INTENTIONS DE JÉSUS A L^ÉGARD DU MOSAISME
Jésus se proposait-il seulement de réformer le mosaïsme, en conservant une partie des observances légales? Telle parait avoir été la croyance de la secte juive des Nazaréens, qui fut une des formes revêtues par le christianisme naissant. Se proposait-il au contraire de détruire le mosaïsme et d'y substituer une autre religion ? En lui supposant cette dernière intention, peut-on dire qu'il voulait appliquer la religion nouvelle aux Gentils aussi bien qu'aux Juifs? Nous manquons des documents historiques qui nous seraient nécessaires pour nous prononcer sur ces questions. A en juger seulement par l'ensemble des traits qui composent son caractère évangélique, on serait porté à croire qu'il voulait détruire ou au moins transformer le mosaïsme, et surtout appliquer sa religion à tous les hommes. Mais alors comment expliquer les paroles que lui attribue particulièrement Matthieu en diverses circonstances, et qui seraient, s'il les a réellement prononcées, une sorte d'accommodement tout à fait indigne de lui ou une preuve que le christianisme, tel qu'il s'est établi après lui, a été beaucoup moins son œuvre que celle de saint Paul (I)? Jésus déclare, dans le premier évangile, ch. 5, v. 17-19 (Voir aussi Luc, ch. 16, V. 17), qu'il n'est pas venu détruire la loi, mais qu'elle sera observée jusqu'à un iota tant que
(i) On sait que Paul se vantait, avec cette feinte modestie qui lui était habituelle, d'avoir travaillé plus que tous les apôtres immédiats du Christ à répandre la doctrine chrétienne, (l^* Êpttre aux CortiUMenSy ch. 15, v. iO.)
le monde subsistera, et que celui qui aura eufreiut h moindre des prescriptions légales sera relégué au d*-rnier rang dans le royaume des deux (1). Cette déclaration est du reste en harmonie avec le verset 2 da ch. 4 àvL Deutcronome, qui, en défendant expressémem de rien ajouter à la loi et d'en rien retrancher, attribue à la religion mosaïque un caractère absolu de vérité, d'universalité et de perpétuité (2). Au ch. 8, v. 4. de l'évangile de Matthieu, Jésus, après avoir guéri m; lépreux, l'envoie auprès du prêtre pour qu il ait à faire ces offrandes prescrites par la loi, et dont on peut voir le long et curieux détail dans le chapitre 14 du Zéfitique. (Le môme fait se lit dans Marc, ch. l*', v. 44. et dans Luc, ch. 5, v. 14.) Au ch, 23, v. 2et 3, Matthien fait dire à Jésus que les scribes et les pharisiens sont assis dans la chaire de Moyse, et qu'il faut dès lor^ obserrer tout ce qti'ils prescrivent. Lorsque Jésus donne
(1) Cela n'enapèche pas Matthieu , dans ce même chapitR ô. V. 38-44, d'altribuer à Jésus des prescriptions sur lesiquelies / reviendrai tout à l'heure , et qui sont la condamnation directe 6 < xpresse de ces dispositions de l'ancienne loi, qui établissaient U j'iBtice sauTage du talion et que j'ai mentionnées au ch. 3, S 4, «i^ la 1'* section. Dans maintes circonstances, le langage et les ad-de Jésus laissent percer un véritable mépris pour les obserraoc»'^ cl les traditions judaï«{ues. (Matthieu, ch. 5, t. 31 et 32, eh. 9. V. 14-17, ch. 12, V. 1-12, ch. 15, v. 1-14; Marc, ch. 9, v. «3-2^ ch. 3. T. 1-5, ch. 7, V. 1-15; Luc, ch. 6, t. 1-10, ch. 13, v. iO-i: oh. 14. V. 1-5; Jean, ch.5, v.8.16,ch.7, v.22 et23,ch.9, y. 1-ït et pnssim,) Celte contradiction se retrouve chez les premier» prédicateurs du christianisme, au point d*allumer la guerre entre eci ainsi que je le ferai voir plus loin, en parlant de saint PauL
(2) « Vous n'ajouterez rien à la parole que je vous adresse , f a vous n'en retrancherez rien. » Voir aussi, au Deutéranome. .V ohapiire 13, v. l*' [ch. 12, v. 32]. Les docteurs rhrétieiis se «Ioon«"r une peine inGoie pour ne point paraître s'inscrire en faux contre^' texte si formel, quand ils prétendent que l'ancienne loi n'était qc transitoire et que sas prescriptions devaient faire place à oeil» sila lot chrétienne.
