LÉGENDE DE RUTH
Le livre de RutTi contient de naïves et touchantes scènes, qui reposent un peu du dégoût causé par ce qu'on vient de lire. Les deux premiers chapitres sont parfaitement beaux. La scène décrite dans le troisième est bien un peu scabreuse. Une jeune femme timide et chaste, venir se cacher nuitamment aux pieds da lit d'un homme 1 II faut convenir que cet incident était hardi. Eh bien! on respire, dans toute cette scène» un
(1) Voir, plus haut, J 7 du chapitre lY.
parfam de simplicité antique qai en sauye l'étrangeté^ et tout en cheminant sar un terrain glissant» on arrive à un dénouement irréprochable. Je ne saurais donc partager le sentiment de Voltaire qui appelle Ruth impudente (1). C'était en 1767 qu'il publiait ce jugement. Dans un autre ouvrage, publié neuf ans plus tard (2), il parait un instant touché de la simplicité naïve du livre de Ruth; mais il y met bien vite du sien. Il fait de Ruth une coureuse; Torge qu'elle reçoit dans son tablier semble une récompense des plaisirs de la nuit. Ces expressions du verset 9 du chapitre 3, par lesquelles la pauvre veuve implore la protection de son riche parent , expressions très-chastes et très-nobles, « Tu étendras l'extrémité de ton manteau sur ta ser- « vante », il les travestit en une grossièreté que je ne puis transcrire. On ne saurait se défendre d'un sentiment de tristesse en voyant un si grand écrivain prendre de telles licences. Il y a déjà bien assez de saletés dans la Bible sans qu'il soit nécessaire d'y en ajouter encore. Lorsqu'on lit sans prévention les quatre chapitres dont se compose la légende de Ruth, on y reconnaît des beautés de premier ordre et qui ne sont mélangées d'aucune impureté réelle, malgré la singularité de certains détails de mœurs, qu'on ne doit point juger du point de vue des raffinements tout extérieurs de la civilisation moderne. Mais ce sont là des beautés que ne sentait pas celui qui recevait d'une maîtresse de Louis XV la qualité de gentilhomme de la chambre du Roi, et qui ne rougissait pas d'écrire à la favorite que le nom de Pompadour, qui rime avec l'amour, serait bientôt le plus beau nom de France (3). Les sarcasmes de Voltaire
CO Examen important de milord BoUngbroke, chapitre 7, tome VI, Paris, 1837.
(2) La Bible enfin expliquée par plusieurs aumôniers ^ même tome.
(3) Correspondance, année 1745, tome XI, page 475.
contre la Bible s'élèvent souvent jusqu'au ton d'une sérieuse et éloquente indignation ; mais, comme il semble avoir résolu d'avance de ne voir que du mal dans ce livre, cette préoccupation l'aveugle quelquefois. Ici en particulier les expressions par lesquelles il s'attache à flétrir une femme qui, dans toutes ses pensées et tous ses actes, se montre envers sa belle-mère un modèle si pur de dévouement et de piété filiale, ces expressions, dis-je, sont tout à la fois une erreur de jugement et une injustice.
Nous retrouvons dans le livre de RiUh une application de cette loi du lévirat, que j'ai eu à mentionner au § 13 du chapitre 1^, et qui se serait ainsi étendue à des parents plus éloignés que le frère d'un homme mort sans enfants. Mais ici les choses ne se passent plQ> comme Moyse les avait réglées au chapitre 25 du Dtutéronome. Ruth ne somme personne de l'épouser, et ne vient point cracher au visage des gens en présence de témoins ni leur ôter leur chaussure. C'est Booz qui invite son parent à user du droit que l'usage lui confère, et qui , sur le refus de ce dernier, lui demande sa chaussure en signe de la cession de ce droit, ch. 4, v. 1-13.