SI LA PROVIDENCE DE DIEU S'ÉTEND JUSQU'AUX BÊTES
L'apôtre saint Paul, dans sa première Épttre aux Corinthiens, ch. 9, v. 1-15, revendique, pour lui et 30ur Barnabe , avec la liberté de se faire accompagner m voj'age, comme les autres apôtres, par une femmelœur, le droit, dont il déclare en môme temps ne vouoir pas user, de manger du fruit de la vigne qu'ils ont dantée et de boire du lait du troupeau qu'ils font paire. Les arguments qu'il met au service de cette thèse e sont pas tous également recevables : on sait, par
{{) Au \ 33 du chapitre 2 de cette seconde section, j'aurai entre à rapprocher les témoignages du livre des Actes et de VÊpitre ix Calâtes sur des faits qui incriminent gravement la moralité !S deux princes des apôtres.
exemple, l'usage simoniaque que les prêtres chrétien^ ont fait du droit de moissonner matériellement dan? le champ de celui chez qui Ton a semé spirituellemeiît, et de vivre de TÉvangile quand on annonce TÉvangile. V. 11 et 14. Mais le plus singulier des arguments ds Paul est l'interprétation qu'il donne à ce passage t Deictéronome , ch. 25, v. 4: «Tu n'enmuselleras pas • le bœuf qui foule tes grains. » Il prétend que ces paroles de l'Ancien Testament n'ont pas d'autre objet que nous-mêmes, v. 9 et 10; il s'écrie ironiquement: « Est-ce que Dieu prend soin des bœufs ? » Remarquai qu'il ne demande pas si Dieu prend moins souci 'k nous que des bœufs, mais simplement si Dieu pm' soin des bœufs. Cette' question, véritable négation dâss la circonstance où elle est faite et d'après le commeataire qui la suit, est dénuée de bon sens. S'il y a quelque chose de certain pour quiconque a observé h nature des êtres créés et particulièrement des êtiv< organisés, c'est qu'ils sont merveilleusement poun:? (les moyens d'arriver à leurs fins , et que par cob^quent Traction de la cause souveraine, qui embrasse b totalité de la création, s'étend à chacun des êtres !e^ plus chétifs et les plus infimes, aussi bien qu'à ceuxq^ nous croyons les plus élevés. Mais ce que je voubiî surtout noter ici , c'est que la théorie de Paul sur »i Providence, de l'apôtre Paul dont les épîtres, d'apn^ la doctrine chrétienne, ont été favorisées de lamésinspiration divine que les évangiles, contredit ces [-• rôles, aussi pleines de vérité que de poésie, et yaT\^ quelles Jésus déclare que Dieu prend soin de nour-' les oiseaux du ciel, qui ne sèment ni ne moissonnai* et que les lis mêmes des champs, qui ne travaillent t ne filent, sont vêtus plus splendidement que ne le f^ jamais Salomon dans toute sa gloire (Matthieu, ch' V. 26, 28 et 29, et Luc, ch. 12, v. 24 et 27). En ads rant ces dernières paroles , en tant que belles ima:
et même en tant que leçon adressée à ravarice et à la cupidité, je dois ajouter toutefois qu elles ne sauraient être acceptées avec toute la portée que leur donnent les versets qui les accompagnent, et dans lesquels Jésus recommande à ses disciples de ne s'inquiéter de leur nourriture ou de leur vêtement pas plus que ne le font les oiseaux ou les fleurs (Matthieu, v. 25, 30 et 31, et Luc, V. 22, 28 et 29). La vraie morale est loin d*admettre un pareil enseignement. Nous ne sommes ni des oiseaux ni des fleurs, et si nous ne nous occupions pas plus qu'eux de notre nourriture et de notre vêtement, Dieu nous laisserait mourir de faim et de froid, et nous n'aurions pas le droit de nous plaindre; car il veut que nous exploitions par notre travail et notre industrie les forces naturelles et les moyens de production qu'il a si libéralement répandus sur ce globe. Je ferai voir plus loin (1) à quels désordres de semblables préceptes doivent conduire ceux des chrétiens qui demeurent conséquents à leurs principes.
§ 26. — CE qu'il faut conclure de TOUTES CES CONTRADICTUmS.
