‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienne (volume 2)Chapitre 24 sur 139 · TOUR DE BABEL. — VOCATION D* ABRAHAM · texte numérisé non relu

TOUR DE BABEL. — VOCATION D* ABRAHAM

Ch. 11, V. 3-9, l'auteur de la Genèse ne se donne pas beaucoup de peine pour expliquer le fait de la diversité des langues. Il l'attribue à une entreprise qui dépasse les bornes ordinaires de l'enfantillage. Les hommes forment le projet de construire avec des briques une tour dont le sommet devait atteindre le ciel, V. 4. Jéhovah descend pour visiter leur ouvrage, et, comme sll avait à craindre de leur part une escalade, il les empêche de continuer, en les faisant parler des langues difierentes. On ne saurait, j'en conviens, assigner la limite où s'arrête la sottise humaine. Admettons donc qu'il y ait eu des hommes assez insensés pour former un pareil projet. Dans cette supposition, je dis qu'il y avait un moyen d'embarrasser et de punir leur sottise, mille fois plus efficace que le miracle auquel on fait recourir la puissance divine, c'était tout simplement de les laisser faire. Mais alors il eût fallu chercher une explication rationnelle de la diversité des langues, et cette manière, trop peu expéditive et trop peu merveilleuse, de procéder n'était pas dans les habitudes de l'auteur de la Genèse.

Nous arrivons à la vocation d'Abraham, où cora-

(1) l""* partie, 2* chapitre.

mence plus partlcalièrement Thistoire du peuple juif. A quel âge est mort Tbaré, et quel âge avait son âls Abraham se rendant au pays de Chaliaan où Tavait appelé Tordre de Jéhovah ? Il semble résulter de la fin du chapitre 11 et du commenoement du chapitre 12 qu'Abraham n'aurait quitté Haran pour entrer en Chanaan qu'après la mort de son père. Le verset 32 du chapitre 11, en donnant le nombue 205 pour l'âge total de Tharé, serait alors contredit par le verset 26 du même* chapitre et le verset 4 du chapitre 12; car, d'après ces deux derniers versets, Tharé avait 70 ans quand il engendra Abraham, et celui-ci, lors de son départ d'Haran, était âgé de 75 ans. Ces deux nombres réunis montent à 145 seulement. Tharé n'aurait donc vécu que 145 ans et non pas 205, comme le porte le verset 32 du chapitre 1 1 . Veut-on que ce nombre 205 soit le vrai? Alors l'erreur serait au verset 26 du chapitre 11 ou au verset 4 du chapitre 12. En effet, si l'on veut que Tharé soit mort à 205 ans et qu'Abraham ait eu alors 75 ans seulement, Tharé l'aurait engendré à l'âge de 130 ans et non de 70, comme le porte le verset 26 du chapitre 1 1 . Si l'on aime mieux que Tharé ait engendré Abraham à l'âge de 70 ans et qu'il soit mort à 205, Abraham aurait eu, à l'époque où il serait parti d'Haran pour se rendre en Chanaan, 135 ans et non 75, comme le porte le verset 4 du chapitre 12. Dans la supposition où Abraham n'aurait quitté Haran qu'après la mort de son père, il y aurait donc ici une évidente contradiction, et des trois versets en question ce serait vraisemblablement celui qui termine le chapitre 11 qui serait inexact, en donnant pour l'âge total de Tharé 205 ans au lieu de 145 ; car le texte Samaritain ne donne que ce dernier chiffre (1). Mais il n'est pas parfaitement clair, quoique

(1) Bible polyglotte, tome vi, Paris, 1632.

