LÉGION DE DEMONS
Je n'arrêterai pas le lecteur sur tout ce qu'il r a déraisonnable dans le fait de la possession diaboli;
qui, si elle était quelque chose, serait la substitution ou au moins l'association à la personnalité humaine d'une ou plusieurs autres personnalités étrangères. Mais je lui demanderai s'il connaît rien d'aussi extravagant que cette histoire d'une légion de démons tourmentant un possédé, d'après Marc, eh. 5, v. 1-17, et Luc, ch. 8, v. 26-37. pans Matthieu, ch. 8, v. 28-34, il y a des variantes qui approchent de la contradiction : il y est question de deux possédés, et les démons ne s'appellent pas Légion.) La troupe infernale demande à Jésus , on ne sait trop pourquoi , la faveur de n'être pas dérangée d'une position où elle semblait pourtant devoir être à Télroit. Dans Marc, y. 7, elle Tadjure aie nom de Diew, ce qui semble contraire à l'idée chrétienne, d'après laquelle le Diable, étant l'ennemi de Dieu, ne l'invoque jamais. Comme pis-aller elle sollicite la permission de se loger dans un troupeau de porcs qui se trouvaient là et qui n'en pouvaient mais. Jésus accorde cette singulière permission. Or voilà que les porcs, peu accoutumés à loger de tels hôtes, vont se précipiter dans la mer et se noyer. Marc nous en fait connaître le nombre précis : il y en avait deux mille, ni plus ni moins. Des troupeaux de deux mille cochons dans un pays où la loi religieuse défendait d'en manger! Ce chiffre peut sembler énorme. Maison a dit que les Juifs, tout en ayant horreur de ces animaux et en s'abstenant religieusement d'en manger, pouvaient fort bien en élever pour les vendre aux payens. Ils en étaient capables en effet. Quoi qu'il en soit, les gens de la contrée vinrent prier Jésus de passer outre : les textes nous laissent ignorer s'ils l'en prièrent poliment. Comment attribuer de pareilles bouffonneries à ce Jésus qui paraît ailleurs doué d'une si grande intelligence?
§22. — PROCÉDÉS DE JÉSUS A l'ÉGARD DE SES PAIlE!îTS. ÉQUIVOQUES ET RESTRICTTONS MENTALES
Dans TEvangile de Luc, ch. 2, v. 42-50, Jésus. ^-^^ de 12 ans, échappe à la surveillance de ses parent^. Lorsque ceux-ci, après trois jours de recherches ei i*vives inquiétudes, le retrouvent à Jérusalem, discutanî avec les vieux docteurs du temple, et lui reprochdi' fort doucement le chagrin qu'il leur a causé, il leur fai* cette réponse : Pourquoi me cherchiez-Tous ? Maïs t qu'il y a de plus singulier, c'est que l'évangéliste ajom • bientôt, v. 51, qui/ était soumis à ses parents. 11 n>. pas vu non plus ce qu'il y avait d'étrange dans ceranxiété et ce trouble qu'il leur attribue. Comment s-.: absence pouvait-elle leur causer de l'inquiétude? A: point de vue chrétien, est-il admissible qu'ils ne ci»:nussent rien de sa nature divine ou au moins de «a mission céleste? Luc venait de raconter, ^ans le fl> pitre précédent et en termes pleins des plus magnifiqu'^ prédictions, l'histoire de la conception miraculeuse. & puis ces paroles seules de Jésus, prononcées avecu: intention évidente de reproche. Ne savies-^vons }'' qu'il faut que je sois aux affaires de mon père? ne p^ mettent pas de supposer qu'ils ignoraient absolument s : caractère surnaturel. Il est vrai que l'évangéliste aj" ** qu'ils ne comprirent point ces paroles. Mais cela méfait naître de nouvelles difficultés, non pas seulen)* en présentant Marie et Joseph comme des persov bien peu intelligentes , mais surtout en faisant pan- , leur divin fils inutilement pour les éclairer. '
Dans l'Évangile de Jean, ch. 2, v. 1-10, Jësu<. • sistant avec ses disciples aux noces de Cana, adrex- | sa mère des paroles qui ne sont pas édifiantes. %