On ne pardonnerait pas à des historiens ordinaires les contradictions qu'on vient de lire. Sont-elles plus tolé râbles quand il s'agit de relations écrites sous la dictée de l'Esprit-Saint? Â toutes ces contradictions on peut appliquer le raisonnement suivant, qui est u la portée des intelligences les plus simples :
Si Matthieu dit oui 'quand Jean dit non , il faut de
"^f) Au chapitre 2 de celle seconde s^clion, ^^ 4 et 16.
touU nécessité que le dire de rim ou de Fautre» sin<Hi de tous les deux , ne soit pas conforme à la yérité. Et cependant on regarde les évangélistes comme également inspirés et également infaillibles. S'ils nous trompent ou s'ils se trompent, ne fut-ce qu'une seule fois, ce n*est pas au nom de Dieu qu'ils nous parlent; ci^ Dieu ne peut pas plus tromper ni se tromper sur u point que sur plusieurs. Si les évangélistes ont, ains: qu'on le prétend, écrit tous les quatre sous Tinspiratioc divine, ils doivent être d'accord , la mémoire de Dieu ne faisant pas défaut et n'étant pas obligée de secoctenter d'à peu près. Mais ils se contredisent sur une infinité de points ; ils ne sont donc pas les organe.*^ ^ Dieu.
Presque tous les docteurs chrétiens nient les contradictions des évangélistes. Après tout ce qu'on vient de lire dans ce premier chapitre, on peut voir de qu^! nom doit être appelée leur négation. Quelques-uns moins hardis et se voyant forcés de convenir qu'il J» des contradictions dans les évangiles, ont imagina d'appliquer ces contradictions mêmes à l'intérêt de lecr cause : « Elles prouvent au moins, disent-ils, que 1^ « auteurs des récits évangéliques ne se sont point coït- « certes, et qu'ainsi ils sont de bonne foi. * CelanVsî ni sérieux ni dans la question. Il s'agit ici de la yèriy intrinsèque des récits évangéliques et non du plus oi moins de bonne foi de ceux qui les ont écrits. On accorde sans peine que les évangélistes ne se sont poln' concertés ; autrement , à moins de les supposer dépourvus de tout jugement, ils ne se seraient pas contredits sur tant de points comme à plaisir : cela e*î évident surtout du rédacteur du 4« évangile à Tégarà des rédacteurs des trois autres. Mais d'abord de c? qu'ils ne se seraient pas concertés, il ne s'ensni>Tâiî T)as encore qu'ils auraient été de bonne foi. Et quan
1 accorderait, ce que j'admets du reste volontiers
qu'ils ont écrit de bonne foi (Ce qui ne veut pas dire nécessairement avec vérité et sagacité), les contradictions qui existent entre leurs récits, et c'est là le point essentiel de la question, n'en demeureraient pas moins comme un argument accablant contre l'autorité historique qu'on voudrait leur prêter ; car, encore une fois, nous ne saurions nous en rapporter à des témoins qui, sur les mêmes faits, disent les uns oui, les autres non. Remarquons d'ailleurs que les théologiens qui croient pouvoir tirer parti de ce que les évangélistes ne 86 seraient point concertés sont obligés de dire que les derniers évangélistes ont au moins eu connaissance des écrits des premiers. Quand on leur demande d'expliquer ces nombreuses similitudes, noh-seulement de fond mais de forme, qu'on remarque entre les troifl premiers évangiles , similitudes qui semblent le plus ordinairement des reproductions littérales, ils conviennent que celui des trois évangélistes qui a; écrit le second] devait connaître le travail de celui qui avait écrit le premier, et que celui qui a écrit le troisième, devait également connaître le travail du premier on des deux premiers. Quand on leur demande ensuite d'expliquer pourquoi le 4® évangile est si différent des trois premiers, pourquoi il passe sous silence la plupart des faits qu'ils racontent et rapporte beaucoup d'autres choses sur lesquelles ils se taisent, ces théologiens répondent que Jean regardait comme suffisant le témoignage de Matthieu, Marc et Luc sur les choses dont 1 ne parlait pas lui-même, et qu'il se proposait parti- Milièrement de compléter leurs récits en racontant des aits ou des détails sur lesquels ils avaient gardé le sience. Or cette réponse n'a de sens que dans la suppolition où Jean aurait connu les évangiles de Mathieu, Marc et Luc. ,Que du reste il se soit en effet •reposé particulièrement, ainsi qu'on le dit si souent, de compléter les récits des trois premiers
S'ill SECONDE PARTIE
évangiles, rien n'est moins évident. D'abord il auriit dû le déclarer expressément ; or il ne dit rien de semblable. En second lieu, s'il a regardé comme sufiSsaiit le témoignage des autres évangélistes sur les choseN dont il ne parle pas lui-même, pourquoi donc ne IVt-il pas tenu pour suffisant sur les choses dont il parle comme eux? Car son évangile, tout en étant habituellement très-différent des autres, contient néaninoins plusieurs récits qui leur sont communs. Et pui< on oublie toujours qu on nous a donné les évangélistfô pour des auteurs qui écrivaient sous la dictée de TEsprit-Saint, et que par conséquent ce n'étaient pas eui qui fixaient le but de leurs relations ; dès lors, si l'Esprit-Saint n a point permis que Jean redit tout ce qui avait été dit déjà , pourquoi a-t-il permis les perpétuelles redites des trois autres évangélistes?