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la contexture des récits semble le dire, qa Abraham ne soit parti pour Chanaan qu'après la mort de Tbaré; car on peut dii^ que l'historien sacré ne s'astreint pas à suivre Tordre chronologique des événements, et que, s'il a mentionné, en terminant le chapitre 11, la mort de Tharé avant de mentionner, au chapitre suivant, le départ d'Abraham pour le pays de Chanaan, il ne s'ensuit pas nécessairement que ce dernier ne fût pas parti d'Haran 60 ans avant la mort de son père. Le peu d'ordre qui règne habituellement dans les diverses parties des récits bibliques, autorise en effet à recourir à ce moyen d'éluder la nécessité d'une contradiction. Resterait seulement alors la difficulté résultant de la différence qui existe entre le texte hébraïque et le texte samaritain sur le nombre d'années qu'aurait vécu Tharé.

En faisant alliance avec Abraham, Jéhovah lui promet de donner à sa postérité toutes les contrées qui s'étendent du fleuve d'Egypte à l'Euphrate, ch. 15, V. 18, Or il est reconnu de tous que jamais la race d'Abraham, même au temps de sa plus grande puissance, n'a possédé cette étendue de territoire. Les joift d'aujourd'hui, quoique dispersés sur toute la terre, peuvent, il est vrai, se rejeter sur ce que la promes^ de Jéhovah ne recevra son accomplissement qu'à U venue du Messie qu'ils attendent; mais les chrétiens, pour qui le Messie est venu depuis longtemps, doivent tenir pour trompeuse cette promesse du Dieu des juifs, qui est aussi le leur.

§8. — DISSIMULATION D*ABIIAHAM ET D*1SAAC

Ch. 12, V. 11-20, et ch. 20, v. 2-18, Abraham use auprès du Pharaon et d*Âbimélech d*un procédé que la morale ne saurait admettre, et laisse le beau rôle à ses payens. 11 craint d'être tué s'il avoue que Sara est sa femme. Il imagine alors de la faire passer pour sa sœur. Elle est amenée chez le Pharaon. Celui-ci, épris de sa beauté, traite avei*. distinction et à cause d'elle Abraliam, qui accepte des présents pour prix de son déshonneur. Voilà un homme qu'on nous donne pour l'élu de Dieu, le chef de la nation bénie, et qui recourt à la dissimulation, se laisse prendre sa femme, et reçoit en échange des bœufs, des brebis, des esclaves, des ànesses et des chameaux ! On ne peut pas même essayer d'atténuer ses torts en disant qu'en faisant passer Sara simplement pour sa sœur, il espérait qu*on la respecterait davantage. Dans cette supposition, le mensonge irait contre son but et serait trop maladroit; car, lorsque vous croyez les gens capables de vous enlever votre femme, à plus forte raison vous les croyez capables de vous enlever une sœur qui est censée libre. Et d'ailleurs, après qu'on a amené Sara auprès du Roi, voit-on Abraham la réclamer comme sa femme? Pas le moins du monde. II accepte son déshonneur. On voit donc que sa dissimulation et l'abandon qu'il fait de sa femme n'ont d'autre mobile que ses frayeurs, d'autre but que sa sûreté personnelle. Ce qui le prouverait du reste, c'est qu'on le voit plus tard user du même système de conduite chez le roi Abimélech. Celui-ci enlève également Sara, dans de bonnes intentions sans doute, puisque la Bible prend soin de nous avertir de Vinnocence de son cœur et de la puretl

de ses mains. Mais, apprenant qu'elle est la femme d'Abraham, il s'empresse, comme le Pharaon, de la lui rendre, en lui adressant des reproches sur sa conduite. Abraham déclare alors qu'il a eu peur; puis, comme si le mensonge consistait dans le son matériel des paroles plutôt que dans l'intention de celui qui les profère et dans la signification que doit naturellement y attacher celui qui les entend, il se défend ainsi d'avoir menti : « Du reste elle est bien véritablement ma sœur, puis-

- qu'elle est la fille de mon père, mais non de ma

- mère(l). » Abimélech, non content de rendre Sara, donne à Abraham des brebis, des bœufs, des serviteurs et des servantes, y ajoutant mille sicles d'argent. Voilà des richesses noblement acquises !