mission à ses douze apôtres, non-seulement il leur ordonne, à en croire Matthieu, ch. 10, v. 6 et 0, d'aller de préférence auprès des brebis perdues de la maison d'Israël, mais il leur dé/end d" aller chez les gentils o\ d'entrer dans les villes des Samaritains (1). Le même évangéliste, ch. 15, v. 24-28, non content de lui faire dire qu i/ n'a été envoyé gu'auijs brebis de la maison éP Israël, le fait d'abord repousser une femme rhananéenne par ces paroles pleines de dureté, et qui contrastent si fort avec la douceur habituelle de Jésus: •* Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants et de « le îeiev dMTi petits chiens, v. 26 (2), »• Voilà donc le Christ qui ratifie cet inique jugement des Juifs, qu eux >ouls sont enfants de Dieu, et que les autres hommes lie sont que des chiens. Quoi de plus opposé que de semblables paroles à cet esprit de fraternité universelle, qui paraît ailleurs le caractère essentiel de sa loctrine , et que l'on présente ordinairement comme îon principal mérite? Ecoutons la réplique de la Chalanéenne : « Les petits chiens mangent les miettes qui • tombent de la table de leurs maîtres. »» Cette réponse Ipsarme Jésus, qui accorde enfin ce qui lui est demandé. Jais il est évident que Matthieu l'a fait d'abord parler a oins sensément qu'une payenne. Ce langage, où le îhrist ménage les plus mauvais préjugés de sa nation, o serait ni loyal ni en harmonie avec l'ensemble de sa Le, ni d'accord avec l'intention qu'on lui supposerait établir sur les ruines du mosaïsme une religion aplicable h tous les hommes. Cette intention serait
( i > On dira peut-être qu'une pareille défense ne £e concilie guère ce la mission qu'il donne finalemenl à ses apôtres, ch. 28, v. i9 oîr aussi Marc, ch. 16, v. 15, et Luc,,ch. 24, v. 47), d'flW'T mnire toutes les nations. Soit. Mais cette défense expresse n'en siikle pas moins.
:2, Voir aussi Marc, ch. 7, y. 27.
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contredite même par les deux moins judaïsants ie> évangélistes : chez Luc, ch. 16, v. 29-31, Jésnsfai' dire à Abraham, dans la parabole du riche et k pauvre, que, pour se sauver, il faut écouter Mtfet les prophètes. Chez Jean, ch. 4, v. 22, il déclare ^i;le salut tient des Juifs (1), et ch. 5, v. 39 et 4547. ù renvoie les Juifs au témoignage des écritures , particulièrement à celui des livres de Movse. Enfin il no est représenté dans les évangiles comme faisant coistamment appel aux faits de l'histoire sacrée de si nation et comme confirmant ses propres enseignemen* par ceux que contiennent les divers livres de rAiic> Testament.
En résumé, si l'opinion qui attribuerait à Jésus Ti:. tention de détruire le mosaïsme a pour elle quelqi: textes, l'opinion contraire peut en invoquer de j»nombreux et de plus formels. Aussi le christ ïani vraiment orthodoxe n'a-t-il jamais répudié comme u religion fausse la religion mosaïque, dont il s'est v jours dit la continuation et le développement. Il exià cet égard un nombre infini de décisions de Tautor. ecclésiastique, depuis les premiers temps du chri-t nisme jusqu'aux temps modernes. Je citerai seuleL l'anathème que le premier concile de Tolède, tem: 400, a porté contre ceux qui prétendaient qxi il y >' Dieu de V ancienne loi et un autre Dieu des évangiles ''et celui que le dernier concile général, le conciit Trente, tenu de 1545 à 1563, a fulminé contre •' qui refuseraient d'admettre que l'Ancien et le Noir»
(1) Ces paroles, si étroites et si juives, sont 'étrangement pleutre deux versets exprimant la grande et belle pensée de i^ ration en esprit et en vérité.
(2) S** canon après Ja nègle de foi , Collection des cotr tome III, Paris, 1644. Le cardinal Baronius a attribué cet anai' A un autre concile espagnol, qui aurait été tenu ea 447 da. province de Galice.
