FORMATION DU PREMIER COUPLE HUMAIN. ARBRES DE LA VIE
ET DE LA SCIENCE Dlf BIEN ET DU MAL. LES ANIMAUX AMENÉS DEVANT ADAM,
Ch. 2, V. 7, Jéhovah avait formé le corps d'Adam de la poussière de la terre, et il l'avait vivifié en lui sauf' flwnt dans les narines (1). Lorsqu'il voulut lui donner une compagne, il lui envoya un profond sommeil, pendant lequel il lui dta une doses côtes, dont il forma Eve, v. 21 et 22. Le premier homme, qui devait être un type de parfaite beauté, avait-il une côte de trop quand il sortit des mains du Créateur, ou bien depuis en eut-il une de moins? Bossuet prétend qu'il en avait une de trop : «< Il tire la femme de Thomme même, et la forme •« d'une côte superjlue qu'il lui avait mise exprès dans " le côté... Cet os se ramollit entre ses mains. C'est de H cette dureté qu'il voulut former ces délicats et ten- ^ dres membres où, dans la nature innocente, il ne faut << rien imaginer qui ne fût aussi pur qu'il était beau (2).** Passons sur les naïvetés de ce conte mythologique en faveur de ces belles paroles que prononce Adam lors-* qu'à son réveil Dieu lui amène sa moitié : ** Voilà l'os ^ de mes os et la chair de ma chair. C'est pourquoi M l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher « à sa femme, et ils ne feront qu'une seule chair. >» y. 24. Malgré ces paroles, qui expriment si bien l'étroite intimité de l'union conjugale, la femme n'ensera pas moins considérée par la Bible comme un être d'une
(1) Les Septante et l'auteur de laVuIgatefontsourfler Dieu simplement sur la face d'Adam. Ont-ils cru par là rendre plus digne de la majf'slé divine l'acte étrange que lui attribue le texte sacré?
(2) Élévations à Dieu siir tous les mystères^ 5« Semaine, secimde Élévation, tome X, Pari», 4745.
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nature fort inférieure à celle de l'homme. C'est elle qui aura la première pensée du mal et qui en infectera toute la race humaine, ch. 3, v. 6. (Voir aussi le v. 33 du ch. 25 à^V Ecclésiastique.) EHe-sera la servante de l'homme; il la dominera^ v. 16. Quand elle donnera le jour à une fille, cet enfantement la rendra impure deux fois plus longtemps que lorsqu'elle donnera le jour à un fils; et quand il s'agira du rachat des personnes consacrées à Jébovah par un vœu, elle sera estimée un nombre de sicles de beaucoup inférieur à celui de Thomme. '{Zévitique, ch. 12, v. 2-5, et ch. 27, v. 2-7.) Le christianisme, qui, selon de modernes apologistes, aurait réhabilité la femme, ratifiera cette bratalité sauvage avec laquelle la traitait le judaïsme : Saint Paul enseignera que Dieu est le chef du Christ, le Christ le chef de l'homme et l'homme le chef de la femme ; que l'homme est la gloire de Dieu et la femme la gloire de l'homme; que l'homme n*a pas été tiré de la femme, mais que la femme l'a été de l'homme ; enfin que l'homme n*a pa<^ été créé pour la femme, mais que la femme l'a été pour l'homme. (1^ Epttre aux Corinthiens^ ch. 11, V. 3 et 7-9.) Les Pères de l'Église répéteront k Teuvi ces enseignements de saint Paul (1), et Bossuet ajoutera immédiatement aux paroles doucereuses qu*on a lues tout à l'heure ce correctif quelque peu aigre : « Les femmes n-ont qu'à se' souvenir de leur origine, « et, sans trop vanter leur délicatesse, songer après - tout c^^ elles tiennent d'un os surnuméraire, où il « n'y avait de beauté que celle que Dieu y voulut « mettre (2). »
Jébovah fait naître de la terre un arhre de la vie.
