‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienne (volume 2)Chapitre 106 sur 139 · ORAISON DOMINICALE · texte numérisé non relu

ORAISON DOMINICALE

Dans TEvangile de Matthieu, cli. 6, v. 5-8, Jésus recommande à ses disciples de n'imiter ni les pharisiens qui prient en public pour être vus , ni les payons qui s'imaginent être exaucés en parlant beaucoup (1). C'était faire d'avance la plus sévère critique de la manière de prier des chrétiens. En fait d'ostentation et de répétition dans leurs prières, n'ont-ils pas laissé bien loin derrière eux et pharisiens et payens? Après ces bonnes recommandations, Jésus donne lui-même la célèbre formule de Toraison appelée dominicale, v. 9- 13. Les chrétiens en font leur prière par excellence; iuais, contrairement aux préceptes du maître, ils la répètent sans cesse et y ajoutent une infinité d'autres prières. On traiterait justement d'idiot un homme qui, ayant à solliciter quelque faveur d'un de ses semblables, lui répéterait cent fois de suite sa demande et dans les mêmes termes, ou le condamnerait à en lire cent exemplaires écrits. La chose est-elle moins ridicule parce qu'au lieu de s'adresser à un homme on s'adresse à Dieu? Au contraire elle l'est encore davantage, parce qu'on peut absolument espérer d'arracher à un homme par des iraportunités quelque faveur qu'il refuserait à une demande unique, tandis qu'on ne peut raisonna-

(1) L'auteur du livre de V Ecclésiastique avait déjà recommandé d'éviter les redites dans les prières, ch. 7, v. 15.

T. il. W

blement espérer amener Dieu à accorder à des oW.sions ce qu'il voudrait refuser à un simple Tœu 0^-

Comparée à beaucoup d'autres , Toraison doraini:;.!' a au moins le mérite de la brièveté. Mais, quand - . Texamine absolument, on y trouve encore plu>i'::^ choses à reprendre. Notre pere^ qui es dans lescitJ* ces mots, Qui es dans les cieuxy induisent la mul\u-> des chrétiens dans une erreur grossière, enlocalisak la demeure de Dieu qui ne réside pas plus dans les v:/que sur la terre, et qui par sa science et sa pui:?^'^

(1) On sait 1 importance que le clergé catholique attache ï >: citation non-seulement de Tofûce quotidien imposé aux prètit' religieux et aux religieuses , mais des formules de prières h abêtissanles. C'est à tort que Ton croit généralement qu il ">' giné l'emploi de ces formules, de celle du chapelet par est. que pour suppléer & Tignorance des bonnes gens, de^ cem fait illettrés; il le recommande comme œuvre très-méritt piélé aux chrétiens de toutes les^ciasses, de celles mêmeq censées les plus éclairées. L'évêque de Marseille , dans ur*? pastorale du 8 novembre 1861 , où il demande de Farg^^ diocésains pour substituer un temple de marbre à Van simple chapelle de Notre-Dame de la Garde, loue en ces ie~ dévotion d'un Montmorency et d'un Louis XIV : « Moub it récitait son chapelet au milieu des camps, Louis XIV Q'd>. « d'autre manière d'entendre la messe, comme le dit un « historiens. »

11 y a. au Thibet et en Mongolie , des dévots qui vont r bout de leur stupidité, plus conséquents en ce point qiie^' dévots qui s*en moquent parmi nous. Persuades que la redes mômes prières est un témoignage de grande piété, ii* friquent des roues dont le pourtour est couvert de forinr;' gîques, et font tourner ces machines, les chargeant ainsi . pour eux avec plus de volubilité qu'ils ne pourraient le (^^ mômes. Pour s'approprier tout le prix de ce genre dV»r suflil de s'unir d'une Intention générale au mouvement J» ment et de le remettre en train s'il vient à se détraquer. vera, dans le Journal des Savants, cahier de juin \ 84-5, . M. liiot, une assez curieuse anecdote sur ces roues à pnef^ l'usage qu'en font les prêtres bouddhistes de la Mongolie-