lui faisant observer que les gens n'ont plus de vin et voulant sans doute par là l'engager à leur en procurer par un acte de sa toute-puissance, il lui répond : « Qu'y « a-t-il entre moi et toi, femme? Mon heure n'est pas « encore venue (1). « De quelque façon que l'on veuille interpréter ces paroles, Qw'y a-t^l entre moi et toi? on ne saurait y voir une formule de respect filial : c'est exactement le ton irrite que les évangélistes Matthieu, cil. 8, V. 29; Marc, ch. l«^ v. 24, et ch. 5, v. 7; et Luc, ch. 4, v. 34, et ch. 8, v. 28, attribuent au démon chassé du corps des possédés (2). Du reste le reproche de Jésus se concevrait tout au plus, moins la dureté de 'a forme, si sa mère lui eût demandé une chose qu'il ■l'eût pas eu l'intention de faire. Mais c'est précisément '6 qu'il fait immédiatement, en changeant en vin l'eau le six grands vases de pierre, contenant chacun deux >u trois métrètes. On se demande si un pareil miracle, lont ne parle du reste aucun des trois premiers évanélistes, était bien fait pour favoriser la vertu de temérance chez des convives qui avaient déjà bu au point e mettre en défaut les provisions d'un hôte opulent, •e vin miraculeux qu'on leur offrait était meilleur lie celui qu'ils avaient déjà bu, ce qui ne devait guère 'S engager à se modérer (3). Notons ce petit détail
(1) Le cardinal de la Luzerne a-tp-il cru faire disparaître ce qu'il a de choquant dans une telle réponse par cette fausse traducn? « Femme, que vous importe à vous et à moi? » {Explication 9 Évangiles, Évangile du second dimanche après F Epiphanie, ne !•«•, Paris, 1835.)
[2) a Laisse-nous, qu'y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Naareth? » (Luc, ch. 4, v. 34.) C'était aussi sur ce ton que la ive de Sarepta avait reproché à Élie la mort de son enfant : )u> a-t-il entre moi et toi, homme de Dieu? » (3* livre des Rois,
17, v.18.) 3) Le docteur Strauss et son savant traducteur ont calculé, sur
données un peu conjecturales peut-être, comme le sont la plul de celles qui servent de base à restimation des mesures an-
consigné au verset 10 : il aurait été d'usage, dan?» les festins juifs, de servir aux conviTes d'abord le b<»n vin, puis celui de moindre qualité. C'eût été Tinver?*^ de ce qui se fait ailleurs. Mais Luc nous a fourni à cêt égard une information qui ne se concilie pas avec C4^1l^ de Jean : il fait observer (ch. 5, v. 39) que personne, après avoir bu du vin vieux, ne voudrait goûter imni'diatement du vin nouveau. On pourrait admirer la sagacité de cette observation si l'évangéliste avait en soin de dire qu'il parlait de convives encore en étai <1^ faire la distinction entre le vieux et le nouveau.
Jean, ch. 7, y. 2-10, attribue à Jésus des paroles et des actes que partout ailleurs on appellerait measonge et tromperie. Ses frères l'engagent à aller à Jérusalem pour la fête des Tabernacles. Il leurréiKi' qu'il ne va pas à cette fête, et à peine sont-ils par*> qu'il s'y rend non pas publiquement mais comme en achétte. Saint Augustin a donné de ce procédé de Jt -- Texplication suivante, qui égale en valeur morale le pv-
ciennes, que ces six vases pouvaient contenir en tout 559 ou k de nos litres, selon qu'on supposera 2 ou 3 roétrètes par vas^ {Vie de Jésus, traduction de M. Littré, 2* section, 9*cbapitre4 UK tome II, Paris, 4840.) Gela ferait un peu plus de 46 litres paruetrèle. Je trouve ailleurs le chiffre moins élevé de près de 39 lim^ ce qui eût fait en tout environ 468 litres, en supposant seul'ii ^ 2 métrètes par vase. Prenons' ce nombre le plus modér»* ' 468 litres, ajoutés aux provisions déjà épuisées. Voilà des buv^ ' qui en revendraient aux plus terribles d'entre les nôtres. J a tcrais qu*en telle compagnie Jésus tie parait pas aussi enneoi la gaieté que certains ascètes ses disciples, si la gaieté, portée degré, ne méritait pas un autre nom. Dans ses Lettres écrUei d^' montagne^ Rousseau raconte à ce sujet qu'un curé janséniste ^ tenait que les repas de noces étaient une invention du dia. Comme on lui objecta que Jésus avait assisté aux noees de C et y avait fait un miracle dans le but de prolonger les ynei festin, il répondit ; « Ce n'est pas ce quMl a fait de mieoi (Dernière note de la Lettre 3, tome II!, Paris, 1835.) Il va sans ^ qu'en citant ce bon mot, Rousseau n'en a pas garanti l'aothenî
ERREURS, INVRAISEMBLANCES, DERAISON 395