Saint Chrysostôme convient qu'Abraham fit tout son possible pour rendre Sara adultère, et que celle-ci le seconda de son mieux. Il les trouve néanmoins également purs; il célèbre la prudence et le courage de l'un, la prompte obéissance de l'autre, leur accord parfait, leur piété même, et il les propose à l'imitation des époux. J'affaiblis plutôt que je ne renforce la pensée du saint docteur (2).

Au ch. 26, v. 7-11, on voit Isaac imiter la dissimuliition de son père auprès du roi Abimélech. Il fait également passer sa femme Rébecca pour sa sœur.

;1) Ce mariage d'Abraham avec sa sœur consanguine et non utérine n*csl blâmé nulle pari dans la Bible. Or, auch. 18, y. 9 el29, et au eh. 20, v. 17, du Lévitique^ de pareilles unions sont défendues sous peine de mort, comme abominables cl infâmes, par couséqueut comme esscnliellemcnl mauvaises par la nalure mùmc ()«.^ choses, el non pas seulemenl comme conlraires à de simples pi"e<criplions légales, en sorle qu'on ne peut pas échapper à l'embatra^^ que donne le mariage d'Abraham avec sa sœur, en disant que et palriarche n'élaîlpas tenu de se conformera des prohibitions d'une loi qui n'existait pas encore de son temps.

(2) Homélie 32 sur la Genèse, el Homélie 45, lome IV, Paris, 172 1

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Abimélech découvre son mensonge et lui en fait des reproches. Isaac avoue qu*il a eu peur : mais il passe condamnation sur le mensonge; car Rébecca, comme on le voit au ch. 24, était la fille de son cousin Bathuel» et ici, avec la meilleure volonté du monde, il n*y avait pas moyen d'équivoquer. Il importe de noter que ces faits, marqués au coin de la plus évidente immoralité, sont ceux de deux hommes que la Bible nous présente comme honorés plus spécialement des prédilections de Dieu (1).

Des interprètes chrétiens trouvent de bon aloi la justification d* Abraham. Selon eux, il ne mentait pas, puisque Sara était vraiment sa sœur en même temps que sa femme. Ces moralistes prétendent avoir mission de diriger les consciences, et ils ignorent que le mensonge consiste, quoi qu'on dise, à parler de manière à tromper cekii à qui l'on s'adresse et avec l'intention de le tromper. Mais passe pour Abraham. Et Isaac? Que disent-ils de son mensonge? Ils se rejettent sur ce que la Bible donne quelquefois les noms de frères et de sœurs à de proches parents (2). Quel dommage qu'Isaac n'ait pas pensé à cela, lui qui, traité do menteur, n'essaie même pas de repousser ce grave reproche, et se contente de dire qu'il a eu peur !

Quoique Rébecca, à l'époque où elle fut amenée par Isaac dans les États d' Abimélech, eût déjà deux fils, dont l'un était un chasseur (ch. 25, v. 27), il est permis de supposer qu'elle était encore jeune ; rien du moins dans le texte n'autorise à penser le contraire.

(1) L'évôquc manichéen Faustc, dans un écrit dont saint Augustin nous a conservé quelques passages, refusait de croire qu'Abraham et son fils eussent menti ainsi et traûqué de la beauté de leurs femmes. (Contra Fawlum, liv. 22, ch. 5, tome VIII, Paris, 1688.)

(2) G*est la réponse que je lis dans une note de VHhtoire sainte, par Tabbé Guédier de Saial-Aubin, tome I*% Paris, 174t.

