, parcourt un
- pied dans une seconde, se troipre dans soixante pieds « différents s'il se meut pendant une minute. Mais si, « au lieu d'un degré de vitesse , je lui en donnais
- soixante, il parcourrait ces Soixante pieds dans une « seconde , et par conséquent se trouverait dans u soixante lieux différents pe^jdànt une seconde. Si, au « lieu de soixante degrés de vitesse, je lui en donnais « cent vingt, il se trouverait dans ces soixante lieux « ou parties de l'espace dans une tierce. Ainsi en aug- « mentant la vitesse à l'infini, il n'y a point de petite « portion de temps pendant laquelle un corps ne puisse
- être dans plusieurs lieux ; ou, si l'on veut, la rapidité ^ du mouvement peut être assez grande pour que, dans
- la plus petite durée imaginable, un corps parcoure
- un espace donné, et se trouve par conséquent en
- plusieurs lieux pendant la plus petite durée imagi- ^ nable. La plus petite partie imaginable du temps est
- pour nous un instant indivisible : ainsi il est possible
- que le même corps soit, non-seulement par rapport à
2/i6 PREMIÈRE PARTIE
M nouSy mais réellement dans plusieurs lieux dans le a mêmetemps : pour cela il ne faut que supposer la dis- « tance des lieux bornée et la vitesse infinie (1). » Dans cette preuve, annoncée avec tant d'assurance, l'auteur n'aborde même pas la question qu'il prétend résoudre. Il veut prouver que le môme corps peut être en plusieurs endroits à la fois, et sa démonstration se réduit à faire voir, ce que personne ne conteste, qu'il peut y être dans des temps différents. En effet, quelque vitesse que Ton suppose à^un corps en mouvement, puisqu'il est de l'essence du mouvement que le corps mû passe successivement dans divers points de l'espace, il est évident que l'instant de la durée où ce corps est en un certain point n'est pas le même instant où il est arrivé en un autre point. On aura beau multiplier la vitesse avec laquelle un corps est en mouvement, on ne fera jamais que les divers points de l'espace dans lesquels il passe ne soient parcourus successivement et par conséquent en des temps différents. Pour nier cela, il faudrait d'abord nier les idées fondamentales que nous avons des corps, du mouvement, de la durée et de l'espace. J'ai donc eu raison de dire que l'explication de l'abbé Pluquet était hardie. Elle l'est encore sous un autre rapport : elle pouvait attirer sur son auteur les anathèmesde l'Église. En effet, le dogme de la présence réelle nous est donné pour un des plus profonds mystères de la doctrine chrétienne ; si donc la raison humaine pouvait l'expliquer par les lois du mouvement des corps, il est clair qu'à l'instant même il cesserait d'être un mystère et passerait du domaine de la théologie dans celui de la mécanique.
(1) Dictionnaire des hérésies, Paris, 1762, lorac I'% arlicle BércngcTn