Testament aient le même Dieu pour auteur (1). Telle est la nature dogmatique des deux religions qu'il faut ou les rejeter ou les admettre toutes deux et dans tout ce qui les constitue. Cependant, et c'est un des nom-' breux traits d'inconséquence qui caractérisent le temps actuel, il est de mode aujourd'hui, parmi beaucoup d'écrivains, qui évidemment ne croient plus aux principaux dogmes du christianisme, d'exalter la personne de Jésus et de glorifier la doctrine qu'ils lui attribuent, en même temps qu'ils rabaissent les enseignements de la religion mosaïque. S'ils avaient pénétré jusque dans les entrailles du christianisme, s'ils en avaient étudié plus profondément les origines, ils ne pourraient pas ignorer qu'il a ses racines dans le judaïsme, qu'il s'autorise de toutes les traditions de l'ancienne loi et en accepte toutes les doctrines. Ce fait de se rattacher à la religion judaïque, cette prétention de la continuer et de la développer, c'est une contradiction sans doute, puisque sur plusieurs points les deux religions sont opposées et qu'il n'y a rien, p^r exemple, de plus contradictoire que de dire que Dieu le fils est envoyé sur terre pour y établir une religion plus parfaite que celle que son père y avait établie quelques siècles auparavant ; mais ce fait n'en existe pas moins, cette prétention de continuité et de filiation n'en est pas moins patente. Aussi les écrivains qui, n'étant plus chrétiens selon le vrai sens du mot et ne sachant pas le dire franchement, tentent vainement aujourd'hui de séparer la religion mosaïque de la religion chrétienne, se créentils un christianisme bâtard, également antipathique îiux croyants conséquents et aux hommes qui repoussent l'erreur replâtrée encore plus énergiquement que l'erreur toute* nue. En cela ces écrivains ne réussissent
(1) J'ai eu déjà plusieurs fois à citer cette décision du concile je Trente.
guère qu'à montrer qu'ils manquent du courage nécessaire pour prendre rang parmi les défenseurs de la vérit<^ religieuse.
Ji A. — If. FAUT SE LAISSER INSULTER ET VOLER, PRÊT GRATUIT
Matthieu, eh. 5, v. 39-41, et Luc, eh. G, v. 29 fi 30. attribuent à Jésus ces règles de conduite : Si l'an te donne un soufflet sur une joue, tends Vautre (1). Si quelqu'un veut avoir avec toi des contestations en justice et te prendre ta tunique, abandonne-lui encore (on manteau. Si Von te contraint à/aire mille pas, fais-en encore deux mille. Donne à quiconque te demande. Si Von te prend ton bien, ne le réclame pas (2). De pareilles
(1) Jérémie avait déjà fait une recommandation du même genre : tf II tendra la joue à celui qui le frappera. » {Lamentaiiong, ch. 3, V. 30.) Il y a dans Maltliieu : c Si quelqu'un te frappe sur la joue « droite. » Origène élève à ce propos une assez mauvaise chicane. Il fait observer que celui qui donne un soufflet, à moins d'être estropié, se sert naturellement de la main droite, et qu'ainsi il frappe d'abord l'adversaire, qui est censé en face de lui, sur la joue gauche et non sur la joue droite. (iTtj&l «fx^v, livre 4, J 18, tome 1", Paris, 1733.) C'est pousser un peu loin le goût d'une symétrie fort peu regrettable et qu'il est du reste trop facile de rétablir en supposant le soufflet donné du revers de la main droite. Nous ne nous montrerons donc pas aussi exigeant qu*Origène, quoique nous lyons peut-être le droit de l'être davantage.
(2) Le Bouddhisme, antérieur de six siècles au christianisme, ivec lequel il a de si nombreux traits de ressemblance , peut lui disputer la supériorité en ce genre de préceptes ascétiques. On en jugera par la légende suivante :
« Les hommes de Çron&parânta , où tu veux fixer ton séjour, « sont emportés, cruels, colères, furieux et insolents. Lorsque €€$
règles auraient ce double résultat d'encourager les malhonnêtes gens et de mener les gens de bien à Tavilissement; la société qui les mettrait en pratique, serait bien sûre de voir pulluler les diverses espèces, assez communes déjà, des hommes disposés à donner des soufflets et à prendre le bien d'autrui. Sans doute on ne saurait trop recommander le désintéressement, la douceur de mœurs, la modératiqp dans les plaintes, le renoncement aux réparations que nous sommes en droit fl'exiger, la bienfaisance envers ceux mêmes de qui lous avons reçu du mal; mais ces vertus, pour mériter
hommes, ôFoûrua, t'adrisscroitt en i'ace des paroles méchantes, grossières et insolentes, quand ils se mettront en colère contre toi, que penseras-tu?