(1) Voir les aménités que Tertullien adressait non plus seulement à la mère du genre humain, mais à toutes les femmes. {De kaàUu muUeM, ch. !•% tome III, Paris, 1650.)
• 2> Élévations à Dieu sur tow Icn mystères. (iMdenu)
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qu'il place au milieu duparadiSy et nnarWe delà science du bien et du mal, ch. 2, v. 9. LMdée que fait naître tout d'abord la simple lecture de ce texte, c'est qu'il s'agit de deux arbres différents : cette idée se confirme lorsqu'au ch. 3, v. 22-24, Jéhovah, voulant empocher Adam de prendre aussi du fruit* de l'arbre de la vie, le chasse du paradis, à l'entrée duquel il place un ange, chargé de garder le chemin qui conduit à cet arbre. L'expression aussi semble bien dire que l'arbre de la vie était autre que celui de la science du bien et du mal. Telle est l'interprétation générale. C'était en particulier celle de saint Augustin, puisqu'il attribue à l'arbre de la vie la propriété de conférer le don de l'immortalité (1). Telle était aussi l'opinion de Bos« suet (2). Mais, d'un autre côté, des textes autorisent à penser qu'il s'agit d'un seul arbre, recevant deux noms différents. Au ch. 2, v. 9, il est dît ^ue l'arbre de la vie est au milieu du paradis. Aux versets 16 et 17, Jéhovah permet à Adam de manger du fruit de tout arbre du paradis, celui de la science du bien et du mal excepté. Or, au ch. 3, v. 3, Eve dit au serpent qu'il leur a été défendu de manger du fruit de l'arbre qui est au milieu du paradis^ L'arbre qui est au milieu du paradis ou l'arbre de la vie serait donc alors la même chose que l'arbre de la science du bien et du mal.
Eve, séduite par le serpent, mange du fruit défendu et en fait manger à Adam. En punition de cet acte, Jéhovah les chasse du paradis terrestre, v. 6 et 23. Je ne m'arrête pas à faire voir tout ce qu'il y a de faux dans les principes et d'odieux dans les conséquences de la doctrine relative au péché originel : j'en ai traité spécialement dans le II® chapitre de la 1^ partie de cet ou-
(1) De civitaie Dei, livre U, ch. 26, tome VIF, Paris, 16S5.
(2) Êlévalions à Dieu sur tous les mystères, 5* Semaine, 4« EUvatian,
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vrage, où j'ai réuni tout ce qui se rattache à ce dogme, qui est le fondement même des religions juive et chrétienne.
L'expulsion du paradis est précédée d'une scène où Dieu, après avoir mis à notre premier père une tunique de peau, le raille en ces termes : « Voici qu'Adam est « devenu comme un de nous, sachant le bien et le mal ! •* ch. 3, V. 21 et 22. Ces mots comme nn de nous ne s'accordent guère avec l'idée juive de l'unité de Dieu, ot l'on croirait plutôt entendre une divinité olympienne (1). Mais peut-être la raillerie est*elle aussi à l'adresse du serpent, qui, au verset 5, avait dit : Vom serez semblables à des dieux. Quel rôle on assigne ici à Dieu, Pt dans une circonstance solennelle où il est représenté, V. 16-19, versant tous les flots de sa malédiction sur les générations futures de la race humaine qu'il vient à peine d'appeler à l'existence ! Est-il possible de défigurer plus indignement sa grande image? Voici quelles pensées cette scène inspire à Bossuet : « C'est, direz- M vous, pousser la vengeance jusqu'à la cruauté ; je ** l'avoue ; mais Dieu aussi deviendra cruel et impi-
- toyable. Après que sa bonté a été mépriséfe, il pous- ». sera sa rigueur jusqu'à tremper et laver ses mains
- dans le sang du pécheur. Tous les justes entreront ». dans ce!te dérision de Dieu (2). »•
La narration relative au péché de nos premiers pa-
(1) Les rabbins expliquent ce passage par leur pluriel de majesté ou d'excellence. Un pluriel de majesté se comprend dans ce langage d'un empereur, par exemple, Noire personne sacrée^ Sovs voulons^ etc. Mais les mots comme un de nous entraînent forcément l'idée de plusieurs êtres, Idée qui jure avec la doctrine juive. La multiplicité des personnes de leur Trinilé offrait aux interprèles chrétiens, pour sortir de cette difficulié, une planche à laquelle ils se sont accrochés, mais qui manque aux rabbins.
