SA LUTTE AVEC DIEU
Ch. 25, V. 29-34, Jacob fait cuire des lentilles : Ésatt, rentrant fatigué, lui demande à manger de ce mets. Que fait Jacob? Au lieu de partager sa nourriture avec
son frère, il la lui vend. Assurément c*est le vendeur qui joue ici le rôle le plus odieux. Le prix de la vente était le droit d'aînesse, cédé à Jacob. C'est de ce passage de la Bible, où ËsaU est évidemment blâmé d'avoir fait si peu de cas de ce prétendu droit, que les chrétiens ont tiré une consécration de cette institution si chère à Torgueil aristocratique des familles, et que notre nouveau droit civil a sagement abolie comme contraire à Tégalité naturelle des enfants d*un même père. Que la qualité du plus âgé des enfants d^une famille lui assigne un rôle de protection et de direction sur ses puînés, surtout dans le cas où encore en bas âge ils viennent à perdre leurs ascendants, rien de mieux ; mais cette supériorité d'âge, loin d'être un titre pour les dépouiller à son profit, autoriserait plutôt le contraire.
Au chapitre 27, v. 5-29, Jacob, suivant les manvais conseils de sa mère Rébecca, trompe son père aveugle, en invoquant hypocritement, v. 20, le nom de Dieu môme. Isaac, en bénissant Jacob, croyant bénir Ësaii, condamne ses frères à le servir, v. 29. Lorsqu'ensnite il s'aperçoit qu'il est trompé, il se croit lié par cette bénédiction obtenue frauduleusement. Bien plus, quand Ésaii lui dit avec beaucoup de bon sens : JUst-ce que tu nas quime bénédiction, mon père ? v. 38, Isaac répond : Ta serviras ton frire, v. 40. On remarquera que tous les acteurs de cette scène attribuent l'efficacité d'une bénédiction non point à l'intention de celui qui la donne ni aux dispositions morales de celui qui la reçoit, mais à l'acte matériel môme, à des paroles qui, en l'absence des conditions dont elles doivent tirer leur valeur réelle, ne sont plus que de vains sons. Loin que l'auteur sacré blâme cette interprétation superstitieuse , il l'abrite sous l'autorité même de Dieu : ces actes étranges, par lesquels Isaac bénit celui de ses fils qui le trompe et condamne l'autre à la servitude, obtiennent leur effet
dans le système biblique ; car c*est la race seule de Jacob qui va constituer le peuple béni et élu de Dieu entre tous les autres, ch. 28, v. 13-15, tandis que son frère Ësaû est maudit et haï de Dieu, comme on le verra plus loin (1).
Cet Ésati, qu'on nous dit couvert de poils comme une bète et à qui Ton attribue Tintention de tuer son frère, ch. 27, V. 41, c'est sans doute un monstre aussi laid au moral qu'au physique. Voyons donc quelle terrible vengeance il va tirer d'un frère qui s'est rendu aussi coupable envers lui. Lorsque Jacob revient de chez Laban, son beau-père (2^ et qu'il apprend qu'Ésatl vient à sa rencontre,' il ne doute pas que ce ne soit pour le tuer, lui et les siens. Le détail que donne le chapitre 32, V. 6-23, de ses terreurs et de toutes ses précautions pour désarmer un frère qu'il croit irrité, est des plus curieux. Enfin les deux frères sont en présence, ch. 33. Aussitôt qu'Esatl aperçoit Jacob, il court à lui, l'embrasse, le serre dans ses bras et fond en larmes. Jacob n'ose se livrer à ces étreintes fraternelles. Il fait prosterner ses femmes et ses enfants aux pieds d'Ésaû, et lorsque celui-ci s'étonne de ce cérémonial et de ces témoignages de servilité dictés par la peur et en demande la raison, Jacob répond qu'il a fait tout cela pour trouver grâce devant son seigneur. Il le presse d'accepter ses présents et va même jusqu'à lui adresser cette flatterie, v. 10 : « J'ai vu ta face comme si j'avais ** vu celle de Dieu. »» N'est-il pas vrai que dans tout cela, la bonté et la générosité sont du côté du réprouvé,
(1) Au chapitre il, J 7.