« Si les hommes de Çron&par&nta, répond Poûrna, m*adressent en face des paroles méchantes, grossières et insolentes, s'ils se mettent en colère contre moi et m'injurient, voici ce que Je penserai : ce sont certainement des hommes bons que les Çronâparântakas, ce sont des hommes doux, eux qui ue me frappent ni de la main ni à coups de pierre.
« — Mais si les hommes de Çronàpar&nta te frappent de la main et à coups de pierre, qu'en penseras-tu? « — Je penserai qu'ils sont bons et doux , puisqu'ils ne me Trappent ni du bAton ni de l'épée.
a — Mais s'ils te frappent du bâton et de l'épée, qu'en penscs-tu ?
«r — Je penserai qu'ils sont bons et doux , puisqu'ils ne me >rîvent pas complètement de la vie.
c<^ — Mais s'ils te privent de la vie, qu'en penseras-tu? c — Je penserai que les hommes de ÇronAparânta sont bons et loux de me délivrer avec si peu de douleur de ce corps rempli ['ordures.
r C'est bien, Poûrna, lui dit le Bouddha. Tu peux, avec la per- ?ction de patience dont tu.es doué, fixer ton séjour dans le pays es Çronâparântakas. Va donc, 6 Poûrna; délivré, délivre; pareiui à l'autre rive, fais-y parvenir lt>s autres; con.^olé, console; privé au NirvAna complet, fais que les autres y arrivent comme >i. » (Barthélémy Saint-Hilaire , Le Bouddha et sa rdigion, partie, eh. 3, Paris, 1860.)
ZllO SECONDE PARTIE
d'être appelées de ce nom, u'ont pas besoiu d'ouvrir un crédit aux méchants et de leur faciliter un métier qui n'est pas sans périls; elles doivent s'exercer avec discernement, et jamais elles n'auront rien de commsn avec la bassesse et la niaiserie. Celui qui se conforin<»rait aux préceptes que l'on vient d'entendre aurai: donc abjuré toute sagesse et tout sentiment de dignité personnelle. Quelques^ docteurs prétendent que ce son^ là de simples conseils, proposés aux plus parfaits, ••: non de véritables règles, imposées à tous. Ceux-là placent la perfection dans une suprême abjection, à la (o.^ lâche et idiote (1). D'autres docteurs se contentent »> dire qu'ici Jésus n'a point entendu que Ton prit «^ paroles à la lettre, et que c'est uniquement dans le h de donner à sa pensée une forme plus saisissante qn 1 en a exagéré l'expression. Mais d'abord, eu retrancha:' même l'exagération de la forme, il resterait encore r fond des préceptes en question plus qu'il n'en faudr^ pour livrer le monde à la merci des insolents et d-fripons, et pour faire des honnêtes gens la proie m; facile des hommes pervers. Et puis est-ce bien le c: de dire qu'il s'agit ici de ces formes de langage fignr^ comme on en trouve en effet fréquemment dans I^ livres sacrés, et sur la portée hyperbolique desquetr personne ne peut se méprendre? Quand Jésus dit, pexemple, que Y on voit un brin de paille dans F œil de «
{\) Dans ses Règles de morale, régies générales, manifsN" ment adressées à tous les fidèles et non pas sealement à quetei:" ascètes, saint Basile renouvelle ces préceptes en termes absolof. se sert des expres^sions mêmes des évangélistes. (Règle 49, cb. V tome II, Paris, 1722.) C'est sur de semblables règles que se for la docfrine de certains écrivains anglais et américains, partice rement de ceux de la société des Quakers, qui déclarent la gue: défensive aussi radicalement illégitime que la guerre ofiTens:^ doctrine que j'ai eu à combattre dans mon livr« De la guerre ti iarmieê permanentes, 3« partie, $17.
