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CHAPITRE VIII

C'est un des principaux dogmes de la religion chrétienne qu'au jour du jugement dernier, les morts ressusciteront tous pour comparaître devant Jésus-Christ, qui fixera alors irrévocablement le sort de chacun : «La « trompette sonnera, dit saint Paul, et les morts res- « susciteront (1). »» Mais dans quel état ressusciterontils? Avec les propres corps qu'ils "portent maintenant. Telle est la décision expresse du 4® concile général de Latran (2). Déjà saint Augustin avait déclaré qu'on ne pouvait être chrétien si l'on ne croyait à cette résurrection charnelle (3). Cela est defoiy selon la théologie de Bailly (4). « Les ossements, ajoute l'abbé de

(1) l"^' ÉpHre aux Corinthiens y ch. 15, v. 52.

(2) 1*' chapitre, Coliection des conciles^ tome XXVIII, Paris, 1644. Le quatrième concile générai de Latran a été assemblé par le pape Innocent III en 1215.

(3) De civilate Dei, livre 20, ch. 20, tome VII, Paris, 1685.

(4) De actibus humanis, ch. 6, art. 1«', § 3, quœres 1°, tome VI. Bailly cite dans ce passage, d'après la traduction latine de saint

« Genoude, s'approcheront des ossements, et les nerfs « et les chairs les recouvriront, et la peau s'étendra, « et l'esprit entrera en eux, et ils seront vivants, « et l'armée innombrable des morts se lèvera sur ses « pieds (1).

Saint Paul fonde le dogme de la résurrection des corps sur ces deux raisons, le fait de la résurrection corporelle du Christ et la germination d'une graine qui doit mourir avant de donner naissance à une nouvelle plante (2). Nous examinerons ailleurs la fable de la résurrection corporelle de Jésus (3). Pour ce qui est

Jérôme, le texte de Job que les théologiens invoquent d'ordinaire comme un de leurs plus forts arguments en faveur du dogme de la résurrection des corps. On comprend que, lors même qu'il serait certain qu'un riche pasteur, qui aurait vécu, il y a trois ou quatre mille ans, sur les confins de l'Idumée et de l'Arabie, eût imaginé et dit qu'il ressusciterait un jour avec sa peau^ et que de sa chair il verrait Dieu^ comme si Dieu était matériellement visible el tangible, cela n'en serait pas plus soutenable. Mais lorsque l'on consulte le texte hébraïque, on voit qu'il s'en faut bien que Job ait dit aussi nettement tout ce qu'on lui fait dire.

(1) Nouvelle Exposition du dogme catholique, ch. 19, Paris, 1842. Ce passage est imité de la vision du ch. 37 d'Ezéchiel, souvent citée comme preuve du dogme de la résurrection corporelle, mais citée incomplètement du verset 1" au verset 10, quand les versets 11-14 établissent nettement que, sous les images que le prophète vient de décrire, il entend uniquement figurer le rétablissement politique de la nation juive. Les docteurs invoquent aussi le verset 2 du chapitre 12 de Daniel, quoiqu'il y soit question non pas de tous les hommes mais de plusieurs de ceux qm dorment dans la poussière de la terre.

(2) Ibidem, v. 13 et 36. Voir aussi l'évangih selon saint Jean, ch. 12, V. 24 et 25. Cette fausse assimilation d'un cadavre inhumé à une semence déposée dans le sein de la terre pour que la germination s'opère dans les conditions normales, est ressassée par saint Paul dansMes versets 42-44, qui sont autant d'hérésies psychologiques et physiologiques.

(3) Dans la seconde partie de cet ouvrage, deuxième section, ch. 1*', J 21.