(2) Au ch. 24, V. 50 et 51, Laban est censé connaître et honorer Jchovah, dont il reçoit des communications et qu'il invoque de nouveau au ch. 30, v. 27, et au ch. 31, v. 2i, 29, 49, 50 et 53. Or, dans ce môme chapitre 31, v. 19, 30, 32 et 34, il nous est représenté comme ayant des idoles qu'il appelle ses dieux.
tandis que la perfidie et la lâcheté sont du côté de Télu du Dieu de la Bible, de ce mauvais frère, que l'auteur du livre de la Sagesse (ch. 10, v. 10) àécXtive juste et en possession de la science des saints?
Dans la nuit qui avait précédé l'entrevue de Jacob avec son frère, nuit si pleine d'anxiété qu'elle semble lui avoir ôté le sens, eut lieu une aventure extravagante, décrite dans le dernier quart du chapitre 32, et dont nous verrons plus loin la reproduction (1). Jacob lutte avec Dieu, qui avait pris une forme humaine, et qui eut si bien le dessous qu'il fut réduit à prier son adversaire de le lâcher, ce que celui-ci ne fit qu'après en avoir obtenu une bénédiction : on sai{ qu'en pareil cas le batteur tient singulièrement à être béni par le battu. Commedu reste les vainqueursretirent de presque toutes les batailles, et c'est bien souvent justice, autant de horions que les vaincus, quand ils n'en retirent pas davantage, Jacob eut la hanche luxée, ce qui prouverait au besoin qu'il s'agit bien ici d'un combat réel et physique, et non d'une de ces allégories où se réfugient certains commentateurs aux abois; mais en compensation Jacob conquit le nom glorieux à* Israël, qui consacre à jamais le souvenir de son exploit : « Ton nom « ne sera plus Jacob mais Israël, parce que tu as lutté « avec Dieu, v. 29 [28]. »» On pourrait supposer que, dans cette singulière lutte. Dieu s'était fait représenter par un ange. Mais, outre que cette supposition, à laquelle je m'étais d'abord arrêté moi-même, ne fait pas disparaître ce qu'il y aurait d'également étrange à ce qu'un envoyé de Dieu fût vaincu, elle ne peut se soutenir devant ces mots si formels : Ta as lutté arec Dieu (2).
(1j Au cliapitrc 2, J 2.
(2) Voir OHée. ch. 12, v. 4 et 5 [3 cl 4]. Dans le premier de ces vcrsels, ccsl Dieu lui-même qui luUc;tlans le fécond, c'esl un
§ 13. — EiNLÈVEMENT DE DINA. — MASSACRE DES HÊVÊENS
Ch. 34, Sichem, fils d*Hémor, chef des Hévécns» enlève Dina, fille de Jacob, et lui fait violence. Co crime méritait assurément d'être puni si le coupable se refusait à une satisfaction et supposé que la punition ne dût porter que sur lui. Or les choses sont loin de se passer de la sorte. Sichem^ accompagné de son père, vient trouver Jacob et ses fils, et sollicite sa grâce, témoignant Tardent amour dont il est épris pour Dina, la demandant en mariage et se montrant disposé à faire tout ce qu*on exigera de lui, v. 8-12 (l). Voyons comment cette démarche est accueillie. Si, dans un premier moment d*indignation, la famille de Dina eût répondu par un refus, quelque peu raisonnable qu'il fût peut-être au fond, ce refus se concevrait et personne ne penserait à l'incriminer. Mais les fils de Jacob, méditant une afireuse vengeance, qui devait atteindre non-seulement le ravisseur mais un très -grand nombre d'innocents, fojit semblant d'aquiescer à sa demande, à la condition que les Hévéens se feront circoncire, condition à laquelle Hémor et Sichem ainsi que leurs compatriotes s'empressent de se soumettre, v. 13-24. Or, le troisième jour après la circoncision, les Hévéens élant souffrants (2;, deux frères de Dina, Siméon et
ange. L'auteur de la Vulgate a pris sur lui de faire disparaître la coritradicUon en mettant un ange* dans les deux versets.
