DIS
Les sociétés européennes s'agitent convulsivement dans leur travail de transformation. Ce qui rend cette situation si violente et la fait ressembler à une agonie, c'est que le vieil esprit religieux s'est retiré de ces so* ciétés, et que le nouvel esprit ne l'anime encore que par un^vague pressentiment. Or c'est par leurs croyances religieuses que les nations vivent J'entends de leur vie réelle, de leur vie morale . La religion chrétienne peut assurément s'exercer aujourd'hui avec une entière liberté. Qui Tempôche de reprendre sur les consciences, par la voie de la conviction, cette autorité dont elle a été en possession pendant des siècles? Dans aucun temps, même en ses jours de triomphe, le champ de la discussion ne lui a été livré plus dégagé d'entraves. Et pourtant elle laisse mourir le monde européen entre ses bras ! Cela suffirait au besoin pour démontrer son
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impuissance radicale actuelle. Tout au plus cette religion était-elle bonne pour les siècles qui, dégoûtés de Tancien paganisme, mais n*étant pas encore en état de comprendre le langage de la vérité purement philosophique, demandaient un paganisme rajeuni et restauré. Considérée non point telle qu'elle a pu être dans Tintention, très-peu connue, d'ailleurs, de son auteur, mais telle qu*elle s'est établie de fait à la place du polythéisme, elle n'était encore elle-même, par ses dogmes de la Trinité, de l'incarnation, de la mort et de la résurrection de son Dieu-homme, de la présence réelle de ce Dieu dans l'eucharistie, de la rédemption, de la prédestination, de la réprobation éternelle, par son culte de Marie et des Saints, sa hiérarchie sacerdotale, ses prières pour les morts, ses miracles, ses prophéties, ses anges et ses démons, qu'un demi-pol}rthéisme ou plutôt qu'un polythéisme renouvelé et mitigé. Et je ne comprends pas dans cette énumération beaucoup d'autres choses que le catholicisme offre à la vénération des fidèles et que d*autres communions chrétiennes lui reprochent avec raison comme héritage de paganisme complet (1). Mais l'heure est enfin venue où le monde doit rompre définitivement avec les dernières traditions payennes. Le christianisme, qui en était le dernier représentant, a donc fait son temps. Il ne s'appuie plus aujourd'hui que sur des intérêts matériels ; il n'attend, pour s'acheminer vers la tombe, que le moment où une religion rationnelle s'annoncera enfin à ce siècle, qui semble égaré entre les siècles. L'immoralité va gagnant toutes les parties du corps social, et la mesure du mal sera bientôt comble.
(1) Eau lustrale, huile consacrée, lampes et cierges allumés en plein jour, ostensoirs ou soleils rayonnants, ornements pontificaux, processions dans les temples et sur la voie publique, reposoirs, encensements, génuflexions, jeûnes, pèlerinages, chapelets, scapuiaires, reliques, ex-voto, médailles, tableaux et statues, etc., ete-
Mais, diront certaines gens, quelle imprudence que de venir, dans une pareille situation, briser le frein de la religion établie ! En supposant que ce frein ne soit pas brisé déjà, je ferai voir dans un instant où nous mène la prudence de ces gens-là.
Les soutiens du dogme chrétien peuvent se partager en trois classes. Les uns sont les vrais croyants. Ceuxlà déplorent les progrès, si faibles encore pourtant, qu'a faits Tinstructiou dans les rangs inférieurs de la société, et attribuant naïvement à cette cause la décadence de leur religion, avouent par là qu'il y a incompatibilité entre cette religion et la lumière. Ce sont du reste de bonnes gens, qui font peu de bruit et qui deviennent tous les jours si rares quil faut les chercher entre des milliers. Respect indulgent à ces débris d*un ancien monde qui ne demande qu*à mourir en paix ! D'autres» qui ont un pied dans le monde ancien et un autre dans le monde nouveau, désireraient que Ton crût encore, et s'efforcent de croire eux-mêmes. Dieu sait s'ils en viennent à bout. Ceux-là sont très-bruyants et très-avantageux. Us essaient de mettre les idées et les lumières actuelles au service de leur dogme, et dans ces essais de conciliation des contraires, ils débitent des hérésies qui causent aux vrais croyants encore plus d'horreur qu'aux philosophes. Ils embouchent toutes les trompettes pour publier le nombre de curieux qu'ils attirent dans leurs églises et qu'ils amusent par mille petits moyens humains : tout y est spectacle maintenant, affiches, programmes, décors, illuminations, musique; tout y a pris un caractère mondain, extérieur et sensuel, qui laisse voir à ceux qui sont quelque peu clairvoyants que la vie spirituelle s'est retirée de là. Ils vont jusqu'à s'associer des gens qu'ils excommuniaient naguère et auxquels ils refusaient la sépulture : tel acteur qui chante au théâtre des couplets dont se délectent les libertins, chante à l'église des motets à la