Mais il n'en était pas de même de Sara, lorsqu'elle fat enlevée par deux rois. Ici l'auteur sacré nous fournit lui-même des renseignements qui rendent son récit incroyable. Au chapitre 17, v. 17, on voit qu'Abraham avait dix ans de plus que sa femme. Or, au chapitre 12, Y. 4, il est dit qu'il avait soixante-et-quinze ans quand il partit pour Sichem, avant de venir en Egypte. Lorsque Sara fut enlevée par le Pharaon parce qu'elle était très-belle, v. 14 et 15, elle devait donc avoir au moins soixante-cinq ans. Mais, au second enlèvement. Tinvraisemblance acquiert des proportions grandioses. Sara devait avoir au moins quatre-vingt-dix ans, puisque, d'après le chapitre 17, v. 17, elle était nonagénaire lorsque Dieu annonça à Abraham la naissance d'Isaac, et que cette annonciation précéda le second enlèvement, décrit au chapitre 20. Les femmes de quatrevingt-dix ans ne sont guère exposées à la brutalité d'un enlèvement. Mais peut-être Sara, par un privilège spécial, avait-elle conservé, dans l'âge de la décrépitude, la fraîcheur et les facultés de la jeunesse. L'auteur sacré ne nous permet pas de le penser ; car il nous apprend, au chapitre 18, v. 10-14, et par conséquent avant de la faire paraître à lacourd'Abimélech, quelle était véritablement vieille, qu'elle avait cessé de pouvoir enfanter (2), et que, si elle devient enceinte d'Isaac, c'est par un miracle auquel elle refuse d'abord elle-même de croire. A s'en tenir aux données fournies par la Bible même, l'histoire des enlèvements de Sara parait donc aussi ridicule qu'elle est immorale. L'abbé Du Clôt n'est point de cet avis; il ne voit d'étonnant dans cette histoire que les doutes dont elle est l'objet ; il invoque en sa faveur jusqu'à la mythologie

(1) Dans YÉpiire aux llomains, ch. 4, v. 19, saiol Paul caraclC' risc Tclal d'impuissance scuilc auquel Sara était alurs arrivée par une expression des plus énergiques.

des Grecs et les amours d'un roi libertin. Ses raisons sont assez curieuses pour que'j'en donne un spécimen : « Les critiques de nos livres saints oublient donc que u Sara vécut jusqu'à Tàge de cent vingt-sept ans, et « qu'ainsi elle devait être à soixante-cinq ans ce que u serait parmi nous une femme d'environ trente-six ans ? u Croit-on qu'à cet âge une belle femme qui n'avait K point eu d'enfants, qui était née sous un climat tem- « péré, tel que celui de la Mésopotamie, ne pouvait u pas être assez bien conservée pour charmer des « Egyptiens qui ne voyaient chez eux que des femmes « de petite taille, basanées et laides pour la plupart? •• Les histoires anciennes et modernes font mention ** de plusieurs femmes célèbres pour leur b«tuté jus- *t qu'à l'âge de cent ans. Hélène avait près d'un siècle « lorsque le siège de Troie commença (voyez Eusèbe « et Lucien dans le dialogue qui a pour titre £e smige a ou le coq); cependant Homère ne présente jamais ** cette princesse sans la parer de l'épithète de ôelle. •• Il y a plus, Hélène, après la mort de Paris, eut en- « core assez d'agrément pour inspirer de la passion à

- Déiphobe, son frère, qui l'épousa. Après qu'elle eut « livré celui-ci aux Grecs qui le massacrèrent, elle fut « reçue par Ménélas, son premier époux, avec tout « l'empressement possible. M. BuUet, dans ses Hé- <« ponses critiques , cite plusieurs autres exemples de ** femmes modernes célèbres pour leur beauté à 1 âge « de cent ans, entre autres la duchesse de Valenu tinois, à l'âge de soixante-et-dix ans, aussi belle de « face, aussi fraîche, aussi aimable qu'à l'âge de trente u ans, et qui fut aimée d'un grand roi; la grand'mère « de la princesse Dauphine, belle et fraîche à l'âge de « cent ans, etc. Tous ces exemples qu'on ne peut con-

- tester servent aussi à expliquer comment Sara, âgée « de quatre-vingt-dix ans, put encore inspirer au roi u de Gérare la même passion qu'elle avait fait naître

