‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienne (volume 2)Chapitre 13 sur 139 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

KTE»NÏTK DES PEINES

La théologie chrétienne n'a rien trouvé de mieux, pour le gouvernement des âmes, que le suprême mobile de Yéternité des peines, qu'elle a emprunté au polythéisme (1). Mobile fondé uniquement sur la crainte,

({) El encore ne faut-il pas croire que toutes les religions polythéistes se soient montrées aussi cruelles. Le magisme persan, par exemple, après avoir soumis les hommes ressuscites à des peines expiatoires, les admet tous en définitive h la participation d'un éternel bonheur : « La chaleur du feu fera couler les grandes et tt les petites montagnes qui renferment les métaux. Ces métaux (( seront sur la terre comme un fleuve. Alors tout homme passera « dans ces métaux*coulants et sera purifié. Les purs s*approche- <x ront donc et y passeront comme dans un lait chaud; les dar- « vands seront aussi obligés d'y marcher. Ainsi, dans le monde, tout tt ira dans des métaux coulants, et de cette manière tout homme « deviendra ejccelletU et heureux. Le père, le fils, la sœur, Tami, « tous l'un avec l'autre feront des œuvres méritoires. Les àrocs « sur lesquelles je vous ai consulté, dit Zoroastre, étant ainsi putt riOces, soit celles qui auront été justes, soit celles qui auront été

et donnant à Dieu pour serviteurs, au lieu d'enfants confiants en son amour, des esclaves tremblant devant sa puissance ; horrible blasphème par lequel on dénature la justice de Dieu, en môme temps qu'on méconnaît sa sainteté et sa bonté.

Matthieu, ch. 13, v. 42, ch. 25, v. 30, 41 et 46; Marc, ch. 9, v. 42-47; Luc, ch. 3, v. 17; Jean, ch. 3, V. 36; Paul, 2® Epître aux Thessaloniciens, ch. P**, V. 8 et 9; et Jude, Epître^ v. 7 et 13, parlent ÔlB fournaise ardente, de ténèbres extérieures, de pleiùrs, de grincements de dents, de feu éternel préparé pour le Diable et ses anges, de géhenne, de feu inextinguible, de ver qui ne meurt pas, ^e feu vengeur, de colère qui demeure, de supplice étemel, d^obscurité éternelle, toutes expressions qu'il serait loisible, môme à ceux qui admettent l'autorité de la Bible, de ne point prendre à

« darvandes, je vous demande ce qui arrivera à Tàme et ensuite « au corps. Ormusd dit à cela : Tous les hommes seront unis dans « une môme œuvre, ils feront avec zèle un grand sétaesch à a. Ormusd et aux Âmschaspands. » (Zend-Ave5ta, Boun-Deheschy art. 3i, traduction d'Anquelildu Perron, tome II, Paris, 1771.) Les longues peines que le bouddhisme siamois inflige aux méchants après leur mort doivent au moins se terminer par Tannihilation. (Pailegoix, Grammatica linguœ Thai, ch. ^0 ,•> Systema Buddhicim secundùm Siamenses, Bangkok, 1850.), L'excès de dureté, qui consiste à ôter Tespérance à un être en proie à la douleur, est particulièrement, sinon exclusivement, propre à la théologie chrétienne. Un poète, qui avait pourtant plus que beaucoup d*aulres connu la souffrance et le besoin d'espérer, écrivait sur la porte de Tenfer des chrétiens Tinscriplion dont on ne cite ordinairement que ces derniers mots : Vous qui entrez, laissez toute espérance, et qui présente comme l'œuvre de la souveraine sagesse et du premier amour un lieu d'éternelles tortures et d'éternel désespoir. (Dante Alighieri, La divina Commedia, Inferno^ chant 3.) Ces pensées sontd'autant plus détestables qu'elles iFont exprimées en plus beaux vers et dans une langue plus mélodieuse. C*est un nouvel exemple de l'influence pernicieuse que les dogmes cruels exercent sur les natures mêm les plus portées aux sentiments affectueux.

la lettre, soit parce que, dans maints endroits, TÉcritare sainte applique les expressions ^^frn^/, iterntlh^ ment à une durée très-longue mais qui doit évidemment avoir un terme (1), soit parce que les menaces de peines éternelles que contiennent les textes susdits semblent contredites par divers autres passages de la Bible <2). C'est sur ces textes pourtant que la théologie

J) Dans la Genèse, ch. 13, v. i5, cl cli. 17, v. 8, Dieu promet à Abraham et à ses descendants qu'ils posséderont éiernellemaii la terre de Chanaan. Dans ï Exode, ch. 42, v. 14 et 17, la célébration de la p&que juive devra être étemelle. Dans V Exode, ch. 2i, V. 6, au LétitiqWy ch. 25, v. 46, et au Deutéronome, ch. 15, v. 17, Dieu permet aui Juifs de tenir élerneUement en esclavage des étrangers et même quelques-uns de leurs compatriotes. Au premier livre des Rois, ch. 1", v. 22, le jeune Samuel doit être consacré au ser\ice du Seigneur pour /owjotfrs; au chapitre IS, v. 13. . Saùl devait régner sur Israël éiemellement ; au chapitre 20, v. 15, David est prié de proléger la maison de Jonathan éternellement: au 2« livre des llois, ch. 7, v. 13, 16, 25 et 29, la famiUe de David doit régner éiernellement,

(2) Sagesse, ch. 1 1, v. 24, 25 et 27, et ch. 12, v. 2 et 16. Dans ces passages, Fauteur sacré semble croire formellement à la rcluibilitalion de toutes les ilmes parla purilication des épreuves. Mais on trouve dans ce môme livre divers aulres passages qui sont loin d'être d'accord avec celte généreuse pensée.

On lit, au verset ,9 du psaume 103 [102]: a U ne conservera pas du ressentiment éternel fcmen t. » Celte pensée se retrouve dans Isaïe, ch. 57, V. 16 : « Je ne serai pas irrité éternellement. » C'esl bien nier, ce semble, l'éternité des peines, entendue dans le sens tliéologique. Je citerai encore le verset 9 du psaume 145 [144]: a Jéhovah est bon pour tous, et ses miséricordes s étendent sur a toutes ses œuvres. » Je citerai cnGn le>'erset Udu même psaume: 8 Jéhovah soutient tous ceux qui tombent, et relève tous ceux qui « sont courbés. » On croit voir dans tous ces textes une petisée de réhabilitation; mais quelques lignes plus loin, au verset 20, on lit ces mots si diflcrents : a II détruira tous les méchants. » Je ne fais du reste aucune difficulté de reconnaître que Jon trouve dans Ici psaumes, comme dans Isaïe et le livre de la Stigesse que je citais tout à l'heure, un grand nombre d^autres passages qui, sans formuler expressément le dogme des peines éternelles, lui sont plu-

a fondé celui de ses dogmes qui contredit le plus ouvertement les notions essentielles de la justice distributive (1). Mais, comme si elle se défiait de la solidité

