MOTSE RACONTE LUI-MÊME SA MORT
Cil. 34, V. 5-10, Moyse, qui passe, aux yeux des chrétiens comme des juifs, pour Fauteur du Deutéronome, raconte lui-même sa mort, son enterrement, le deuil qui le suivit pendant trente jours, et rinstallation de son successeur Josué. Tout en convenant que cela serait étrange de la part d'un homme ordinaire, des théologiens trouvent que cela n'est nullement étonnant de la part d'un homme inspiré comme l'était Moyse, et ces théologiens-là sont les plus conséquents à leur point de départ. En effet, quand une fois on admet qu^un auteur ne parle pas en son propre nom et n'est que Tintcrprète passif de Dieu, il n'y a plus de difficulté à admettre que TEsprit-Saint, sous la dictée duquel il écrit et à qui rien n'est caché dans l'avenir, lui fasse décrire ses propres funérailles. D'autres théologiens, en déclarant qu'il y a ici altération du texte sacré, ne s'aperçoivent pas que cette déclaration les place sous le coup de l'anathème porté par le concile de Trente. Bailiv reconnaît que la fin du DeiUéronome doit nécessairement ou être le commencement du livre de Josué ou avoir été introduite dans le cours des âges par quelque écrivain (1). « Quelle merveille, demande ironiquement M Bossuet, que ceux qui ont continué son histoire aient « ajouté sa fin bienheureuse au reste de ses actions* « afin de faire du tout un même corps (2)? « Il n'y a U en effet, répondrons-nous, rien de merveilleux : c'est simplement une preuve palpable que l'auteur à qui Voe
(1) De verâ religwne, ch. 8, J 1, 2« object., lome II, Dijon, 1739
(2) iHscours sur V histoire miverseUe, 2« partie, ch. 28.
attribue le Deutéronome n'est pas le seul qui ait mis la main à cette œuvre. Partout ailleurs Bossuet appellerait altération ce fait d'ajouter au texte d'un livre, sous prétejLte de faire du tout un même corps. L'intégrité qu'on exige d'un ouvrage profane pour qu'il fasse foi, serait-elle, aux yeux de nos adversaires, moins nécessaire à un livre qu'ils disent inspiré de Dieu?
Dans son Epître catJioUquCy qui est rangée au nombre des livres sacrés du Nouveau Testament, l'apôtre Jude parle d'une contestation que l'archange saint Michel aurait eue avec le diable au sujet du corps de Moyse, v. 9. Cette légende ne se lit dans aucun des livres canoniques de l'Ancien Testament; l'auteur l'a tirée d'un livre juif, que les premiers Pères ont tenu pour apocryphe et qui était intitulé V Assomption de Moyse (1). II est dit, au verset 6 du chapitre 34 du Deutéronome y que personne y/^^j'i^'è ce jour n'a connu le lieu de sépulture de Moyse, et le verset 10 ajoute qu'il ne s'est j9/w5 élevé en Israël de prophète semblable à lui. On pourrait demander en quels autres termes se fût exprimé un écrivain qui eût vécu plusieurs siècles après Moyse (2). Mais quel que soit l'auteur du Pentateuque,
(i) Cet apôtre, écXaxté qu'il était d'une lumière supérieure, comme disait Calmet (Dissertation sur la mort et la sépulture de Moyse, dans le tome XXni,Paris, 1716,du Commentaire littéral delà Bible), aurait pu être plus heureux dans le choix de ses aulorilés. Sa trèscourte Éptlre est marquée par deux chutes de ce genre. Aux versets \k et 15, il cite une prophétie qu'il attribue à Hénoch et qu'il avait encore tirée d*un livre juif, également regardé comme apocryphe et intitulé la Révélation d'Hénoch,
(2) Les exemples sont très-nombreux de ces passages qui décèlent une rédaction évidemment postérieure à l'époque où devait vivre Fauteur h qui Ton attribue les livres du Pentateuque. Mon but étant particulièrement, dans cet ouvrage» d'examiner ce que sont au fond les livres sacrés des chrétiens , je n'ai pas à exposer en détail les passages qui en infirment l'authenticité. Je me bornerai à ajouter ici trois exemples à ceux que je viens de donner.
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que ce livre soit arrivé jusqu'à nous pur ou altéré, cela nous importe peu. Chrétiens et Juifs affirment qu'il est Tœuvre de Moyse. Nous sommes partis de cette supposition, et nous avons fait voir ce qu'était leur révélateur et ce qu'il y avait dans les écrits qu ils lui attribuent. L'examen que nous venons de faire de ces écrits met à présent le lecteur à même d'apprécier la valeur des jugements que l'on rencontre si souvent dans les auteurs, sur la profonde habileté du législateur de.^ Hébreux. Pour moi, je n'admettrai cette prétendue habileté que si l'on m'accorde que c'était pure habileté politique, et que ce qu'on appelle de ce nom n'a guère été jusqu'ici que l'art détestable d'exploiter l'ignorance et la faiblesse des hommes.
Au chapitre 14, v. 14, de la Genèse, il est dit qu'Abraham, éUni venu au secours de Lot, poursuivit Tenneroi jtut^u'à Dan. Or ce n«^ fut qu'après la mort de Moyse et même de Josué son succes?euT. que celle ville, précédemment appelée Laïs, fut appelée Dan, à là suite d'une expédition que raconte le livre des Juges, ch. 18, v. 29. et sur laquelle je reviendrai bientôt. Au chapitre 36 de la G^nhf. le verset 31 annonce l'énuméralion, dans les versets ^uivanl$, dt*? rois qui régnèrent dans le pays d'Édom, avant qu'un roi régnât fxt les enfants d'Israël, expressions qui indiquent une rédaction remontant tout au plus aux temps des rois. Au chapitre 14, v. 45, des Nombres, il est dit que les Amalcciles et les Chananéeiis |)oursuivent les Israélites jusqu'à Horma. Or ce ne fut qu'après la mort de Moyse et de Josué que cette ville fut appelée de ce nom. En effet on lit, au livre des Juges, ch. 1", v. 17, que Juda et son fr^ Siméon ayant défait et exterminé les Chananéens à Séphat, celtt' ville reçut alors le nom d* Horma. Ce mot hébreu signifie destnclion, anathème , ainsi que le fait observer saint Jérôme dans ^ traduction latine, ce qui n'est plus traduire mais commenter. Li^ Septante se sont contentes de traduire en grec le mot Horma, qui. devenant ici un nom propre, pouvait être conservé sous sa fonn^ héi)raïque. Dans le passage des Nombres, ch. 14, v. 45, ils avaient pourtant conservé le mot hébreu, mais en l'altérant. Pourquoi cette différence? Serait-ce parce qu'ils auraient vu quel parti on pouvait tirer de ce nom propre d* Horma du premier chapitre des Ji^^ contre l'authenticité du verset 45 du chapitre 14 des Nombres?