« dans le cœar de Pharaon (1). *> Une explication est en effet irréfutable quand elle a pour elle l'autorité des adultères de la fille de Jupiter et de Léda ou de ceux de Diane de Poitiers, cette maîtresse du grand roi qui, à l'exemple de son père, allait voir brûler les hérétiques en place publique. Aux yeux de certaines personnes, toutes les sources deviennent pures du moment où Ton y puise pour le service de la bonne cause. L'abbé Du Clôt a pu savoir que M. Bullet avait pris dans Brantôme ses renseignements sur Diane de Poitiers, qui éisiit, àr âge desoixanie-el-dix ans, aussi belle de face, aussi fraîche, aussi aimable quà F âge de trente ans, et qui fut aimée d*un grand roi. Ce sont les termes mêmes d« chroniqueur ordurier. Il est bien vrai que Henri II fut, jusqu'à sa mort, arrivée en 1559, dominé par sa honteuse passion pour cette courtisane célèbre, quoiqu'elle eût dix-huit ans de plus que lui. Elle avait alors cinquante-neuf ans, et elle vécut encore sept ans dans la haute dévotion qu'elle avait toujours menée de front avec ses déportements.

§9. — PROCÉDÉS DE SARA ET d'aBRAHAM ENVERS AGAR. LA POLYGAMIE PERMISE AUX HEBREUX

Ch. 16, v. 1-12, Sara, se voyant stérile, donne à Abraham sa servante Agar pour concubine. Agar, devenue enceinte, méprise sa maîtresse. Celle-ci s'en plaint à Abraham, qui lui permet de traiter sa servante comme il lui plaira. Alors Sara traite- Agar de telle

(1) La sainte Bible vengée, tome II. Lyon cl Pari?, 1824.

sorte que cette malheureuse s'enfuit, tout enceinte qu'elle est d'Ismaël. Mais un ange vient à la rencontre d'Agar; il lui dit de s'humilier sous la main de Sara, et, pour la réconforter, il lui prédit que l'enfant qu'elle porte dans son sein sera un bandit fleffé, v. 12 (1), Quelle heureuse idée que de placer sous les yeux d'une mère en détresse un pareil portrait de son fils! Quelle perspective consolante pour son cœur déjà brisé par les douleurs du présent ! Agar se décide à rentrer à la maison. On n'a point oublié qu'elle n'est pas seulement la servante de Sara, mais qu'elle est devenue la femme d'Abraham. On peut donc se demander si, dans une famille où la polygamie est admise et où elle engendre ces rivalités et ces dissensions auxquelles on ne remédie qu'imparfaitement en exagérant l'autorité du chef, celui-ci agit sagement en donnant à une de ses femmes un pouvoir absolu sur une autre qui est enceinte et contre laquelle elle se montre irritée. Mais ce qu'on vient de lire est encore peu de chose auprès de l'acte cruel qui va en être la conclusion. Jusqu'ici les mauvais traitements dont A^ar a été l'objet de la part de Sara trouvaient, non pas une cause raisonnable ni une excuse suffisante, mais au moins un prétexte dans ce mépris qu'elle avait témoigné à sa maltresse, V. 4. D'ailleurs on pouvait dire que l'auteur sacré, en mentionnant ces mauvais traitements, en faisant même donner à Agar par un ange le conseil ou l'ordre de s* humilier sous la main qui sans doute frappait fort et souvent, n'approuve point pour cela Sara. Maintenant au contraire la conduite inhumaine que Sara et Abraham vont tenir envers Agar et son fils sera dépourvue de tout prétexte plausible et obtiendra l'approbation expresse de Dieu.

