CHAPITRE PREMIER
Qi:NÈSG
8 l•^ — LES SIX JOURS DE LA CRÉATION
Au commencement Dieu créa les deux et la terre : tels sont les premiers mots de la Bible. Les docteurs chrétiens entendent par création le fait de tirer un être du néant. Or, ainsi entendue, la création n'a pas de sens. Dans l'ouvrage qui suivra celui-ci et qui en sera le complément, je reviendrai sur cette grave question, non pas assurément pour entreprendre témérairement d'expliquer ce qui, dans l'ordre présent des choses, est au-dessus de iios conceptions, à savoir en quoi consiste l'action de la cause créatrice et comment s'exerce sa puissance souveraine, mais pour essayer, selon mes forces, de fixer la limite actuelle des idées que nous pouvons nous former sur cette matière, et surtout pour en exclure les doctrines déraisonnables que les fauss<^
religions y ont mêlées. Ici je me contente de faire remarquer, ce qui est du reste évident, que la puissance infime et première ne s^exerce pas plus que les puissances secondaires et finies, sur le néant (1).
Au verset 3 du 1®^ chapitre de la Genèse^ Dieu dit : « Que la lumière soit, et la lumière fut. »> L'apparition du soleil, de la lune et des étoiles dans le ciel est également donnée, v. 14-16, comme le résultat instantané
(i) Quand Tinlerprétation chrétienne de l'acte de la création résulterait du texte original, elle n'en serait pas plus soutenable pour cela. Mais elle ne s'y trouve pas d'une manière évidente et incontestable. Le fait de tirer quelque chose de rien n'est nullement dajïs le mot hébreu du !•' verset de la Genèse^ où Ton croit le voir communément. Ce mot veut dire, dans sa signification première, couper^ tailler j frapper, et, dans ses signiOcations secondaires, former, produire t engendrer. Or aucune de ces acceptions ne signifie tirer du néant» Le sens de ce mot, qui revient trois fois dans le verset 27, à propos de la création de l'homme, serait au besoin expliqué par le verset 7 du chapitre 2, qui mentionne de nouveau cette création
et où il est dit que Dieu avait formé l'homme de la poussière de la terre, ce qui ne signifie nullement une création de rien, mais une action du pouvoir suprême pour organiser une matière préexistante. Si la plupart des rabbins actuels entendent la création comme les chrétiens, il est au moins douteux que les anciens docteurs juifs l'aient entendue ainsi. Le livre de la Sagesse, quoiqu'il ne soit pas admis dans leur canon, n'en est pas moins un livre ancien de doctrine juive, admis du reste parmi les livres canoniques et sacrés par les chrétiens catholiques à qui on est alors en droit de l'opposer. Or il y est dit, au chapitre 11, v. 18, que la main de Dieu a créé le monde d^une matière informe^ ce qui veut dire simplement que la puissance souveraine communiquerait à la matière Torganisation et la vie. Gela offre un sens saisissable et n'amoindrit pas le sentiment d'admiration que nous inspirent les merveilles de la création ainsi comprise. Notre verbe même créer, considéré dans son origine, ne signifie pas tirer du néant. Quelque incertaine que soit rétymologiedu mot latin d'où il dérive, il ne pouvait pas avoir primitivement l'acception que les chrétiens lui ont donnée; car les anciens latins n'ont pas pu attacher à un des mots de leur langue une idée qu'ils n'avaient pas. Quelque pleine d'absurdités que fût leur mythologie, elle avait au moins évité celle qui tire quelque chose de neu.
• GENÈSK ,^01
de la parole de Dieu. On sait combien les rhéteurs chrétiens sont en admiration devant ce commandement divin, où ils voient le degré le plus élevé du sublime. Or, ramené à sa véritable valeur, ce prétendu sublime est un coup de baguette de magicien. Tandis que la Bible nous représente Dieu créant tous les astres par un commandement miraculeux, qui les suspend instantanément à la voûte céleste, les sciences physiques et mécaniques nous apprennent que ces grands corps qui peuplent l'univers, n*ont pas commencé d*exister en même temps et sous leur forme actuelle d*astres, mais qu'ils sont formés successivement, dans Timmensité du temps et de Tespace, et que leurs cours divers sont réglés par les lois d'attraction universelle auxquelles le grand architecte du monde a soumis tous les éléments de la matière. Laquelle de'ces deux façons de concevoir rœuvre de Dieu en donne une idée plus élevée et plus dignement religieuse ?
