DEUX SEXES
Dans sa première Épttre aux Corinthiens, ch. 7, saint Paul recommande le célibat comme étant infiniment supérieur au mariage, comme un état non-seulement plus saint et plus agréable à Dieu, mais encore plus avantageux à l'homme : « Â ceux qui ne sont « point mariés ou qui sont veufs, je dis qu't/ leur est « bon de demeurer en cet état comme j'y demeure moi- « même, v. 8. »» - N'êtes-vous point lié aune femme? « N'en cherchez pas. Si vous avez pris une femme , vous « n'ayez point péché, et si une vierge s'est mariée, elle M n'a point péché. Mais Us souffriront les tribulations •^ de la chair. Or je vous les épargne, v. 27 et 28. »» T. n. * 24
k2î sëcûmok pahtie
«* Je veux que vous soyez dégagés de toute. sollicitiuU, «. V. 32. » •« Je vous dis cela, pour votre utilité, non pas « pour vous tendre un piège, mais pour vous porter à « ce^gui est honnête et à servir le Seigneur sans distrac- « tion, V. 35. •> M Celui donc qui marie sa fille fait bien ; «• mais celui qui ne la marie pas, /ait mieux, v. 38. » C'est en conformité de cette', doctrine que TÉglise chrétienne a imposé le célibat à son clergé, soit séculier soit régulier, et que le concile de Trente a frappé d'anathème la Réforme, qui refusant de reconnaître cet état comme meilleur et plus Aeureuso que le mariage, en a dispensé ses ministres (1). On pourrait demander d*abord si les recommandations de saint Paul se concilient soit avec le verset 2 du même chapitre , où il veut que, pour éviter de tomber dans la fornication, chaque homme ait sa femme et chaque femme so7i mari, soit avec un passage de sa première j^pf^re à Timothée, ch. 5, v. 14, où il prescrit à de jeunes veuves de se remarier et défaire des enfants» Mais, laissant de côté cette contradiction, contentons-nous d^ dire qu'une société qui met en pratique les recommandations de l'apôtre en faveur du célibat , doit arriver bientôt non pas seulement à toutes ces inutilités et toutes ces petitesses si chères à l'ascétisme, mais à la dépravation des mœurs ; car la nature finit toigours par se rire des systèmes qui la méconnaissent, et lorsqu'on lui barre le chemin, elle franchit tous les obstacles et se jette trop souvent dans de déplorables écarts. Les plus tristes expériences ont été faites à ce sujet : la chrétienté n'a-t-elle pas été , pendant des siècles, rongée par la plaie du monachisme, et aujourd'hui encore, sur plusieurs points, n'expose-t-elle pas effrontément aux regards étonnés cette plaie honteuse? Qui
(i) 24* section, canon 10, Collection des conctles^ tome XXXV. Parla, iM4.
ne sait que c'est au célibat forcé ou volontaire de tant de personnes des deux sexes qu*il faut attribuer ce débordement d* impuretés qui afflige le véritable sage, et qu*au contraire Tunion sacrée du mariage, à laquelle l'attrait le plus puissant convie également les deux sexes, est la sauvegarde des mœurs comme elle est la source la plus pure des vertus domestiques et sociales? Lorsque les libertins et les égoïstes s'éloignent du mariage et cherchent par leurs mauvais conseils à en éloigner les autres, n*emploient-ils pas à la lettre plusieurs des arguments même de Paul, quelque différentes assurément que soient leurs intentions? Ne disent-ils pas aussi qu'tV^ s'épargnent les tHMations de la chair et qu't/5 'veulent être dégagés de toute sollicitude ? N'est-ce pas à des raisons d'utilité qu'ils font aussi appel en proposant aux autres leur propre exemple ?
Les docteurs chrétiens ne pouvaient manquer de suivre leur apôtre sur ce terrain. Saint Jérôme, engageant une jeune vierge à demeurer dans le célibat, fait valoir auprès d'elle divers motifs humains, et va môme jusqu'à chercher à l'effrayer de cette difformité momentanée de la taille que produit la gestation (1). C'est tout simplement prendre les femmes par la vanité et leur donner des leçons de coquetterie. Saint Jean Chrysostome les prend par un autre côté faible ; il cherche à leur inspirer de l'effroi des douleurs physiques de l'enfantement, douleurs qu'il dit être assimilées dans l'Écriture à celles de la captivité, de la famine, de la peste et des maux insupportables (2). Après avoir énuméré avec cette abondance d'expressions et ce luxe d'images qui
(1) Ephiola 18 aà Eustochium, decusto^â virginitaiis, tome IV, Paris, i70G. Voir aussi, dans ce même tome, les pages 189 et 190 du livre \" contre Jovinien.
(2^ Uipï T«^ôiv£«c, ch. 57 et 65, tome I", Paris, 1718.