(2) Élévations à Dieu sur tous les mysth^es. 6* Semaine, 14* Élévation.
rents, quand on la prend à la lettre, est tellement déraisonnable qne beaucoup d'auteurs, même parmi les croyants, se sont mis l'esprit à la torture pour y trouver une signification allégorique. Mais l'autorité ecclésiastique et ses docteurs les plus accrédités (1), comprenant fort bien qu'une interprétation figurée conduirait à la suppression du dogme du péché originel, qui est le fondement de l'édifice chrétien, ont toujours pris cette narration dans le sens naturel et primitif des mots; ils ont toujours soutenu qu'il s'y agissait bien véritablement d'un arbre matériel et de ses fruits, d'une conversation réelle entre Eve et un serpent. Toute la licence qu'ils aient prise en fait d'interprétation a été de prétendre que le démon était caché sous les formes corporelles du serpent (2). Il eût été, en efiet, par trop absurde de soutenir qu'un serpent, un vrai serpent, eût cherché à tromper la première femme et eût conversé avec elle. Mais alors ce serpent, placé sous la puissance surnaturelle du démon, n'est plus qu'un instrument passif ; il joue un rôle dont il n'a pas conscience et qui ne réunit aucun des caractères constitutifs de l'imputabitité et de la culpabilité. Et cependant il nous est présenté comme un être bien véritablement responsable de ses actes : au moment où il tente de tromper la femme, ch. 3, v. 1^, il est dit le plus nisé de tous les animaux que Dieu avait faits, observation qui, par la place même qu*elle occupe, semble bien déjà faire entendre qu'il a la connaissance et la volonté du mal qu'il allait faire ; mais ce qui oblige surtout à l'entendre ainsi, ce sont les versets 14 et 15, où Dieu lui reproche sa faute et l'en punit en ces termes : «« Parce que tu as /ait cela,
(1) BoBsuet, Ibidem, 6*^ Semaine, A'' Élévation, Voir aussi pon traité Delà Concupiscence, ch. 25 et 26, même tome.
(2) Le livre de ta Sagesse^ ch. 2, v. 24, et V Apocalypse, ch. v. 9, autorisent cette interprétation.
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« tu es maudit entre tous les animaux et toutes les « bêtes des champs ; tu marcheras sur ton ventre, et tu « mangeras la poussière tous les jours de ta vie. Je M mettrai de Tinimitié entre toi et la femme, entre ta « postérité et la sienne. ** Comment le serpent marchait-il avant de marcher sur son ventre en punition de sa faute? Et s*il a toujours marché sur son ventre, il était donc puni par avance de la faute qu'il devait commettre? C'était là une singulière justice. Et puis, en le supposant coupable, c'était Tindividu seul qui devait être puni. Or nous voyons tous les serpents futurs partager sa punition. Onn*a pas assez remarqué cette circonstance, apparemment parce qu'elle faisait double emploi avec la condamnation de toute la postérité d'Âdam pour une faute qu'elle n*a pas commise. La naïveté de te récit semble dire que l'auteur de la Oenèse croyait les serpents fort embarrassés pour marcher sans s'appuyer comme lui sur des jambes. Dans les contrées où il est censé avoir vécu, il avait pu cependant en voir plus d'un fuir ou s'élancer sur sa proie avec une rapidité qui n'a rien à envier à la nôtre. Mais sL tous les serpents ont dû marcher sur leur ventre, ils ont éludé la condamnation à manger de la poussière tous les jours de leur vie ; car aucun d'eux ne se nourrit de cette façon.