Le premier jour, v. 3-5, Dieu fait la lumière, la nuit et le jour, le soir et le matin, avant d'avoir fait des corps lumineux. Ce n'est que le quatrième jour, v. 14- 19, qu'il fait le soleil, la lune et les étoiles. Or, au point de vue même de la physique moderne qui, rejetant le système de l'émission de la substance du soleil et des autres astres, admet celui des ondulations d'un fluide subtil, que les astres mettraient en mouvement, l'existence des grands corps appelés lumineux est une condition préalable de la production des phénomènes de lumière. Autre difficulté. Avant la création du soleil et des autres astres, on nous parle de matin et de soir et de succession de jours. Mais les phénomènes de matin et de soir et de succession de jours entre eux ne se comprennent et ne s'expliquent que par la rotation de la terre sur elle-même et autour de son centre d*attraction, qui est le soleil. Tout cela est si choquant qu'Origène ne craignait pas de dire qu'il fallait avoi
perdu la raison pour le croire (1). U ne voulait y voir que des figures et des allégories ; aussi l'Église tient-elle Origène pour hétérodoxe, tout en invoquant souvent, dans ses enseignements théologiques, Tautorité de cet ardent défenseur du christianisme. Saint Augustin s'est heurté aussi contre ces difficultés. Il répond d'abord que, par les trois premiers jours qui précèdent la créa* tion du soleil, on peut entendre le temps qu'auraient duré trois jours si le soleil eût été créé. Mais à peine a-t-il fait cette réponse qu'il s'aperçoit qu'elle n'est pas acceptable, puisque le texte sacré parle expressément de matin et de soir pour les premiers jours comme pour les suivants. Il fallait dès lors supprimer cette mauvaise réponse. Point du tout. Saint Augustin la laisse subsister. Puis il en adopte une autre, à savoir qu'il faut entendre par l'expression de soir la consommation d'un ouvrage, et par celle de matin son commencement (2). Après s'être cru ainsi en règle avec Torthodoxie, saint Augustin se noie dans un déluge d'explications allégoriques des six jours de la création, explications qui frisent de très-près l'hérésie d'Origène. Le premier chapitre de la Oôfièse, entendu au propre, débute donc par des non-sens. Nous allons le trouver du reste en opposition directe avec les premières notions des sciences cosmologiques.
Dans le système géologique d'origine ignée, qui réunit aujourd'hui les caractères d'une entière certitude, système où la matière de la terre, après avoir été primitivement à l'état gazeux, puis, après s'être condensée en une masse liquide, serait arrivée, par un refroidis*sement graduel, à l'état actuel de sa croûte superficielle, en continuant d'être encore fluide et incandes-
(1) Uifà upx^v^ tome !•% Paris, 1733.
(2) Degeneni contra Manichœos, livre !•% ch. U, tome I", Paris. 4689.
cente dans ses entrailles, ce serait par d'immenses périodes de temps qu'il faudrait compter son âge. D'après les calculs de Fourier, la température de la surface terrestre n'aurait pas diminué de la trois-centième partie d'un degré depuis l'école grecque d'Alexandrie jusqu'à nous (1). Qu'on juge par là, si c'est possible, du temps qui s'est écoulé non-seulement depuis l'époque où nos contrées éprouvaient des chaleurs tropicales, ainsi que l'attestent les débris organiques qui y sont enfouis, mais depuis celle où la surface de la terre était incandescente (2). Mais, sans qu'il soit nécessaire de se prononcer sur la question d'origine, quelque système d'explication cosmogonique que l'on adopte, à quelque point de vue qu'on veuille se placer, on est forcé de
(1) Remarques générales sur les tempéralures du globe terrestre et des espaces planétaires^ dans les Annales de chimie et de physique^ tomeXXVH, Paris, 4824.