Vierge, qui font pâmer d*aise les dévots, et cet honnête artiste a souvent sur ses deux scènes les mêmes auditeurs, également émerveillés et attendris. Les chrétiens de la vieille roche, comme on en voyait encore au commencement de ce siècle, auraient regardé de pareils mélanges comme autant d^adultères : les néo-chrétiens tiennent à être de leur temps et veulent passer pour avoir plus de savoir-vivre. Us ne sont pas difficiles en fait de démonstrations, et ils admettent comme témoignages religieux de bonne qualité ces goûts capricieux et fantastiques de dévotion vaporeuse, qui ne sont qu'une des formes de la sensualité de Tépo*que. Dans leur zèle pour la bonne cause, il leur arrive quelquefois d*ôtre un peu méchants : par exemple, quand Toccasion s'en présente, ils ne se font pas faute de dire que ceux qui ne vivent pas comme eux ne sauraient vivre en gens de bien. Pitié pour ceux-là et liberté entière de recrépir leur religion délabrée 1 D'autres enfin, et ce sont malheureusement les plus nom* breux, ne croient à rien, et par conséquent au fond se soucient aussi peu des anciens dogmes que des nouveaux. Mais ils ont trouvé, dans leur sagesse» qu'on pouvait tirer profit de l'erreur de ses semblables ; ils se sont donc fait de leur respect apparent pour la religion établie un moyen, un instrument. Honte à ces comédiens de religion, qui ont deux langages, l'un pour la vie privée et dont le cynisme fait frémir, l'autre pour la vie publique et dont l'honnêteté, gauche comme tout ce qui est faux, n'inspire que du dégoût à ceux qui savent ce qu'elle cache ! Ce sont ces hommes-là qui cherchent à efi'rayer les lâches et les égoïstes par l'objection à laquelle je reviens maintenant. Us disent qu'ii est imprudent de venir briser le frein de la religion établie.
Tenir un pareil langage, ce n'est pas seulement avouer qu'on n'a pas de religion, mais c'est déclarer
qa*on ne sent pas même le besoin d*en avoir, et qu'on veut demeurer dans cet état. Or cet état, c'est le dernier degré de ravilissement, et les âmes n*y arrivent qu'après avoir perdu tout sentiment de la dignité de leur nature. Les sophistes d'Athènes blâmaient aussi Socrate d'attaquer les dieux vermoulus de son pays, auxquels ils ne croyaient pas plus que lui; les princes des prêtres trouvaient aussi Jésus fort imprudent de troubler la béatitude avec laquelle ils s'engraissaient des victimes offertes à leur Dieu ; les sacrificateurs payens déclaraient également audacieux et impies ces premiers chrétiens qui ne venaient plus aux cérémonies du culte de Jupiter ou de Vénus, et qui prêchaient une religion nouvelle. Était-ce une raison pour que Socrate et Jésus et les premiers chrétiens dussent se taire ? Si Ton n'ose pas le dire, que l'on épargne donc à la raison du siècle l'injure d'une pareille argumentation, et que Ton cesse de trouver bonne pour le peuple une religion que l'on ne trouve plus bonne pour soi. C'est joindre rimmoralité à la plus détestable des hypocrisies que de dire à l'homme du peuple qu'il doit continuer de croire ce qu'il voit bien qu'on ne croit plus ; car lui aussi a une àme faite pour se nourrir de la vérité et non pour se repaître de l'erreur. Sans doute c'est une œuvre incomplète que de se contenter de lui ôter ses croyances fausses sans en mettre de vraies à la place. Telle a été l'œuvre des philosophes du xvin® siècle, qui de plus ont commis la faute d'attaquer, en même temps que l'erreur, des vérités fondamentales. Il faut donc aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle de grandes et profitables expériences, reprendre leur œuvre mal conçue et qui a été plusieurs fois suspendue par nos commotions politiques. Le premier d'entre eux tous par les puissantes facultés de l'intelligence. Voltaire, a rendu à la cause de la raison d'immenses services. Cet incomparable écrivain avait, je ne dirai pas la notion toujours
exacte, mais le sentiment le plus vif de la justice, et nul n*a plaidé pour elle avec plus d'éloquence. On ne saurait donc trop regretter que le sens moral et religieux ait été chez lui si déplorablement en défaut (1). Combien il eût allégé et simplifié notre tâche, s*il eût corn-
(1) Témoin les plaisanteries licencieuses dont ses écrits abondent en matière de mœurs, les flatteries qu'il adresse au Régent, au cardinal Dubois, au marécbal de Ricbelieu, à madame de Pompadour, à Louis XV, etc., le conseil qull donne à ses amis de mentir comme lut (Lettres à M. Berger, des 10, 18 et 24 octobre 1736, et à M. Thieriot, des 21 octobre et 18 novembre, même année, tome XF, édition Furne, Paris, 1835-1838), ses tergiversations et ses doutes, plus que ses doutes au sujet des grandes vérités sur lesquelles repose l'édifice de la morale, telles que la nature incorporelle, la liberté et Timmorlalité de T&me (Voir ses œuvres philosophiques, en particulier le traité intitulé II faut cendre un parii ou Le pHneipe d'action, tome Vf, et Tarlicle Ame dans le Dictionnaire philosophique, tome VH), et surtout ses nombreuses communions et professions de foi catholique. Pour échapper à des poursuites judiciaires dont la menace commençait à l'inquiéter plus que de coutume, il ne sut trouver dans les ressources prodigieuses de son esprit rien de mieux que de bâtir une église, de forcer son curé à lui apporter le viatique, et de faire constater par acte notarié cette triste comédie, indigne d'un philosophe sérieux plus encore que d'un vieillard de soixante etquinze ans. (VoirsalettreàSaint-Lambert, du 4 avril 1769, tome xn.) J'ai dit que Voltaire avait le sentiment le plus vif de la justice et que nul n'avait plaidé pour elle avec plus d'éloquence. Avec quelle chaleur, parexemple,il prit devantle tribunal de l'opinion publique la défense de Calas, de Sirven, deLally, de La Barre etdes serfs que les chanoines de Saint-Claude possédaient encore vers la fin du siècle dernier! Et pourtant, dans ses jugements sur le juste et l'injuste, que de défaillances encore, que de taches honteuses! J'en citerai seulement deux exemples. Il félicita M. de Choiseul de la gloire qu'il s'était acquise en dirigeant Tafi^ire de l'odieux marché par lequel les Génois vendirent la Corse à Loiiis XV. {Précis du siècle de Louis JTK, ch. 40, tome IV; lettres à madame la duchesse de Choiseul, du 3 juillet 1769, et à AL le comte d'Argental, du 7 juillet, même année, tome Xll.) Lorsque se consomma le crime politique du partage de la Pologne, il en félicita les grands coupables, Frédéric et Catherine.' {Correspondance avec le roi de Prusse et rimpératrice de Russie^ année 1772, tome X.)
