‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienne (volume 2)Chapitre 126 sur 139 · DISSIMULATION DES APOTRES PIERRE ET PAUL · texte numérisé non relu

DISSIMULATION DES APOTRES PIERRE ET PAUL

Paul, que Ton voit, dans Y£pître aux Oalates, ch. 2, V. 11-14, résister à Céphas (Pierre) au sujet des ménagements que celui-ci observait à l'égard des chrétiens circoncis, le reprendre en pleine synagogue et aller jusqu'à l'accuser de dissimulation; Paul, l'apôtre des incirconcis, qui prêche l'abolition de la loi mosaïque, particulièrement au ch. 5 de cette même Épttre luœ Oalates, où il déclare que le Christ ne peut plus servir de rien à ceux qui se font circoncire, v. 2 ; ce nême Paul, Actes des apôtres, ch. 16, v. 3, use de la inême dissimulation qu'il reproche à celui qui passe luprès des chrétiens pour avoir été le premier entre es apôtres. Il circoncit son disciple Timothée, à cause les Juifs qui étaient en ces lieux-là, et cela peu après ju*il a été chargé par les apôtres de porter aux gentils i'Àntioche une lettre qui abolit la circoncision, ch. 15. )e retour à Jérusalem, il va au temple, se soumet à outes les observances de la loi, se fait tout à fait juif, h. 21, V. 21-26. Cette fois ce système lui réussit rtal ; car les Juifs d'Asie , qui l'avaient entendu prè-

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cher aux gentils rabolition de la loi mosaïque, indignés de cette duplicité, soulèvent le peuple contre lui, V. 27-30. Ce fait aide à comprendre la haine que Paul ressentait pour ceux dont il avait commencé par êtr»» le fanatique coreligionnaire. On peut voir, dans sa V* £pttre aux Thessaloniciens , ch. 2, v. 15 et 16, h déluga d'injures qu'il adresse aux Juifs. Il est mèm^ douteux qu'il leur ait jamais adressé autre chose. Saiiir Jérôme constate que, de son temps, on ne crojait point à l'authenticité de l'Épître qui porte le nom de Pavl aux Hébreux (1). Dans son Commentaire sur l'Epitt' aux Oalates, le même saint Jérôme se croit obligé d^ faire remarquer la dissimulation de Paul. Mais en même temps il entreprend de la justifier par de pauvres raisons et de mauvais exemples, entre autres par celui de Jéhù feignant de vouloir adorer Baal afin de mieux réussir à en massacrerions les prêtres. D va josqu'i dire que la dispute de Paul et de Pierre n'était qu ui jeu concerté entre eux; il les assimile à deux avocâ'> qui seraient convenus de se dire mutuellement des ii.jures afin de paraître , aux yeux de leurs clients re>pectifs, plus dévoués aux intérêts dont la défense leu^ est confiée (2). Cette étrange apologie devint entr? saint Augustin et saint Jérôme un sujet d'altercatio) très-vive. L'évêque d'Hippone avait adressé plusieurs lettres de reproches au solitaire de Bethléhem. Celnici, à qui d'ordinaire il n'en fallait pas tant pour Virriter, fit une réponse que saint Augustin put se repenti: plus d'une fois d'avoir provoquée avec tant d*insitance, et qui, tout en prétendant excuser par Tinteiitien la conduite de l'apôtre des gentils, est en mèn^ temps un acte d'énergique accusation contre ce àtr-

(i) Catalogus scriptorum ecclesiasiicùrum , ch. 5 , tome H Paris, 4706. ' (2) Llrre i«% chapitre 2, même tome.

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nier (1). On sait du reste que l'apôtre faisait parade de ijozi système de dissimulation. Dans sa l^ A'piûre aux Corinthiens, ch. 9, v. 20-22, on lit ces paroles, dont les théologiens ne manquent pas de lui faire un grand mérite : « Avec les Juifs je me suis fait juif, pour les . «gagner*... Avec ceux qui n'avaient pas de loi, j'ai • été comme si je n'en avais point eu moi-môme..* Je X me sois fait tout à tous, pour les sauver tous. »

§ 3'l. — DROIT DIVIN DES PUISSANCES DE LA TERRE

Dans son JSpttre aux Romains, ch. 13, v. 1 et 2, saint 'aul donne cette célèbre formule du droit divin des missances de la terre : *< Que toute àme soit soumise aux pouvoirs supérieurs. « Car il ny a point dépota voir qui ne vienne de Dieu, et ceux qui existent ont été établis par lui; de sorte que celui qui s* oppose au pouvoir, résiste à Tordre de Dieu (2). » Bosaet, dans son magnifique langage, commentait ainsi es maximes pour l'usage de Louis XIV et de ses suc-