(i) a Ce sera un homrae sauvage; il lèvera la main contre tous, « et tous lèveront la main contre lui. «

Au chapitre 21, v. 9-19, Sara, qui a vu rire Ismaël, vient toute courroucée demander à Abraham de chasser Agar et son fils. Le texte original nous laisse ignorer l'objet de ce rire d'Ismaël. Los traducteurs grec et latin ont pris sur eux de dire qn il jouait arec Isaa€(l). En admettant qu'il ait osé jouer avec son frère, on ne conçoit rien de plus innocent ni de plus conforme au vœu do la nature. Mais, pour mettre les choses au pis, supposons qu'il ait été jusqu'à se moquer d'Isaac. La demande insensée de Sara semble d'abord émouvoir les entrailles d'Abraham : Ismaël est son fils; l'acte qu'on lui reproche est ou irréprochable ou de peu de gravité, et lors même qu'il mériterait uno peine, celle que l'on exige est dictée par l'orgueil et la haine et hors de toute proportion avec la culpabilité. Mais survient un incident que la sagesse humaine n'aurait pas prévu : Dieu se met du côté de Sara; il ne veut pas que, dans l'expulsion qui lui est demandée, Abraham voie rien de dur ni pour l'enfant ni pour la mère, et il ordonne, V. 12, de faire tout ce que dira Sara. Alors Abraham renvoie sa femme Âg^r et son fils avec un pain et une outre d'eau, en lui indiquant le chemin du désert, où elle serait bientôt morte de soif, si un ange ne fût venu lui montrer un puits. L'envoyé céleste lui rappelle en même temps, et je trouve qu'en cola il a montré une médiocre habileté, que son fils doit être le chef de cette grande nation qu'elle sait déjà.

Les mêmes personnes qui, en lisant ces récits, s'en trouvent édifiées,, éprouveraient, je le suppose du

(1) L'auteur de YÊpttre aux Gdate^ a sans doute compris que Texpulsion d'Agar et de son fils, telle qu'elle était racontée dans la GenèsCj pouvait paraître odieuse; car il invente un méfait qu'il attribue à Ismaél : il prétend que le fils d*Agar perséculait celui de Sara, cli. 4, v. 29. Le texte hébreu n'en dit absolument rien. Où donc saint Paul a-t-il pris cela?

moins, un sentiment d'indignation, si elles voyaient, partout ailleurs que dans la Bible, un chef de famille se conduire de la sorte envers la femme qu'il aurait rendue mère. Voilà pourtant comment l'erreur en religion brouille toutes les idées du bien et du mal !

Outre ce qu'il y a de révoltant au fond de cette histoire de l'expulsion d'Agar et de son fils, certains détails y décèlent niaisement cette incohérence que nous avons eu déjà et que nous aurons souvent encore à remarquer dans les diverses parties des récits bibliques. Si l'on n'avait, pour juger de l'âge d'Ismaël, que ce qui en est dit dans les versets 15-19.. on ne pourrait voir en lui qu'un tout petit enfant qui ne peut absolument point se passer des soins de sa mère sans être exposé à périr d'inanition : au v. 15, Agar le dépose sous un arbre; au V. 16, elle s'en éXoigne pour ne pas le voir mourir; au v. 17, V enfant pleure; au v. 18, sa mère le preni par la main; au v. 19 enfin, elle lui donne à boire. Or le même historien sacré nous avait appris un peu plus haut, mais il avait déjà oublié sans doute que ce pauvre petit innocent avait alors au moins quinze ans : cela résulte des renseignements fournis par le chapitre 16, v. 16, et par le chapitre 21, v. 5 et 8 (1). Sous le climat de la terre de Chanaan où vivait alors Abraham, un garçon de cet âge en vaut un, pour le développement physique, de dix-huit à vingt ans de nos climats. Ce grand nigaud avait changé de rôle avec sa mère; évidemment c'était à lui de la faire asseoir sous un arbre, et d'aller lui chercher à boire.

