LOT ET SES FILLES
Abraham, assis devant sa tente, voit venir trois hommes ; il va au-devant d*eux, les invite à se reposer sous un arbre et leur sert à manger un veau tout entier, ch. 18, V. 1-8. Or ces voyageurs c'étaient Jéhovah et deux anges, ayant pris tous trois la forme humaine, comme Jupiter et Mercure, à qui Philémon et Baucis servirent un repas plus frugal (1). Jéhovah prédit que Sara, dans sa vieillesse, enfantera un 61s. Celleci se met à rire et exprime son incrédulité en des termes que presque tous les traducteurs français ont dénaturés, croyant devoir en corriger la simplicité antique. Cet incident fait naître, entre Jéhovah et Sara, une altercation qui peut se résumer ainsi : « Elle « a ri. — Non, je n*ai pas ri. — Je te dis que tu as ri. » Les hôtes se lèvent de table et se dirigent vers Sodome, V, 9-16. Chemin faisant, Jéhovah confie à Abraham, qui les accompagne, le but de son voyage. Il va s'assurer si ce qu*il a appris de la corruption des habitants de Sodome et de Gomorrhe est bien vrai, v. 17-21 . La prudence commande en effet de tenir pour suspects les mauvais propos jusqu'à vérification, et il parait bien que Jéhovah était dans le doute, puisquUl dit : « Si cela « n'est pas, je le saurai. » On ne voit point ce que ces dernières paroles peuvent signifier, si elles n'expriment pas un état d'incertitude qui demande à être dissipé par une descente sur les lieux mêmes. Les poètes payens n'en faisaient pas dire davantage ni même au-
(i) Ovide, Mélamorplioses, livre 8, vers 626-678.
tant par leurs dieux en voyage. Abraham, prévoyant le désastre qui va fondre sur la ville où demeure son neveu Lot, intercède pour les coupables en considération des justes qui pouvaient se rencontrer parmi eux, et ce nombre de justes, qu*il suppose d'abord de cinquante, il rabaisse successivement à quarante -cinq, à quarante, à trente, à vingt et à dix. Jéhovah condescend à tous ces nombres, et promet, s'ils s'y trouvent, d'épargner toute la contrée, v. 22-32. On croirait assister à un marché au rabais entre deux personnes dont l'une, voyant l'autre de bonne composition, cherche à en obtenir toujours de nouvelles concessions. Pourquoi Abraham s'est-il arrêté au nombre dix, au lieu de descendre jusqu'à l'unité? Une fois qu'on admet que les mérites des uns peuvent couvrir les fautes des autres, un seul juste ne doit-il pas en effet paraître suffisant pour préserver du châtiment tous les coupables? Oh. 19, V. 1-8, les deux anges, conservant toujours la forme humaine, sont reçus dans Sodome sous le toit hospitalier de Lot, qui refuse, comme il le devait, de les livrer à d'infâmes poursuivants. Mais que penser de l'offre qu'il fait de ses deux filles à ces brutes, en leur disant qu'ils pourront en user comme il leur plaira ? C'est un devoir sans doute de protéger des hôtes contre de criminelles poursuites ; mais n'est-ce pas un devoir encore plus sacré et plus strict pour un père d'être le gardien et le protecteur de la pureté de ses propres filles, et peut-il jamais lui être permis de les prostituer? Ici la criminalité d'une pareille offre est encore aggravée, si c'est possible, par ce fait, mentionné au verset 14, que les filles de Lot étaient fiancées. Dom Calmet n'hésite pas à blâmer sa conduite (1). D'autres docteurs ont osé la justifier : ils pouvaient en effet s'y croire autorisés par l'absence de toute expression im-
(i) Commentaire Uitéral sur la Genèie^ lomel", Paris, 4807.