frire y mais que Von ne sent pas qu'on a 701 e poutre dans le sien (Matthieu, ch. 7, v. 3-5, et Luc, ch. 6, v. 41 et 42), ou encore que les Pharisiens rejettent un mouclieron et at aient un chameau (Matthieu, ch. 23, v. 24), tout le. monde comprend qu'il est impossible qu'une poutre se loge dans un œil ou qu'un homme avale un chameau, et il est dès lors évident qu'il n'y a là que des formes figurées de langage, qui ne peuvent pas être prises à la lettre. Mais il n'en est plus de même quand Jésus dit : Si Von te donne un soufflet sur une joue, tends Vautre; si quelque' un veut te prendre ta tunique, abandonne-lui encore ton manteau; si Von te contraint à faire mille pas, fais-en encore deux mille; si Fon te prend ton bien, ne le réclame pas. Tout cela est absolument faisable, et l'on ne voit pas d'impossibilité à ce qu'un homme, imbu de certains principes, comme ceux, par exemple, que professait la secte des Esséniens du temps de Jésus et que professent encore aujourd'hui quelques Quakers, en ait fait l'objet de recommandations et même de prescriptions rigoureuses. A ceux qui prétendent que Jésus n'a pas entendu qu'on les prit à la lettre, nous pouvons dire : Qui êtes-vous pour décider que votre législateur religieux, lorsqu'il vous prescrit formellement de faire quelque chose, entend que vous ne le fassiez pas? Ou s'il vous plaît de ne prendre au sérieux que la moitié, le tiers, le quart de ses prescriptions morales, où vous arrêterezvous dans cette voie? Jésus d exagéré ! Quoi ! c'est vous, chrétiens, qui nous apprenez que votre divin maître n'a pas su se défendre d'un défaut qui corrompt si souvent la science et la prudence humaines! Est-ce sagesse que d'exagérer les prescriptions morales? L'exagération n'est-elle pas au contraire plus dangereuse ici que partout ailleurs? Car, d'une part, la multitude ignorante, qui a déjà par elle-même assez de penchant à outrer et altérer toutes choses, prend à la
lettre les présomptions exagérées, comme le proiixe trop bien, dans le cas actuel, l'histoire des huniBiVï de Tascétisme chrétien; d'une autre part, les médian:^ se dispensent de Tobservation du devoir sous prêter. de l'impossibilité de mettre en pratique les formul ^ sous lesquelles il leur est présenté. Si vous dites >ii • plement qu'il est sage de ne pas trop s'irriter des tor^ que Ton peut avoir envers nous, et qu'étant ton^ pl^^^ ou moins imparfaits, nous devons être indulgent^ •' môme dans l'occasion bienfaisants à l'égard decenx , nous ont offensés, je n'affirme pas que a'ous pani^ drez toujours à vous faire comprendre et, ce qui r plus diflScile, h persuader; mais il ne sera pas iiu] • sible que vous y réussissiez. Si au contraire vous en- • gnez la modération et la bienveillance sous cette for Quand on vous donnera un coup de poing, de/in:.: qu'on y ajoute un coup d^ pied; quand on tous prf^y^ votre liabity abandonne: aussi votre chemise; quaul i insultera votre femme ^ laissez encore insulter vusf les, etc., je ne crois pas trop m'aventurer en <ii--i que les gens, s'ils voient que vous parlez sérieuse mt i vous tourneront le dos avec mépris, et non cou-- J de ne point pratiquer les règles dé conduite que ^ i leur aiu'ez tracées, s'appliqueront à les violer de i j belle, môme dans ce qu elles peuvent avoir de viJ étant dégagées de la forme compromettante sous ) ([uelle vous les leur avez présentées. En un mt»-. morale doit être prèchée clairement et avec préci-: i elle ne connaît ni le vague, ni les à peu près, n: I hyperboles ; elle sait où est le point fixe du vrai e* i tient : c'est là qu'il faut aller la chercher, et noi. J en deçà ni au delà, au-dessus ni au-dessous, Ceki H autoriserait à conclure contre la doctrine morale j les évangiles attribuent à Jésus; elle présente eu I de nombreuses exagérations. Par exemple, danluèine chapitre 5 de Matthieu, où commence le ser i