C'est ici le lieu de quelques réflexions relatives à l'institution de la polygamie. Dans l'ouvrage qui suivra celui-ci, je ferai voir que le fait de posséder simulta-

(I ) LcMaistre de Sacy a trouvé, j'ignore d'après quels documents, qu'il avait au moins seize ans et plutôt dis-huit. (La sainte Hible, note sur le verset 45 du chapitre 21, tome l'% Paris 4717.)

nément plusieurs femmes est une violation du droit naturel : la raison principale sur laquelle se fonde cette démonstration, estrégalité des nombres, pris en masse, des naissances dans les deux sexes, égalité d*où il suit que l'intention de Tauteur de la nature est quun homme ait une femme et n'en ait qu*une, puisque, s'il pouvait légitimement en H>'oir deux, une moitié des hommes pourrait les posséder toutes, et Tautre moitié par conséquent serait obligée de s'en priver. Or nous voyons, dans les livres de l'Ancien Testament, la polygamie en usage chez les Hébreux, quoiqu'elle semblât d'avance interdite par le verset 24 du chapitre 2 de la Genèse. Lamech est le premier dont il est dit (^u'ilprit deux femmes: ne le comptons pas, puisque rÈcritare nous parle en termes manifestement improbateurs de ce descendant de Caïn, qui se vante de tuer les gens pour une simple meurtrissure, et qui, si Ton s'avise de l'en punir, ne se contente pas d'être vengé sept fois, ch. 4, V. 19-24. Mais, à partir d'Abraham, on voit les saints patriarches, puis les Juifs sous la législation mosaïque, pratiquer la polygamie, et cela sans aucune expression de blâme des divers auteurs sacrés : il serait trop long d'en éuumérer les preuves, qui ne sont du reste contestées par personne. LaBible donne done une consécration divine à une violation de la loi naturelle. Quoique né au sein du judaïsme, le christianisme, s'étant particulièrement répandu dans le monde grécolatin, qui répugnait plus que l'Orient à la polygamie, l'a formellement interdite, d'abord par l'organe de plusieurs Pères de l'Église, puis par la décision da concile de Trente (1). Mais les docteurs, qui voient trèsbien ce qu'il y a d'embarrassant dans le fait de l'ap*

(1) Session 24, canon 2, collection des conciles, tome XXXV, Paris, 1644.

probation donnée à la polygamie par les auteurs sacrés des livres de l'Ancien Testament, s'efforcent d'établir contre toute évidence que la pluralité des femmes n*est pas opposée au droit naturel, mais seulement à ce qu'ils appellent le droit positif, et ils enseignent que Dieu, qui a institué cette dernière espèce de droit, a dispensé de son observation les patriarches après le* déluge et les Juifs vivant sous la loi mosaïque. Or comment cherchent-ils à démontrer que la polygamie n'est pas contraire au droit naturel? Par ce fait que Dieu Ta permise aux Juifs; et comme, d'un autre côté, Dieu ne peut permettre un acte qu'à la condition qu'il ne soit pas contraire au droit naturel, lequel résulte de l'essence même des choses et non pas des décisions d'une autorité quelconque, leur argumentation n'est au fond que l'espèce de paralogisme qui consiste à prouver deux propositions l'une par l'autre (1). A ^'exemple des docteurs catholiques, Luther ne trouvait pas non plus que la polygamie fût opposée à la loi naturelle ; mais, plus conséquent à son faux point de départ, il pensait sans doute que Dieu ne pouvait pas défendre dans un temps ce qu'il avait permis dans un autre, et il rédigeait, en 1539, de concert avec Mélanchton et Bucer, cette consultation qui acquittait le prix de la protection accordée à la cause de la Réforme par le landgrave de Hesse, en lui permettant d'avoir deux femmes, consultation honteuse de la part de chrétiens qui avaient crié si fort et si justement contre les prostitutions de la nouvelle Babylone, Les Mormons s'autorisent aujourd'hui, pour pratiquer la polygamie, de l'exemple des saints de l'Ancien Testament, et ils sont en cela plus conséquents que les autres chrétiens.

(1) Bailly, Theologia dogmatica el moraliSy Dematrimomo. eh. 7, art. 4, proposition V*, lome V, Dijon, 1789.

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