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de cette prétendue nécessité qu'une graine confiée à la terre meure avant de donner naissance à une nouvelle plante, quand il en serait ainsi dans le règne végétal, ou ne serait pas encore autorisé à le dire également du règne animal, qui présente, surtout chez l'homme, des caractères de vitalité bien plus élevés ; mais cela n'est pas môme vrai du règne végétal. La physiologie nous montre que le germe d'une semence saine est bien véritablement pourvu d'une vie latente, qui, loin de s'éteindre, s'exalte par le phénomène de la germination ; s'il vient à mourir, il n'en sort que de la pourriture, laquelle peut bien fournir des éléments d'entretien d'une nouvelle vie, mais est à jamais impuissante à en donner le principe, quoi qu'en dise la vieille chimère des générations spontanées, qui s'obstine encore aujourd'hui à méconnaître les conditions essentielles delà vie dans la période géologique actuelle. Le rendez-vous général des morts ressuscites est fixé dans la vallée de Josaphat près de Jérusalem. On invoque des textes, soit du prophète Joël, soit de l'évangéliste Matthieu, d'après lesquels le soleil et la lune s'obscurciront et les étoiles tomberont du ciel (1). Que la lune refuse sa lumière quand le soleil devient obscur, il n'y a rien là de bien embarrassant pour la science actuelle. Mais que les étoiles tombent du ciel, c'est un peu plus difficile à concilier avec les progrès que l'astronomie a faits depuis saint Matthieu. Et en admettant qu'elles tombent, on peut encore demander où elles iront : or on ne se met pas en peine de nous tirer d'ignorance à cet égard. Les traditions mahométanes sur la fin du monde font aussi tomber les étoiles du ciel ; mais au moins elles ne les laissent pas en route dans l'espace : elles les font tomber dans la mer (2).

(1) Joël, eh. 4 [ch. 3J, v. 12 et 15; Mallbicu, cb. 2i, v. 29.

(2) Voici, d'après George Sale, quelques-unes de ces Iradilicns

Je conviens que cette physique musulmane laisse encore quelque chose à désirer ; mais on ne saurait lui refuser le mérite de suivre jusqu'au bout les questions qu'elle a une fois soulevées. Saint Thomas d'Aquin ne fait pas tomber les corps célestes; au contraire, il arrête leurs mouvements. La raison qu'il en donne, c'est qu'ils ont été créés, comme tout le reste de l'univers, pour notre service, et que Thomme glorifié par la résurrection n'aura plus besoin de leur ministère. Il semblerait dès lors qu'ayant accompli la seule tâche pour laquelle ils avaient été créés, ils devinssent Inutiles et que le savant docteur dût les faire rentrer dans le néant d'où il les avait fait sortir : bien loin de là, il prétend que, dans leur nouvel état, ils acquerront un plus grand éclat, et cela pour que les bienheureux voient Dieu d'une façon quasi sensible (1). Voilà

mahomélanes. {Observations critiques et iiistoriques sur le mahométismey i** section, dans la colleclion des Livres sacréa de i Orient^ publiée par M. Pauthier, Paris, 4842.)

La fln du monde et la résurreclion générale s'annonceronf. par les signes suivants. Lever du soleil à rOccidcnt. apparition d'une bête dont la tête h peine sortie atteindra les nues, el qui parlera arabe. Venue d'un antechrist qui n*aura qu*un œil. Descente de Jésus-Christ, qui embrassera le raahométisme, se mariera el tuera i'antechrist. Irruption de Jeui barbares (Comparer avec Gog el Magog de l'Apocalypse, ch. 20, v, 7) dont l'avaut-garde boira h sec le lac de Tibériade. Chute du soleil, de la lune et des étoiles dans la mer^ qui sera desséchée ou changée en feu.

Le genre humain ressuscité attendra le jugement dcruici* pendant 40 ans selon des docteurs, pendant 50,000 ans selon d'autres, regardant vers le ciel sans en recevoir aucune nouvelle. Pendant ce temps, les méchants seront plongés dans un bain de sueur excessive.

Après le jugement dernier, tous les hommes devront- passer on pont construit sur le milieu de l'enfer el qui est ,jlus étroit qu'un cheveu et plus aigu que le tranchant d'une épée. Les bons le passeront avec la rapidité d'un éclair; mais ^es méchants glisseront et tomberont dans le gouffre la tète la première.

(1) Summa théologien, supplementumadtertiam parlem, quaîsl.9l , art. 2 et 3, Conclusio, tome II, Paris, 1617.

certes une astronomie et une théologie bien faites pour aller de conserve.

Une particularité digue de remarque, c'est que, selon saint Paul, les corps ressusciteront spirituels (1). Les termes généraux dont il se sert permettent d^ supposer qa*il accorde cette merveilleuse propriété à tous les corps. Mais les théologiens lattribuent seulement aux corps des élus, qui de plus seront lumineux et doués d'une extrême agilité (2). L'abbé de Genoude ne les fait pas seulement spirituels, glorieux, jeunes et sans tache, mais il les divi7iise : « Au jour de la résurrrec-

- tion, ceux qui auront reçu le corps de Jésus-Christ ** auront la vie en eux; ils recevront un corps jeune,