battu le christianisme avec Tarme sérieuse du raisonnement, an nom des principes de la philosophie religieuse et de la morale, au lieu de se contenter de le harceler par des railleries, toujours pleines, je le veux bien, jusque dans leurs plus grands écarts, de cette exquise finesse, le désespoir des écrivains qui tentent de Timiter, mais railleries qui n'étaient pas toujours exactement probantes, et qui, lorsqu'elles constituaient de bons et solides arguments, étaient trop souvent assaisonnées d'impuretés qui ^n compromettaient le succès! Quand il fallait instituer contre un tel ennemi une polémique grave et qui fit appel aux sentiments élevés de l'âme humaine, il a plus d'une fois pris pour auxiliaires les corruptions du cœur et les malignités de l'esprit. Au lieu d'|ippliquer les ressources infinies de sa haute intelligence à instruire la masse ignorante de la nation et à diriger le bon sens public vers le progrès religieux, il s'est adressé presque e:i^clusivement à une très-petite minorité, éclairée mais impie et libertine, à laquelle il appartenait par les habitudes de sa vie de grand seigneur, et faisant peu de cas de tout le reste, c*est-à-dire de la presque universalité des hommes d'alors, il s'est préoccupé avant tout du soin d'amuser et non d'amender. Aussi s'en est-il allé après avoir jonché le sol des décombres du vieil édifice religieux et laissant encore debout d'énormes pans de murailles. Quant à reconstruire , il n'avait nul souci et ne s'est donné nulle mission à cet égard. Puisque nous reconnaissons qu'il pouvait faire son œuvre meilleure et plus complète, ne nous bornons pas à d'inactifs regrets, mais, en lui tenant grand compte de tout le bien qu'il a fait et que nous ne pourrions oublier sans ingratitude, tâchons de faire mieux que lui, si le talent peut être suppléé par l'amour de la vérité et le dévouement à l'avancement moral de nos semblables.
Il reste deux choses à faire.
ill INTRODUCTION
Il faat d'abord déblayer le terrain des ruines qui le couvrent, et pour cela il faut combattre de nouveau ; car sur ces ruines sont encore assis des revenants, qui ne veulent pas être dérangés, et des roués consommés, qui trouvent que leur vilain métier est un métier comme un autre dans un temps où ils entendent dire que toutes les carrières sont encombrées. Pour ce qui est de cette espèce nouvelle de croisés, chez qui les exercices de la dévotion servent d'intermèdes aux plaisirs mondains, qui, au sortir des bras de leurs mattresses, vont B'enivrer du parfum de Tencens et des mélodies de Torgue et soupirer de tendres regrets à la vue des vieux vitraux et des ciselures dentelées des cathédrales gothiques, je compte à peine cette milice efféminée, et j'avoue que je serais curieux de voir comment^ elle s'y prendrait pour défendre des croyances qui n'ont jamais pénétré chez elle au delà de l'épiderme. Je ne sache rien d'aussi flasque ni d'aussi peu terrible que la dévotion de ces ascètes musqués du xix^ siècle. Qu'ils soient obligés de passer, je ne dis pas une année dans les déserts d'une Thébaïde ou une semaine dans le galetas du prolétaire, mais seulement un jour et une nuit d'hiver dans la cellule d'un chartreux, et vous verrez s'ils résisteront à cette bénigne épreuve. Le christianisme, qui prenait en haine la vie corporelle et toutes ses nécessités, qui ne vivait que d'austérités et de mystiques contemplations, était sans doute une erreur à jamais regrettable, puisqu'elle devait arrêter pendant des siècles la marche de l'humanité; mais au moins c'était une erreur qui supposait des croyances sincères, qui se nourrissait d'abnégation et qui était capable de sacrifices. Il y avait encore là matière à l'admiration et au respect, aliment pour la poésie et pour de beaux sentiments. Le vieux christianisme, dans sa naïveté sauvage, faisant à la raison une guerre ouverte, aurait maintenant moins de dangers que ce nouveau christianisme, qui fait tout son
possible pour la corrompre par des caresses fallacieuses, et qui y réussit trop souvent auprès des âmes énervées, comme il y en a tant aujourd'hui. Ce christianisme fraîchement restauré et approprié aux goûts du sensu£^lisme actuel, s'affublant des oripeaux de la civilisation au lieu d'en prendre les nobles et riches vêtements, amalgamant, par un mensonge que Ton appelait autrefois de son véritable nom de tartuferie, les choses du ciel et celle^de la terre, la piété et le vice, ce christianisme-là, les âmes vraiment religieuses le repoussent avec dégoût. Des hommes dégénérés peuvent s'en accommoder, parce qu'ils ne voient guère dans les religions que le côté qui les amuse ; ils eussent été de parfaits payens au temps du polythéisme.