t6t favorables quo contraires. On comprend que, si j'oppose à ce dogme la Bible elle-même, ce n*est pas que noua ayons besoin d'un tel secours contre une pareille croyance, mais uniquement pour faire voir sur quel terrain mouvant ont bâti les auteurs de la doctrine que nous combaUons. Dans cette question de l'éternilc des peines comme dans beaucoup d'autres, les livres sacrés qu'ils invoquent contiennent des textes contradictoires. Un der* uier exemple, tiré du Nouveau Testament, On a vu plus baut, au chapitre 5, que saint Paul était le principal auteur du dogme chrétien d'après lequel un petit nombre d'élus sont seuls prédestinés à la béatitude éternelle, en vertu d*un décret de Dieu, indépendant de leurs propres œuvres, ce qui implique nécessairement que rimmense majorité du genre humain est prédestinée à la damnation. Eh bien i on trouve dans ce même saint Paul la contre-partie de cet enseignement; dans sa 1'* Êpîtreà Timothée, ch. 2, v. 4, il dit que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité, Cassien, l'un des pèi-es de la vie ascétique et l'un des chefs de la secte des sémipélagiens, ayant invoqué ce texte de saint Paul , on lui a attribué l'intention de nier l'éternité des peines. Cette intention n'était qu*apparenle. En réalité il admettait la damnation. (CoUadones Patrum, Collatio i3, ch. 7, Arras, 1628.) Les Pélagiens niaient non pas l'utilité, mais la nécessité de la grâce pour la foi et les œuvres. Les sémipélagiens, Cassien et d'autres prêtres du clergé de Marseille disaient avec les pélagiens que la grâce n'était pas nécessaire pour concevoir une bonne pensée, mais ils admettaient contre eux qu'elle était nécessaire pour la mettre à exécution, et qu'elle Intervenait toujours aussitôt que naissait la bonne pensée. Saint Augustin les poursuivit aussi vivement que les pélagiens. Ils ont été condamnés plus tard dans le 2' concile d'Orange, tenu en 529. Les pélagiens avaient été condamnés par. plusieurs conciles et particulièrement par le 3* général d'Éphèse, tenu en 431. •

(l) Saint Augustin, Dtf Civitate Dei, liv. 21, ch. 9 et 23, t. VII, Paris, 1685. '

Saint Augustin, essayant de réfuter l'objection tirée de l'impossibilité d'un feu qui brûlerait éternellement des corps vivants sans les consumer ni les faire mourir , somme les incrédulei d'avoir d'abord à expliquer beaucoup de phénomènes de TQrdrç nature)

26/i PREMIÈRE PARTIE

d'une telle base, elle appelle le raisonnement à son secours. Entendons ses arguments. Voici d'abord l'enseignement scolastique :

« Dieu peut justement punir le péché tant qu'il n*est « pas expié. Or le péché mortel demeure inexpiable « pendant toute l'éternité; car il éteint pour toujours « la charité sans laquelle la justice de Dieu ne saurait « être fléchie (1). •»

Cette proposition, Dieu peut justement punir le péché tant qu'il n'est pas expié, est incontestable. Mais, à la faveur de ce principe, on essaie de faire passer, comme si cela devait aller de soi, une autre proposition qui contient l'idée la plus fausse, à savoir que le péché mortel demeure inexjnahle pendant toute Vvternifé. La raison qu'on en donne c'est que ce péché éteint pour toujours la charité sans laquelle la justice de Dieu ne saurait Urejllchie, On suppose dès lors que l'àme humaine peut être réduite à un état où il lui soit à jamais impossible d'aimer Dieu. Or cette supposition n'est pas soutenable. Que l'homme éloigne sa pensée de Dieu tant que dure l'entraînement de la passion, cela se voit

qui lui semblent miraculeux, et que présentent le feu, la chaux, le diamant, l'asbesle, Taimant, ctc.^ phénomènes qui , fussent-ils encore aussi peu expliqués que de son temps, n'autoriseraient nullement le dogme des peines éternelles, mais que k science actuelle explique pour la plupart sans la moindre intervention surnaturelle ; il va jusqu'à invoquer les salamandres qui vivraient dans le feu, la chair de paon qui serait incorruptible, les cavales de Cappadocc fécondées par le vent, et autres contes de celte force. {Ibidem, ch. 2, 4 et 5.)

(1) Bailly, De PeccuiiSy part. 1, ch. 8. § 2, Dices 2", tome Vf, Dijon, 1789. Au point de vue chrétien, non-seulement les réprouves ne peuvent plus aimer Dieu, mais ils le haïssent, et ils s<.»iil condamnés à le haïr cternellemeut et par conséquent à renouveler sans cesse la cause môme de leur supplice. (Dûrefeld, Sorma invocationis dtvitiœ, ch. 9, secl. i, Rintcln, 1624, et Leibniz, Causa Ud adsertaperjustitiam ,jva^ etc., $ 59, tome L«% Genève, 17G8.)

et se conçoit. Mais que rhomme qui applique actuellement sa pensée à l'idée de Dieu, c'est-à-dire à l'idée de l'être infiniment bon, puisse ne pas l'aimer ! Que l'homme qui a péché, et parce qu'il a péché, ne puisse pas, lorsque le vertige de la passion a cessé, lorsqu'il sent l'aiguillon poignant de la peine que lui a méritée sa faute, lorsque par là même son intelligence est plus vivement que jamais ramenée à Dieu, plus clairement que jamais illuminée de l'idée du bien, qu'il ne puisse pas, dis-je, aimer Dieu, et qu'il ne le puisse pas même pendant une éternité de souffrances ! Cela non-seulement ne se comprend pas, mais estnfonstrueux. Quelle idée vous faites- vous donc de la justice divine? Elle ne saurait être fléchie, dites-vous. Mais d'abord qui vous parle de la fléchir? C'est là une expression qui n'appartient qu'à votre langue. Pour nous, la justice divine doit être nécessairement et parfaitement satisfaite, que nous le voulions ou non, que nous le demandions ou non. Mais, parce qu'elle doit être nécessairement et parfaitement satisfaite , cela implique-t-il qu'elle ne le sera jamais? C'est le contraire qui est évident. Parce qu'elle exige que le péché soit expié, cela implique-t-il qu'elle ne fasse jamais cesser l'expiation du pécheur, qu'elle ne se lasse pas de le voir, pendant toute une éternité, se débattant en vain dans les tortures de la souffrance, en un mot qu'elle ne puisse jamais se satisfaire?

On vient d'entendre la théologie préparant, dans les séminaires, ses jeunes lévites à exercer le ministère sacré au milieu d'un siècle qu'ils ne connaissent pas et où ils marchent à tâtons. La voici maintenant essayant de se présenter sous des formes moins sèches et de s'accommoder au goût plus délicat des gens du monde. Avec un peu d'attention il sera facile de reconnaître que c'est toujours la même théologie; car le linge fin et la soie qui Tenveloppent mollement, dégui-

sent mal ses allures propres et ses mouvements anguleux :

«• Dans la grande peine du péché, dit Bossuet, celle « qui lui est seule proportionnée, c'est la mort éter- « nelle, et cette peine du péché est enfermée dans le w péché même. Car le péché n* étant autre chose que « la séparation volontaire de Thomme qui se retire de- ** Dieu, il s'ensuit de là que Dieu se retire aussi de *• rhomme et s'en retire pour jamais, Vliomme % ayant M rien far on il pîiisse s y rejoindre de lui-même : de « sorte que, par ce seul coup que se donne le pécheur, *. il demeure éternellement séparé de Dieu, et Dieu ^ forcé par conséquent à se retirer de lui, jusqu'à ce ^ que, par un retour de sa pure miséricorde^ il lui plaise « de revenir à son infidèle créature. Ce qui n'arrivant ** que par une pure bonté que Dieu ne doit point au pé-

