JÉSUS APPORTANT SUR LA TERRE LE OUIVE ET LE FEU
Matthieu, ch. 10, v. 34-36, et Luc, ch. 12, v. 49 et 51-53, font tenir à Jésus d'étranges discours. Ils lui font dire qu'il n'est pas venu sur la terre pour y faire régner la paix, mais pour y apporter la division, le glaive et le feu, pour séparer le fils du père, et la fille de la mère. Luc va jusqu à^ui faire dire, ch. 14, v. 26, que, pour être son disciple, il faut haïr son père, sa mère, son épouse, ses fils, ses frères et ses sœurs. Ces paroles, les dernières surtout, révoltent à tel point le sens moral ôt sont tellement en désaccord avec celles que l'on attribue ordinairement à Jésus, que les commentateurs, n'osant pas les prendre à la lettre, prétendent qu'elles' ^ont figurément exagérées. Je prie le lecteur de se rap- [leler les réflexions que je lui présentais tout à l'heure ^nr le danger d(^s exagérations en matière morale. Lv angagre que Ton met ici dans la bouche du Christ jusifie le fanatisme et cet esprit antisocial de prosélyisme intolérant que devaient un jour prêcher et praiquer quelques-uns de ses sectateurs. De pareilles iiaximes, fécondées par l'ascétisme, ne pouvaient nanq^i^r de produire ces armées de moinps, de reli-
gieuses et de prêtres célibataires, qui , ayant uue tirompu avec violence les liens les plus forts par lesquels les autres hommes tiennent les uns aux autres, et n ararj plus ni familles ni patries, sont en hostilité permanente avec le reste de la société humaine, et tendent, sân< se lasser jamais, à un but unique, ragrandissemeni du pouvoir de l'ordre sacré auquel ils se sont donnés corp^ et âmes. On ne saurait trop s'étonner de ce qu au lien de répudier ces maximes, M. Lamennais les ait choisies pour texte d'une déclamation contre les liens ur famille (1). Trop souvent les influences de nos prorht^> tendent à nous détourner de la voie du devoir. Dau> ce cas, il est clair qu'il faut savoir leur résister avefermeté, et c'est là seulement ce qu'un moraliste do:prescrire. Mais la fermeté n'exclut ni le respect ni l'affection, et pour faire entendre qu'on doit se sou>traire aux influences domestiques lorsqu'elles sont contraires à l'accomplissement de la justice, il n'est nullement nécessaire de recommander la haine. M. Lanieniia5 voit dans les paroles de Luc une distinction qu'elles ne contiennent pas; il admet deux manières de haïr son père et sa mère, l'une qu'il appelle sacrilège, e: l'autre qu'il appelle sainte et qui lui paraît la perfectiiî» même de l'amour. Dans sa crudité naïve le texte portait avec lui son préservatif, ce qui le rendait nioii-^ dangereux peut-être que le commentaire. De pareilles subtilités ne sont propres qu'à fausser l'aidées au juste et de l'injuste. Si, parmi les divers^espèces de haines s' adressant aux personnes, il en t*^ qu'il est permis de qualifier de sainte, on n'en doit pamoins tenir pour certain que toutes les façons ima^riuables de haïr son père et sa mère sont également sacrilèges.
^A) Voir, dans sa Traduction nouvelle des évangiles^ Paris, 1*46 réflexions qui suivent le chapitre 14 de Luc.