(2) Des auteurs ont essayé une évaluation approximative. Reboul indique un minimum de cent millions d'années {Essai de géologie^ livre i''^ ch. 11^ note de la page 46, Paris, 1835). En partant de la supposition dune température initiale de 3,000 degrés, M. Elie de Beaumont arrive à ce même chiiîre de cent millions d années (Leçon du 8 décembre i862, à l'école des Mines). Le docteur Zimmermann, après avoir cité l'exemple du JoruHo, surgi en 1759, et dont la lave n'était pas encore entièrement refrolaie en 1846, c'est-à-dire près d*un siècle après l'éruption, cite l'expcrience suivante : « Le proff fesseur Bischof , de Bonn , a fait sur des boules de basalte de tf deux pieds de diamètre, mises en fusion, le calcul du temps qu'il u a fallu à la terre pour arriver h la température actuelle, et « a trouvé comme résultat trois cent cinquante-trois millions d'ana nées. » (Le monde avant la création de l homme^ Origine de la, terre, traduit de l'allemand par MM. Hymans et Strens, Paris, 1857.) De pareils calculs, aboutissant à des nombres précis, peuvent avoir omis une infinité de données très-compliquées et qui, s'il était possible d'en tenir un compte exact, modifieraient singulièrement le résultat définitif. On comprend donc qu'en les présentant ici, je n'entends point pour cela les adopter, mais seulement donner un aperçu des chiffres auxquels on arrive quand on essaie de supputer Vàge de la terre.
reconnaître que notre globe a été, dans un temps, à Tétat fluide, ainsi que le prouvent avec la plus parfaite évidence sa forme sphéroïdale et Taplatissement de ses pôles, et que, pour arriver de cet état à celui de sa surface actuelle, il a dû traverser un espace de temps qui dépasse démesurément celui que donne la Genèse. Ajoutez que les débris organiques, déposés dans les diverses couches dont se compose Tenveloppe superficielle de la terre, témoignent de formations successives et séparées par de longs intervalles, soit entre elles, soit de notre temps. J'invoquerai ici de préférence l'autorité de Cuvier lui-même, non pas que cette autorité pèse autant qu'on le croit communément dans les questions de géologie proprement dite, mais parce que plusieurs de nos adversaires la croient favorable à leuf cause (1). Ce grand anatomiste hasarde l'expression de
(1) Cuvier, qui, scion Texpression pittoresque de Victor Hugo» tffi œil sur la Genèse et Vautre sur h nature, s'efforçait de plaire à la réaction bigote en faisant flatter Moyse par les mastodontes (Les Misérables, !'• partie, livre 3«, Vannée 1817, tomeI«', Paris. 1862), Cuvier, dis-je, était un anatomiste comparateur de premier rang, mais il s'en fallait bien qu'il fût un aussi éminent géologue. Je n'en voudrais d'autre preuve que cette phrase de son Discours sur les révolutions de la surface du globé^ où il raille Leibnitz d'avoir cru à l'incandescence initiale de notre planète : « Le grand Leibnitz « lui-même s* amusa à faire, comme Descartes, de la terre un soleil « éteint, un globe vitrifié, sur lequel les vapeurs étant retombées « lors de son refroidissement, formèrent des mers qui déposèrent « ensuite les terrains calcaires. » {Recherches sur les ossements fos* siles^ tome I*% Paris, 1834.) Il n'est pas aujourd'hui un géologue sérieux qui pense à rejetercette idée fondamentale d*un état d'ignîtion primitive du globe terrestre, idée qui était déjà admise par la généralité des géologues du temps où écrivait Cuvier. Je pourrais citer encore cet autre passage : « Comment ne voyait-on pas que « c* est aux fossiles seuls qu'est due la naissance de la théorie de la terre ^ c que sans eux Ton n'aurait peut-èirejamaissongéqu'ily ait eu dans f la formation du globe des époques successives et une série d'ope- « rations différentes ? Eux seuls, en effet, donnent la certitude que « le globe n'a pas toujours eu la même enveloppe, par la certitude