M. Mussard, ministre du Saint Évangile (1), se rejette sur ce qu'il existe aussi des contradictions entre les récits des historiens profanes ; ce qui ne fait afc> lument rien à la question , puisque ces historiens ne nous sont pas donnés pour les mandataires directs de la Divinité. Les simples mortels , nous le savons à^ reste, sont sujets à Terreur et même au mensonge. L'histoire dite profane a également besoin d'être purgée ; elle regorge aussi de sottises que nous ne prenoa* nullement sous notre patronage. Nous ne comprenon-^ donc pas comment les égarements de l'esprit humaic pourraient servir de passe-ports à ceux de l'esprit dÎTin. M. Mussard prétend que plusieurs des contradictioa^ signalées entre les narrations évangéliques sont $M importmice : il demande plaisamment s'il a besoin, poo: croire à l'ensemble de l'histoire évangélique, de savoir combien de fois au juste le coq a chanté lorsque PUrn
(I) Ejcamen critique da système de Strauss, S** parlio, ch, 3, li i Genève, 1839.
CONTRADlGTiOiNS ET DIVERGENCES 325
eut le malheur de renier son maître; si c'est du vin amer ow du vinaigre qu'on servit à Jésus sur la croix; si le Christ est entré a Jérusalem sur un ânon ou sur une â/iesse. J*ignore jusqu'à quel point ces plaisanteries sont de bon goût dans la bouche d'un ministre de l'Évangile ; mais il me parait étrange qu'il faille lui apprendre que nulle contradiction n'est sans importance quand on l'attribue à Dieu ou à ses interprètes, et que la plus petite en pareille matière est toujours considérable. On a vu d'ailleurs, dans ce qui précède, le détail d'une infinité d'autres contradictions dont M. Mussard ti'a garde d'aborder l'examen. Il se borne à dire qu'il y en a quelques-unes de plus embarrassantes et qui paraissent inconciliables; mais Une doute pas que la mence, qui fait tous les jours des progris, ne réussisse en jour à les faire disparaître. Si l'on en juge par ce ju en pense déjà la science actuelle , on peut prévoir '6 que répondra à cette mise en demeure la §cience des dècles futurs, à laquelle nous aussi nous voulons bien lous en rapporter.
Pour en finir sur cette matière, entendons encore m auteur déjà plusieurs fois cité, M. Auguste Nicolas, [ue le cardinal Donnet a placé parmi les apologistes es plus solides et les plus éloquents du christianisme : Un autre témoignage de cette naïveté et de la parfaite vérité qu'elle suppose, c'est que les quatre évangélistes, en faisant chacun séparément une histoire de la vie de Jésus-Christ, et ayant à parler de faits si multiples et si singuliers, se soient exposés à des 9?ia/entendus entre eux et à des contradictions inévitables, qui pouvaient les confondre. Dira-t-on qu'ils se sont donné le mot pour éviter ces contradictions? Mais non ; car précisément ils y sont tombés. Dirat-on que ces contradictions alors les confondent? Mais non ; car elles ne sont qu apparentes. Dira-t-on enfin qu'ils se sont entendus pour tomber dans ces contra-
^ dictions apparentes et couvrir par là leur concert •* secret? Mais encore non; car cette apparence e>T « tellement forte qu elle les compromet rëellemen: « aux 3'eux du grand nombre des esprits incrédule^ k
- légers, et qu'il faut toute la patience de la foi ahVr •» de la science pour les dissiper. Tout est donc naïf e: •» ceci chez les évangélistes, et la vérité seule a pu It?
- mettre d'accord, puisque leurs contradictions api4- .. rentes prouvent qu'ils ne se sont pas entendus (Il • La naïve^ de cette apologie nous semble dépasser celle des récits évangéliques, et nous nous croyons autori^^ k dire qu'elle confondra de surprise le lecteur qui aira suivi attentivement l'examen auquel nous venons \\* nous livrer. On pourrait penser d'abord que Tautt^j admet le fait des contradictions , puisqu'il déclare q ^ les évangélistes y sont tombés, et puisqu'il en tirparti pour prouver qu'ils ne se sont point concerté- Mais il rejette immédiatement le fait de ces co;3tra«ii.tions en affirmant qu'elles ne sont qu'apparentes. Paila supposition où il aurait eu une pensée bien arrêrril est donc difficile de la saisir nettement (2).
A s'en tenir m^rae aux témoignages évangéliqu— .