si souvent cité, Jésus ne se contente pas de déclarer punissable, sans distinction des cas et des motifs, celui qui se met en colère, mais il va jusqu'à menacer de la géhenne celui qui appelle son frère insensé (1). Il y a, dans la vie humaine, une infinité de circonstances oii il est bien permis de reprocher sa sottise à un sot. Les chrétiens ne se font pas faute d'user de cette permission en maintes occasions; il leur arrive môme d'employer des qualifications plus dures et plus blessantes. Us croient faire en cela acte méritoire et imiter les saintes impatiences de leur maître censurant les scribes et les pharisiens dans les termes les plus sanglants ou qualifiant de voleurs les marchands dont il renverse violemment les tables et qu'il chasse du temple à coups de fouet, toutes choses qui ne sont pas précisément des marque» de douceur; ce sont encore moins des témoignages de cet amour que Jésus nous recommande, v. 44, par une de ses plus exorbitantes exagérations, d'éprouver pour nos ennemis, c'est-à-dire pour ceux que nous savons vouloir notre mal, amour impossible et contradictoire, puisqu'il reviendrait à aimer, contre toutes les conditions de notre nature physique et morale, notre propre mal. Ce qu'exige ici de nous la morale, je le répète, c'est que nous nous tenions en garde contre ces dispositions haineuses qui nous feraient rendre le mal pour le mal, et que, non contents de nous abstenir d'odieuses vengeances, nous fassions même à nos en-
Ci) La défense de se mettre en colère étant formulée en termes généraux et Indépendamment des circon«tanc68, le traducteur français de la Bible protestante (Londres, 1842) a commis une infidélité en ajoutant aux mots du verset 22, Quiconque se met en colère contre »on frère, cette restriclon sans cause, qui n'existe pas dans le texte original. Le môme verset 22 décU' '^sable celui
qui appelle son frère naca.'Ce mot hé) ots fran-
çais méchant, impie, dont on sait que p ^us fré-
quent usage que les saints en parlant
nemis tout le bien qui dépend de nous, dans la mesure toutefois où cette pratique de la bienfaisance ne noui constituerait pas, à leurs yeux, en état de dupes permanentes, et ne dégénérerait pas en une sorte d'invitation d'avoir à se livrer sans gêne et sans frein à leur improbité. Au verset 43, Matthieu prétend qu'on irom dans l'ancienne loi ces prescriptions. Tu aimeras ^ prochain et tu haïras ton ennemi. Je trouve bien, ï. Lévitique, ch. 19, v. 18, cette recommandation, le aimeras ton procMin comme toi-même (1); mais je dtrouve nulle part, dans le Pentateuque, cette prescription, ainsi formulée du moins, Tu haïras ton, enne» Non-seulement je ne l'y trouve pas, mais j'y trouve tv prescriptions contraires. Par exemple, au ch. 23, t.-. et 5, de YExode, il est ordonné de ramener à un e^ nemi son bœuf ou son àne égaré, et d'aider cet enneià relever son âne qui est tombé sous le faix. Matthie en citant ici d'une manière infidèle la législation n saïque, la calomnierait-il donc? Cela était difficile; r.
(i) Saint Jérôme a traduit ces mots inexactement en snbstit; un ami au proc/iam. Le mot hébreu signifie bien aussi un co^:'qmn , quelquefois même un ami , mais le plus ordinairen^e: signifie le T^ochaxn en général, et c'est ce dernier sens qu'il s -: car il ne peut y avoir ni difficulté ni mérite à aimer m an\ ^• précepte , ainsi formulé , en serait à peine un. La tradoctioe : Septante est plus exacte. Saint Jérôme, en traduisant, dans évangiles de Matthieu, ch. 22, v* 39, et de Marc, ch. 12, ▼. 31 même précepte du Lévitiquey a rétabli l'expression Tcmfinc^ 11 est vrai qu'ici. il traduisait sur le grec; mais cela même d*r l'avertir de la faute qu'il avait commise dans la traduction de vitiq^e^ si toutefois celte faute est bien véritablement de lai. Je cette réserve, parce qu*il y a quelques exemplaires de la Vuqui portent prochain au lieu d'omt. Ce qui du reste conQroaer. s'il en était besoin , que Tau leur du Lévitique a voulu pariff • prochain en général, et non pas seulement d'un ami, dans le set 18 du chapitre 19, c'est la recommandation qu'il fait que*lignes plus loin , au verset 34 , d'accueillir avec bienvefllafr-' étranger et de Taimer comme soi-même.
si elle n'a pas formulé le précepte de la haine dans les propres termes rapportés tout à Theure, on a vu, par les nombreux. exemples que j'ai cités dans la première section, particulièrement au ch. 4, §§7, 8 et 9, quelle la recommandait en fait et d'une façon plus que équivalente, en prescrivant d'implacables vengeances et d'épouvantables massacres.