Quand le terrain sera déblayé, il faudra alors recons* traire un nouvel édifice.
C'est à cette double tâche que j'appelle les gens de cœur. Beaucoup d'hommes étaient plus dignes et plus capables de ce rôle d'initiative. Il y a longtemps que j'attends que l'un d'eux prenne la parole et nous conduise à l'œuvre; mais tous se taisent, et le monde moral s'en va à la dérive. Pendant ce temps la théologie chrétienne, au lieu de se contenter de vivre modestement et ensilence ce qui lui reste à vivre, relève la tète plus fièrement que jamais, l'anathème et la menace à la bouehe, prodiguant ses insultes à la raison et aux défenseurs des droits de la pensée. Qu'elle s'en prenne donc à elle seule , si ses imprudentes provoca tions viennent encore abréger les jours qui lui étaient laissés.^
Les prêtres chrétiens (et je ne veux pas seulement parler du clergé catholique) m'accuseront d'impiété; peut-être même essaieront-ils de faire croire que j'aspire au rôle de grand prêtre d'une religion nouvelle, quand, au contraire, je me propose d'enseigner à n'avoir plus besoin de pontifes de profession en môme temps
16 INTUODllCTION
qu'à devenir plus fermement religieux (1). Je leur pardonne d'avance le mal qu'ils me voudront, et suis prêt à leur faire en échange le bien qui dépendra de moi. Sans doute, quand il s'agit comme ici de croyances qui, une fois admises, faussent toute l'existence, intellectuelle, morale et même matérielle, il n'est guère possible que les sentiments que nous inspirent des erreurs d'une telle gravité ne se reportent pas sur les personnes qui les répandent : dire le contraire, ce serait commettre un de ces actes de dissimulation qui sont si communs aujourd'hui. Mais pourtant sachons faire entre les prêtres des distinctions nécessaires. Beaucoup d'entre eux ont de l'instruction et pratiquent, je le crois, plus de vertus que le commun des hommes. La plupart, je l'admets également, sont de bonne foi dans l'erreur. Mais il en est, je le sais pertinemment, qui, ayant été poussés très-jeunes et encore croyants, dans la carrière cléricale, par des influences diverses et souvent fort indépendantes de leur libre choix, ont plus tard, à la suite de réflexions et d'études sévères, rejeté de leur esprit leur foi première. Ils se sont crus alors obligés de garder toute leur vie ce masque odieux que Turgot déclarait ne pouvoir porter, lorsque ses amis, pour le détourner de sa résolution de quitter l'état ecclésiastique, faisaient briller à ses yeux la haute et riche prélature à laquelle il semblait appelé. Ils se sentent mal à l'aise dans leur triste isolement ; mais il leur a manqué jusqu'ici le difficile courage d'en sortir : à ceuxlà ouvrons nos bras, et excitons-les autant qu'il est en nous à venir s'asseoir au foyer de la grande famille.
(I) Le lecteur trouvera, j'espère, celte déclaration justifiée dans tout le cours de l'ouvrage qui est le complément de celui-ci, et en particulier dans l'appendice où, ayant à traiter des ino^ eus d'organisation de la nouvelle société religieuse, je me prononce nettement contre l'institution d'un corps spécial de fonctionnaires chargés d'y exercer le sacerdoce.
Quant à ceax qui se complaisent dans leur funeste voie et chez lesquels la plus effrayante des erreurs, l'erreur sur Dieu, a oblitéré Tentendement et atrophié le cœur, nous ne devons paç moins les plaindre pour cela, mais je suis forcé de convenir que la prudence nous commande d*ètre en garde à leur endroit. Quiconque fait profession de chercher la vérité au lieu de la leur demander, est pour eux un esprit présomptueux, plein de confiance en ses conceptions et fuyant la lumière. Ils vous prennent en aversion si vous avez la franchise de dire que vous ne partagez pas leurs croyances. Les plus tolérants d'entre eux ne vous prennent qu'en mépris : c'est le plus grand effort dont ils soient capables. L'aveuglement de ces prètres-là est donc bien près d'être incurable, et je ne puis guère prétendre au mérite de les amener à reconnaître le vide de leurs croyances. Mais, après avoir fait dans ce but tout ce qui est en mon pouvoir, j'espère au moins que les expressions les plus vives auxquelles je pourrais m'ètre laissé entraîner dans l'ardeur de la discussion, ne revêtiront jamais ce caractère d'acrimonie que l'on sait leur être habituel vis-à-vis de leurs contradicteurs.