centaines de siècles, quand il parle des squelettes enfouis dans les carrières de gypse qui avoisinent Paris (1). On ferait déjà remonter à vingt mille ans ce dépôt de couches gypseuses, en supposant seulement deux de ces centaines de siècles, ce qui serait une supposition excessivement restreinte, puisque ces couches, appartenant à ce qu'on a appelé le terrain tertiaire inférieur, sont antérieures à la formation des chaînes des Alpes principales, des Alpes occidentales et des montagnes de Corse et de Sardaigne, et sont recouvertes par un assez grand nombre de terrains de sédiment. Mais en outre ces couches gypseuses recouvrent à leur tour un très -grand nombre d'autres terrains sédimentaires, dont la formation recule dans les siècles à mesure qu'ils s'enfoncent sous terre. On peut s'en faire une idée en jetant les yeux sur le tableau ci-joint, que M. Alexandre de Humboldt a fourni à Cuvier, et que ce dernier a inséré dans cette partie de son Discours sur les révolutions de la sur/ace du globe, où il passe une magnifique revue des débris organiques
a où l'on est qu'ils ont dû vivre à la surface avant d'être ainsi en- « sevelis dans la profondeur. Ce n'est que par analogie que l'on a f étendu aui terrains primitifs la conclusion que les fossiles fourf nissent directement pour les terrains secondaires ; et, s'il n'y f avait que des terrains sans fossiles, personne ne pourrait soutef nir que ces terrains n'ont pas été formés tous ensemble. • (RB' cherches sur les ossements fossiles^ tome I'^, Paris, iS34, pages Ui et 145.) La géologie trouve sans doute un puissant secours dans la paléontologie pour distinguer les diverses formations des terrains et leur ordre de succession; mais, réduite à ce moyen, elle ne pourrait établir une théorie de la terre : elle doit s'aider aussi pour cela des caractères stratigraphiques et minéralogiques. Il est donc très-inexact d'affirmer, comme le fait Cuvier, que la connaissance des fossiles seuls a donné naissance à la théorie de la terre, qui ne peut résulter que du concours de ces trois sciences, stratigraphie, minéralogie et paléontologie.
(1) Ibidem, tome V, Paris, 1835, page 519.
SECONDE PARTIK
des anciens âges (1). Ces dépouilles de races perdues indiquent à elles seules des formations diverses, dont les plus anciennes sont séparées de nous par des inter-
(1) Ibidem, tome !•', pages 350-409. Le tableau suivant ne répond plus aux connaissances géologiques actuelles. Il omet de grandes ibrroations et méconnaît les positions relatives de plusieurs autres. Il suppose que les granités appartiennent tous à la première couche consolidée du globe, tandis qu'il y a un grand nombre de granités éruptifs , qui ont surgi du sein de la terre à diverses époques et postérieurement à la formation des dépôts sédimentaires qu'ils ont relevés et souvent injectés par des fllons et dont ils empâtent des fragments dans leur masse. Les terrains y sont divisés en terrains primitifs, terrains de transition, terrains secondaires et terrains tertiaires. On entend par terrain Tensembledes formations, étages ou couches, appartenant à une époque qui sépare deux grandes crises de l'écorce terrestre. Or la science compte déjà la succession d'un grand nombre de ces époques, séparées par les éruptions, exhaussements, affaissements, dislocations et déluges qui ont accompogné Tapparition des grandes chaînes de montagnes. La classification des terrains doit donc aujourd'hui être fondée sur cette succession, et par conséquent celle qui suit être abandonnée. Mais cela n'importe point à notre objet présent.
Tableau des formations géologiques dans r ordre de leur superposition^
par M. Alexandre de Humboldi.
Dépôts d'ail uvion.
Formation lacustre avec meulières.
Grès et sables de Fontainebleau.
Terrains ) Gyp«ed owemenfs. Calcaire siliceux. TERTIAIRES. \ Calcairc grossier.
Argile de Londres.
Grès tertiaire à lignites.
Argile plastique. Molasse. Nagelfluhe.
{blanche, tuffeau.
chlorilée.
Sable vert.
Wealdelay, Grès secondaire à lignites.
Sable ferrugineux.