- immortel, pur et sans tache, un corps spirituel, glo- ^^ rieux, an corps b. l'image de celui dont Jésus-Christ « est aujourd'hui revêtu b. la droite de son Père... Voilà « la gloire réservée aux chrétiens ; ils auront un corps « spirituel et une âme unie en quelque sorte à la Divi- « nité. Que dis-je? Un corps, une âme ditinisés (3). » Mous avons déjà vu cet auteur prodiguer la nature divine. Laissons là ces apothéoses qui sont trop payennes pour mériter de aous arrêter, et parlons seulement des corps spirituels. Ces deux mots hurlent de se voir accouplés. Si un corps peut être spiritualisé, i) n'y a donc pas entre le corps et Tesprit cette distinction essentielle qu'y découvre la psychologie. Je n'ai pas, on le pense bien, à établir ici et je me contente de rappeler ce principe, désormais acquis à la science psychologique, que l'étendue, propriété essentielle du corps, et la simplicité, propriété essentielle de l'esprit et de tous ses modes, ne peuvent pas appartenir au même sujet, et qu'ainsi un corps ne peut pas plus devenir spiritue

(1) 1^"^ épîlrc aux Corinthiens, cîi. 15, v.44.

(2) Bailly, ibidem, quœrcs 2'\

(3) Ib-denij ch. 3 et iS.

qu'un esprit ne peut devenir corporel. La doctrine de saint Paul et des théologiens sur ces corps ressuscites, qui, quelque subtils qu'on veuille les faire, n'en demeurent pas moins véritablement corps puisqu'ils se composent de chairs et d'os, et qui pourtant deviennent spirituels et par conséquent simples, cette doctrine, dis-je, méconnaît donc en définitive, comme le matérialisme et tout en croyant procéder par des voies opposées, la différence essentielle qui existe entre le corps et l'esprit. Saint Augustin, qui veut demeurer spiritualiste, mais en même temps conserver l'expression de saint Paul, dit que les corps ressuscites seront spirituels en ce sens qu'ils seront entièrement au service des esprits (1). Singulière raison pour leur donner la qualification de spirituels ! C'en serait une au contraire pour la leur refuser; car rien n'est plus éloigné de la spiritualité que l'inertie. Ainsi entendue, la spiritualité des corps ressuscites ne signifierait plus rien.

Je reviens maintenant au dogme principal, à savoir qu'au dernier jour tous les mortels ressusciteront avec les propres corps qic ils 2)ortent maintenant. Je rappelle

(l) Sermo 2i2, De resurrectione corporaniy cli. 8, lonic V, Paris, 4683. Dans le môme sermon, saint Augustin, répondant à celte objection, insignifiante d'ailleurs etqu'il attribue aux gentils, à savoir que les lois de la pesanteur s'opposeraient à ce qu*un corps terrestre demeurât dans le ciel, accumule les plus énormes méprises. Il cite plusieurs faits de l'ordre naturel, qu'il croit opposés à la loi de la chute des graves, et qui en sont au contraire la conséquence et la confirmation. Après avoir posé en principe que la terre est plus lourde que l'eau, l'eau plus lourde que l'air, Tair plus lourd que Téther ou le feu, il s'écrie qu'on voit le bois, qui pourtant est fait de terre^ nager sur l'eau, que le plomb mèrae, après qu'on lui a donné uue forme concave, i»cul\ flotta*, et qu'enfm l'eau, avant de tomber sur la terre, reste suspendue dans l'air (cb. 6 et 1), Les premiers 'principes de la science de l'équilibre, connus du temps même de saint Augustin, mettent ii uêaut cette futile argumentation.

KBSORRECTION DES CORPS 253

les expressions mêmes du IV® concile de Latran, concile œcuménique et auquel assistèrent 413 patriarches, archevêques et évêques, et plus de 800 abbés ou prieurs; je rappelle ses propres termes à intention, pour qu'on ne puisse pas dire qu'il s'agit ici d'un point sur lequel la doctrine chrétienne n'est pas fixée avec précision. Voyons ce qu il faut penser de ce dogme.