U est enfin une école d'écrivains, à la recherche de la poésie de toutes provenances, et dont je sais d'avance que je n'obtiendrai pas plus les sympathies que celles des théologiens; car cet ouvrage troublera leur placide disposition à trouver dans toutes les fantaisies, même les plus extravagantes, pourvu qu'elles soient décorées du nom de religions, matière à admirer et à s'émouvoir. Selon eux, les formes diverses que le sentiment religieux a revêtues jusqu'ici étant des produits naturels de l'esprit humain, s'attaquer à quelques-unes de ces formes, s'aglt-il de fétichisme ou du culte des madones, c'est s*attaquer à l'esprit humain lui-même; comme si, parmi les produits de l'esprit humain, il n'y avait pas une distinction à faire entre les bons et les mauvais , comme
si, les premiers étant dignes de notre estime, les seconds ne méritaient pas notre réprobation. Cette prétention d*amnistier toutes choses dans le passé conduit à s'accommoder de toutes choses dans le présent, c'està-dire qu'en réalité elle aboutit à la confusion de toutes les idées morales ou plutôt à la négation du bien et du mal, du vrai et du faux. Ces écrivains étudient les religions en artistes, et comme Tart y a occupé une place souvent d'autant plus grande qu'elles étaient plus fausses, de là leur indulgence pour les erreurs religieuses les plus malfaisantes, indulgence qu'ils voudraient bien faire passer pour grandeur de vues ou générosité. N'étant pas croyants au fond, ils laissent de temps à autre échapper, malgré leur respect affecté pour les religions et en particulier pour la religion officielle, des asser^ tiens qui concluent directement contre ses dogmes môme fondamentaux; si nous prenons acte de ces distractions, ils veulent bien nous permettre d'user aussi des droits de la critique, mais seulement dans la mesure qu'il leur plaît de fixer, changeant alors leur rôle habituel d'admirateurs en celui d'éclectiques cauteleux, décrétant pour chaque doctrine sa part de vérité et d'erreur avec ce ton de souveraineté qui distingue les habiles de ce temps. L'espèce d'autorité dont ils jouissent à une époque où l'on comprend si peu que le véritable amour du bien et du vrai suppose avant tout une répulsion énergique pour le mal et le faux, retarde le progrès religieux : ils doivent donc nous inspirer plus de défiance que ceux qui se placent franchement dans le camp ennemi ; car avec ces derniers nous avons au moins cet avantage de savoir toujours sur quel terrain nous combattons.
Considérée sous le rapport moral, la religion chrétienne, malgré les nombreuses imperfections qu'elle présente à cet égard, peut soutenir la comparaison avec lesreligionsjuive, payennes etmahométane. Mais, sous
le rapport da dogme, le cbristian^me, tel qa*il a été formulé depuis des siècles et qu'il Test encore aujourd'hui, semble avoir plus particulièrement pris à tâche de contredire la raison. Dans quelques siècles d*ici9 lorsqu'il n'en restera plus guère de traces que dans les livres, la postérité s'étonnera que la pensée religieuse d'une grande partie de l'humanité ait pu être défrayée si longtemps par des dogmes tels que ceux du péché originel, de trois dieux qui n'en font qu'un et dont le second revêt notre nature, de la résurrection corporelle, de l'éternité des peines, etc.; elle se demandera comment de pareils dogmes ont pu être proposés comme un progrès sur les inepties du polythéisme ancien, et acceptés comme tels non pas seulement pendant la longue barbarie du moyen âge, mais jusqu'à notre époque de civilisation avancée. Sur le point fondamental de l'unité de Dieu, le christianisme est inférieur au mosaïsme et au mahométisme : je démontrerai qu'après avoir adopté le monothéisme de Moyse, il en a altéré la notion première, en composant l'essence divine de trois êtres distincts et dont chacun, pris isolément, est dieu. Mais les religions juive et mahométane ont tant d'autres absurdités (1), qu'à peine peuvent-elles s'enorgueillir de cette supériorité, et j'avoue qu'à tout prendre, aucune religion du passé n'a le droit de reprocher
(1) J'aurai à parier longuement dans ce livre de celles du judaïsme; mais il n'entre pas dans mon sujet de parler de celles de l'islamisme. Je me contente d'en donner ici un rapide aperçu, renvoyant le lecteur, pour plus amples détails, au Coran (traduction de M. Kasimirski) et aux Observations Mstcriques et critiques de Georges Sale, qui précèdent cette traduction dans la collection des Livres sacrés de rorient, publiée par M. Pauthier, Paris, 1842.