/i2& secoude partie
lui ont valu son surnom de boucAe d'or, tous les incoQvénients vrais ou supposés, réels ou possibles, du mariage, il préconise le célibat et le met bien au-des> i< de Tunion conjugale (1). On ne saurait apporter plus «l^ rhétorique au service d'une mauvaise cause ; car le m:iriage eùt-il encore plus d'inconvénients qu'il ne plair aux saints et aux gens du monde de le dire , il n'en demeurerait pas moins vrai que la nature physique et morale des individus aussi bien que rintérèt de la s^>ciété y appellent les deux sexes et particulièremenT celui qui, étant le,plus faible et le plus aimant, a le ph> besoin d'appui et le plus à redouter les tristesses <!l'isolement. Que sera-ce si la plupart des inconvénieurqu'on énumère avec tant de complaisance ne sont poia" inhérents à la nature de l'union conjugale, mais vieijnent de la corruption des hommes, qui vicie et profaL-i la plds sainte et la plus douce des institutions? Au re5>! saint Chrysostome s'est chargé lui-même de se réfuter. Dans un autre de ses ouvrages, il presse les famiil -i de marier les jeunes gens pour les préserver du liW: -| tinage, et il reconnaît que telle est la loi de Dieu 2 ,, Ici le docteur est dans le vrai, et rien n'est plus sen-i que ce conseil. Mais si Dieu veut que les jeunes gens r ] les jeunes filles aussi apparemment se marient, ari: , selon l'énergique langage de saint Chrysostome, 'i ^o\xyo\T apaiser les tressaillements de la chair, le tvl^ bat auquel il les engage ailleurs si imprudemment e donc contraire à la volonté de Dieu.
Je reviens à saint Paul. H M défend pas de se mcff dira-t-on peut-être. C'est très-heureux en vérité, i. ne le 'défend pas , mais il en détourne de toutes ^ • forces, et c'est là ce qui est immoral. Et d'aill»*-voyons un peu à quoi servira le mariage qu'il vé-
(i) Ibidem, ch. B2, 56 et 67,
(2) 59* ham^iesvr ia Genèse, tome IV, Paria, 1721.
ERREURS, INVRAISEMBLANCES, DERAISON /»25
bien permettre. Ecoutez les beaux conseils que, dans un accès d'ascétisme , il donne aux maris : « Voici « donc, mes frères, ce que je vous dis : le temps est « court. Que ceux mêmes qui ont des épouses soient « comme n'en ayant point, » V. 29. Paul ne voit pas à cela le moindre inconvénient, et ne parait pas même se douter que la morale exige au moins, pour l'application d'une pareille règle, qu'elle soit du goût de l'autre conjoint. Assurément, si c'est ainsi qu'on doit user du mariage , il a raison , il vaut mieux ne pas se marier. Saint Augustin ne se montre guère plus large. Il prétend que la loi chrétienne restreint Tusage légitime du mariage au seul désir d'avoir des enfants (1). Il est vrai, et cela peut rassurer certaines gens, qu'il fait de cette infraction de la loi du Seigneur un simple pécfié véniel (2). Si l'union charnelle des sexes a pour but unique la génération des enfants, et non pas aussi la satisfaction légitime des besoins impérieux des sens, il s^ensuit qu'il n'est permis aux époux d'avoir commerce entre eux qu'une fois à peu près tous les deux ans; car c'est le temps que demandent généralement la gestation puis l'allaitement que la nature impose à la mère efque ne doit point venir troubler une nouvelle gestation. Il fait beau voir de pareilles lois imposées aux chastes plaisirs du mariage par des libertins qui se seront, comme saint Augustin, gorgés de voluptés impures, et dont la sensualité blasée aura fini par aller demander aux excès de l'ascétisme un remède à la satiété causée par leurs désordres mêmes (3). Comme
(i) Confessiones, livres, eh. 2, tomel», Paris, i689; et De bono :onjugali, ch. 10, tomeVI, 1686.
(2) Ibidem, cb. 6 et 7.
(3) Est-ce à dire que nous entendions venir ici en aide au désordre actuel des mœurs conjugales? Dans le livre qui est le complément de celui-ci , on nous verra combattre énergiquement a tbéorie malthusienne sur la question de population.