Aux versets 34 et 35 du ch. 6 de Luc, Jésus interdit le prêt à intérêt, et il l'interdit d'une manière absolue et en termes généraux (1). C'est d'après cette interdiction rigoureuse que l'Église chrétienne, pendant plusieurs siècles, a condamné non-seulement l'usure entendue dans le sens odieux du mot, mais tout prêt à intérêt et quelque modéré qu'en fût le taux. Les Pères, les conciles, les souverains pontifes et les docteurs ont Hé longtemps xmanimes sur ce point (2). Saint Augustin, rappelant les menaces de damnation pronon- :*ées par l'Écriture, assimile aux avares, aux voleurs
(i) Voir aussi Exode, ch. 22, v. 24 [25], et Lévitique, cb. 25, \ 36 et 37. 11 est vrai que ceux qui soutiennent que le prêt à iaérêt n'est pas une chose radicalement illégitime, peuvent invoquer ss textes du Deuiéronome, ch. 15, v. 6-8, et ch. 23. v. 19 et 20, •ù Moyse, tout en défendant aux Juifs de l'exercer entre eux, leur >ermet et semble même leur prescrire de Fexercer à l'égard des trangers; ils peuvent encore se rejeter sur la parabole (Matthieu, h. 25, V. 26, 27 et 30, et Luc, ch. 19, v. 22 et 23), où un esclave si appelé méchant , paresseux et inutile, pour n'avoir pas confié argent de son maître aux changeurs (aux banquiers d'alors) et ne ii avoir pas fait produire d'intérêt. Cela semble dire qu'il ne se- 3Lit pas seulement permis mais que ce serait un devoir de prêter argent à intérêt. S il était démontré que l'on dût attacher à la arabole une pareille significiition, elle serait en contradiction avec L défense si formelle du chapitre 6 de Luc. On a déjà eu maintes ^casions de voir que l'on trouvait presque toujours dans les livres iinls des textes favorables aux thèses les plus opposées.
(2) Bailly, Theologia dogmatica et moraUs, Tractatus de coffOracbtLSi 2' partie, ch. 2, art. 2, §J 1 et 2, tome VllI, Dijon, 1789.
366 SECO.NDE PARTIE
et aux foruicateurs ceux qui prêtent à intérêt (11. Bossuet soutient que la doctrine contraire au prêt à intérêt est de foi , et il traite d'hérétique ceux qui la rejettent et ceuxj'Ut donnent des expédients pour F éluder (2). Mais, dans les derniers temps, la plupart des théologiens ont fait fléchir la doctrine devant des impossibilités palpables d'exécution. Il est évident en effet que, si toute espèce de prêt devait être essentiellement gratuite, l'industrie et le commerce, ne pouvant plus se procurer les avances de fonds qui leur sont nécessaires, verraient s'arrêter tout court le développement qu'ils ont pris dans les sociétés modernes. Mais, au lieu de convenir simplement que le précepte, pris dans sa rigueur absolue, n'est point praticable, ils cherchent à échapper à cette nécessité par des subtilités de casuistique, qui rappellent souvent ce contrat Mohatra que Pascal a rendu célèbre (3), Ils commencent par condamner en général le prêt k intérêt, suivant le précepte évangélique; puis, à force dé distinctions, de restrictions et d'exceptions, ils finissent par le permettre dans presque tous les cas particuliers. Il faut voir dans leurs traités tous les moyens qu'ils ont imaginés pour tourner le précepte ou plutôt pour l'annihiler en paraissant le respecter (4). J'en citerai ici un exemple. Vers le milieu du xvn^ siècle, des mis- ^sionnaires de la Chine consultèrent la Congrégation romaine de la propagation de la foi sur la question àt
{{) De baptismo contra Donatisias, livre 4, ch. 9, tome W. Paris, 1688.
(2) Traité de l'usure^ 6* prop. , Œav. posthumes, l. lU , Amsterdam, 1753.
(3) Huitième t eftre provinciale, lome !•', Paris, 1830.