Calcaire jurassique. Assises schisteuses avec poissons et crustacés.
valles de temps pour lesquels Texpression d'un million éTanTiées, c*est-à»dire de plus du centuple du compte fourni par l'auteur de la Oenhe, serait encore trèsmodérée (1). Mais, si les profondeurs de notre petite planète nous révèlent déjà une haute antiquité, c'est bien autre chose quand nous interrogeons les abjones des espaces célestes. Ici l'astronomie et la physique nous donnent des nombres qui écrasent l'imagination. Le premier chapitre de la Genèse, v. 12-19, fait créer les astres le quatrième jour, après que la terre est déjà
Terrains secondaires.
Icoral-rag.
argile de Dives.
oolithes et calcaire de Caen.
MuFchelkalk, lias marneux ou calcaire àgry-
pbées et à ammonites.
Marnes avec gypse fibreux.
Grès bigarré satifëre.
Asfsises arénacées.
Calcaire magnésien. Zechstein, calcaire alpin. Schiste cuivreux.
Formations coordonnées de porphyre, de grès rouge et de houille.
Schistes avec lydienne, grauwacke, diorites,
euphotides.
Calcaires à orthocératites, trilobites et évom-
phalites.
Schistes argileux.
Micaschistes.
Gneiss.
Granités.
(1) Suivant M. de la Bêche, la formation des différents dépôts se dimentaires a duré des millions d'années» Ce naturaliste remarque justement que Thomme, habitué à mesurer le temps par de petites fractions de durée, en rapport avec ses besoins d*un moment, a éprouve de la difficulté à concevoir linmemté des temps que la V géologie nous apprend avoir dû s'écouter avant que la surface « terrestre pût parvenir à son état actuel. > {Recherches sur la partie théorique de la géotogie, ch. i8, Paris, 1838.)
Terrains intermédiaires.
Terrains primitifs.
revêtue de sa parure végétale. P*après les calculs de William Herschel, la lumière de telle nébuleuse met presque deux millions d'années pour franchir la distance qui la sépare de la terre (1). Par conséquent, au moment où l'œil, armé d'un télescope, aperçoit cette nébuleuse, on a la certitude qu'elle existait à une époque qu'on peut déjà faire remonter à près de deux millions d'années. Mais il n'est question ici que du temps que la lumière de certains corps célestes met à arriver jusqu'à nous. Que serait-ce donc s'il s'agissait de la durée réelle de ces corps et de tous ceux que nous ne pouvons voir, soit parce qu'ils sont éteints, soit parce qu'ils s'enfoncent trop dans l'immensité de l'espace ? En multipliant par des millions les millions d'années, on serait souvent bien loin d'atteindre les limites de leur âge. Que sont auprès de cela les six à sept mille ans que, dans les divers systèmes de chronologie chrétienne, on est réduit à assigner à la création du monde, si l'on prend le témoignage de la Bible selon le sens naturel des mots?
Ces révélations de la science commencent à devenir d'une connaissance si vulgaire que des auteurs chrétiens nous permettent aujourd'hui d'abandonner le sens propre du premier chapitre de la Genèse et d'y substituer un sens figuré. Ces auteurs, se mettant en contradiction avec la plupart de leurs maîtres (2), disent que
(1) PhHosophical transaclions of the royal society of Londanj for the year 1802, part. 2, p. 498.