Au chapitre 2, v. 19 et 20, tous les animaux vivant sur la terrre et dans les airs avaient été amenés devant Adam, qui avait donné un nom à chacun d'eux. Il ne manquait à cette grande revue que les habitants des eaux, qui, pour la plupart, ont aussi des noms cependant. Adam aurait été le contemporain de tous les animaux existant dès les premiers temps de là création. Or, sans parler des autres raisons qui rendent impossible l'appel nominal de tous les animaux de la terre et des airs devant un homme, un des points qui paraissent le mieux établis en géologie c'est qu'à l'époque, relati-
vement récente, où l'homme apparut sur le globe, un grand nombre d*espèces animales avaient déjà disparu depuis longtemps, laissant profondément enfouies leurs dépouilles que la science moderne devait retrouver après tant de siècles. Dans le système, généralement admis aujourd'hui, de Tincandescence primitive du globe, on conçoit que les diverses espèces d'êtres vivants, végétaux ou animaux, aquatiques ou terrestres, n'ont pas pu être créées en même temps. En effet, la nature de ces êtres est telle qu'ils ne peuvent pas vivre tous dans les mêmes conditions de température. Or il est évident que, par suite du refroidissement séculaire de la planète, il est arrivé un temps où ce refroidissement était suffisant pour permettre la vie de certains êtres et ne point permettre encore celle de certains autres. Dès lors il est rationnel d'admettre que les êtres seuls qui devaient trouver dans Tétat du globe les conditions nécessaires à leur existence, ont été créés successivement soit dans les eaux soit sur les parties émergées. Cette supposition tire une grande force de ce fait, établi par la science géologique, à savoir que des genres de végétaux et d'animaux qui ne se trouvent plus aujourd'hui que dans les régions tropicales, ont vécu autrefois dans les zones actuelles, appelées tempérées, et même dans les régions plus septentrionales. Ajoutons que, de même que les végétaux ont dû être créés avant les animaux qui devaient s'en nourrir, de même les animaux vivant de substances végétales ont dû être créés avant les animaux vivant de substances animales, sans quoi Tœuvre de la création, à peine accomplie, eût été détruite.
Au verset 26 du chapitre 1^, il avait été dit que l'homme était fait pour dominer sur tous les animaux de la mer, de la terre et des airs, et au verset 28, Dieu Tavait invité directement à exercer cette dominatior On a dit souvent, et l'homme aime à s'entendre di
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qu'il est le roi de la création. Il est évidemment supérieur à tous les autres animaux de cette planète, non seulement par T ensemble de son organisation physique, mais encore et surtout par son intelligence. Il était donc naturel qu'il se les assujettît et les fît servir à la satisfaction de ses divers besoins.. Mais il n*est que trop porté déjà à s*cxagérer son droit de souveraineté sur eux et à croire qu'ils ont été créés uniquement pour le servir. Au lieu de l'exciter à exercer son pouvoir à leur égard, ce qui est superflu et ce qui n'est pas sans dangers quand on ne lui dit pas en même temps comment et dans quelle mesure il doit le faire, il serait beaucoup plus utile et plus moral de lui recommander de traiter les animaux avec douceur lorsqu'il s'en fait des aides, et d'amoindrir et abréger le plus possible leurs souffrances lorsqu'il va jusqu'à se nourrir de leur chair. Ils sont aussi, particulièrement ceux qui se rapprochent le plus de nous par leur constitution et qui nous rendent le plus de services, sensibles à la doubleur : la leur faire subir sans vraie nécessité est un acte de cruauté, et c'est par là que beaucoup d'hommes font