- cheur, il s'ensuit qu'î7 n^ lui doit autre chose qu'une

- éternelle séparation et soustraction de sa bonté, de sa ^ grâce et de sa présence ; mais dès là son malheur est « aussi immense qu'il est éternel (1), w

La plus longue vie humaine, comparée à l'éternité, pouvant justement être appelée un instant, ce raisonnement filandreux, disons le mot, ce sophisme si peu digne d'un écrivain de cet ordre, peut se traduire ainsi : « Dans un instant d'égarement, au milieu des étourdis- »* sements de sa vie actuelle, l'homme sort du droit « chemin; donc il n'y pourra jamais rentrer, môme « quand, après le réveil, la peine le forcera à recon- « naître son égarement. »» Ou mieux encore : « Une « créature faible, ignoranteiet exposée à toutes les sol- ^ licitations de la passion, oublie momentanément son •* Créateur ; donc celui-ci, dont la science est infinie, la

- force souveraine et la bienfaisance inépuisable ,

(1) ÉUvatioM à Dieu sur tous les mystères, 6* semaine, 16* éléva- Uon, tome X, Paris, 174â.

« doit non-sealement l'abandonner pour toujours,

- mais lui infliger d'éternels supplices. » On a dû remarquer que Bossuet mêlait à cette théorie impitoyable les mots de miséricorde et de bonté, et cela pour déclarer ensuite impuissantes la miséricorde et la bonté de l'être tout-puissant.

Si les supplices infligés par Dieu sont éternels, c'est qu'il fallait, selon le cardinal de la Luzerne, qu'il se vengeât en Dieu, sans fin ni trêve ni obstacle d'aucun genre : « Dieu se vengeant en Dieu, poursuivant de

- toute sa fureur la créature qui a osé l'offenser, dé- « ployant, pour la punir, sa toute-puissance, voilà ce ** qu'est l'enfer (1). " Les simples mortels voient leurs colères limitées par la force des choses lors môme qu'ils voudraient n'y pas mettre de bornes. Mais 5e venger en Dieu, quel sublime privilège ! Dans la bouche d'uh des hauts dignitaires de l'Eglise, d'un de ses docteurs qui passent pour les plus autorisés, c'est là assurément un langage significatif. Eh bien ! quelque affreux qu'il soit en lui-même, il est préférable à ces doucereuses atténuations, à ces réticences cauteleuses et à moitié hérétiques de certains docteurs de nos jours, parce qu'il

(1) Erplicntion des Évangiles, évanfjile du 19" diman-hc aprds la Peniecàle, lome II, Pari?, 4835. Cette phrase est la conclusion d'une peinture qui abonde en ornements de môme genre et dont je retracerai ici quelques Irails : « Supplice affreux, qui réunit, pour t* le déchirer, le femords du passé, la douleur du présent et le « désespoir de l'avenir. Supplice éternel, qui durera autant que la » colère immuable qui rinfligo, qu'aucune consolation, qu'aucune « espérance n'adoucira jamais. Il n'y a pas de langue qui puisse « exprimer la rigueur infinie de ces tourments, parce qu'il n'y a « pas d'esprit qui puisse la concevoir. Les livres saints eux-mêmes .' s'accommodent à nos faibles idées. Les peintures épouvantables c( quMls nous en font, sont infiniment au-dessous de la réalité, et « pieu, qui a creusé l'enfer, ne nous dit rien qui nous en fasse « comprendre toute l'horreur. La seule idée que nous puissions <( nous en former, c'est qu'elle est au-dessus de nos idées. »

a au moins le mérite d*être conséquent à son principe, et parce qu'exprimant le dogme tel que Ta toujours compris et formulé la doctrine chrétienne, il n'en dissimule pas l'odieux et ne cherche pas à détourner frauduleusement le sentiment d'horre ir qu'il doit inspirer.

« Ouvrez, dit l'abbé de Genoude, les deux grands li- « vres du monde, la nature et la Bible, vous y voyez «« /a justice divine écrite partout en lettres de sang ; et « sans cela^ les hommes n'y auraient jamais cru; ils se « seraient dit ce qu'on entend même encore aujour- « d'hui au milieu d'un monde sillonné par la foudre : ** Dieu ne saurait punir d'un supplice éternel l'offense

- d'un moment ; comme si Dieu 71 Hait pas infini, comme

- s*il y avait rien en Dieu qui ne fût Dieu, sa puissance «* comme sa justice, sa justice comme son amour!... « Qu importent des années, des sihles de souffrances 'l « Il y a des volontés qui hrareront des supplices tempo- ** raires plutôt que de fléchir. Dieu sera vaincu par « r homme,.. L'enfer n'est-il pas seul en proportion « avec ce choix monstrueux qui renferme implicite?ne?it ^ la haine ou le mépris de Dieu? Dieu ne se doit-il pas « à lui-même de punir éternellement U7ie volonté qui « demeurerait étertiellement son ennemief Dieu juge ». l'homme non d'après la durée de sa faute, mais d at* près la disposition de son cœur. Les peines sont

- éternelles, parce que le pécheur a îcne volo7ité éter- «♦ nelledansle plaisir du péché. Dieu lui aurait donné

- des millions d'années qu'il ne serait pas sorti de son ** péché ; il aurait, dit saint Augustin, souhaité de vivre »* éternellement dans son crime.. . Lhomm4 est si grand ^ qu'il ne faut rien moins que des peines infinies pour u punir le mauvais usage de sa liberté (1). »

Ainsi, pour que les hommes crussent à la justice di-

(1) Nouvelle exposUion du dogme catholique^ ch. 12, Paris, 1842.

ÉTERJïITÉ DES PEINES 269

vine, il fallait qu'elle fût écrite en lettres de sang! Le mauvais usage de la liberté humaine demandait des peines éternelles, soit parce que Dieic est infini, soit parce que V homme est grand / Il y a des volontés qui eussent bravé des supplices temporaires plutôt que de fléchir, et Dieu eût été vaincu ! Dieu se doit de punir éternellement le pécheur dofit la volonté est étemelle dans le plaisir du péché!

Ramenée à sa dernière expression, cette argumentation ne présente plus que des affirmations gratuites et inintelligibles. .Est-ce chose compréhensible, par exemple, que la volonté humaine, parce qu'elle s'écarte momentanément de l'ordre, puisse être dite étemelle dans le plaisir du péché? Une semblable théorie, pour être empruntée à saint Augustin, n'en a pas plus de sens et ne s'en prête pas davantage à une discussion sérieuse. Je laisserai également les théologiens de l'école de M. de Genoude savourer ce parfum du sang, par lequel la justice divine se révèle à leur intelligence, parfum qui s'exhale en effet de la Bible, comme je le ferai voir (1), et qui chez moi, indigne sans doute de pareilles manifestations, ne réveille, je l'avoue, qu'un sentiment d'insurmontable dégoût. J'arrive à ces étranges raisonnements : Dieu est infini; donc l'offense qui lui est faite doit être punie d'un supplice éternel. L'homme est grand; donc il faut des peines infinies pour punir le mauvais usage qu'il fait de sa liberté. Il y a des volontés qui braveraient des supplices temporaires, et alors Dieu serait vaincu; il se doit donc de punir éternellement. Mais qui donc a jamais prétendu que l'homme arriverait à sa fin, au bonheur, tant que sa volonté rebelle refuserait de se soumettre à l'ordre? La peine ne continue-t-elle pas de durer tant que dure l'égarement de la volonté humaine? Comment donc