(2) Dans tout le cours du i*^*^ chapitre et dans le début du second, les jours de la création sont désignés par le même mot qui est employé ailleurs, notamment dans la ralation du déluge, pour la ré* volution diurne. Qu'au fond il soit absurde de considérer le Créateur comide un ouvrier qui partage sa besogne enlre un certain nombre de jours et qui l'interrompt chaque nuit, ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici ; mais il est certain que les chrétiens de la vieille école sont les seuls qui, sur ce point, se montrent véritablement respectueux envers la narration biblique. L'abbé Bergier déclare
les six jours de la création ne sont pas des jours pro* prement dits, mais des époques, des périodes de siè* clés (1). Puisqu'ils veulent bien consentir à ce que nous entendions ôgurément les passages de la Bible, qui, entendus au propre, embarrasseront notre raison, nous userons de la permission. Mais qu*ils y prennent garde : ce système d'interprétation peut les mener beaucoup plus loin qu'ils ne veulent aller. Parmi les croyants, il en est encore qui comprennent combien sont forcées et impuissantes les tentatives de conciliation de la Bible
expressément que les six jours de la création sont des jours ardinaires et naturels de vingt-quatra heures. (Article Jow^ Encyclopédie méthodiqueyiome II, Paris, 1789.) Bailly y voit également des jours réels et non point figurés. {De Deo creatore, part. 2, quœres !•, tome !•% Dijon, 1789.) M. Victor de Bonald soutient que ce sont réelr Icment des jours comme les nôtres. (Moyse et les géologues modernes^ ch. 3, Avignon, 1835.) M. Labbé Latouche se prononce également dans ce sens. {Chresiomathie hébraïque^ Paris, 1849.) Le même auteur a bien entrevu que les fossiles végétaux et animaux, qu'on découvre dans les diverses couches de la terre, pouvaient fournir une objection contre la Genèse mosaïque, prise dans le sens naturel des mots ; mais il se débarrasse de cette difficulté d'une façon fort curieuse : il prétend que, lorsque Dieu créa les diverses espèces végétales et animales, il déposa en même temps dans les diverses couches terrestres ces représentations de leurs analogues, que nous y trouvons enfouies. Dans quel but? M. Latouche ne nous l'apprend pas. C'était sans doute pour tromper les naturalistes et les philosophes futurs.
(i) Il y a plus de 1800 ans déjà, le philosophe juif Philon disait que ceux-là font preuve d'une excessive candeur qui prennent les six jours delà création pour des jours proprement dits. (NôfAtov ci/muv aXkiiyoplM7«âv fA«Tà ziiv i|a:ftfi«pov, livre 1*', Paris, 1640.) Ce n'est pas toutefois que Philon vit dans ces six jours quelque chose de semblable aux époques des géologues modernes; il y voyait une indication non pas de temps mais simplement d'ordre, prétendant que, de tous les nombres, le plus digne de représenter la disposition des œuvres divines était le nombre six. (Tltpï xU Mwffèwc xoafAoïroUoç) On peut voir, dans l'ouvrage môme, le détail des perfections et de* puissances génératrices que Philon attribue au nombre six.
âlO SECONDS PARTIE
avec la science, et qui, ayant assez de bonne foi pour convenir qu*ii y a aujourd'hui désaccord entre elles, se i>ornent à espérer qu*uh jour viendra où Dieu les réconciliera. En attendant ce miracle, ils traitent durement les accordeurs, assez nombreux aujourd'hui, qui tardent le texte de l'Écriture, et dont l'exégèse équivaudrait^ en manière de droite à une subornation de témohis (1).
Mais revenons au premier chapitre de la Oenèse. Le 1er verset, où il est dit en termes généraux que Dieu créa les deux et la terre, semble plutôt un résumé, une sorte de titre de tout le chapitre, qu'un commencement d*énumération des œuvres de la création. Le 2* verset décrit un état de choses qui a mis à la torture Tesprit des commentateurs : <« La terre était sans forme « et vide (2); des ténèbres étaient sur la face de Tabyme, M et un souffle de Dieu s'agitait sur la face des eaux. *> Que pourrait être une terre sans forme et vide? Où trouver une face des eaux au milieu de ce chaos? L'auteur, quel qu'il soit, de ces descriptions fantastiques se comprenait-il, savait-il ce qu'il voulait dire? Voici l'ordre de succession assigné aux œuvres de Dieu dans les versets 3-3 L Le l®*" jour, il fait la lumière, la sépare des ténèbres qui sans doute avaient une existence propre et positive, et institue le jour et la nuit, le matin et le soir, avant d'avoir créé le soleil. Le 2«jour, il crée le firmament, qu'il appelle deux et qui avait ainsi une existence indépendante des astres non encore existants, et il sépare les eaux qui étaient sous le firmament de celles qui étaient au-dessus, toutes opéra* tiens auxquelles il est impossible d'attacher une signification. Le 3" jour, il divise la terre en continents et
(1) Ce sont les expressions du Semeur, n» du 18 mai 1842.