Je dis d'abord que les molécules organiques d'un corps humain auront appartenu, dans le cours de l'existence de l'humanité, à des milliers d'autres corps humains. Il y aà cela deux causes, résultant également des lois physiques, chimiques et physiologiques : d'abord les mouvements perpétuels de la matière organique, qui sont les conditions mêmes de la vie, et qui font que le corps d'un individu n'est pas un jour entier, pas une minute, composé des mômes éléments (1) ; ensuite et surtout les décompositions, les dissolutions plus complètes encore qui s'opèrent après la mort. Pour me borner à ces dernières, quel est l'homme un peu initié aux sciences naturelles, qui ignore qu'à la mort les principes constitutifs de notre corps rentrent dans le domaine de la nature inorganique, qu'ils se dissolvent, se séparent et servent tôt ou tard à former d'autres corps humains, soit directement, soit par l'intermédiaire des animaux dont la chair nourrit la nôtre, soit surtout par le canal du règne végétal, cet immense laboratoire, chargé de recueillir et de mettre en œuvre les détritus du règne animal

afin de le renouveler sans cesse ? Les divers éléments

(i) Le corps ne se compose pas seuicmcnl de parties solides, dont le renouvellement est déjà plus rapide qu'on ne le croit communément ; le eang, par exemple, source constamment réparalricc de toute la machine, en fait aussi essentiellement partie que les muscles ou les os. Or la circulation du sang, qui est une des premières conditions de la vie, est liée aux fonctions de transpiration et surtout de respiration, et, dans l'acte de la respiration, il se fait entre le sang et Tair atmosphérique de continuels échanges. On apprend cela aujourd'hui aux petits enfants.

que l'analyse chimique découvre dans le corps humain ne restent pas là, après la mort, immobiles, attendant que la trompette du jugement dernier les appelle en Judée. Il est donc évident que les mêmes molécules organiques qui auront constitué un corps, auront, ainsi que je le disais tout à Theure, appartenu, dans le cours de l'existence de l'humanité, à des milliers d'autres corps. Cela posé, à qui ces éléments appartiendrontils, au jour de la résurrection? A tous les corps dont ils auront fait partie pendant la vie ? Cela serait contradictoire dans les termes mêmes, une substance étendue ne pouvant pas être dans plusieurs lieux à la fois. A aucun de ces corps? Mais alors ce seraient de vains fantômes et non pas de véritables corps qui ressusciteraient. A celui-ci plutôt qu'à celui-là? Mais pourquoi à celui-ci plutôt qu'à celui- là? Et d'ailleurs de quoi se composerait véritablement celui-là, s'il ne se formait pas des éléments qui l'ont composé ? C'est ne rien dire que de répéter après saint Augustin que la toute-puissance de Dieu saura bien reconstituer les corps, leurs éléments eussent- ils été dévorés par les bêtes ou par la flamme, réduits en poussière ou en liquide, dissipes dans les airs (1). Il s'agit bien de cela vraiment ! En se plaçant ainsi dans la supposition où chaque corps humain serait composé de molécules propres, 'servant à lui seul et qu'il s'agirait uniquement pour Dieu de retrouver et de remettre en ordre à la fin du monde, saint Augustin se dissimule à lui-même et dissimule aux autres la principale difficulté. Quelque puissant que soit Dieu, il ne peut pas faire, puisque cela implique contradiction, que les mêmes molécules matérielles appartiennent à plusieurs corps différents ou soient dans plusieurs lieux à la fois (2). Là* est la vraie question. Aux efforts

(0 De CivitateDei, Jivrc 22, ch. 20, tome Vlï, Paris, 46«5.

(2) Le magismc persan, auquel les chrétiens ont emprunlé^ par

que font les théologiens pour la tourner, il est facile de voir qu'ils en sont préoccupés; •mais ils ont grand soin de ne pas l'aborder. En revanche, ils se font entre eux les demandes et les réponses les plus curieuses. Par exemple , ils discutent sur l'âge et la taille qu'aura le corps ressuscité ; ils vont jusqu'à demander de quel sexe il sera (1). Tout considéré, ils lui conservent le sexe qu'il avait pendant la vie. On ne voit pas en effet pomment, s'il en changeait, il serait le même corps. Mais, au lieu d'en donner cette raison qui découle naturellement de leurs principes, ils s'appuient sur ce que l'évangéliste Marc, ch. 12, v. 25, fait dire à Jésus qu'il n'y aura, dans l'autre monde, ni maris ni femmes, d'où il suit que la distinction des sexes y serait parfaitement inutile. Pour ce qui est de l'âge et de la taille, les théologiens pensent communément avec saint Augustin que