(1) Dans la 2* partie, \^' seclion.

ose-t-on dire que Dieu serait raincic parce que la peine aurait une fin ? Mais encore une fois la peine ne finit qu^après que la volonté humaine a expié ses fautes» qu'après qu'elle a cessé de braver Dieu, pour me servir un instant de la langue des théologiens; car il faut remarquer ces expressions qui reviennent constamment dans leurs discours, ojense/aile à Dieu, hrarer Dieu, Dieu tainat par VTwmme, haine ou ^npris de Dieu, Dieu se doit à lui-même de punir, tolonté ennemie de Dieu. Ces expressions mômes et d'autres semblables disent assez qu ils se représentent Dieu comme blessé directement et personnellement par le pécheur, comme irrité contre lui, et comme vengeant par les supplices qu'il lui inflige les offenses qu'il en a reçues. Ils ne voient pas que les fautes de l'homme ne peuvent pas plus troubler l'inaltérable sérénité de la cause souveraine que nos bonnes actions ne peuvent ajouter à sa félicité infinie. Lorsque la créature intelligente et libre s'éloigne de l'ordre qu'elle conçoit comme obligatoire pour elle, alors elle se livre elle-même à la peine qui naît du désordre, elle se condamne aux souffrances de l'expiation que la justice de Dieu inflige tOt ou tard au mal moral aussi nécessairement qu'elle attache le bon* heur à l'observation de l'ordre, à la pratique du bien. Mais quel peut être le but de l'expiation, j'entends un but digne de l'être infiniment sage et bon? Ce ne peut pas être de faire souffrir sa créature uniquement pour la faire souffrir; cette souffrance n'est évidemment qu'un moyen, et non sa propre fin à elle-même. Dès lors l'expiation ne peut plus avoir d'autre but raisonnable que de ramener à l'ordre l'être intelligent qui s'en est écarté librement. Considérée de ce point de vue, la peine que, dans nos jours d'irréflexion ou d'affaissement moral, nous sommes tentés de maudire, s'ennoblit à nos yeux, quand elle est subie avec résignation ; elle nous apparaît alors comme un moyen d'é-

puration et de réhabilitation , comme un instrument tout à la fois de justice^ de sainteté et de bonté; elle ne sert dans la main de Dieu qu'à npus amener, par des voies qu'il tient à nous d'abréger, vers ce vrai bonheur qui est notre an, et dont nous ne jouirons que lorsque nous l'aurons mérité. Il suit de là que des peines qui n'anraient pas de terme, seraient un horrible non-sens. C'est ici surtout, dans l'idée qu'elle se fait du but de l'expiation, que s'égare la théologie chrétienne. Elle oublie toujours que Dieu y est parfaitement désintéressé, qu'il punit le péché pour le bien du pécheur, qu'il se propose par le châtiment de purifier l'âme humaine de ses souillures et de la rendre digne du bonheur qu'il lui destine, et qu'ainsi, lors même qu'il châtie justement, il ne cesse pas d'être le Dieu infiniment bon (1).

(1) Un des premiers docteurs chrétiens, Origène, a professé la doctrine de la réhabilitation de toutes les âmes après l'expiation de leurs fautes. (Hipl àoyjbtv, livre 2, ch. iO, J§ 4 et 5, tome 1'', Paris, 1733.) Le texte grec du livre 2 des Principes est perdu. J'ai dû recourir à la traduction latine de Rufin. Ce traducteur a été accusé par saint Jérôme d'avoir quelquefois altéré la doctrine d'Origène. L'accusation, qui parait fondée d'ailleurs, ne saurait 8*appliquer au cas actuel. Je puis invoquer des témoignages irrécusables pour établir qu'Origène a bien véritablement professé le sentiment exprimé dans le texte que je viens d'indiquer. Saint Jérôme lui-même lui en fait le reproche formel. (Ejûstola 41 ad Pammachiumet Oceanwn, t. lY, Paris, 1706.) Saint Augustin le lui reproche également; il le trouve trop misêricordmtx sur cet t\riicle.(Decmtate Dd, livre 21, ch. 17, tome VU, Paris, 1685. Lo saint docteur ne s'est pas toujours montré aussi paciGque envers ceux qu'il appelle ironiquement rnisdricordieux. Dans un ouvrage subséquent, il signale aux catholiques la doctrine d'Orlgène comme un objet de véhémente horreur. (De herœsibus, 43, tome VllI, Paris, 1694.) Saint Augustin reproche en même temps à Origène, et cette fois avec raison, d'avoir ajouté que râ.me réhabilitée retombait ensuite dans le mal et parcourait sans fin un cercle de béatitudes et de misères alternatives. {Ibidem.) Si c'est là en efifet l'idée qu'Origène s'est faite du vrai bonheur auquel nous tendons comme à un but définitif, il s'en est fait une id<^

M. Nicolas, combattant à son tour pour les peines éternelles, crée aussi tout exprès une espèce de pécheur

fdusse; car ce bonheur serait empoisonné incessamment par la pensée qu'il devrait non-seulement avoir un terme, mais être remplacé par de nouvelles épreuves et de nouvelles douleurs. Il existe encore d'autres témoignages postérieurs à celui de saint Augustin, et qui établissent qu'Origène niait rélernlté des peines. Dans une lettre adressée à Menas, patriarche de Constantinople, l'empereur Justinien disserte longuement sur les erreurs théologiques d'Origène, et après avoir cité plusieurs extraits du Tlifl «px^^i ii P^^' voque contre Fauteur Tanathème de TÉglise, et rédige lui-même d'avance la formule de condamnation. (Collection des conciles^ tome Xn, Paris, 1644.) Aussi le 2« concile général de Conslantinople, assemblé par Justinien en 553, a-t-il condamné Origène, dans sa 8' session, canon XI, en compagnie d'Arius, d'Eunomius, de Macédonius, d'Apollinaire, deNestôrius et d'Ëutychès. (Ibidem.) Un poète de nos jours, M. Soumet, s'aventurant sur la trace d'Origène, nous représente Jésus-Christ ouvrant définitivement les portes du Paradis à tous les damnés. (La divine Épopée, chant 12^, Le dernier miracle, Paris, 1840.) Je voudrais le louer de cette bonne pensée ; mais le puis-je en présence de cette déclaration, qu'on lit dans sa préface? « J'ai supposé la Rédemption plus puissante que « toutes les iniquités; j'ai supposé que l'archange prévaricateur « n'avait pu donner à l'édifice du mal l'éternité pour ciment. Je a dis f ai supposé, parce que je ne veux point qu'on se méprenne « sur la signification de mon œuvre. Je n'ignore pas que les paa rôles de saint Chr^^sostôme ont été différemment interprétées par « l'Église; je n'ignore pas qu'une opinion d'Origène, puisée dans « les théogonies indiennes, s'anéantit devant le jugement des cona elles, et je hasarde comme une simple fiction ce qu'il enseignait « comme une vérité. Les entraves de la réalité n'existent point « pour la poésie ; sa liberté fait sa grandeur, et comme je le dis « dans mon épigraphe, la lyre peut chanter tout ce que i'âme rêve. a Une vue de l'imagination n'est pas une croyance : une invention tf épique ne peut en aucune manière porter atteinte à l'inviolable a autorité du dogme. Et lorsque le poëte, dans un élan d'espé- « rance, ose dépasser lés limites de la clémence suprême et dece mander un dernier miracle à Tamour diviu, le chrétien seprosa terne avec respect devant le mystère le plus redoutable du « catholicisme. » Que veut dire celte distinction , dans la même personne, entre le poêle et le chrétien? Est-ce qu'il peut être permis au premier d'employer son talent à saper la croyance du se-

