DE L*AME
Moyse, législateur religieux, ne connaît pas le dogme de Tiramortalité de Tàme ou n'y croit pas. Il ne parle nulle part d'une autre vie : il n'y a pas, dans la Pentateuqne, un seul mot qui établisse ce fondement indispensable, je ne dis pas seulement de toute religion, mais de toute moralité et par conséquent de toute vie sociale. Moyse ne connaît et ne propose pour sanction de sa loi que des récompenses ou des peines matérielles, que les biens ou les maux de cette vie. Ce code est nettement formulé dans une infinité de passages, mais particulièrement au chapitre 26 du LèTitique, et aux ch. 7, V. 12-20. ch. 11, v. 13-25, et ch. 28 du Deutéronovie. Les détails dans lesquels Moyse entre à cet égard sont assez curieux. La liste des biens temporels y est peu variée : le juif fidèle à la loi de son Dieu regorge toujours de blé, de vin, d'huile et de troupeaux, et toujours il savoure le plaisir d'écraser ses ennemis. Un vrai épicurien ne se contenterait pas plus à ce prix qu'un homme vertueux. Mais la liste des maux temporels est fort riche, et l'on pourrait presque défier lo bourreau le plus ficond en tortures d'y rien ajouter.
Voici quelques extraits du chapitre 28 du Deutèronome :
« Tu seras maudit dans la ville, maudit dans la cam- « pagne. Ta corbeille sera maudite ainsi que ta huche. * Le fruit de ton ventre et le fruit de ta terre seront « maudits ainsi que les produits de tes bœufs et de tes «. brebis. Tu seras maudit quand tu entreras et maudit u quand tu sortiras. Jéhovah t'enverra la malédiction, « la perturbation et la ruine dans toutes les choses où M tu mettras la main. »» V. lG-20.
M Les cieux qui sont au-dessus de ta tète seront d Vi- M rain, et la terre qui est au-dessous de toi sera de fer. u Jéhovah donnera à ta terre de la poussière au lieu de " pluie, et la poudre descendra sur toi du ciel, jusqu'à ^ ce que tu sois détruit. Jéhovah te fera battre devant « tes ennemis; tu sortiras contre eux par un seul che- « min et tu fuiras devant eux par sept chemins, et tu « seras poursuivi dans tous les royaumes de la terre. « Ton cadavre servira de nourriture à tous les oiseaux •♦ des cieux et aux bêtes de la terre, et il n'y aura per- « sonne pour les effrayer. Jéhovah te frappera de l'ul- M cère de l'Egypte, d'hémorroïdes, de gale et de dé- « mangeaison, de telle sorte que tu ne puisses pas être « guéri. Jéhovah te frappera de démence, de cécité et « d'épouvante de cœur. Tu marcheras à tâtons en plein « midi comme l'aveugle dans les ténèbres. Tu ne réus- <4 siras pas dans tes entreprises, et dans tous les temps " tu seras opprimé et dépouillé sans que personne te - délivre. Tu épouseras une femme, et un autre cou- *♦ chera avec elle; tu construiras une maison, et tu ne « l'habiteras pas; tu planteras une vigne, et tu ne la « vendangeras pas. Ton bœuf sera égorgé devant tes ** yeux, et tu n'en mangeras pas; ton âne sera volé en « ta présence, et il ne te reviendra pas; tes brebis se- « ront données à tes ennemis, et personne ne viendra « à ton secours. Tes fils et tes filles seront donnés à un
- autre peuple ; tes yeux les verront et languiront tout
- le jour, et ta main sera sans force. Un peuple que tu « ne connais pas mangera les fruits de ta terre et le « produit de tous tes travaux, et tu seras toujours op- « primé et écrasé. Le spectacle de ce que tes yeux ver- « ront te rendra fou. Jéhovah te frappera d'un mauvais « ulcère sur les genoux et les cuisses, en sorte que de- « puis la plante du pied jusqu'au sommet de la tête tu « ne puisses pas être guéri. » V. 23-35.
Aux versets 53-57, l'homme mangera ses enfants sans partager avec sa femme, et de son côté la femme mangera l'enveloppe fétale de son nouveau-né, et elle la mangera en cachette pour ne point avoir à partager avec son mari.
Ces derniers traits semblent devoir combler la mesure des maux. Mais, au verset 61, Jéhovah y ajoutera toutes les maladies et toutes les plaies qui ne sont pas décrites dans le livre de la loi. Enfin, aux versets 6G-68, on aura peur nuit et jour, soir et matin, et Ton sera ramené en Egypte pour y être vendu comme esclave, mais on ne trouvera pas d'acheteur. Cette dernière menace a été réservée pour le couronnement de toutes les menaces précédentes, comme si le maximtim de calamité pour un esclave était de ne pouvoir être vendu (1).