probatrice dans le récit biblique, et surtout par les passages du livre de la Sagesse (ch. 10, v. 6) et de la 2® Éptlre de saint Pierre (ch. 2, v. 7 et 8), où Lot est qualifié de juste avec une sorte d'affectation. Le verset 4 présente une circonstance tellement invraisemblable que Timpossibilité d*y croire atténue quelque peu le sentiment de dégoût que cause d'abord cette liistoire : il y est dit que toute la population de la ville, depuis le jeune homme jusqu'au vieillard, accourut pour faire violence aux deux étrangers (1). Quand les choses sont racontées de cette façon, elles se présentent d'elles-mêmes comme n'étant plus que du domaine de la fable. Nous retrouverons, au chapitre 19, v. 24, du livre des Juges, une histoire de môme genre, mais avec un autre luxe d'horreurs qui soulève le cœur. Une pluie de soufre et de feu consume tous les habitants, sans distinction, de Sodome et de Gomorrhe. Les dix justes en faveur desquels Jéhovah s'était engagé à pardonner aux coupables, ne s'y trouvèrent pas sans doute. Quant aux innocents, il devait nécessairement y en avoir, ne fussent que les enfants à la mamelle ; mais on sait que les innocents ne comptent pour rien devant la justice biblique. Lot, sa femme et ses deux filles échappent seuls au désastre. Dans la fuite, la femme est changée en statue de sel pour avoir enfreint la défense qui leur avait été faite de regarder derrière eux (2), v. 15-
(1) Saint Jérôme, chargeant encore ce hideux tableau, joint aux vieillards les enfants^ en traduisant inexactement une expression hébraïque, qui a bien, dans certains cas, la signification de notre mot enfant^ mais qui a aussi celle de jeunekomme^ lascule évidemment qu'elle pouvait recevoir ici.
(2) Le niveau de la mer Morte, depuis qu'elle a été séparée de l'Océan, a baissé de plusieurs centaines de mètres, par suite du dessèchement séculaire, et elle a acquis un degré de salure qui lui fait laisser sur ses bords, à mesure qu'elle s'en éloigne, ces masses în- Tormes de sel, décrites par les voyageurs, et ressemblant de loia à
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17 et 24-26, et cette métamorphose est ingénieusement imaginée pour amener la belle chose que voici, liot se réfugie avec ses filles dans une caverne. Celles-ci, toutes vierges qu il les a dites, l'enivrent dans un but odieux, V. 30-36. Ici encore le narrateur introduit maladroitement dans son récit des détails qui nous avertissent de l'impossibilité de ce qu'il raconte : il est dit, aux versets 33 et 35, que Lot ne sut rien des faits qui s'étaient passés entre ses filles et lui pendant deux nuits consécutives. Or le rôle actif que ces faits supposaient de sa part était impossible sans qu il en eût conscience. Veut«on qu'il ait été amené à cet état d'ivre -mort qui fait perdre tout sentiment et toute connaissance? Eh bien! dans cet état, un homme est incapable de l'acte que les filles de Lot veulent en obtenir, surtout si, comme dans le cas actuel, cet homme est un vieillard, V. 31. On comprend que je n'entre pas ici dans des explications physiologiques plus précises, et que j'aie hâte de quitter cet ignoble sujet. Des nombreux incestes racontés dans la Bible, celui-là est le plus révoltant. En le rapportant, l'auteur de la Genèse s'abstient de le qualifier. Saint Irénée se fonde sur ce silence même pour innocenter le père et les filles (1). Saint Chrysostôme les justifie également sur ce que l'Écriture ne les blâme point. Mais il va plus loin que saint Irénée ; il trouve que ce serait le dernier degré de la folie que de les condamner (2).
des slatues, comme les slalagmilcs et les slalacliles ressemblent à des capucins agenouillés, à des jeux d'orgues et à tant d'autres objets fantastiques qu'on voit dans les grottes pour peu qu'on y mette de bonne volonté.
(1) Cùnlrà hcereses, ch. 31, art. i et 2, Paris, 4710. Le livre de saint Irénée Contre les héréms était écrit en grec ; mais il n'en reste qu'une traduction latine avec quelques fragments du texte primitif.
(2} Homélie 44 sur la Genèse, tome IV, Paris, 1721.