pour le besoin de sa cause : « La non-éternité de Ten- « fer, dit-il, aboutirait en effet à ce résultat, que Tliomme

cond, et la pensée lui fût-elle venue jamais, dans les temps do foi véritable, de mettre sa grandeur à faire un tel usage de sa liberté? Est-ce que le chrétien peut consentir à un pareil partage, qui doit lui sembler sacrilège? Si, comme vous le dites dans votre prose, roplnion d'Origène 8*anéaniit devant le jugement des conciles, pourquoi vous appliquez-vous à la faire revivre dans vos vers? Si vous tenez pour inviolable l'autorité de dogme de la damnation éternelle, et si vous vous prosternez avec respect devant le mystère le plus redoutable du catholicisme, vous faites une œuvre condamnable, non-seulement aux yeux de vos coreligionnaires, mais aux yeux de tous ceux qui, à quelque point de vue que ce soit, prennent au sérieux les choses religieuses, quand vous écrivez un long poème qui a pour but et pour résultat de faire sentir tout Todieux du dogme susdit. En un mot, ou vous êtes chrétien ou vous ne Tètes pas. Si vous l'êtes, vous devez un respect vrai et non pas seulement académique à un dogme qui est Tun des fondements du christianisme; si vous ne Tètes pas, ayez la franchise de le dire nettement, ou au moins abstenez- vous de faire à cet égard des;déclaralions apocryphes et que vous vous chargez vous-même de démentir.

La condamnation prononcée contre Orlgène met à Taise les théologiens pour repousser Tautorité de ses enseignements sur la question de Téternité des peines. Mais on peut leur opposer deux autres docteurs chrétiens, que TEglise n'a point condamnés et qu'elle a mis au contraire au nombre de ses saints. C'est d'abord le maître d'Origène, saint Clément d'Alexandrie, qui enseigne que le Christ sauveur opère fmalement le salut de tous et non pas seulement de quelques privilégiés, et que le souverain maître a tout disposé, soit dans l'ensemble, soit dans les détails, pour que ce but définitif fût atteint. (ïTpojfiaTstç, livre 7, J 2, Oxford, 1715.) C'est ensuite saint Grégoire de Nysse, qui se prononce de la manière la plus formelle contre Téternité des peines. Pour lui il y a nécessité que Ti\me immortelle soit purifiée de ses souillures et guérie de toutes ses malaiies. Les épreuves terrestres ont pour objet d'opérer cette guérison, qui s'achève après la mort lorsqu'elle n'a pu être achevée dès cette vie. Quand Dieu fait souffrir le pécheur, ce n'est pas dans un esprit de haine ni de vengeance; il veut ramener l'âme à lui, qui est la source de tout bonheur. Le feu dé la purification ne dure que pendant un temps convenable, et le seul but de Dieu est de rendre définitivement tous les hommes participants des

21ll PREMIÈRE PARTIE

« pourrait dire à Dieu : Je sais que vous pouvez me pu- « nir, je m'y attends; mais je sais aussi que vous ne

- pouvez me punir que dans une certaine mesure, quel-

- que grande qu'elle soit, passé laquelle vous serez

- obligé de me pardonner, de me rendre heureux. Eh « bien! comme je me propose un plaisir sans mesure de ^ la satisfaction de mes passions, je consens au cliàti-

- ment que vous me réservez; et, à cette condition, je

- puis me livrer à tous les crimes, avec l'espérance

- d'être un jour dans vos bras et de pouvoir sommer « votre miséricorde de mettre un terme à votre jus— *• tice (1). « Je crois cet inepte marché ou plutôt cet insolent défi, impossible, même dans le paroxysme de la passion, chez un homme qui ne serait pas atteint de démence et qui ferait tant que de croire en Dieu. Si je me trompe, je laisse à son inventeur la responsabilité morale d'une leçon de calcul de dupe, et au lecteur le soin de décider lequel serait le plus répréhensible du pécheur qui mettrait cette leçon en pratique ou de Tauteur qui lui en aurait suggéré Tidée. M. Nicolas soutient que les réprouvés sont punis parce qu'ils sont impénitents y mais qu'iï^ pers^rtrent nécessairement dans leur révolte, étant incapables de se repentir; et pour prouver ces dernières assertions, il prétend que dans l'autre tie, on nous serons accablés par la tision de Dieu, notre liberté sera absorbée par Vévidence, et que, comme on ne pourra plus pécher, on 7ie iwicrraplus mériter, ce qui assurera le bonheur des saints et consornmera le 7nalheur des réprouves (2). Cela revient à ce

biens qui constituent son essence. On ne saurait rien dire de mieux ni de plus exprès. (AtJyoç x«tyjxt^tixôç o pr/aç, ch. 8, et n«pl l^Jx/içr.oLi ocvaTràTswç, lomc UI, Paris, 1638.

(1) Études phtlosophiques sur le christianisme^ 2* partie, ch« 8 tome II, Paris, 1860.

(2) iMdem.

paralogisme : «* La peine des réprouves est éternelle

- parce qu'ils sont impénitents, et ils sont impénitents

- parce qu'ils sont réprouvés. »»

Mais voyez comme les idées mauvaises s'engendrent entre elles aussi bien que les bonnes. Nous comprenons et enseignonsaujourd'hui que la législation pénale doit surtout avoir pour but Tamélioration morale du coupable, et conséquents à ce principe nous demandons la suppression de la peine de mort. Ceux qui prêchent l'éternité des peines émettent-ils de pareils vœux? Comment le pourraient-ils avec leurs principes? A leurs yeux, la justice divine peut appliquer des peines irrémissibles; pourquoi pas aussi la justice humaine? Dieu peut so venger du coupable, sans s'inquiéter de le réhabiliter dans Tordre moral ; pourquoi pas aussi la société? Pour eux, l'éternité des peines dans une autre vie justifie l'application de la peine de mort dans celle-ci, et réciproquement : •« lit nous aiùssi sur la terre, dit l'abbé

- de Genoude, nous avons comme Dieu une justice éfer- « nelle dans la condamnation à mort, qui sépare à ja- « mais le criminel de la société (1). » La justice de Dieu confirmée parcelle des hommes! La vérité est que le Dieu de certaines personnes fait à leur justice comme à leurs sentiments de continuels emprunts. On a vu déjà (2) Bossuet appeler aussi la justice humaine au secours de celle de son Dieu pour expliquer la transmission du péché originel. « Mais quoi! s'écrie aussi M. Ni-

(I) Nouvelle exposition da dogme catholique j ch.ll. En faisant ici le rapprochement de ce que je regarde comme deux erreurs issues d'un môme ordre d'idées, je n'entends point faire dépendre de la vérité de tel ou tel système d'économie sociale la vérité de ma critique relative au dogme de rélernilé des peines. Quand nous nous tromperions en pensant que la justice humaine doit s'abstenir d'infliger la peine capitale, il n'en demeurerait pas moins évident que la justice divine ne peut point infliger des peines sans On et par conséquent sans but.