cédé même. La fête des Tabernacles durait plusieurs jours. Quand les frères de Jésus l'engagent à y aller et qu'il leur répond, Jt ne tais pas à cette fitey il veut dire seulement qu'il n'y va pas aujourd'hui même, qu'i/ n'y m pas au moment oie ils espèrent Vy voir aller, mis lorsque cela lui convient. Il ne ment donc pas, puisqu'en effet il n'y va qu'après leur départ et secrètement (1). C'est exactement ce que Pascal appelle iirt la vérité tout bas et un mensonge tout haut (2). On voit que le système des restrictions mentales et des pieuses équivoques est d'invention moins récente qu'on fie pouvait le croire; j'ai fait voir ailleurs qu'il remontait même jusqu'aux patriarches (3). Saint Augustin ait précéder son explication d'une longue dissertation iur l'erreur et le mensonge, dissertation dans laquelle 1 n'oublie qu'une chose, c'est que l'on ment toutes les ois que l'on s'exprime sciemment en des termes tels ne ceux à qui l'on parle sont trompés. Or n'est-il pas vident que, lorsque les frères de Jésus l'engagent à lier à la fête des Tabernacles, ils n'entendent pas l'enager à y aller tel jour ou tel autre, mais simplement y aller? Et lorsqu'il leur répond expressément et en (mes généraux : Je ne vais pas à cette fête, peuvent- 5 ne pas croire qu'il ne doit point y aller du tout, et is lors ne les trompe-t-il pas, puisqu'il se propose y aller en secret après leur départ? Ce ne sont point s paroles en tant que purs sons, mais bien. les inten- )ns et les faits, qui constituent le vrai ou le faux, et lui -là même qui dirait quelque chose de vrai en soi absolument, mais qui, sachant que la personne à qui parle attache aux choses ou aux mots une autre signi-
1) Sermo 133, De verbis Evangelii Joannis 7, J 7, lome V,
is, 1683. A ceUe explication il suffit d'opposer simplement le
le original de révangéliste, v. 8-10.
2} Neuvième lettre provinciale, tome !•% Paris, 1830,
3) l'« section, !•' chapitre, § 8, tome I*'.
fication que celle qu'il y attache lui-iuème, négligerait de l'en avertir lorsqu'il le pourrait, mériterait le nom de menteur tout aussi bien que celui qui dirat sciemment quelque chose de faux en soi et absolument. A en juger de ce point de vue, qui est celui de la saine morale, le procédé que. Jean attribue à Jésus à l'égard de ses frères ne saurait donc être lavé du reproche de mensonge.
Ne pourrait-on pas voir encore une expression de sentiments peu affectueux envers ses proches et stittout peu respectueux envers sa mère dans cette réponse que les deux premiers évangélistes mettent dan> la bouche de Jésus, lorsqu'on vient lui annoncer qG? sa mère et ses frères demandent à lui parler : Qg est ma mère et qui sont m^s frères? (Matthieu, ch. )'«.' V. 46-48, et Marc, ch. 3, v. 31-33.) L'interprétaii::: peu favorable, que suscitent tout d'abord ces rin!»^paroles, a semblé pouvoir être écartée par les deu versets suivants, où Jésus, montrant ses disciples, di: Voici ma mère et mes frères, etc. (Voir aussi Lui. ch. 8, V. 21.) Mais la bienveillance générale n'est \i^ incompatible avec la bienveillance particulière en\t'^ nos parents. Ce serait une singulière philanthropie 'jncelle qui exclurait les êtres auxquels la nature bît.^ unit par les liens les plus intimes; elle ne peut ètrerj:.du goût de ces théoriciens qui n'imaginent pas d'a\r* moyen d'obvier à ce que l'esprit de famille a part de trop exclusif, que la suppression même de la l mille : aussi ces théoriciens ont-ils souvent cité célébré la réponse de Jésus. Peut-être trouve-!l'explication de cette réponse dans un remarqua' incident, que Marc seul venait de mentionner un ç* auparavant : au verset 21, on lit que les parents Jésus avaient voulu se saisir de lui de force, cob^ Hant hors de sens. Cette injure, si peu méritée et h )ubliquement à Jésus par les siens mêmes, unis a;
aax scribes ses ennemis déclarés, qui le disaient possédé de Beelzebud, v. 22, avait-elle laissé dans son àme uu ressentiment d'amertume, qui aurait dicté, quelques instants après, ces paroles. Qui est ma mire et qui sont mes frères? Ce ressentiment, tout humain fit tenant à l'un des côtés faibles de notre imparfaite nature, ne concorderait guère avec cet idéal de perrection, constitutif de la nature divine que l'on attribue i Jésus.