ERREURS, INVRAISEMBLANCES, DERAISON 351

est partout (1). C*est du reste une juste image que celle qui représente Dieu oonime le Père commun des hommes, et si les chrétiens l'avaient eue toujours pré^ sente à Tesprit, ils ne l'eussent pas défigurée par des dogmes cruels, et leur histoire n'eût pas été souillée par tant de forfaits. Que ton nom soit sanctifié; que ton règne arrive : on ne voit pas bien ce que veut dire cette dernière demande. Généralement parlant, le règne.de Dieu est toujours arrivé, que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas; il est aussi nécessairement passé et présent que futur. Si par le règne de Dieu il faut entendre une autre vie, c'est une formule de désir, qui n'a rien de répréhensible , quoique nos vœux soient également impuissants à hâter ou à retarder le moment où nous devons passer de cette vie dans une autre. Peut-être faut-il entendre ici ce règne de Dieu, que Jésus aurait annoncé comme devant être réalisé par lui sur la terre peu de temps après sa mort, et qui se fait encore attendre après plus de dix-huit siècles (2). Peut-être enfin ne faut-il pas y chercher autre chose quune pensée juive et une espérance se rapportant à la venue du Messie ; car ces deux premières demandes. Que ton nom soit sanctifié, que ton rtgne arrive, se retrouvent au début d'une oraison que les Juifs récitent dans leurs prières publiques (3). Que

(i) Cette expression Qui es dans les cieux avait déjà choqué Origène; aussi refusait-il de l'entendre dans son sens naturel. (mpl «OxÀç, i 23, tome I", Paris, 1733.)

(2)* J'en reparlerai bienlôl, au § 13 de ce chapitre. (3) Celle oraison, appelée le Kaddisch, moi exprimant la tanctificniion du nom de Dieu , par lequel elle commence , est en chaldécn, ce qui lui assigne une origine très-ancienne, remontant peutêtre jusqu'au temps de la captivité. L^s Juifs ont-ils copié l'oraison dominicale des chré'iens ou les chrétiens le Kadd'sch des Juifs? La première supposition est tout ce qu'il y a de plus improbable. Basnage conjecture qnic celte prière a été faite an retour de Baby-

ta volonté soit faite : à la bonne heure. La résignation à la volonté de Dieu est une des dispositions les plus religieuses, et doit constituer une des parties principales de notre hommage. Il faut toutefois bien savoir ce que Ton veut dire quand on parle de la Tolontr de Dieu; il ne faut lui attribuer que ce qui lui appartient réellement, c'est-à-dire les faits inéYitable> e' sur lesquels notre action n'a pas de prise, et non pas ce qui dépend de la volonté, souvent dépravée, de l'homme. En n'empêchant point les choses de ce dernier ordre, il ne les veut pas pour cela, et loin d'exiger que nous les acceptions, il nous prescrit au contraire de chercher à les empêcher. Il y a tel système de résignation, pratiqué dans les religions brahmanique, musulmane et chrétienne, et qui faisant endosser par h volonté divine toutes les sottises humaines, et conduisant à l'apathie, à l'inaction et à, la servitude, est bie: loin d'être moral. Les mots Sur la terre comme dans h ciel y qui accompagnent la formule de résignation, sod' une surcharge qui n'a pas seulement l'inconvénieD' d'être inutile, mais qui se rattache à l'idée fausse q> j'ai signalée tout à l'heure dans les premiers mots àl'oraison dominicale. Donne-noi^ aujourd'hui notr* pain de cMque jour : c'est demander à Dieu d'établi: l'ordre de choses qu'il a établi ou de faire ce qu'il veu^ que nous fassions nous-mêmes. Notre pain quotidie. nous vient premièrement de cette splendide créati par laquelle la bonté divine pourvoit à nos besoin^ physiques, en second lieu de notre propre activit^r appliquée à l'exploitation des richesses naturelles. S^ au lieu de nous soumettre à la loi commune du tr^

lone, pour Tusagè du peuple, qui n'entendait plus guère Thébrec il la croit par conséquent antérieure au temps de Jésus, qui j aurait pris quelques traits. {Histoire des Jwfs , livre 6, cb. 18, T ^meX, La Haye, 1716.)