Ci) Epiêîola 74, même tome. La lettre se termine par ce conseil 1 peu mordant , adressé à saint Augustin : « Je te demande de ne pas obliger un vieillard en repos, depuis longtemps vétéran, à batailler et à risquer de nouveau sa vie. Toi qui es jeune et élevé à la dignité pontificale, instruis les peuples et enrichis rédifice romain des nouvelles moissons de TAfrique. Quanta moi, il me sufût-de m'enlretenir tout bas, dans un coin d'un mooastère, avec un auditeur et un lecteur bien pauvre. » (2) Voir aussi la i" Êptire à Timothée, ch. 2, v. 1 et 2, où Paul commande de faire des actions de grâces pour tous ceux qui sont jvéR en dignité.

cesseurs : « Vous avez dans votre aatorité, vous portez « sur votre front un caractère divin. Vous êtes les en- « fants du Très-Haut ; c'est lui qui a établi votre pis- « sance pour le bien du genre humain... O Rois, eier- <• cez donc hardiment votre puissance, car elle est dixut M et salutaire au genre humain; mais exercez-la av^: « humilité (!).*> On sait que ces leçons de pouvoir absolu étaient spécialement rédigées pour réducÂtiuu d*un royal enfant , qui attendait avec impatience 1 epoque où il serait son maître pour laisser là tous le^ livres. Ce prince était le Grand-Dauphin, fils aînéie Louis XIV. Les leçons du père répondaient, on le pea-^ bien, à celles du précepteur. En voici un curieux fragment : « Il faut absolument demeurer d'accord qa^ « quelque mauvais que puisse être un prince, la révolte « de ses sujets est toujours infiniment criminelle. Ceh^ « qui a donné des rois aux hommes , a voulu qu'on Ie< « respectât comme ses lieutenants , se réservant à l:

- seul le droit d'examiner leur conduite. Sa volout- « est que quiconque est né sujet obéisse sans iiscer-

- nement , et cette loi, si expresse et si universellf

- n'est pas faite en faveur des princes seuls, mais e-'i

- salutaire aux peuples mêmes auxquels elle est inip - « sée, et qui ne la peuvent jamais violer sans s'expo- « à des maux beaucoup plus terribles que ceux di « ils prétendent se garantir. 77 n'est point de maxi- « plus établie par le christianisme que cette h^& '

(1) Politique tirée des ffroffres paroles de l'ÉcrUure *«»/«. U^re i art. 4, ir« proposition, tome VU, Paris, 4744. DaDS un autre ps-'sage do ce même ouvrage, Bossuet, 8*autori8ant du psaume ftâ i^ fait des princes de la terre autant de Dieux : c 11 fout doue «t'' « aux princes comme à la justice même, sans quoi il n'y* P^' « d'ordre ni de fin dans les affaires. Ils sont dnùutxf^ P^ « cipent en quelque façon à Tindépendance divine. /« # • **- « êtes de$ Dieux, et vous éfes tous enfants d* Très-tlÊWi. » (li^ ' art. i*r, 2* proposition.)

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^ soumiêsion des sujets envers ceux qui leur sont pré- «* posés (1). »

Que de maux devait produire, dans les sociétés chrétiennes, la doctrine du droit divin des puissances de la terre, formulée par saint Paul! Il était facile de prévoir que les ennemis de la liberté des peuples y trouveraient un arsenal complet pour les asservir; car c'est la sanctification de la force matérielle, c'est la divinisation même du despotisme , quels qu'en soient les titres