(1) On i)eut comparer cette façon de procéder d'un payen, offrant d<; réparer sa faute, avec le fait de brutalité inouic d'Amnon, 61s du roi David, après le viol bien plus coupable encore de sa sœur Thamar. (Tîo/s, livre 2, ch. 13, v. 11-18.)
(2) L'auteur de la Vulgate fait remarquer, v. 26, que c'est le troisième jour après la circoncision que les douleurs causées par
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Lévi, entrent dans leur ville Tépée à la main et égorgent non-seulement Sichem, mais son père Hémor et tous les mâles. C'était, pour deux hommes seulement et quelque habiles massacreurs qu'ils pussent être, bien de la besogne. Mais laissons l'évidente impossibilité d'une pareille exécution pour n'en considérer que l'odieux. A peine sont-ils sortis de la ville, que leurs frères y entrent pour la piller, enlèvent les troupeaux, emmènent captifs les enfants et les femmes et dévastent jusqu'aux champs avoisinants, v. 25-29. Le narrateur sacré ne trouve rien, ici du moins, à reprendre dans ce brigandage. Si Jacob réprimande ses fils, c'est pour blâmer leur conduite non comme criminelle et en la considérant en elle-même et indépendamment de ses conséquences possibles, mais seulement comme imprudente et inopportune : ils sont peu nombreux ; les habitanU de la contrée, à qui ils sont devenus odieux, se réuniront contre eux et les accableront, v. 30. Plus loin, il est vrai, au ch. 49, v. 5-7, lorsque, à l'approche de sa mort, il appelle ses fils auprès de lui, il traite Siméon et Lévi d'assassins et de brigands, sans doute en souvenir de leur conduite à l'égard des Hévéens. Mais, d*nG autre côté, on voit, au livre de JudUA, ch. 9, v. 2 et 3, cette femme que l'Hcriture honore comme une sainte héroïne, déclarer que c'est Dieu même qui a mis Tépêt dans la main de son ancêtre Siméon et qui a fait exécuter le massacre et le pillage dont on vient de lire le récit.
L'historien juif Joseph, tout en déclarant, dans W Prologue de son histoire, qu'il suivra la narration desi livres sacrés, retranche du. drame du ch. 34 de la G-
celle opéralion sont les plus vives. Que ce lenstignemeiit palh> gique soil exact ou ne le soit pas, cela n'importe : saiul JéKâi pouvait le tenir de son matlre iriicbrcu ; mais ce ti*élait pas »:^ raison pour Tinlroduire dans sa Iraduclion.
nèse plusieurs circonstances imporlautes et particuliè-' rcment celle qui rend la conduite de Siméon et de Lévi plus criminelle. Il supprime et la scène d'hypocrisie dans laquelle, v. 13-17, ils feignent de consentir au mariage de Dina à la condition que les Hévéens se feront circoncire, et les détails des versets 18-24, relatifs à Tacceptation da cette condition. Il les représente simplement, sous Tempire de la colère que leur cause Toutrage fait à leur sœur, s'introduisant nuitamment et ù l'insu de Jacob, dans la ville de Sichem dont les habitants se livrent aux réjouissances d'une grande fête, passant au fil de Tépée tous les hommes, mais épargnant les femmes (1). Racontée de cette façon, Texpédition n'en est pas moins invraisemblable, mais elle est certainement moins révoltante. Je donnerai d'autres exemples de pareilles réticences de la part de l'historien Joseph. On conçoit du reste qu'un Juif éclairé comme il l'était, quelque glorieux qu il se montrât habituellement des traditions de sa nation, y ait trouvé plus cVune chose qu'il eût bien voulu en effacer.