JÉSUS ET DE PIERRE SUR LA MER
Matthieu, ch. 14, v. 15-17, présente les disciples de Jésus comme très-embarrassés pour rassasier cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, avec cinq pains et deux poissons, et, pour la première fois que le cas se présente, leur embarras peut paraître assez naturel. Mais voilà que, dans le chapitre qui suit immédiatement, Matthieu, ayant à raconter un miracle absolument semblable, fait les disciples aussi embarrassés que la première fois, v. 33. C'est en vérité les faire trop stupides ou supposer au lecteur trop peu de mémoire ; c'est surtout imiter tous les conteurs de choses merveilleuses, qui pour mieux faire ressortir le mérite de leurs merveilles, ne croient jamais pouvoir paraître eux-mêmes assez étonnés. Marc raconte ces
»t n'obtiennent jamais leur effet en présence des personnes qui , l'y croyant pas mais y regardant de près et à fond , demandesurtou^ à les voir.
deux miracles de la même façon et à peu d miendlie dans les chapitres 6 et 8. Mais, après avoir rapporte la seconde multiplication des pains, et après avoir ii:. au ch. 8, V. 14 et 16, que les disciples embarqu^> avec Jésus sont inquiets pour leur subsistance pa:'^ qu'ils ont oublié d'emporter des pains, il ajoute, v.U. qu'ils n'avaient emporté qu'un pain, tandis que Ma'tliieu, au ch. 16, v. 5 et 7, avait dit simplement qin'^ avaient oublié d'en emporter. Dans les évangiles ;- Marc, ch. 4, v. 40, et Luc, ch. 8, v. 25, les disciple^ Jésus l'ayant vu commander aux flots et apaiser I tempête, avaient déjà témoigné le plus ridicule éim-^ ment. Matthieu, ch. 8, v. 27, semble avoir voulu êvr»^ ce contre-sens en ne disant pas précisément que (• sont les disciples qui s'étonnent, et en se servant du expression vague qui peut s'appliquer à d'autr'*> P^'' sonnes de la barque, témoins comme eux du roinv A la suite de la multiplication des pains et des pi-^ sons, que racontent les quatre évangélistes. ^> immédiatement, dans Matthieu, Marc et Jean, marche miraculeuse de Jésus sur la mer. Luc fs* cette merveille sous silence. Je ne la mentionne v. parce qu'elle donne lieu de remarquer qu'ici enc ' Marc, ch. 6, v. 51, porte à son comble l'étonneED- * dos disciples, et parce que le récit de Matthieu o""' tient, ch, 14, v. 28-31, un curieux incident dont \autres évangélistes ne disent mot. Pierre voyant imarcher sur la mer , voulut avec sa présomption son étourderie accoutumées imiter son maître, et f^- • le secours qu'il en reçut à propos, il se serait f " mal trouvé de ce défi porté aux lois de la pesantes
§ 12. — PRIMAUTÉ DE L'aPOTRE PIERRE
Matthieu, ch. 16, v. 18, fait dire à Jésus, s'adresdressant à son disciple Pierre : ** Tues Pierre, et sur •* cette joi^rr^ je bâtirai mon église. »» Ce joli jeu de mots, auquel il manquait quelque chose dans le texte original, a obtenu, en passant dans notre langue, toute sa perfection, à cause de l'entière similitude des lieux mots, Pierre, nom propre, et pierre, nom comtiun. C'est une des plus fortes bases sur lesquelles les )rétendus successeurs de saint Pierre fondent leur >rimauté (1). On pense bien que je ne m'arrêterai pas ci à combattre cette souveraineté spirituelle des vèques de Rome , qui a eu besoin de s'appuyer sur ne souveraineté temporelle. Je veux seulement faire emarquer combien une cause dont les plus étranges rétentions reposent sur un pareil fondement doit être épourvue de bons arguments.
Mais à quel propos a été fait ce jeu de mots, qui ne ? lit que dans le premier évangile et que les chrétiens it refait si souvent? Jésus interroge ses disciples sur qu'on dit à son sujet. Ceux-ci répondent qu'on le end pour un des prophètes défunts, qui revit en sa rsonne. •« Mais vous, continue Jésus, qui dites-vous que je suis? »» « Tu es le Christ, fils du Dieu vivant, répond Pierre. »» Satisfait de cette réponse, Jésus icite son disciple et récompense sa foi en ces ters : « Tu es heureux, Simon Barjone; car ce n'est li la chair ni le sang qui t'a révélé cela, mais c'est non père qui est dans les cieux. Et moi je te dis [ue tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon
) Voir aussi le 2« alinéa de la no(e de la page 181 du tome I*'.
« Église , et les portes de l'enfer ne prévaudront cas « contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaiuDe « des cieux; ce que tu lieras sur la terre sera lié dans « les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera Mw « dans les cieux. »V. 13-19. Impossible de complimeoter et de rémunérer plus magnifiquement. Voyons si ia louange se soutiendra sur ce ton. Franchissons l'espace de quatre versets seulement. Jésus vient de dire à se> disciples qu'il lui faut aller à Jérusalem pour y scofinr et mourir. Pierre s'écrie qu'il n'en sera pas ainsi. D^ quelque manière que l'on veuille interpréter cette exclamation, voulu t-on même supposer que Pierre, en brave étourdi qu'il était et qui devait bientôt trembler devant une servante , se proposait déjà de couper l'oreille droite à qui oserait porter la main sur soj maître (1), c'est le cri d'un homme qu'émeut lapenf^» du mal dont est menacé un être aimé, et l'on ne^oit rien que de généreux au moins dans le sentiment qui le lui arrache spontanément. Or voici comment Jésus accueille ce témoignage de dévouement : « Retire-toi de « moi, Satan. Tu m'es un sujet de scandale, parce qi»' « tu ne goûtes pas les choses de Dieu mais celles de> « hommes. »» V.. 21-23. Au premier abord on est teutde prendre ces paroles pour mie de ces plaisanterie< qu'une douce familiarité permet entre amis. Mais, ei j regardant de plus près, on ne peut douter que Tévangéliste ne fasse ici parler Jésus sérieusement. Et d'ai'leurs on sait qu'une certaine tradition chrétienne, for en honneur dans les cloîtres, admet bien que le ChrW ait pleuré , mais ne veut pas qu'il ait ri une seule fc> dans sa vie , quoique plusieurs traits évangéliques décèlent de sa part plus de dispositions à la plaisaxiteri fine et quelquefois même au sarcasme mordant qu'à U
(i) Voir plus haut, page 279 de ce lome II, le J 48 do chapitre K
morosité claustrale. Assurément les félicitations que Jésus venait un instant auparavant d'adresser à la piété de son disciple et les splendides prérogatives qu'il lui avait accordées, ne jious avaient guère préparés à l'explosion d'une invective aussi peu méritée. Que Pierre, ne comprenant pas encore parfaitement la nature de la mission de son maître, eût besoin d'être éclairé à cet égard, à la bonne heure. Mais l'apostrophe que lui attire son exclamation sympathique est dure et injuste; elle est au moins inattendue et déplacée. Qu'il arrive à nn mortel ordinaire, dans le même entretien, de débuter par des louanges et de finir par des injures, si cela ne se justifie pas, cela -s'explique par l'imperfection de l'humaine nature; mais faire agir de la sorte un homme Dieu, c'est par trop choquant. Ce brusque contraste n'appartient qu'à Matthieu. Dans Luc et Jean , an ne lit ni les félicitations ni l'invective. Dans Marc, h. 8, V. 33, on lit bien l'invective mais non les féliciations.