(2) C'est de là qu'est venu notre mot tohu-bohu^ par lequel nous exprimons la confusion soit matérielle soit morale.
en mer, et crée les végétaux, qui ont germé et donné leurs frondes et leurs fruits avant que le soleil existât. Le 4* jour, il crée le soleil, la lune et les étoiles^ et sépare la lumière des ténèbres, le jour de la nuit, quoiqu'il Teût déjà fait au 1«' jour, avant même qu'il existât des astres. Le 5® jour, il crée les animaux aquatiques et les oiseaux. Le 6® jour enfin, il crée les reptiles, qui semblaient avoir été créés déjà le 5* jour, les animaux terrestres et l'homme. Parmi les conséquences qui résultent de cet exposé, il faut particulièrement noter celle-ci, c'est qu'au point de vue de l'auteur de la Genèse, la terre, ayant existé avant la création des astres, doit être le centre immobile de l'univers, centre auquel tout se rapporte et autour duquel tout gravite dans les espaces célestes ; car, si elle a existé seule, ne fût-ce qu'une minute au lieu d'un jour, il n'y avait aucune raison pour qu'elle tournât soit sur elle-même, soit autour d'un centre d'attraction qui n'existait pas, et si ce n'est pas la terre qui a .tourné d'abord, il faut que ce soit le monde qui ait tourné depuis et qui continue de tourner autour d'elle. Dira-t-on qu elle ne devait se mouvoir qu'après que Dieu aurait créé le soleil et qu'il l'aurait lancée dans la direction de la tangente, laissant à l'attraction le soin de la retenir dans son orbite ? Mais, si Fauteur de la Genèse eût pensé qu elle était destinée à graviter autour du soleil, n'eûtil pas commencé par faire créer son centre d'attraction, plutôt que de la laisser là immobile et solitaire, existant on ne sait comment ni pourquoi, et attendant que l'astre qui devait gouverner sa marche fût créé? L'interprétation la plus naturelle, celle que fait naître tout d'abord le contexte de la narration et qui est confirmée d'ailleurs par les décisions des docteurs de l'Ëglise, est donc que l'auteur de la Genèse a bien véritablement voulu faire de la terre le centre immobile de l'Univers, Or il y a longtemps déjà que la science
astronomique a dit ce que valait cette cosmogonie primitive; mais aujourd'hui encore un chrétien qui veut être conséquent, doit ratifier la condamnation prononcée contre Galilée et dont j'aurai à reparler (1) à propos du miracle de Josué suspendant la marche du temps. Remarquons enfin cette assertion qui devait enfanter tant d'erreurs dans le monde moral, à savoir que Dieu a créé l'homme à son image et à sa ressemblance, V. 26 et 27. Lorsqu'une fois l'homme a pu croire qu'il était l'image de Dieu, il était naturel qu'il façonnât bientôt Dieu à sa ressemblance , et qu'ainsi il lui attribuât ses propres idées, ses sentiments, ses passions, ses caprices et ses colères ; aussi sera-ce sous de pareils traits que nous apparaîtra habituellement le Dieu des Hébreux et des chrétiens. Que de fois n'at-on pas répété cette plaisanterie, que, si Dieu avait fait l'homme à son image, celui-ci le lui avait bien rendu ! Jamais il ne s'est rien dit de plus vrai.
L'ordre dans lequel se succèdent les créations des 3^, 5® et 6® jours est à peu près le même que celui dans lequel les géologues constatent que les débris végétaux et animaux sont enfouis dans les diverses couches superficielles du globe. Les docteurs chrétiens de nos jours font beaucoup de bruit de cette coïncidence; ils en concluent que la science moderne rend hommage à la révélation mosaïque et s'incline devant leur théologie (2). C'est en vérité se contenter de peu et surtout
(1) Au J 2 du cil. 6 de cette 1'* section.