vail, nous demeurons nonchalamment étendus au soleil, faudra-t-il que Dieu interrompe les lois de la nature pour nous préserver de la faim? Pardonnerons nos oj^enses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés : cela est équivoque et semble au premier abord pouvoir se traduire ainsi : « Nous sommes généreux « envers nos débiteurs; fais comme nous. »» Si un pareil arrangement étsiit proposable de la créature au créateur, nous n'aurions qu*à perdre à ce qu'il fût accepté; car on sait de quelle façon pardonnent la plupart des diseurs de patenôtres (1). Mais les versets 14 et 15 autorisent à entendre le mot comme dans le sens d'un engagement à pardonner les offenses que nous avons reçues, afin de mériter que Dieu nous pardonne les nôtres. C'est bien encore une sorte de pacte proposé à Dieu ; mais il n'est plus aussi étrange que celui dont le verset 12, lu isolément, fait d'abord naître Tidée. iW nous induis pas en tentation : c'est tout simplement demander à Dieu de supprimer les conditions mêmes de l'exercice de notre liberté, ces épreuves morales par lesquelles nous nous élevons à la dignité d'êtres qui, ayant péniblement triomphé, méritent récompense. N'avoir point de tentations, ne connaître ni le mal ni le bien par conséquent, c'est l'état d'innocence

(1) Voici comment s'exprimait un des plus généreux d'entre eux ;

en écrivant à un roi très-chrélien : a Les ministres sont mes enne-

<c mis; je suis le leur. Je leur pardonne comme chrétien; mais je

« ne leur pardonnerai jamais comme homme. » (Chateaubriand, Mé-

tnoires d'Ouire-Tombe, Lettre à Charles X, tome YIII, Paris, 1849.)

O'est là assurément une distinction commode pour ceux qui aiment

à lâcher dévotement la bride à la haine. La recette peut être ainsi

formulée : Distillez à plaisir du fiel et du venin, et dites-vous que

oc n'est pas comme chrétien mais comme homme que vous agissez

de la sorte. Cela dit, vous avez la conscience en repos , et vous

pouvez continuer de marmotter plusieurs fois par jour : Par-

^lenne-novs nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont

€>ffcnsis.

35/| SECONDE PAKTIE

morale de la bête et de Tenfant au berceau. Mais Tinuo • cence n'est pas la vertu : celle-ci doit consister sans doute à ne pas s'exposer inutilement et par pure bravade aux occasions de mal faire, ce qui suppose du reste qu'elle en a déjà Texpérience; mais elle consiste surtout a vaincre les tentations. Et puis remarquons la contradiction qu'il y a à prier Dieu de ne pas nous induire en tentation, quand, d'un autre côté, transformant les imperfections de notre nature et les occasions de chut»» qui en résultent en autant de suggestions extérieured'un être supérieur et méchant, on croit que Dieu permet au Démon d'être sans cesse occupé à nous tenter. Délivre-nous du mal : de quel mal? de celui que nous faisons? C'est lui demander d'agir à notre place; car il nous a pourvus de tout ce qui est nécessaire pour bien faire. Du mal auquel on croit qu'il permet au Diable de nous exciter? Mais il serait plus simple er plus rationnel de ne pas supposer qu'il permet ce détestable rôle. Du mal physique attaché à notre condition actuelle? Mais c'est lui demander tout à la foi^ de nous accorder la victoire sans le combat, et <Ie bouleverser les lois générales par' lesquelles il régir l'Univers.

On retrouve l'oraison dominicale dans l'évangile de Luc, ch. 11, V. 2-4. Mais elle y est écourtée. Il n'y est pas dit que Dieu réside dans les deux. On n'y demande pas à être délivré dtf, mal; mais cela est implicitement contenu dans cet autre vœu qui s'y trouve, Ne nous induis pas en tentation, Luc retranche de l'oraison domicale précisément ce qui, bien compris, s'y trouvait dr meilleur, je veux dire cette formule de pieuse résignation, Que ta volonté soit faite. Enfin, loin de la fain» précéder des bonnes réflexions qu'on lit dans l'évangile de Matthieu, Luc fait tenir à Jésus un langage fort différent. Voir la conclusion de la parabole qui suit l'oraison dominicale, V. 5-8. Au chapitre 18, v. 1-8, il

ui fait dire qu il ne faut jamais cesser de prier (1), et e précepte est appuyé de l'exemple détestable d un ige inique, qui ne se décide à rendre justice à une euve que pour se débarrasser de ses importunités. Dans cette critique de Toraison dominicale, j'ai dû resquo me borner à dire ce que notre hommage ne oit pas être. Je dis ce qu'il doit Hve. dans l'ouvrage ii est le complément de celui-ci.

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