On le voit, Moyse cherche uniquement dans cette vie la sanction de sa loi. Ce fait si évident et si accablant, Bossuet l'avoue, tout en passant à côté de ses véritables conséquences : « Moyse était envoyé pour « réveiller par des récompenses temporelles les hommes ^ sensuels et abrutis. Puisqu'ils étaient devenus tout
(I) Les forraules d'excommunication des chrétiens ont été copiées en grande partie sur ces malédictions juives. Voir des exemples dans le livre du bénédictin Martène, De antiquis Ecclesiœ rilibus^ livre 3, ch. 4, tome II, Anvers, 1736.
^ corps et tout chair, il /es /allait d'abord prendre par « les sens, leur inculquer par ce moyen la connaissance «♦ de Dieu et Thorreur de ridolàtrie à laquelle le genre t* humain avait une inclination si prodigieuse. Tel était « le ministère de Movse. Il était réservé à Jésus-Christ « d'inspirer à l'homme des pensées plus hautes et de « lui faire connaître dans une pleine évidence la di- « gnité, Yimmortalité et la félicité éternelle de son « àme... Cette vérité faisait si peu un dogme formel « et universel de l'ancien peuple, que les Saddacéens, « sans la reconnaître, non-seulement étaient admis « dans la synagoguéi, mais encore élevés au sacerdoce. « C'est un des caractères du peuple nouveau de poser - pour fondement de la religion la foi de la vie fu- «« ture (1). »» M. Salvador convient également que Moj'se n'a pas donné à sa loi d'autre sanction que celle des biens ou des maux de cette vie, mais il paraît lui en faire un mérite (2). Or conçoit-on, de la part d'un législateur religieux, une erreur plus grossière? N'est-ce pas là enseigner la morale aux hommes comme certains maîtres l'enseignent aux petits enfants, en leur promettant du bonbon s'ils sont bien sages, et le fouet s'ils ne le sont pas? Les Juifs, il est vrai, connurent plu^ tard le dogme de l'immortalité de l'àme. Mais ce ne fut guère qu'au retour de la captivité qu'une partie de la nation professa expressément ce dogme que repoussait la secte des Sadducéens. Une religion qui se prétend fondée directement et exclusivement par Dieu, et qui est obligée d'aller emprunter au paganisme le dogme
(1) Discours sur l'histoire universeUej2^ partie, eh. 19, tome Vîlî. Paris, 4744.
(2) Histoire des institutions de Moyse, tome !•% pages 98, 231 et
261 , lome 11, page 297, et tome III, pages 210-216, Paris, 1828.
et JésuS'Christ et sa doctrine, tome 1", pages 61 et 220, Piiris.
de rimmortalité de l'âme ! C'est là un des plus étonnants spectacles que pouvait offrir l'histoire. L'élément purement humain, avec toutes ses imperfections et ses tâtonnements, ne s'est montré plus à nu aucune autre part, et le christianisme , qui dit être issu de cette reh'gion et ne faire que la continuer, s'était par cela seul condamné à ne pouvoir en répudier aucune tradition, aucun enseignement sans tomber dans les plus choquantes contradictions.
J'aurai à signaler, dans plusieurs autres livres de l'Ancien Testament, particulièrementdansl'-Ê'cc/^m^^^, des applications de cette morale du législateur des Hébreux.
Au reste, Moyse ne fait ici que tirer les conséquences de ses idées sur la nature de l'âme. Qu'est-ce en effet pour lui que le principe qui constitue l'être animé? C'est le sang et rien de plus. Il le déclare expressément on plusieurs endroits, particulièrement au LéTitique, ch. 17, v. 14 (1), et au Deutéronome , ch. 12, v. 23 (2). Or il est évident qu'on ne saurait croire à l'immortalité du sang. La définition matérialiste que Moyse donne de l'âme serait donc au besoin une nouvelle preuve qu'il ne connaissait pas le dogme de l'immortalité ou qu'il n'y croyait point.
(i) « L*Ame de toute chair c'est son sang. »
(2) « Le sang c'est son âme, et tu ne mangeras pas l'âme avec la
« chair. »
Peut-être dira-t-on que, dans ces textes, Moyse veut parler seulement de Tâme des hètes. Mais d'abord ce serait l'\ une psychologie détestable, puisqu'il est évident que le principe immatériel ne saurait ôlre du sang pas plus chez la hôte que chez l'homme. En second lieu, Moyse parle de l'Ame de toute chair, et par conséquent de l'âBia humaine, puisque l'homme est chair dans une partie de son être aussi bien que les autres animaux.