l'apprentissage de l'insensibilité et de la dureté envers leurs semblables. Le magisme persan prescrivait au boucher d'adresser sa prière à Ormusd avant de tuer un bœuf ou un mouton. Cette prescription a bien son côté risible, et je ne propose pas de l'introduire chez nous où Ton adresse au ciel assez d'autres prières encore moins sensées; mais il faut reconnaître qu'elle émanait d'un fond de mansuétude trop absent de nos mœurs. Sans recourir à des pratiques qui prêtent à la plaisanterie, la morale sérieuse veut qu'on fasse un devoir rigoureux d'épargner aux animaux des douleurs inutiles. Or on ne voit nulle part, dans les livres soit de l'Ancien soit du Nouveau Testament, que les religions juive et chrétienne aient expressément formulé co devoir. On lit bien, dans Y Exode, ch. 23, v. 4 et 5,
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et au Deutéranon^y ch. 22, y. 1-4, la recommandation de ramener à son maître le bœuf ou Tàne égaré et de Taider à se relever s*il est tombé sous son fardeau ; mais cette recommandation a plutôt en vue Tiiitérèt du pro* priétaire que le bon traitement envers les animaux. Si, au chapitre 25, v. 4, du Deuûéro7iome, il est défendu d*emmuseler te bœuf qui foule les grains dans Taire, c'est une défense qui est de trop là où manque le nécessaire : il y a le temps de chaque chose, temps de travailler et temps de manger, aussi bien pour les bètes dont rhomme se fait des aides que pour lui-même. On ne voit pas le mal que ferait celui qui, prenant d'ailleurs de son bœuf tout le soin convenable, ne le laisserait pas manger les épis qu'il le ferait fouler, et lui mettrait pour cela à là bouche cette sorte de muselière qu'on emploie fort innocemment dans certaines contrées : mieux vaut prévenir ainsi ses tentations que de les corriger à coups de bâton. J'ajoute que, dans sa première Epttre aux CoritUhiens, ch. 9, v. 9 et 10, saint Paul ne veut pas que cette défense du Deutéro^ nome ait été faite dans l'intérêt du bœuf et qu'il en donne une autre explication sur laquelle j'aurai à revenir ailleurs (1).
§ 3. — LÉGENDE DE CVÏN ET ABEI.
Le chapitre 4 de la Genèse contient le récit du premier meurtre qui aurait ensanglanté la terre. Le nar-
(1) Au chapitre 1", § 25, de la seconde section de celte secondo partie.
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rateur ne s'est guère inquiété du soin de fendre vraisemblable^ cet horrible drame : tout s*y passe en effet contrairement à ce qu'on pouvait attendre des ac-> teurs. Abel mène la vie de pasteur, vie oisive et instable, peu propre à moraliser et à civiliser, ainsi qu'on le voit chez les peuples exclusivement pasteurs et qui demeurent plongés dans la barbarie. Caïn se livre à la culture de la terre , c'est-à-dire aux travaux qui ont permis aux races humaines de sortir de l'ignorance et des misères de la barbarie. Les deux frères font une oblation au Seigneur. Caïn présente des fruits de la terre; Âbel offre des premiers-nés de son troupeau, dont il fait couler le sang et brûler la graisse : céré* monie repoussante, prélude de tant de boucheries aussi cruelles qu'ineptes et où plus d'une fois notre espèce fournira les victimes. En admettant un instant que Dieu puisse demander comme les puissances de ce monde qu'on lui fasse des présents, il semble que de ces deux offrandes, celle de fruits provenant de la culture de la terre devra lui plaire le plus, comme témoignant de labeurs plus actifs et plus intelligents. Jéhovah préfère l'immolation des victimes ; il aime à voir le sang ruisseler et la graisse fumer: non-seulement c'est l'offrande d'Âbel qui lui est la plus agréable, mais elle lui est la seule agréable, c'est la seule qu'il accepte tandis qu'il rejette celle de