(1) Insirvetians pawr le Dauphin, dans les OEuvres de Louis XÎV, Révolution de Portugal^ tome II, Paris, 1806. Il ne faut pas s*étonner de celte sorte de naïveté avec laquelle Louis XIV associe ainsi le cliristianisme aux plus exorbitantes prétentions du |)ouvoir monarchique. Plus d'une fois les ministres de celte religion conlribuèreut à nourrir et exalter son despotisme. Assurément les paroles de Bossuet, que je viens de rapporter, étaient bien faites pour cela. J*en citerai un autre exemple, encore plus frappant. En 1710, à la veille d'ajouter un nouvel impôt à ceux qui écrasaient déjà ses sujets, Louis XIV eut quelques scrupules, et consulta son confesseur, le |>ère LeTellier, qui rendit la paix à son &me troublée. Voici comment un grand seigneur du temps raconte ce fait qu'il dit tenir d*un des serviteurs intimes à qui le roi lui-même en avait fait pari : « Alors il lui conta que l'extrême besoin de ses affaires « Tavait forcé à de furieux impôts ; que l'état où elles se trouvaient « réduites le mettait dans la nécessité de les augmenter trés-consi- « dérablement; que, outre la compassion, les scrupules de prendre a ainsi le bien de tout le monde Tavaicnt fort tourmenté; qu'à la <t fin il s'en était ouvert au père Tellicr , qui lui avait demandé 0 quelques jours à y penser, et qu'il était revenu avec une consul- « tation des plus habiles docteurs de Sorbonne, qui décidait netn tement que tous les biens de ses sujets étaient à lui en proprci « et que, quand il les prenait, il ne prenait que ce qui lui appara tenait; qu'il avouait que celle décision l'avait mis fort au large, « ôié tous ses scrupules, et lui avait rendu le calme et la tranquil- « lité qu'il avait perdus... Le roi, mis au large par le père Tellier « et sa consultation de Sorbonne, ne douta plus que tous les biens « de ses sujets ne fussent siens , et qife ce qu'il n'en prenait pas a et qu'il leur laissait ne fût pure grâce. Ainsi il ne fit plus diffi- « culte de les prendre à toutes mains et en toutes les sortes, t {Mimoireê du duc de Saint-Simon, tome IX, ch. 5, Paris, 1829.)

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et les origines. Paul ue dit pas que tout pomoir s' exerçant légitimement et justement, que toute auicrite fondée sur la libre délégation de ceux à 1" égard «Ih qui ell« s'exerce, vient de Dieu; il dit qu'il n'y apoisf dé pouvoir gui ne tienne de J)ieH, et qu'ainsi s'oppf»N^r aux pouvoirs existants, c'est résister à Tordre de Di^^n même (1». Les plus odieux tj'rans se trouvent ain<i sanctifiés aux yeux des opprimés; car ils ne sont qrje l$$ ministres de Dieic, C'est ainsi que Paul appelle ton* ceux qui ont en main l'autorité, v. 4 et 6. On a vu î< vj à l'heure que Louis XIV les appelait les lieuteM/ints «1» Dieu. Le despotisme antique ne tenait qu'à vaincre la résistance physique ; lorsqu'il était venu à bout de so imettre le corps, il ne s'inquiétait pas de Vintérieur. Il restait donc à l'opprimé un moyen de soulagement , c'était la faculté de mépriser et de maudire mental ment l'oppresseur. Paul lui enlève cette ressource, en lui prescrivant de lécher la main qui le frappe et dr bénir le pied qui l'écrase. C'est là ce que certaines gecappellent la perfection morale, introduite dans 1monde par le christianisme. Lorsque l'opprimé e^: dompté à ce degré, tout est consommé, et il n'y a paà craindre qu'il pense à se relever; loin que son abjection lui pèse, il s'en trouve honoré, semblable k c^^ pèlerins de Jaggernat , qui se précipitaient d'eux-mêmes sous les roues du char sacré de Vichnou. Paul nou> recommande de payer bien, exactement l'impôt anx puissances établies et d'y joindre obéissance et tanneur. Mais, pour nous faire mieux goûter cette recoosmandat ioH, ils nous apprend que ceux qui conunan<le&: ne sont redoutables qu aux méchants, et ne s'appliquent

(i) L'auteur du livre do la Sagesse, ch. 6, v. 4-7, en disaolêplemenl aux rois qu'ils tenaient leur pouvoir de Dieu, leur rappel au moins qq'ils auraient à lui en rendre un compte terribles^ en usaient injustement.