'2) Au II* cliapilrc de cette 1'" partie.

276 PRKMIÈRE PARTIE

** colas, nous-mêmes, dans notre justice terrestre, M nous usons en un sens et autant qu'il est en nous, de « l'éternité : la perpétuité des fers, la mort... Il y a, •« pour l'homme, des crimes irréfnissibles, et il n'y en «« aurait pas pour Dieu (1)! »» Tout serait perdu en effet si Dieu s'avisait d'être plus doux qu'un ancien magistrat et d'entendre autrement que lui l'administration de la justice.

La plupart des théologiens, lorsqu'on leur objecte que la raison ne saurait concilier l'idée de l'infinie bonté de Dieu avec la damnation éternelle des êtres, répondent résolument que la raison n'a rien à voir dans ces matières. A la bonne heure : avec ceux qui en principe suppriment l'examen, il est clair qu'il n'y a plus lieu de discuter. Mais, à côté de ces théologiens complets et qui suivent au moins leur principe jusque dans ses dernières conséquences, il y a des demi-théologiens, qui voudraient bien en même temps rester philosophes, et qui réussissent à n'être plus ni l'un ni l'autre. C'est ce qui est arrivé plus d'une fois à Leibniz, ce penseur justement célèbre d'ailleurs à plus d'un titre. Répondant à l'argument tiré du petit nombre des élus et de la prédominance du mal sur le bien au point de vue chrétien, il prétend d'abord que la gloire des bienheureux peut être tellement grande que tous les maux des damnés ne lui soient pas comparables. Voilà bien la plus curieuse des compensations. Les éternelles angoisses des réprouvés ne sont plus rien d'appréciable, par cette raison que d'autres êtres sont enivrés d'ineffables délices! Est-ce que les jouissances de ces derniers suppriment ou tempèrent les souffrances des autres? Ne contribuent-elles pas au contraire à les rendre plus cuisantes? Mais voici le plus inattendu de la réponse de Leibniz. Indépendamment des élus et d'une

(1) Études philosophiques sur le christianisme , 2* partie, ch. YIIL

mnltitade immense de bons anges, il imagine une infinité d'êtres étrangers à notre espèce, et pouvant vivre heureux dans les mondes qui peuplent l'espace, de telle sorte que le nombre total des bienheureux soit incomparablement plus considérable que celui des damnés. Cette supposition faite, la somme du bien lui parait dépasser de beaucoup celle du mal, et l'argument tiré de la damnation éternelle contre l'infinie bonté de Dieu s'évanouit à ses yeux (1). On pourrait dire que, pour un chrétien, ce ne sont là que des conjectures plus ou moins improbables, tandis que la croyance au petit nmibre des élus et par conséquent au plus grand nombre (les réprouvés est pour lui une certitude fondée sur des textes formels et qu'il ne lui est pas loisible de perdre (le vue (2). Mais sortons du champ trop vague des sup-

(1) Gesta Dei adserta per juslitiam ejus,^^ 57, 58 el 59, tome I". Geoève, 1768.

^2} La théologie déduit celte croyance des textes de Tévangile de Matthieu, ch. 7, v. 13 el 14, eh. 20, v. 16, etch. 22, v. 14. Ces textes sont exprès et très-clairs, el saint Chrysostôme y restait fidèle, lorsque, prêchant dans une immense cité, il disait à ses auditeurs qu'il doutait qu'il s'y trouvât cent élus. (Homélie 24 m les Actes des apôtres, torae IX, Paris, 1731 .) Massillon a imité et exagéré ce trait de l'orateur grec : on connaît son exclamation célèbre, Peut-être même n'y en aura-t-il pas un seul! (Sermon pour le vendredi de la semaine de la Pamon, Trévoux, 1708.) En 1851, un prédicateur, alors fort couru, le dominicain Lacordaire, s'est inscrit, en pleine chaire de Notre-Dame de Paris, contre le dogme du petit nombre des élus. (Voir sa 5* conférence, publiée dans un recueil intitulé L enseignement cailiolique. Moniteur de la Chaire, Uerue mensuelle, !'• année, Paris, 1851.) Il prétend, contrairement à renseignement de l'Église, que le plus grand nombre sera sauvé. Ses arguments sont des plus étranges. Il soutient d'abord que inmais la doctrine du petit nombre des élus n'a été un article de foi. U célèbre texte II y a beaucoup d'appelés, mais peu d'dus, doit, ^lon lui, être expliqué de cette façon : « Il y en a beaucoup d'ap- « ]^e\é»parunegrdcegénéraleei quelques-unsparMwe grdce parti eu- « Hère, » Quantau texte encore plus embarrassant, Large est laporte (l spacieuselavoie qui mène à la perdition., et c-eux qui y entrent sont

positions, et contentons-uous d* opposer à Leibniz les deux arguments suivants et dont ses propres concessions feront presque tous les frais :

nombreux. Combien étroite est la porte et resserrée la voie qui mène à la vie, et combien peu nombreux sont ceux qui la trouvent /, voici la réponse du père Lacordaire : « C'était très-vrai du temps de a Notrc-Seigneur, mais il n'a pas dit cela au futur. Le Seigneur « connaissait la force des temps dans les conjugaisons. 11 a dit : « Il y en a peu qui y entrent; il s'est bien gardé de dire : il y en a « peu qui y entreront, ^ar conséquent c'est un texte local. » Le prédicateur donne ensuite la plus curieuse statistique des élus. 11 y a d'abord les enfants morts avant Tâge de douze ans. Comme il compte ce nombre pour une moitié du genre humain et qu'il ne fait aucune distinclion, U y comprend nécessairement les enfants moris sans baptême et que l'Église exclut très-formellement de la béatitude des élus. Puis viennent les femmes, qui composent la moiiié de la moitié survivante; c'est un troisième quart de sauvé. Restent les hommes dans le dernier quart. Or le plus grand nombre de ce dernier quart se compose de pauvres, et les pauvres seront sau\ès. Les damnés ne peuvent donc plus se trouver que parmi les riche?, qui sont peu nombreux, riches d'argent et riches de science, que le père Lacordaire met sur la même ligne et qu'il appelle une insolcnU aristocratie. Puis il s'aventure à dire : « Je suppose qu'il eût perdu « 500,000 âmes dans 34,000,000 d'âmes, qu'est-ce que cela ferait?» Ce qu'est-ce que cela ferait produit un singulier effet au milieu de ces douceurs. Mais l'orateur se hâte d'ajouter que, de tout temps, il y a eu beaucoup de riches dans V argent et beaucoup de riches dam la science qui ont été sauvés. Tout compte fait, il s'écrie : « 0 dé- « mon, ô ennemi du genre humain, où sont les élus, et que reste-il « pour ton partage? » On ne voit pas trop en effet ce qui peut lui rester de cette si grosse part que l'enseignement de l'Église lui avait faite jusqu'ici. Rien n'embarrasse le père Lacordaire, pas même l'autorité de Massillon, attendu que, selon lui, Massillon, dans son sermon sur le petit nombre des élus, n'a pas entendu s'adresser aux chrétiens en général, mais seulement à la cour de Versailles, qui était entièrement destinée au feu. Il y a un petit malheur dans celte explication, c'est que le sermon qui fut répété à Versailles devant Louis XIV, n'avait pas été d'abord et uniquement destiné à cet honneur; car Massillon le prêcha pour la première fois à Saint-Eustache. {Biographie de Michaud, tome XXVII, Paris, 1820.) En terminant, le père Lacordaire s'aperçoit que beaucoup de ses auditeurs pourront conclure de son discours que le salut n'est pas chose