(1) Études philosophiques sur le christianUme y 3« partie , cl *»pitre 3, Les Êvanoileë, tome IV, Paris, 1860.
(2) Les théologicQS de profession font ordinairement qoelqi^ détours pour éluder la difficulté que M. Nicolas a abordée si ètourdiment. Ils évitent de se servir du mot compromettant de cm. * diction et le remplacent par le mot vague de différence : « Il y a. <
« Tarchevèque de Paris dans son Mandement pour le carte)^ « i864, tant de difTérence entre les quatre évangiles qail -^ w Impossible d*y voir Tœuvre d'inventeurs qui se seraient coi ^ « tés pour les écrire, et néanmoins il y a tant de rcssembl - « qu'il est impossible de prétendre quils n'ont pas été iHcie> : « le môme esprit. » Oui, il y a entre les quatre évangiles bt^ coup de différence ei beaucoup de ressemblance . ei nous a»-" dons bien volontiers qu'ils Ont été dictés par le même ef^r Restait à savoir quelle est la valeur de cet esprit.
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les seuls qui existent, relativement à la naissance de Jésus, à sa vie publique, aux motifs de sa condamnation à mort, à son crucifiement et à sa sépulture, on ne sait rien, d'une certitude historique, sur les circonstances, même purement humaines, qui se rattachent à toutes ces choses. Je crois avoir démontré, dans le chapitre que je termine, particulièrement dans les §§2, 3, 4, 18, 19 et 20, que, sur ces divers points, lés récits évangéliques étaient pleinement contradictoires et conséquemment inadmissibles. Je ne prétends point qu'il faille en conclure que tout y est faux, mais bien qu'il est impossible d'y faire le départ du vrai et du faux, et qu'ainsi ils sont pour nous absolument non avenus, en ce qui concerne les diverses circonstances de la vie et de la mort de Jésus. J'accorde que ces récits abondent en scènes intéressantes, émouvantes même, a la condition toutefois que celui qui en est le héros soit considéré comme un simple mortel et non pas comme un Dieu, ce dernier point de vue bannissant aussitôt de la narration tout intérêt en même temps que toute espèce de bon sens. Mais enfin ce ne sont que des légendes plus ou moins habilement imaginées, et Ton sait quelle différence il y a entre des légendes et rhistoire digne de ce nom. Quand je dis que ces légendes ont été plus ou moins habilement imaginées, il ne faut pas prendre cette expression dans un sens )lus étendu que celui que j'y attache moi-même. Je ne eux pas dire que les récits évangéliques, tels qu'ils tous sont parvenus, soient , dans, toutes les parties ont ils se composent, des fables conçues d'un seul ?t, des inventions rédigées de propos délibéré et dans, n but d'odieuse tromperie. Ce n'est pas ainsi que se >rment les légendes. Elles naissent de certains faits iturels, qui frappent l'imagination du vulgaire par lelques côtés imparfaitement observés et mal jugés, plies n'existent d'abord et quelquefois pendant
temps que sous la forme de traditious orales, trèsvagues et très-mobiles. Aux époques où des bouleversements sociaux et rignorance générale viennent en aide à la crédulité populaire et à l'amour du merveilleux, ces traditions grossissent en chemin et se modifient insensiblement au gré des passions et des intérêt.^ des populations. Vient un moment où des auteurs, imbus des préjugés de leur temps, veulent fixer par l'écriture ces récits qui jusque-là s'étaient transmis de bouche en bouche : procédant à ce travail d*ane façon habituellement aussi peu délicate que judicieuse, et se rendant à peine compte des embellissements qu'ils v introduisent eux-mêmes, ils se laissent tromper par 1** zèle d'une dévotion mal éclairée jusqu'à voir une œuvre pieuse et méritoire dans ce qu'une morale plus élevée et plus sévère leur montrerait comme de coupable^ fraudes. Mais, pour peu que ces écrits se multiplient, ils portent avec eux le cachet des incertitudes, des divergences et des contradictions qui caractérisent le? traditions orales elles-mêmes , et leur rédaction seule décèle l'œuvre évidente de la crédulité. C'est ce qui est arrivé pour les très-nombreux évangiles qui se lisaient dans les diverses communions chrétiennes de> premiers siècles , et lorsque l'autorité ecclésiastique, voulant oter aux adversaires du christianisme le move»-
d'attaque qu'ils tiraient de cette multiplicité des relations évangéliques, déclara qu'il n'y en avait que qnatr-^ que l'on dût tenir désormais pour authentiques et divinement inspirées, ^le ne vit pas qu'il restait encore. dans les évangiles conservés, plus de divergences f de contradictions qu'il n'en fallait à un examen quelqu peu attentif et éclairé pour leur enlever toute espèc? d'autorité.