Mahomet, tout en se séparant des juifs et des chrétiens, et surtout
de ces derniers, à qui il reproche justement d'avoir divinisé Jésus,
ait constamment appel au Pentateuque des uns et à l'Évangile des
autres, et est du reste imbu de la plupart de leurs idées. On
retrouve chez les Juifs ses enseignements relatifs au talion, au
au christianisme s^s erreurs (1). Si nulle religion du passé ne peut faire le procès au christianisme, c*est à la raison, j'ose à peine dire à la philosophie, tant on a abusé de ce mot, que ce rôle appartient. Mais la phijeûne, aux cérémonies, aui ablutions, à l'emploi du glaive pour faire triompher la cause de Dieu. Nous retrouverons chez les chrétiens ses doctrines de la prédestination et de la grâce, de la résurrection des corps, du jugement universel, de l'éternité des peines et des tortures physiques. D'autres doctrines appartiennent plus particulièrement au mahométisme, quoique dans plusieurs de ces dernières il soit possible de' lui trouver encore quelques traits de famille avec d'autres doctrines antérieures. Au surplus, ici comme ailleurs, on le pense bien, les disciples et les docteurs ont commenté, amplifié et embelli les enseignements et les prescriptions du maitre, et l'on ne rencontre pas toujours littéralement dans le Coran toutes les traditions et croyances de l'islamisme.
Si c'était ici le lieu, je ferais voir que les livres religieux des Indiens, des Perses et des Chinois, tout en contenant aussi d'admirables préceptes moraux, regorgent également de dogmes extravagants et de prescriptions déraisonnables. Mais les chrétiens, h qui j'ai particulièrement affaire, sont persuadés que les Lois de Manou, le Zend'Avesta iitlribué à Zoroastre, les ouvrages de Confucius et de Mencius, ne sont pas descendus du ciel ; ce que j'ai à leur démontrer dans cet ouvrage, .c'et^t que leurs livres sacrés n'en descendent pas davantage.
(i) Aujourd'hui, toutefois, que je le connais mieux, je ne puis maintenir une concession que j'ai faite ailleurs {Cours de Philosophie, Avertissement, Paris, \ 838). Je disais alors que le philosophe même qui ne croyait point à la lettre de ses dogmes, devait encore le regarder c<)mme la forme la plus pure sous laquelle le sentiment religieux se fût produit jusqu'ici. J'étais depuis longtemps déjà du nombre de ceux qui ne croient pas au christianisme, et je le laissais bien voir en attaquant le plus impie de ses dogmes, celui de l'éternité des peines : lorsque les plus hardis des fonctionnaires publics se cuirassaient de prudence vis-à-vis de la religion ofQcielle, je ne craignais pas d'affronter cette violente tempête qui devait s'élever contre moi à la fois des deux camps opposés de l'Église et de l'Université. Mais, en accordant que la doctrine chrétienne fût la forme la plus pure que le sentiment religieux eût encore revêtue, je poussais la générosité beaucoup trop loin. Tout au plus fallait-il dire que c'était la forme la moins impure^ et encore cette expression, vraie pour l'ensemble, me paraltrait-elie aujourd'hui
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losophie n'attribuera pas pour cela au christianisme^ parfaitement inconnu d*ailleurs, que Jésus a pu vouloir établir, en supposant qu*il ait voulu établir une religion, toutes les erreurs qui depuis se sont produites sous son nom. Quelle que fût cette religion dans rintention de son premier auteur, elle a été dénaturée presque dès son origine. Si elle a résisté longtemps à cette cause intérieure de destruction, c'est grâce à l'invasion des Barbares et aux épaisses ténèbres du moyen âge. Mais aujourd'hui que les peuples sortent de ces ténèbres et qu'ils entrevoient ce meilleur avenir vers lequel l'humanité navigue depuis des siècles et à travers un océan de douleurs et de sacrifices, ils éprouvent le besoin et, la volonté d'y arriver enfin, et pour cela de confier d'abord leurs voiles à d'autres pilotes.
Cet ouvrage, qui est le précurseur d'un autre dans lequel je fais voir la nécessité d'une rénovation religieuse, se divise en deux parties. Dans la première, je considère la doctrine chrétienne telle qu'elle a été formulée depuis plusieurs siècles et qu'elle est encore aujourd'hui définie par ce qu'on a appelé l'autorité ecclésiastique. Dans la seconde, je la considère telle qu'elle existe dans les livres originaux de la Bible et par conséquent dans ses monuments les plus anciens qui soient venus à notre connaissance.
J'aurai souvent à invoquer des textes. Ceux que je citerai seront indiqués avec la plus grande précision, et l'on pourra facilement les vérifier après moi : j'ai tenu à ne pas causer aux autres les pertes de temps et les impatiences que m'ont si souvent causées à moi-
coDtesiabie sur plusieurs points de détail. Je ne chercherai pas à m'excuser en disant que je n'avais pas encore étudié le christianisme assez profondément; car cela même était un tort, que j'expie ici par le pénible aveu que j'en fais. Il ne fallait pas tant se presser pour porter un jugement de cette gravité
même la négligence et l'inexactitude de la plupart des auteurs. Je ne me suis jamais contenté de ces renseignements de seconde ou de troisième main, qui sont si souvent infidèles; je suis remonté aux sources mêmes, aux originaux, toutes les fois que cela était faisable. Dans les citations de la Bible, que j'ai eu si souTont à faire, j'ai toujours eu recours à l'original même des livres de l'Ancien Testament, c^est-à-dire au texte hébraïque des rabbins (1), à la version grecque dite des Septante (2), et au texte grec des livres du Nouveau
(1) L'édition dont je me suis servi habituellement est celle qui a été publiée par Judah d'Allemand, Londres, 1848.