(2) C'est surtout M. Auguste Nicolas qu'il faut entendre proclamer que les sciences naturelles et particulièrement la géologie, rendent cet éclatant hommage à la parfaite vérité de la cosmogonie de Moyse. {Études philosophiques sur le christianisme, i<^ parlie, livre 2, ch. 2, 5 2, Moyse en regard des sciences^ tome I**", Paris, 1860.) Dans la lettre publiée en tète de l'ouvrage, le père Lacordaire félicite Tauteur d'avoir fait de Moyse le eoUèguede M. Ara^o à r Académie des sciences, ce qiU ne laisse pas^ ajoute-t-il, ^étre
être pressé de conclure. Oublions pour un instant toutes les erreurs et tous les non-sens que j'ai notés déjà dans le système cosmologique de Fauteur de la Genèse. Ad* mettons^ ce qui est loin d'être évident, que par ses six jours de la création il n*ait pas entendu des jours proprement dits, mais les époques, les périodes de siècles des géologues, supposition qui ne ferait, du reste, qu'accroitre la force de l'objection tirée de ce que les végétaux, créés au 3® jour, auraient existé avant le soleil, qui n*est créé que le 4^ jour; car alors ce ne serait pas seulement pendant un jour, mais pendant des milliers d'années que les continents eussent été couverts de végétaux avant l'existence du soleil. Admettons encore que Tordre de succession qu'il assigne aux créations des 3®, 5® et 6® jours autorise à supposer qu'il ait su quelque chose de l'ordre de superposition des débris organiques enfouis dans les diverses couches superficielles de la terre, quoiqu'il n'en dise pas un mot. £h bien ! tout ce que l'on pourra en conclure, c'est que, sur quelques points, son récit est d'accord avec la
honorable pour le conducteur d!une petite horde asiatique y qui vivait juste trois nulle et quelques cents ans avant la dernière rétmion de l'Institut, Les grands coupables dans cette comédie sont certains auteurs de traités de géologie, qui répètent à l'envi que Moyse a devancé la science actuelle, et que c'est une preuve qu'il était inspiré. La plupart de ces auteurs ne croient pas un mot de tout cela; mais ils font semblant de le croii-e, parce que cela ouvre à leurs livres les portes des collèges et des séminaires, et que, s'ils sont professeurs officiels, cela les consolide dans leurs fonctions. L'un d*eux, à qui je demandais s'il croyait à l'autorité de la Bible, qu'il donnait pour divine, me répondit qu'il n'y croyait pas plus que moi ; et, comme je lui témoignais mon étonnement de ce qu'il trompait ainsi le public sur ses véritables sentiments, il ajouta qu'il s'était conformé à l'usage et que d'ailleurs il voulait vendre sa marchandise. Quand je compare, sous le rapport de la valeur morale, certains savants de nos jours avec ceux d'autres époques, j'avoue que leur caractère m'inspire plus de dégoût que leur science d'admiration.
31A SECONDE FARTIE
science humaine ou plutôt ne la contredit pas. Mais ce ne sera point une raison pour attribuer à ce récit une origine divine. Que diraient nos adversaires si, de ce que nous aurions rencontré dans les Lois de Manou ou dans le Koran ou dans tout autre livre un passage qui, sur quelques points de physique, fût en concordance avec les enseignements de la science actuelle, tout en les contredisant sur une infinité d'autres points, nous allions conclure que le livre où se trouverait ce passage a été divinement inspiré? Les Égyptiens, qui avaient fait de si grandes excavations pour la construction de leurs temples, de leurs pyramides et de leurs nécropoles, n*ont pas eu besoin apparemment de Tins* piration de FEsprit-Saint pour voir ce que nous voyons très-bien nous-mêmes avec nos seuls moyens naturels. Qu'y aurait-il donc d'étonnant à ce qu'ils eussent remarqué quelque chose de l'ordre de superposition des débris végétaux et animaux dans les diverses couches superficielles de la terre? Quel miracle alors que | Moyse, qui aurait vécu parmi eux, eût appris quelques mots de cette science rudimentaire? Quelle merveille qu'il eût même, par les seules forces de son intelligence, compris que les végétaux avaient dû être créés avant les animaux qui devaient en vivre? Et quand même quelques versets du début de la Gome concorderaient avec certains résultats généraux de la science actuelle, ces quelques versets détruiraient-ils les erreurs qui s'y trouvent jointes, erreurs dont je n'ai pas encore énuméré la centième partie et qui s'opposent si invinciblement à ce que nous regardions le livre où elles sont consignées cDmme l'expression, je ne dis pas de la pensée divine, mais de la simple raison humaine ?