1° Pour avoir gain de cause contre vous, nous n'avons pas même besoin des millions de damnés que vous êtes encore obligé d'admettre malgré tous vos efforts pour en diminuer le nombre; il nous suffit que vous en admettiez un, un seul. Car, si vous concevez que l'infinie bonté de Dieu ne s'oppose pas à ce qu'il fasse souffrir d'éternels châtiments à un être fait pour être heureux, vous ne pouvez pas éprouver d'embarras sérieux à concevoir qu'il en damne deux. Si vous concevez qu'il puisse en damner deux, on ne voit pas pourquoi vous ne concevriez pas également qu'il pût en damner des centaines, des milliers, des millions, tous nombres que vous admettez en effet. Mais, si vous concevez qu'il puisse, sans manquer à son infinie bonté, faire endurer des peines éternelles à des millions d'êtres, vous ne sauriez donner une raison acceptable, prise dans la nature intime de ses attributs, et qui s'op-

aussî difficile qu'ils Tavaient pensé, et qu'il ue vaut pas la peine de tant s'inquiéter d'un résultat qui est à peu près assuré. Alors il essaie de leur faire peur de la sécurité qu'il vient de leur inspirer, et leur dit : « N'y eût-il qu'un dixième du monde qui périt, vous « tomberiez dans ce dixième, d Puis ônalemeut il les rassure, en leur montrant en perspective une autre fraction, un cent millième seulement au lieu d'un dixième ; a Quand il y aurait cent mille élus n pour un seul damné, quiconque ne prie pas, ne cherche pas, cea lui-là ne trouvera pas, celui-là ne sera pas sauvé. »

Ce sermon n'est d'un bout à l'autre qu'une triste plaisanterie. Si, il y a quelques siècles, un dominicain fût monté en chaire pour y tenir un pareil langage, on l'en eût arraché pour le conduire au bûcher. L'autorité ecclésiastique, sous le patronage de laquelle se distribuent de tels enseignements, montre par là aux yeux clairvoyants qu'elle est fort embarrassée de plusieurs de ses dogmes, et qu'elle voudrait bien trouver quelque moyen, tout en les conservant, d'en atténuer lodieux. Mais c'est peine perdue ; elle ne réussit qu'à prouver qu'elle n'est plus chrétienne dans le sens sincèrement orthodoxe du mot '.malgré le soin qu'elle apporte habituellement à ne poin laisser entamer sa doctrine divine, et par conséquent immuable, elle a des moments d'oubli où elle ne respecte pas plus les évangiles que la raison.

280 PUEMIÊRK PARTIE

poserait à ce qu'il réprouvât la moitié plus un des êtres créés, c'est-à-dire le plus grand nombre. Une fois amené à ce point, vous voilà forcé d'abandonner votre système de conciliation, fondé sur la prédominance du nombre des bienheureux.

2° Ou le moyen auquel vous avez recours pour concilier ridée de Tinfinie bonté de Dieu avec la damnation éternelle ne signifie rien du tout, ou il signifie que, s'il vous était prouvé que Dieu damnât le plus grand nombre de ses créatures, vous refuseriez d'admettre que cela pût se concilier avec son infinie bonté, et dès lors il vous apparaîtrait comme un être méchant. Vous faites donc dépendre la bonté ou la méchanceté de Dieu du plus ou moins grand nombre d'êtres qu'il réprouve. Conduits par vous sur ce terrain, et forcés d'employer un instant la langue de la science qui mesure les quantités, nous vous dirons alors : Représentez par le signe qu'il vous plaira de choisir le degré quelconque de méchanceté que vous attribuez à Dieu dans l'hypothèse où il damnerait le plus grand nombre de ses créatures. Si Dieu ne damnait plus que la moitié de ces mêmes êtres, évidemment le degré de méchanceté que vous lui attribuiez tout à l'heure, ne devrait plos être représenté que par la fraction 1/2. S'il n'en damnait que la dixième, la millième, la millionième partie, etc., le degré de sa méchanceté ne serait plus représenté que par les fractions successives 1/10, 1/1000, 1/1,000,000, etc. Dussiez-vous diminuer indéflnimeat le nombre des réprouvés, dussiez-vous n'en plus admettre qu'un seul, le degré de méchanceté de Dieu décroîtrait à mesure qu'irait s' amoindrissant la fraction qui le représenterait. Mais il aurait beau diminuer sans cesse, il n'arriverait jamais à s'éteindre, puisque la fraction qui en serait l'expression représenterait toujours une quantité positive; encore moins pourraitil se transformer jamais en un degré quelconque de

bonté. Or est-il possible de concevoir Dieu méchant à quelque faible degré que ce soit ? Pas plus qu'à un haut degré. Quand donc votre supposition se convertirait en certitude, c'est-à-dire quand il serait prouvé que le nombre total de vos bienheureux, anges, hommes et êtres quelconques, surpassât celui de vos réprouvés, cette supposition ne se concilierait pas plus avec Tidée de l'infinie bonté de Dieu que la supposition inverse. Reconnaissez donc, dirons-nous à ceux qui seraient disposés à suivre le malheureux exemple de Leibniz, reconnaissez qu'en mettant la philosophie au service d'une doctrine aussi antiphilosophique que celle de l'éternité des peines, on fait également mal les affaires de l'une et de l'autre. Si donc vous êtes croyants, vous ne sauriez rien faire de mieux que d'imiter ces théologiens tout d'une pièce, qui, restant fidèles à leur principe, n'éprouvent aucune répugnance à regarder les étemelles tortures , infligées par un Dieu bon à un nombre infini de ses créatures, comme un assaisonnement des plaisirs de quelques béats. C'est ce qu'enseigne saint Thomas d'Aquin, transportant ainsi dans la félicité céleste un sentiment des plus terrestres (1). Qui ne reconnaît là en effet cet égoïsme détestable de quelques privilégiés de la fortune, qui savourent leur bien -être personnel d'autant plus voluptueusement qu'il contraste davantage avec les souffrances des autres hommes, et qui, trouvant dans ce contraste même une sorte de condiment pour leurs propres jouissances, se gardent de travailler à atténuer le mal général et font au contraire tout pour le perpétuer? L'enseignement du docteur angélique sur ce point est atroce, mais encore un coup il est logique. Un autre théologien, développant cet enseignement, ajoute que les bienheu-

(i) Summa iheologica^ supplementum ad tertiampartem^ quœst. 94, art. 1, 2 et 3, tome II, Paris, 1617.

reuTi^j OU iront des supplices de leurs parents mêmes (1). Ainsi celui qui est admis eu paradis, voit parfaitement les indicibles et éternels tourments q^i'endure ailleurs son père ou sa fille ou son frère ou son épouse, et nonseulement il ny compatit point, mais il en jouit! Et Dieu veixt qu il en soit ainsi pour que ses élus trouvent leur félicité plus exquise ! Quand on lit d'aussi horribles impiétés, on est tenté de se dire que, si l'enfer pouvait exister, ce serait pour ceux qui les ont écrites ou enseignées. Les insensés ! Ils ont plus besoin de pardon que ceux qu'ils damnent si lestement.