(2) L'historien juif Flavius Joseph, s'appuyant sur une relation d'Âristée, qui passe généralement pour apocryphe, prétend que le roi Ptolémée Philadelpbe, conseillé par Démétrius de Phalère, intendant de sa bibliothèque, aurait demandé au grand sacrificateur Èléazar, et que celui-ci aurait envoyé à Alexandrie soixante et douze (et non soixante et dix) interprètes, chargés de traduire de rhébreu en grec leurs livres saints (iov^oïxt àpxnttiUyla^hrrei^, ch. 2, tome I*', Amsterdam, 1726). Celte mission est traitée de fable par plusieurs critiques, et elle en a tous les caractères. Joseph fait parler et agir Ptolémée Philadelphe et les officiers de sa cour comme de fervents Israélites. Or l'histoire, qui nous parle du respect que les Ptolémées affectèrent, à l'exemple d'Alexandre, pour l'antique religion des Égyptiens, ne nous apprend nulle part que ce roi très-payen, qui fut le meurtrier de ses frères, ce qui fit de son surnom de PhUadelpke une sanglante ironie, ait embrassé ou fait semblant d'embrasser le judaïsme. De plus, Joseph fait de Démétrius de Phalère l'intendant de la bibliothèque d'Alexandrie, sous le règne de Ptolémée Philadelpbe, et un des conseillers <te ce prince. Or, loin que Philadelphe, lorsqu'il se vit revêtu de l'autorilé souveraine, ait pris Démétrius pour conseiller, un de ses premiers actes fut de l'envoyer en exil, oii il mourut s'étant fait piquer par un aspic. Ptolémée Soter ayant frustré de la couronne Ce* raunus, Fainé de ses fils, au profit de Philadelphe, celui-ci, qui n'avait jamais pardonné à Démétrius d'avoir cherché à en détourner son père, se vengea cruellement aussitôt qu'il le put. Saint Augustin, adoptant la relation de Joseph, y met on ornement dont Fhistorien juif n'avait rien dit et qui fie se trouve pas même dans Aristée : il rapporte que chacun des 72 interprètes s'étant mis fsolénent à
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Testament^ qui est Toriginal même, excepté peut-être pour les évangiles de Matthieu et de Marc, qui auraient été écrits d'abord en hébreu ou en syro-chaldaïque, mais qui ne sont pas arrivés jusqu*à nous sous cette forme primitive. J'aurais pu me dispenser d'avoir recours à Thébreru; car c'est particulièrement aux chrétiens que je m'adresse, et leur Bible est grecque ou latine comme tous les autres monuments primitifs, soit historiques soit dogmatiques, sur lesquels s'appuie leur religion. Mais j'ai considéré que, dans un livre de la nature de celui-ci, il ne fallait laisser à la théologie chrétienne aucun refuge où l'on ne pût la suivre. Il peut d'ailleurs se rencontrer parmi mes lecteurs quelque sectateur du culte Israélite, et pourquoi ne conserverais-je pas l'espoir qu'après m'avoir lu, il ouvrira les yeux sur la valeur de ce qu'il regarde aujourd'hui comme des livres sacrés? La plupart des Pères de l'Église se sont servis de la version des Septante. Saint Augustin la met au-dessus de toutes les autres et même au-dessus de la version latine de saint Jérôme ; il prétend que ses auteurs ont été inspirés par l'Esprit-Saint et que les églises chrétiennes lui ont toujours accordé la plus grande autorité. Le pape Sixte-Quint, en char- ■'■■ ■ . , , , ■ ^
la besogne et ayant ensuite apporté son travail individuel , leurs 72 versions furent trouvées absolument identiques, ce qui était assurément le plus grand de tous les miracles. (De civilate Dei^ livre 48, ch. 42, tome VII, Paws, 1685.)
La version dite des Septante parait avoir été écrite pour Fusage des synagogues hellénistes, probablement sous la direction delà synagogue d'Alexandrie ; mais on ne sait pas précisément à quelle époque. Ce fut une des causes de Tanlipathie des juifs de Jérusalem pour les juifs hellénistes, à qui ils reprochaient d'avoir divulgué parmi les gentils et souvent altéré les livres de Moyse. Du reste, Joseph prétend, dans le prologue de son histoire, que les 12 interprètes n'auraient traduit et remis au roi que les livres de la loi, c'est-à-dire le Pentateuque, Je continuerai d'appeler cette vcr- >jion du nom des Septante, tant qn'il ne s'agira que des livres du PetUaieuque.