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qu'à exalter les gens de bien, v. 3-7. Cet éloge des grands du monde pourrait paraître ailleurs naïf et touchant; mais il est bien déplacé dans la bouche d'un apôtre qui prêchait le juste persécuté et crucifié, au nom de César, par les autorités constituées. Au reste rette immorale théorie d'une mission sacrée, confiée à tous ceux qui commandent, théorie qui semble faite îxclusivemeut au profit de Tautorité, peut tourner à ja ruine aussi bien qu'à son avantage. Il est évident ju'elle autorise et encourage les prétentions de tous le» isurpateurs qui réussissent ou croient pouvoir réussir i renverser l'autorité établie et à s'asseoir à sa place. lussi, pour me borner à des exemples pris dans notre istoire. Pépin le Bref, Hugues Capet, Bonaparte ont- 8 invoqué le bénéfice du texte de Paul, et rencontré ans le clergé des complices très-empressés. C'est onc une arme dont tout le monde peut faire usage, et est curieux de voir les théologiens s'en servir égalent tout en suivant des doctrines opposées. Par cemple, lorsque, sous le regard de Louis XIV, qui algré sa bigoterie n'était pas d'humeur à reconnaître i pape le droit de mettre en interdit son royaume de ^ance, Bossuet rédigeait la fameuse déclaration de 182, constituant ce code des Libertés de VÊglUe gallir ne, qui nous parait aujourd'hui une si parfaite inutié, il ne manquait pas de s'appuyer sur le chapitre 13 WÉpttre aux Romains pour établir deux prétendu» uvoirs, également souverains, l'un spirituel et l'autre nporel, ayant chacun son domaine propre et deît se garder d'empiéter sur celui de l'autre, tout en prêtant une mutuelle assistance et en associant rs glaives dans un intérêt commun de conservation d'affermissement. De leur côté, les Ultramontains paraissent pas gênés le moins du monde par le me te:3tt6 pour établir un pouvoir unique, dominant s les autres pouvoirs de la terre et ayant sa par-

soniiiflcatiou dans le vicaire du Christ. Voici en effet comment ils raisonnent : « Puisque , selon saint Paul, « il n'y a pas d^ autre pouvoir que celui qui vient de « Dieu, c'est donc Dieu qui donne ou qui ôte tout M pouvoir dans ce monde. Mais Dieu a sur la terre un «« représentant visible et permanent , le successeur de « saint Pierre, et il n'en a pas d'autre. C'est donc par « l'intermédiaire du Pape que Dieu exerce son souve- M rain domaine sur toutes les puissances temporelles. « En le constituant che^de la grande association chré- -• tienne, il a dû d'ailleurs lui donner tout ce qui lui « était nécessaire pour la gouverner, et par conséquent « un pouvoir supérieur à tout autre pouvoir, sans quoi H le chef de l'Église pourrait rencontrer des obstacles M qui rendraient impossible l'accomplissement de sa « mission divine (1). » Cette doctrine antisociale de l'omnipotence pontificale, sous laquelle le monde a gémi pendant des siècles , ne saurait être assez détestée; mais, j'en ^uis bien fâché pour la gloire de Bossuet, force est de convenir que la théorie de la puis- Ci) Si quc1qu*un s*était laissé persuader que jamais les souveraius pontifes n'ont élevé de pareilles prétentions, qu'il lise, entre autres actes innombrables, les préludes de deux'bulles du pape Boniface YIII, Tune du 4 avril 1297, par laquelle il donne, à titre bénéficiaire, le royaume de Sardaigne et de Corse à Jacques II , roi d* Aragon, et l'autre du 8 septembre 1303, par laquelle il excommunie le roi de France, Philippe lY dit le Bel, et le prélude d'une bulle de 1346, par laquelle le pape Clément YI confirme FélectioD de l'empereur Charles lY. (Bullaire de Gocquelines, 2* partie du tome IH, Rome, 1741.) Biais les monuments les plus célèbres des prétentions de la papauté à la domination terrestre universelle sont les deux bulles de Boniface YIII, Ausculta, fUi, de 1301 , et Vnam mnt^tam , de 1302. Le pape Clément Y, qui dut son élection à Philippe le Bel, les fit rayer des registres du Yalican : c'est sans doute pourquoi elles ne se trouvent pas dans le Bullaire de Cocquelines, imprimé à Rome. On les trouvera dans l'ouvrage de Du Puy, intitulé Histoire du différend d'entre le pape Bmiface VIII ef PAt- Uppe le Belj Paris, 1655.

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sance unique et universelle des papes, son point de départ ét^nt donné, est plus logique que la théorie contraire. Quelque opposée qu elle fut à l'esprit de certain texte évangélique (Jean, ch. 18, v. 36), où Jésus ayait décliné toute prétention à la royauté temporelle, elle devait résulter naturellement de Torganisation hiérarchique de TÉglise et de Tensemble des formules données à la doctrine chrétienne, et finir par prévaloir aussitôt que le dogme et la discipline auraient atteint leur dernier développement. Aussi la doctrine gallicane de deux pouvoirs, également souverains et existant dans le même État, cherche-t-elle aujourd'hui des défenseurs sérieux, et c'est en France qu'elle en trouve le moins.

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