A20 SËCOxNDE fARTie
daint Paul , saint Jérôme , saint Chrysostome et beaucoup d*autres saints , tout en permettant le mariage , saint Augustin mettait le célibat bien au-dessus. Répondant à Tobjection que, si tous les hommes voulaient garder cet état si excellent de la continence, le genr^ humain finirait, il s*écrie qu*il n*y aurait pas de mal à cela, que ce serait au contraire fort à désirer, et qo < ai en aurait plus tôt fini avec ce monde (1). Il serait difficile de s'inscrire plus franchement contre le» paroles dé la Oefièsê, ch. J*', v. 28, où Dieu recommande à l'espèce humaine de multiplier et de couvrir la terre. Saint Paul, exposant ses idées sur le genre de coiffure qui convient aux deux sexes , entre à cet égard , ch. 11, V. 4-7 et 13-15, dans des détails véritablement puérils : lorsque Thomme prie ou prophétise , il doit avoir la tète découverte, tandis qu'au contraire la femme doit l'avoir couverte ; et c'est une gloire pour la femme de .laisser croître ses cheveux, tandis qn** d'est un déshonneur pour r homme. On pourrait prendre ces dernières paroles pour une innocente niaiserie. Mais , en matière religieuse , il n'y a pas d'innocente niaiserie. Les textes les plus insignifiants peuvent recevoir d'horribles commentaires. En voici un curieux exemple. C'est une délibération contre l'usage des lour * cheveux, fondée précisément sur le texte que je vien< de transcrire, et qui aurait été prise par les magistrat < presbytériens de la Nouvelle-Angleterre, dans le xvi:^ siècle. Je n'ai pu me procurer le texte original ntième, et le lecteur comprendra que ce n'était pas chose facile. Contrairement à mon habitude de ne pas me cont^nt^-r de renseignements de seconde main , je citerai ici h traduction que donne l'abbé Raynal, mais je la citerai ^ous toutes réserves; car on sait que cet auteur se Iai>- ^ait quelquefois entraîner par son goût pour la décia-
(1) Ibidem, cft. 10.
ERREURS, INVRAISEMBLANCKS, DERAISOiN &27
mationaudelà des strictes limites du vrai, et il y a, dans la pièce qu'on va lire, des jugements et des expressions qui accusent un tel degré d'ineptie qu'on peut soupçonner qu'en la faisant passer dans notre langue , on en a un peu brodé le fond et chargé les couleurs :
" C*est une chose universellement reconnue, que « lusage de porter les cheveux longs, à la manière des *» personnes sans mœurs et des barbares indiens, n'a
- pu s'introduire en Angleterre qu'au mépris sacrilège •» de l'ordre exprès de Dieu, qui dit qu'il est honteux
- à un hofnme qui a quelque soin de son âme de por* ^ ter des cheveux longs. Cette abomination excitant ** l'indignation de tous les gens pieux, nous, magistrats,
- zélés pour la pureté de la foi, déclarons expressément
- et authentiquement que nous condamnons l'impie « usage de laisser croître sa chevelure, usage que nous •* regardons comme une chose évidemment indécente «« et malhonnête, qui défigure horriblement les hom- »* mes, offense les âmes sages et modestes, autant
- qu'elle corrompt les bonnes mœurs. Justement indi-
- gnés contre ce scandaleux usage, nous prions, exhor-
- tons, invitons instamment tous les anciens de notre
- continent de faire éclater leur zèle contre cette
- odieuse coutume, de la proscrire par toutes sortes de « moyens, et surtout d'avoir soin que les membres de * leurs églises n'en soient point souillés ; afin que ceux •* qui, malgré ces sévères défenses et les voies de cor- •* rection qui seront pratiquées à ce sujet, ne se hàte-
- ront pas de s'interdire cet usage, aient Dieu et les . hommes en même temps contre eux (1). »»
Saint Paul nous apprend, v. 9, que l'homme n'a pas Sié fait pour la femme, mais que c'est la femme qui a
(i) Histoire philosophique et politique des élabUssements et du ommerce des Européetis dans les deux Indes, livre 17, art. 20, ome Vin, Genève 1780.
i28 SECONDE PARTIE
été faite pour Thomme. Ce dernier trait est une de ce» grosses sottises, imaginées par la gloriole masculine et familières à beaucoup d'hommes qui, ne comprenant ni le but ni Tusage de cette supériorité de force physique et intellectuelle que Dieu a généralement mise du côté de leur sexe, île voient dans l'autre qu un instrument de leurs plaisirs. Dans la bouche de Paul, c est de plus un non-sens ; car nous l'avons entendu tout à Theure conseiller aux hommes de ne point prendre de femme>, et à ceux qui en avaient, d'être comme n'en ayant point. Dès lors on ne comprend pas bien comment la femme aurait été faite pour l'homme, à moins qu'elle ne soi: uniquement destinée à l'honneur insigne de lui préparer sa pâture et de lui faire litière fraîche.
Enfin, dans sa l^ Épttre à Timothéey ch. 2, v. 11-14. saint Paul , après avoir recommandé irux femmes le silence et une entière soumission à leurs maris, fonde la supériorité de. ces derniers sur deux mauvaises^raisous, La première c'est qu'Adam aurait été formé avant Èxe; à ce compte, les trilobites, les ichthyosaures, les ptén^ dactyles et tant d'autres animaux, qui ont été form*^^ des milliers de siècles avant Thomme, lui auraient éw très- supérieurs. La seconde raison, c'est qu'Adam n'aurait pas été séduit ; or cette assertion est un démenti donné au chapitre 3, v. 6, 12, 13 et 17, de la Gtnh^.^ où nous voyons qu'Adam fut séduit par Eve comme celle-ci l'avait été par le serpent.
S 36. — IL PŒ FAUT PAS SALUER CEUX QUI NE CROKNT POINT il