2li INTRODUCTION
géant le cardinal Caraffa d*en publier une édition modèle d'après Fexemplaire manuscrit du Vatican, défend, dans sa lettre encyclique de 1586, dy rien changer, sous peine d'encourir l'indignation du Tout-Puissant et des apôtres Pierre et Paul (1). Je désignerai par son nom ordinaire de Vulgate la version latine de saint Jérôme, à laquelle j'ai dû aussi avoir constamment recours. Cette version, reçue par les protestants, moins les livres de l'Ancien Testament, qui ne se lisent pas dans le canon des juifs { Tobie, Judith, Sagesse, Èc^ clésiastique , Baruch et les deux livres des Mâchalies), est admise en entier par les catholiques. Le concile de Trente, tenu de 1545 à 1563, et qui fut le dernier concile général, a décidé que les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament avaient le mênie Dieu pour auteur; en conséquence, il a déclaré la Vulgate canonique et sacrée dans toutes ses parties, et a prononcé anathème contre ceux qui ne la recevraient pas comme telle (2). En citant les divers livres soit de l'Ancien, soit du Nouveau Testament, j'ai eu soin d'en donner, soit dans des notes, soit dans mon texte, la traduction française, nécessaire au plus grand nombre des lecteurs. Je demanderais grâce pour les notes qui interrompront le cours de l'exposition, si elles n'étaient pas indispensables dans un ouvrage de ce genre et si elles n'avaient pas toujours pour but d'éclairer le
(1) C'est sur Tédilion sixtine qu'a été faite celle dont je me suis servi habituellement, et qui a été publiée par M. Jager, Paris, 1839 elle porte en tête l'encyclique du pape Sixte-Quint.
(2) 4« session, colleciion des Conciles, tome XXXV, Paris, 1644. Le texte de la Vulgate dont je me suis servi habituellement est celui d'une édition imprimée à Cologne, en 1659, d'après l'édition modèle du Vatican, que le pape Clément VllI imposa à toute la chrétienté, sous peine d'excommunicalion majeure^ par sa lettre encyclique de 1592. Cette encyclique est en tète de toutes les anciennes éditions de Cologne.
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terrain de la discussion. En d*autres temps, on abusait de l'érudition dans les travaux de l'esprit. Aujourd'hui on s'est affranchi avec raison de cette servitude. Mais ne s'est-on pas jeté dans un excès opposé, en négligeant peut-être trop le secours que l'érudition, dirigée par une sévère critique, peut apporter à la recherche de la vérité?
Je laisserai aux noms propres la forme qui a été consacrée par un long usage. Elle est généralement la même que celle du latin de la Yulgate ; mais elle a été altérée d'abord dans les traductions grecques, puis dans les traductions latines. Souvent elle diffère tellement de celle du texte hébreu, que le lecteur étranger à cette dernière langue aurait à peine reconnu sous leur forme primitive les noms auxquels il est habitué.
On n'imagine pas de sujet plus élevé ni qui demande à être traité plus gravement que celui que j'entreprends de traiter. Aussi le lecteur trouvera-t-il le ton habituel de cet ouvrage très-sérieux, trop sérieux peutêtre. Cependant je ne me suis pas absolument interdit de regarder le côté ridicule des doctrines quand il s'étalait devant moi : l'absurde prend parfois de telles dimensions qu'il devient difficile d'en parler sérieusement. Je crois d'ailleurs n'avoir jamais oublié la différence qu'il y a entre certain rire incessant, qui, touchant à tout et n'effleurant que la surface des choses, cause bien vite la fatigue et l'ennui, et une autre sorte de rire opportun, qui, tout en allant au fond des choses, sait alléger le poids de la discussion : le premier est l'antagoniste né du raisonnement ; le second au contraire se tient toujours à ses ordres, et dirigé par lui, il devient quelquefois un auxiliaire puissant qui achève de réduire l'adversaire,
Ai-je besoin de protester que, tout en venant combattre théoriquement les doctrines chrétiennes, je ne commettrai pas la faute de verser l'outrage sur les
penionnes qui ont professé ou qui peuvent encore professer sincèrement une religion dans laquelle j'ai été élevé et à laquelle j'ai commencé par croire moi-même, tant que mon intelligence^ encore incapable de marcher sans lisières, a dû se laisser conduire par la plus pieuse des mères? Je ne pense pas pouvoir mieux me préser* yer de toute tentation de ce genre qu'en plaçant ce livre sous la sauvegarde de tels souvenirs de tendresse et de sainteté. Si nous devons, après que nous serons passés de cette vie à une vie supérieure, savoir quelque chose de ce qui continue d'avoir lieu sur ce globe, je suis bien sûr que, du séjour actuel de son immortalité, cette mère vénérée sourit à mes efforts, parce qu'elle sait, maintenant qu'elle s'est rapprochée du foyer de l'étemelle lumière, que les sentiments religieux dont je lui suis redevable, n'ont jamais été plus profonds que depuis qu'ils ont, comme aujourd'hui les siens, changé de forme et d'objet.
Examen des doeirines de la relifiioii ebrétienne, telle qu'elle a été formulée depuis plusieurs siècles et qu'elle est encore aqonrd'hui définie par ee qu'on a appelé l'autorité eeelésiastique.