Les enseignements évangéliques que je viens de relater avaient été précédés d'actes qui en étaient une des moindres applications. (Matthieu, ch. 8, v. 21 et 22, et Luc, ch, 9, v. 59-^2.) Un des disciples de Jésus ayant demandé la permission d'aller ensevelir son père qui vient de mourir, il lui répond : « Laisse les «morts ensevelir leurs morts. » Un autre ayant demandé la permission d'aller mettre ordre à ses affaires et dire adieu à sa famille , il lui répond durement : « Celui « qui, ayant mis la main à la charrue, jette un regard « en arrière , n'est pas apte au royaume de Dieu. »» Il est impossible d'imaginer rien de plus légitime que les iésirs exprimés par ces deux disciples. S'il est sur terre une obligation sacrée pour un fils , c'est assuréiient de rendre les derniers devoirs à un père , et si lous devons être bienveillants envers tous les hommes, i plus forte raison devons-nous l'être envers nos patents. La doctrine glaciale que l'on fait prêcher ici à ésus (Voir aussi Matthieu, ch. 19, v. 29, et Marc, 11. 10, V. 29 et 30), a été et est encore appliquée à a lettre dans certains ordres monastiques dont la rèrle, une fois qu'on y est entré, est qu'on ne doit plus voir aucune relation extérieure, même avec ses prolies. Dans cette circonstance comme dans plusieurs litres du reste , Jésus témoigne bien peu de considéitioa pour ce que l'esprit de famille a de plus respecible. Il ne faut pas trop s'en étonner s'il est vrai, ainsi II' on est autorisé à le supposer d'après le silence des /angélistes, qu'il demeura célibataire. Que ce célibat . xraîsse tout naturel et très-convenable à ceux qui >ient en Jésus un Dieu (1), nous nous y attendons
(4) Parla même raison ils ne voient rien d'étrange dans ce pasg-e de Luc, ch. 8, v. 1-3, où Jésus est représenté suivi dans les les et les campagnes par de nombreuses femmes, qui n'étaient s seulement des curieuses importunes , mais qui vivaient dans
bien; mais nous qui voyons simplement eu lui un homme, nous disons que celui qui demeure célibataire, ne sera jamais un homme complet, parce qu'il n'aura pu étudier la vie humaine sous ses faces principales. Comment en effet en connaîtrait-il les joies les plu** intimes, les douleurs les plus profondes, les besoin^, les désirs, les espérances les plus légitimes, et aussi le> mécomptes les plus poignants , lui qui n'est ni époux ni père? Toutes ces choses sont de celles qui ne s apprennent pas par ouï-dire ni dans les livres ; il faut les avoir senties pour les connaître. Aura-t-il alors l'idée des devoirs et des droits qui s'y rattachent? Et s'il les ignore, comment en parlera- 1- il aux autres? J'en conclus qu'un célibataire ne saurait être un instituteur religieux. Que serait en effet un instituteur religieux qui n'aurait pas l'autorité suffisante pour parler aux hommes de leurs premiers devoirs et de leurs premier^ droits?
Le lecteur a eu déjà plusieurs occasions de remarquer que la plupart des récits évangéliques sont t «> pies de quelques-uns des livres de l'Ancien Testament, avec quelques petites variantes qui ne sont pas t. ujours des perfectionnements. Ici, par exemple, le «tipiste, en voulant renchérir sur son modèle, est restr fort au-dessous de lui. Au 3' livre des Sois, ch. 19. V. 20, Elisée, qu'Élie vient trouver de la part de Dieu pour en faire un prophète, demande la permisi^ion d'aller embrasser son père et sa mère, avant de sui\r«= son nouveau maître. Celui-ci accède sans difficulté à un désir aussi naturel ; il se borne à recommander :*•
8on intimité, puisqu'elles lui fournissaient des moyens de sub^iv tance. Voir aussi Matthieu, ch. 27, v. 55 et 56, et Marc, ch. I • T. 40 et 41. Les évangélistes désignent nominativement cinq de ce' femmes , entre autres Madeleine « qui avait été possédée de se. > démons, et Jeanne, épouse d'un officier de la cour dllérode.
EKtlËURS, INVRAISEMBLANCES, DERAISON 363
Elisée de revenir, ce que celui-ci fait très-exactement. Assurément, dans cette circonstance, l'avantage n'est pas du côté des évangiles.
Beaucoup d'autres prescriptions évangéliques , justifiant rintolérance du prosélytisme, pourraient trouver place dans ce paragraphe. Bornons-nous à citer encore la maxime, « Celui qui n est pas avec moi est « contre moi, et celui qui ne ramasse pas avec moi " disperse, »» que Matthieu, ch. 12, v. 30, et Luc, ch. 11, v. 23, attribuent à Jésus, maxime d'après laquelle les chrétiens voient autant d'ennemis de Dieu dans ceux qui ne partagent pas leur foi (1); et ces paroles menaçantes qui imposent la croyance comme condition absolue de salut, »» Celui qui ne croira « pas sera condamné. >» « Celui qui ne croit pas au fils ** ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur « lui, »» paroles que Marc d'une part, ch. 16., v. 16, ot Jean de l'autre, ch. 3, v. 36, mettent dans la bouche soit de Jésus, soit du Précurseur; et cette formule d'invitation A dîner, ce « Contrains-les à entrer, »» de Luc, ch.l4, V. 23, où TÉglise a si souvent vu un ordre du maître de faire entrer de force dans son sein et pour leur plus grand bien ceux qui s'y refuseraient, quand elle pouvait y voir simplement le précepte de cette douce violence dont la vraie charité sait user avec les timides et les faibles pour leur faire accepter ses bienfaits.
(1) Cette maxime, souverainement intolérante, est du reste inconciliable avec'cette autre, plus que tolérante, « Celui qui n'est a pas contre vous est pour vous, » que Marc, ch. 9, v. 39, et Luc, ch. 9 , V. 50, mettent également dans la bouche de Jésus s'adressant à ses disciples.