FinteriTiédiaire des Juifs de la captivité, le dogme de la résurrection des corps, semble au moins vouloir éviter la difficulté présente en recoorant à une nouvelle création, fort gratuite sans doute, de corps semblables à ceux qui ont été animés pendant la vie. Cette ancienne tradition est consacrée dans le passage suivant du Boun- Dehcsch :

c Zoroastre consulta Ormusd en lui disant : Le vent emporte le « corps, l'eau Tenlève. Gomment sera-t-ii rétabli? Gomment se « fera la résurrection ? Ormusd répondit : ... De la terre céleste (c viendront les os, de l'eau le sang, des arbres le poil, du feu la vie, a comme à la création des êtres, Kaïoraorts ressuscitera le premier, 'S ensuite Meschia cl Mcschiané, et après eux les autres hommes, a En cinquante-sept ans tous les morts ressusciteront ; l'homme « rcparatira sur la terre. Pur ou Darvand, chaque homme ressus- « citera de cette manière : leurs âmes seront d*abord ; ensuite leurs et corps, répandus dans le monde entier existant, seront de nou- « veau, de ta même vianière qu'ils ont été donnés d* abord.,. L'àmc « reconnaîtra les corps et dira : G*est là mon père, c'est là ma « mère, c'est là mon frère, c*est là ma femme, enfin ce sont là « mes proches, tous mes parents. » (Zcnd-Avesta, traduction d'Anquctildu Perron, Boun-Dehesch ou Cosmogonie des Parses, art. 31, tome II, Paris, 1771.)

(1) Baillj, ihidem^ quœres 3».

256 PHEMIÈRE PARTIE

le corps ressuscité ne saurait avoir ni les imperfections de l'enfance ni les défauts de la caducité, et qu'il aura la taille et la force qu'on a vers trente ans d'âge (1). Il suit de là qu'un individu mort à l'état de fœtus aura, après la résurrection, un corps qu'il n'a jamais eu, et qu'un autre individu, mort décrépit, aura -le corps qu'il n'avait plus. Les théologiens ne nous obligent pas, sous peine d'anathème, à admettre leur sentiment relatif à Tàge et à la taille du corps ressuscité. Saint Augustin se borne à déclarer que son opinion est la plus croyable, la plus probable et la plus raisonnable (2), et il avait besoin qu'il en fût ainsi; car il promettait à ses auditeurs qu'après la résurrection, leurs corps se trouveraient instantanément partout où ils le voudraient, seraient exempts de toute espèce de défectuosité, seraient des types de beauté parfaite, ce qui ne devait pas laisser que de flatter ceux mêmes d'entre eux qui avaient le moins de penchant à la vanité (3). Il affronte toutes les conséquences de cette idée puérile. Comparant le souverain architecte de l'univers à un potier qui remanie son argile ou à un statuaire qui refond son airain, il nous le représente pétrissant de nouveau la matière des corps humains, dégrossissant ceux qui avaient trop d'embonpoint, allongeant ceux-ci, raccourcissant ceux-là, logeant on ne sait où le superflu des

(1) Ibidem. On trouvera de plus amples détails dans la Cité de Dieu de saint Âugustinjivre 22, ch. 14, 15, 16, 47 et 19. On peut voir aussi, dans une lettre fort curieuse de saint Jérôme à Pammachius et Océauus {Epistola 41, tome IV, Paris, l'îOG) avec quel rire insurmontable le dogme de la résurrection de la chair, telle que l'entendent les catholiques, était accueilli par les disciples de ce môme Origène que nous verrons ailleurs (Note du J 22 du ch. 4«' de la 2* section de la 2« parliede cet ouvrage) soutenir contre Celse la résurrection corporelle de Jésus.

(2) Sermo 242, De resurrectione corportm^ ch. 3, tome V, Paris,

(3) Ibidem, et Sermo 243, in diebuspanchalibus, ch. 4 cl 8.

cheveux et des ongles, et conservant toujours à chaque corps toute la matière qui lui était propre (1).