(4) Considérées en elles-mêmes, les circon>tances qu*ils invoquent légitiment en effet le prêt à intérêt; mais il n'était pt< permis aux théologiens de les invoquer contre la défense formelle de leur maître.
BRKEURS, INVRAISEMBLANCES, DERAISON 3i7
savoir s'ils pouvaient permettre à leurs néophytes chinois de prêter au taux de 30 pour 100, fixé par la loi du pays. Ils mettaient en avant les diverses chances de perte que court un capital prêté et que ne manquent jamais d'invoquer tous les prêteurs. La Congrégation répondit que les néophytes ne pouvaient rien recevoir, à raison même du prêt, au delà de la somme prêtée, mais que, s'ils devaient courir des chances probables de perte, ils pouvaient recevoir des intérêts proportionnés à la qualité et à la probabilité du danger. C'était, d'après les termes de la question qui lui avait été posée, permettre aux chrétiens chinois d'aller jusqu'à ce taux de 30 pour 100, autorisé par la loi du Céleste Empire. 11 ne s'agit pas là d'une décision isolée, émanée d'un casuiste sans autorité, mais d'une décision rendue par la Congrégation des cardinaux de l'église romaine et approuvée par le pape Innocent X. M. Bouvier, évêque du Mans, en s'étayant de ce document, ajoute qu'ayant lui-même consulté la sacrée Pénitencerie, en 1815, il en a reçu la même réponse (1). Autrefois on prenait au sérieux et Ton appliquait rigoureusement la <loctrine du maître. Cette doctrine, il est vrai, serait impraticable aujourd'hui; appliquée à la lettre, elle entraînerait à sa suite d'incalculables désordres. Mais enfin, telle qu elle est, ceux qui s'en déclarent les sectateurs, sont tenus de la respecter sincèrement et d'en appliquer les conséquences. De la situation présente il résulte ce fait vraiment curieux, que la doctrine évanprélique du prêt gratuit ne trouve plus de défenseurs que jiarmi des hommes qui certes sont loin d'être chrétiens. On sait quels efforts a faits dans ces derniers fpmps M. Proudhon, non pas seulement pour obtenir <-e que demandent tous les gens de bien, des réformes
(i) Imtitutiones iheologicœy De contractibus, 2« partie, cb. 8, art. 3, § 4»tomeyi, Paris, 1844.
3i8 SECONDE PARTIE
financières réalisables et des institutions destinées à alléger le fardeau des classes laborieuses et souffrantes, mais pour propager son système de la gratTii*i absolue du crédit ; on sait aussi quelles effrayantes menaces de subversion universelle certains chrétien^ croient voir dans ce système, qui est innocent à forc^ d'être insoutenable en théorie et irréalisable en pratique. Ces personnes-là sont assurément, sur le poir en question, beaucoup moins chrétiennes que M. Proudhon. Je me réserve de signaler bientôt (1) une autr? singularité de ce genre, relative au droit de proprié!privée. En attendant, je conclus dès à présent que, >: vous voulez, en matière de prêt comme en une infiiî:> d'autres, être renseigné sur le bien et le mal, se: Tusage et Tabus, ce n'est pas aux moralistes chrétiei^ que vous devez vous adresser; car, selon les temps et k circonstances, ils vous feront des réponses contrad'toires. Les uns, les vieux théologiens, comme il er restait encore quelques débris il y a une trentaine d'aînées, conséquents à leur principe , je veux dire à l règle évangélique, qui ne souffre aucune équivoque, cr interdit pendant des siècles et interdisaient encorr naguère l'usage ùe ce qui est évidemment permis, i ce qui peut même être un bien. Les autres, les docteo-^ à large manche de la Congrégation des cardinaux, 1-^ évêques et leurs professeurs actuels de théologie, saccommodent renseignement chrétien aux goûts ^c aux nécessités d'une époque qui ne peut plus être chrtienne, permettent aujourd'hui jusqu'à Tabas le pb manifeste ; ils prêtent eux-mêmes ou empruntent à sr térôt, et on a vu dernièrement leur chef suprêrL le pape Pie IX, contracter auprès d'un israélu M. de Rothschild, un emprunt au-dessous du pair. Ilsn continueront pas moins en toute rencontre de souî^l
W Au J 16 de ce chapitre.
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que la doctrine de leur église a toujours été parfaitement invariable.