Notons ici tout ce qu'il y a d'exorbitant dans la Toyance de plusieurs communions chrétiennes qui eulent que Marie, mère de Jésus, soit demeurée iierge. Dans un grand nombre de passages des livres lu Nouveau Testament, il est fait mention expresse les frères et des sœurs de Jésus. (Matthieu, ch. 12, . 46 et 47; Marc, ch. 3, v. 31 et 32; Luc, ch. 8, . 19 et 20; Jean, ch. 2, v. 12, et ch. 7, v. 3;- Actes es apôtres, ch. 1^, v. 14; 1'* ÉpUre de Paul aua^ 'Orinthiens, ch. 9, v. 5, etÉpître aux Oalates, ch. l^, , 19.) On a dit, ce qui est vrai, que les livres saints ésignaient quelquefois sous le nom de frères des couns ou d'autres parents plus éloignés et même simpletent dés disciples ou des amis ; mais on en a conclu à ►rt que c'était ici le cas. Lorsque ce mot est employé ins cette acception vague, indépendamment de ce l'il y a des désignations et des circonstances qui ne îrmettent pas de s'y tromper (1), on ne voit rien qui )Iige, comme dans les passages que je viens d'indiler, à lui conserver sa signification restreinte et or-
J) Au ch. 20, V. 17 et 18, de Jean par exemple, lorsque Jésus û ftfnrie-Bladeleine d'aller trouver ses frères pour leur annoncer >lle Ta VU ressuscité, elle exécute cet ordre eu se rendant im- 'diaicment auprès des dimple». On peut citer encore , comme finple évident d'emploi du mol frères dans une acception flgurée. i paroles que je relatais tout à l'heure de Jésus montrant* ses cipfes. Voici ma wière et mes frères,
(linaire. Dans la plupart de ces passages, les frères da Jésus accompagnent sa mère, et l'on ne peut imaginer aucune raison pour qu elle eût été sans cesse accompagnée de neveux par exemple, et que ceux-ci n'eussent jamais été désignés sous cette qualification ou sous celle de cousins de Jésus. J'invoquerai surtnu: ces paroles que Matthieu, ch. 13, v. 55 et 56, met dans la bouche des habitants de Nazareth : « N'est-ce
- pas le flls de l'ouvrier? Sa mère ne s'appelle-t-elle •• pas Marie, et ses frères Jacques, Joseph, Simon e:
- Jude? Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes au mille:: ♦• de nous? »» Marc, ch. 6, v. 3, leur fait dire pre<4Ur dans les mêmes termes : « N'est-ce pas Touvrier, le *• flls de Marie et le frère de Jacques, de Joseph, «U « Jude et de Simon? Et ses sœurs ne sont-elles pa? au « milieu de nous? »» Conmient, en présence de téaj-ignages aussi formels, ceux qui n'ont pas le droit de les récuser, osent-ils soutenir que la mère de Jésus, qu; Ton voit d'ailleurs (Luc, ch. 2, v. 22) venir au temjJe se faire purifier comme les autres femmes, est toujours restée vierge? Cela ne se concevrait pas, si Ton n'éii: Imbitué à voir l'obstination et la crédulité franchi: toutes les bornes quand il s'agit de matières religieuses.
Pour étayer l'interprétation d'après laquelle ce^^ qui sont appelés dans les évangiles les frères de Jé*u^ n'auraient été que des parents plus éloignés, on a d:: que trois d'entre ceux qui sont ici désignés nominativement, à savoir Jacques, Simon et Jude, pouvaier: être les mêmes qui figurent sous des noms identiqv. ^ dans la nomenclature des douzQ disciples. Mais le ré ; ' ie Marc ne laisse pas cette ressource; car cet évan«-liste, après nous avoir présenté Jésus en compagnie <\^ louze disciples qu'il vient de choisir, ch. 3, v. l^-^' lous apprend presque immédiatement, v, 31, que ^ nère et ^es frères vinrent le trouver et le firent &r
KRREURS, INVRÂISEMBLANCKS, DÉRAISON 306
peler du dehors. J*ai déjà fait remarquer dani$ quelles dispositions malveillantes le verset 21 indiquait qu'ils venaient le chercher, dispositions qu»on ne saurait attribuer à trois de ses disciples. Luc dit également que, tandis que Jésus était en compagnie des douze, sa mère et ^es/rères vinrent le trouver, et il ajoute qu'ils ne pouvaient l'aborder à cause de la foule, ch. 8, v. l®*" et 19.