Un mot de l'argument par lequel les théologiens essaient d'établir rationnellement leur dogme de la résurrection charnelle. Le corps, disent-ils, ayant été associé à l'àme pour faire le bien ouïe mal, il est juste qu'il soit associé également à sa récompense ou à sa peine, et il faut bien pour cela qu'il ressuscite (2). Mais d'abord, pour que ce raisonnement fût acceptable, il faudrait que les corps ressuscitassent aussitôt après la mort, puisque, selon la doctrine chrétienne, chacun de nous est jugé au sortir de cette vie et voit son sort éternel fixé pour la damnation ou la béatitude, soit immédiate, soit préalablement soumise à une purification temporaire. Or la résurrection des corps est ajournée à la fin du monde, époque du jugement universel des morts, lequel, pour le dire en passant, n'est plus qu'une cérémonie sans objet, quand la condition de tous est déjà irrévocablement arrêtée. Mais, laissant là cette résurrection universelle et simultanée des corps humains et ce jugement dernier de morts déjà jugés, fantasmagorie destinée à effrayer des imaginations malades, je dis en second lieu que le raisonnement des théologiens dénature les idées de bien et de mal, de mérite et de démérite. Pour être récompensé ou puni, il faut mériter ou démériter, il faut pouvoir faire le bien ou le mal, il faut être une cause intelligente et libre. Or rien de tout cela ne convient au corps ; il n'est ni intelligent ni libre ni cause proprement dite ; il ne peut donc faire ni le bien ni le mal; il ne peut donc ni mériter ni démériter; par conséquent il ne saurait être ni récompensé ni puni. C'est un instrument passif et passager pour l'àme, en

(1) De civitaieDeU Hvre 22, ch. 19.

(2) Bailly, /fttd., \ 3, prop. Corpora mortuorum nli/juandô resurreciura sunt, prob. 5, ratione theologicû.

258 PREUIÈHE PARTIE

qui seule réside la vraie personnalité humaine, qui seule connaît le bien et le mal, fait l'un ou Vautre librement, et dès lors peut seule être vraiment récompensée ou punie. Dans leur argument, les théologiens supposent donc à tort que le corps a pris une part réelle au bien ou au mal que Tàme a pu faire pendant la vie ; dès lors il n'est point vrai qu'il doive, après la mort, être récompensé ou puni avec elle. Pour que la justice soit pleinement satisfaite, il n'est donc pas nécessaire que le corps ressuscite; il suffit pour cela que l'àme soit immortelle, et elle l'est en effet, ainsi que je le ferai voir dans l'ouvrage qui est le complément de celui-ci. Il est du reste impossible d'imaginer quel usage les Bienheureux qu'on nous dit absorbés dans une contemplation toute intérieure des perfections divines et vivant désormais d'une vie purement spirituelle, pourraient faire d'organes charnels et de sens constitués pour exercer, dans les milieux et les diverses conditions de la vie actuelle, des fonctions qui leur seraient à toujours étrangères. Remarquons enfin cette contradiction singulière : tant que notre machine corporelle est animée, tant qu'elle exécute ces admirables fonctions qui la séparent du monde inorganique et qui sont une des plus merveilleuses manifestations de la puissance et de la science de son auteur, le christianisme n'a pour elle que du mépris et de la haine; et c'est après qu'elle est entrée en dissolution et qu'elle est retombée sous l'empire des seules lois qui régissent la matière brute, qu'il la transporte au milieu des magnificences célestes, la glorifie et la divinise ! Disons avec un écrivain des plus distingués de notre époque : «< 0 docteurs, qui pensiez M avoir purgé les croyances, par la spiritualité de vos - systèmes, de toute grossièreté, vous n'avez donc pas « compris que, sous le couvert de votre dogme de la « résurrection de la chair, vous donniez la pFus aveugle ^ satisfaction au plus épais de nos instincts, celui qui

« nous porte à identifier les personnes avec la matière •* dont elles s'entourent pour se manifester (1)! »•

(1) Terre et Ciel, par M. Jean Reynaud, IV, Le Ciel, Paris, 1854. Il y a, dans cet ouvrage, qui abonde en enseignements élevés et noblement exprimés, plusieurs affirmations qui m'ont paru ou gratuites ou même erronées. Ce que je ne puis surtout en approuver, c'est la tentative, très-bienveillante sans doute dans l'intention, mais trop peu sérieuse en réalité, de trouver à des dogmes que l'auteur combat victorieusement une origine et une interprétation raisonnables. En faisant cette avance aux théologiens chrétiens, M. Reynaud semble avoir espéré les attirer à lui. Si je ne me trompe dans cettc'supposition, il n'aurait connu suffisamment ni le caractère de ses adversaires ni les difficultés de leur situation. Leur doctrine religieuse est construite de telle sorte qu'on ne saurait en supprimer une seule partie sans Tébranler tout entière, et ils le savent mieux que personne. Aussi ceux mômes d'entre eux qui seraient le mieux disposés à écouter les réclamations de la raison, se croient-ils dans la triste nécessité de n'admettre aucune sorte de concession en matière de dogmes.

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