Caïn, v. 2-5. Le narrateur ne nous dit absolument rien des motifs de ce rejet, persuadé sans doute que, pour justifier les goûts et les préférences du maître, il suffisait du fait même de son bon plaisir. Caïn avait-il commis déjà quelque méchante action ou faisait-il son offrande à contre-cœur et de mauvaise grâce? Encore faudrait-il nous l'apprendre pour que nous comprissions la moralité de la leçon qui lui aurait été donnée. Ce n'est pas que les explications fassent défaut de la part des docteurs; mais elles sont toutes arbitraires et conjecturales, et le
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plus petit mot de Tauteur même de la Genèse nous en eût appris davantage. On lit, dans YFpttre aux Hi- Ireux, ch. 11, V, 4, qu'Abel offrit une hostie plus coU" sidérdble que celle de Caïn, et que ce fut là ce qui le fit qualifier de juste d'après le témoignage même de Dieu. Mais, en nous plaçant toujours dans Thypo thèse où Dieu demanderait aux humains des offrandes, évidemment il ne les demanderait pas parce qu'il eu aurait besoin et parce qu'il se proposerait d'en faire un usage personnel ; ce ne serait donc pas de leur quantité ou de leur prix matériel qu'il tiendrait compte, mais de la disposition de cœur dans laquelle elles lui seraient présentées comme signe sensible d'un hommage intérieur, en sorte que la moins considérable pourrait fort bien lui être la plus agréable, et par exemple de simples fruits de la terre, produits du travail d'un agriculteur qui ne posséderait pas autre chose, lui sourire plus qu'une victime bien grasse, offerte par un possesseur de nombreux troupeaux. Le plus ou moins de valeur intrinsèque des offrandes de chacun des deux frères n'explique donc nullement pourquoi l'une aurait été acceptée et l'autre rejetée. Caïn, voyant la sienne repoussée, éprouve un sentiment de tristesse mêlée de jalouse colère contre son frère, et Jéhovah lui demande la raison de son abattement et de son irritation comme s'il n'eût pas dû en attribuer une part de responsabilité à ses capricieuses préférences, v. 5-7. Vient ensuite la scène affreuse du meurtre d'Abel, racontée au verset 8 (1). Dans sa 1^ Epttre, ch. 3, v. 12, saint Jean prétend que Caïn tua son frère, parce que ses œuvres étaient mauvaises^ tandis que celles de son frère étaient
(i) Ce verset a été altéré par les Septante, puis, à leur eiemple, par saint Jérôme. Dans la version grecque, Caïn engage Abel à venir avec lui dans la campagne. Dans la version latine, il l'engage à f ortir. Ce petit incident n'existe pas dans Thébreu.
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justes. Or la Genèse ne noas fait connaître aucune autre mauvaise action de Caïn que le meurtre de son frère ; l'explication revient alors à dire : «« Caïn tua •I son frère parce qu'il était méchant, et il était mém chant puisqu'il tila son frère. » Réfugié au pays de Nod, il y bâtit une ville, dit l'auteur sacré, et l'appela Hénoch du.nom de son fils, v. 16 et 17. Pour ramener les choses aux proportions de la vraisemblance, réduisons cette cité à quelques cabanes. En résumé, on voit que la légende de Caïn et Abel soulève plus d'une question à laquelle il n'y a pas de réponse raisonnable. Le crime qui en est le fait principal, est si mal amené et si peu expliqué que des interprètes, quelque peu hardis, n'ont voulu y voir qu'un mythe, signifiant que la vie agricole, personnifiée dans Caïn, tue la vie exclusivement pastorale, personnifiée dans Âbel, et permet ainsi à l'humanité de substituer aux habitudes errantes et oisives et à la grossièreté primitive ces habitudes sédentaires et laborieuses et ces mœurs plus douces dont la fondation des villages et des villes est une des principales expressions. *