Le dogme de l'éternité des peines appartient à toutes les communions chrétiennes. Mais, en cette matière, le protestantisme s'est montré encore plus dur que le catholicisme. Celui-ci admet au moins, entre le paradis et l'enfer, un lieu de réhabilitation, où quelques-uns des siens sont reçus après leur mort et purifiés de leurs souillures avant que le séjour du bonheur céleste s'ouvre pour eux. Les peines qu'y subissent de purs esprits, torturés par un feu matériel selon le sentiment de la plupart des théologiens, sont absurdes, il est vrai, et d'un autre côté, l'Église catholique, en se réservant le pouvoir d'abréger par l'efficacité de ses prières et de ses indulgences la durée du séjour des âmes dans le purgatoire et même d'en dispenser complètement, a inondé la chrétienté d'innombrables abus contre lesquels le protestantisme s'est justement révolté. Mais, en rejetant ces abus, le protestantisme a eu le tort de rejeter également l'idée fondamentale d'une expiation temporaire après la mort, idée sur laquelle repose le dogme catholique du purgatoire, et qui, dégagée de ses accessoires impurs et de son ridicule cortège, a quelque, chose de vrai. Les réformés,

(1) Drexelius, Be œiemo damnatorum carcere et ro0o,Èpitre dédicatoire au notice apostolique Carafa, Munich, 1630.

partant de principes rigoristes, aussi faux que cruels, ne reconnaissent après la mort aucun intermédiaire entre la béatitude éternelle et Téternel supplice. Au sortir de cette vie, la condition de Tàme humaine est irrévocablement fixée, et cette condition c'est le paradis ou l'enfer (1). Je dois constater toutefois qu'un ministre protestant, Eberhard, osait, il y a près d'un siècle déjà, se prononcer contre la doctrine des peines éternelles : « Les peines, disait-il, doivent finir dans «< le royaume de Dieu; cela est moralement nécessaire : « elles ne peuvent point être la dernière chose dans la «• série des choses : elles ne peuvent pas être un état qui « ne se résolve enfin en bien-être. Car il faut qu'il y ait M quelque chose pourquoi la volonté toute parfaite a «• pu les ordonner; et cette chose ne peut être que la

- félicité, celle même du patient. C'est ce but qui donne <• du prix à la peine. Mais la Divinité obtient-elle tout

- ce qu'elle se propose? Ne doit-elle renoncer à aucune « de ses vues? Je crois qu'on ne saurait, sans dégrader M les idées qu'on a de Dieu, soutenir qu'il puisse jamais « manquer son but (2). »» Ces sages réflexions découlaient naturellement des principes posés par le courageux auteur, dont je me plais à o4ter encore ces bonnes paroles : « Y a-t-il quelque chose au monde qui puisse «« répandre dans l'àme une paix plus vraie et plus solide « que la pensée de dépendre d'un être de la main duu quel il ne peut venir à l'homme que du bien en tous «. sens? Que nous sert de croire aux perfections infinies «i de Dieu, si nous n'avons appris en même temps à u les reconnaître dans tout ce qui arrive au monde, M et à faire de cette connaissance la source de notre

(i) Dûrereld, îforma invocationia divinœ, ch. 9, sect. 1 et 4, RintelD, 1624.

(2) Examen de la doctrine touchant le salut des payens^ ou Nouvelle apologie pour SocratOj section 9, Amsterdam, 4773.

« joie (1)? »» Je mentionnerai aussi un article publié récemment par le Lien, journal des églises réformées de France, et dans lequel M. Muston se prononce contre le dogme de l'éternité des peines, tel que l'entendent ses coreligionnaires : « Les châtiments, dit-il, ne doi- « vent pas avoir pour but de faire souflFrir les coupables, ^ mais de les améliorer. La correction est la seule rai- « son d'être du châtiment. Un supplice éternellement « stationnaire n'aurait plus de raison d'être; il serait ^ une chose sans but, un mal gratuit, inutile. Les peines »* éternelles ainsi conçues, loin de répondre aux per- « fections de Dieu, seraient un blasphème contre sa ** sainteté. Donc les êtres perfectibles pourront tou- « jours tendre à la perfection. Mais comme, entre le u fini et l'infini, l'espace est sans limite, c'est à toute « une éternité de perfectionnement ou à une croissance « de bonheur sans fin que sont appelés tous les êtres « moraux (2). » Voilà assurément de solides raisons contre le dogme des peines éternelles. Mais il est évident que celui qui s'exprime ainsi n'est plus croyant selon le sens non-seulement catholique mais protestant même, et l'on a le droit de s'étonner qu'au lieu d'en convenir, M. Muston veuille continuer de paraître chrétien, en déclarant que V Évangile parle des peines étemelles, qu'iZ croit à l'Evangile y qu'iZ croit aux peines éternelles^ mais non telles que les représente la théologie; il y croit comme a une conséquence nécessaire des lois de notre nature, en ce sens qu étant en même temps perfectibles et faillibles, nous pouvons sans cesse et indéfiniment avancer ou reculer, et qu'alors les consiquences d'une faute qui nous a retardés dans la toie de notre véritable vie, seront éternelles comme cette vie , dont la jouissance sera diminuée pour nous de toute la

(t) Ibidem^ section 5.

(2) N" du i7 mai \%^^,Étude» dogmatiques, Utemité de» peines.

portée de ce retard. Conserver ainsi nominalement un dogme que, dans la réalité, on vient de combattre victorieusement, c'est jouer sur les mots et mettre des subtilités à la place d*une discussion sérieuse. M. Muston reproduit en partie l'opinion d'Origène sur la série sans fin des chutes et des réhabilitations successives des âmes, opinion que j'ai relatée plus haut (1). Son explication a aussi, à mes yeux, le tort que je signalerai dans la doctrine de MM. Pierre Leroux et Lamennais, de substituer aux peines éternelles des chrétiens l'éternité de l'épreuve actuelle (2).

£n terminant cette première partie de l'examen des doctrines de la religion chrétienne, je ferai remarquer un point qui ne le cède peut-être à aucun autre en fait de déraison. Pour devenir ennemi irré« conciliable de Dieu et mériter la damnation éternelle, il suffit d'un seul péché mortel dans la plus longue vie, fût -elle remplie d'ailleurs des actes de vertu les plus excellents. Tous les mérites sont anéantis par une chute d'un instant (3). Il était difficile assurément d'insulter plus hautement à la justice divine. « On s'éton- « nera, dit l'auteur que j'ai cité déjà en terminant le ** chapitre précédent, que l'esprit de système ait pu

- séduire les cœurs au point de les laisser consentir à « attribuer à la justice de Dieu une pénalité si mons-

- trueuse. Le code qui formulait si impitoyablement « la peine de mort, comme utile à l'exemple, contre a les moindres délits de fraude et de braconnage, pâ- « lira, si je puis ainsi dire, devant le code ecclésias- •< tique, soumettant les âmes aux flammes étemelles *« pour une pensée, pour un oubli, pour un seul faux

(f) Note de la page 271.

(2) Voir le chapitre Y du livre qui est le complément de celui-ci.

(3) Drcxciius, De œterno damnatorum carvcre et rogo, cli. 14, J 2

»» pas. Modèle affreux des geôles, des chambres de

« torture, des roues et des bûchers de ce siècle de

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