‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienne (volume 2)Chapitre 7 sur 139 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Un apologiste moderne a écrit ce qui suit sur le dogme de la Trinité : « Nous ne craignons pas de l'a- « vancer : quelque mystérieuse qus soit cette doctrine, « c'est la seule qui puisse permettre à la raison de se « faire une idée conséquente et logique de Dieu. Sa)iS « elle la philosophie na pas le droit de prono7icer ce « grand nom; car, ou bien il n'est qu'un préjugé dont « elle ne se rend nul compte, ou bien, si elle le presse, « il dégénère en absurdité, puisqu'elle ne peut refuser « à Dieu ce qui fait Texistence même d*un être, des « rapports, et qu'elle ne peut trouver de termes à ces « rapports qu'en lui-même. Cela nous paraît tellement « fort, nous oserons le dire, que, n'aurait-on jamais «* reçu la notion du mystère de la Trinité, il suffirait « d'avoir ridée véritable de Dieu pour arriver, de dé- « duction en déduction, à la découverte de ce mystère, *• tant cette idée de Dieu le contient nécessairement. « Dieu est plus incompréhensible sans ce mystère que « ce mystère lui-même n'est incompréhensible. Un pré- - dicateur célèbre ayant avancé un jour en chaire que

M la croyance à la doctrine de la Trinité était la vie

- même des nations, et qtte partout où ce dogme avait « été rejeté la vie morale et sociale s'était retirée, « cette proposition nous parut excessive. En ce moment

- nous sentons qu'elle est rigoureusement exacte, •« parce qu'on peut dire que la croyance à la doctrine H de la Trinité est la croyance môme au Dieu véritable, *i qu'elle la soutient, la vivifie, la sauve des chutes « inévitables qu'elle ne tarderait pas à faire dans la « superstition ou l'impiété (1). »

La philosophie n'a-t-elle en effet pas le 'droit de prononcer le grand nom de Dieu? C'est ce que nous verrons dans le livre qui doit être le complément de celuici. Pour le moment, voyons si le dogme de la Trinité tient les magnifiques promesses qu'on vient de lire, et si c'est l'unique refuge contre la superstition ou l'impiété.

La Trinité des chrétiens se compose de trois personnes distinctes dont chacune est Dieu, et qui pourtant ne font qu'un seul Dieu. Il y a le père et le fils (2), et un troisième être qui n'est ni le père ni le fils, mais qui est autant qu'eux, bien plus, qui est le môme être

(\) Études philosophiques sur le christinnismey par M. Auguste Nicolas, ancien mapislrat, 2* partie, chapitre 11, La Trinité, L IIl, Paris, 1860. Cet ouvrage jouit d'une grande faveur auprès de l'aulorilé ecclcsiaslique. Dans une Approbation publiée en tôle du tome [", le cardinal Do'nnet, archevêque de Bordeaux, qualifie l'œuvre de M. Nicolas d'im des plus beaux monuments élevés de nos jours à la gloire de la religion. Dans une lettre également publiée en tête du tonîc I", le père Lacordaire appelle ce livre le plus complet, le plus instructifs le plus habile et le plus neuf qu'il ait lu en faveur de la foi.

(2) Des docteurs ont discuté la question de savoir si, en s'incarnant, la seconde personne de la Trinité aurait pu prendre le sexe féminin au lieu du sexe masculin. Dans le cas où il en' eût clé ainM, Dieu !e père aurait eu une fille au lieu d'un fils, et saint Paul, au Heu de dire que, si plusieurs ont péri par la faute d*un

qu'eux. Enfin il est de la plus indispensable nécessité de croire à ce dogme pour être sauvé (1).

Lorsqu'une fois on admet un Dieu père et un Dieu filsy il n'y a aucune raison pour qu'on se dégage d*aacune des absurdités anthropomorphiques du polythéisme. Un père et un fils supposent des grands-pères et des petits-fils. Pourquoi en efiet celui qui a un fils n'aurait-il pas un père lui-même ? Pourquoi celui qui a un père n'aurait-il pas de fils à son tour ? Il est évident que le principe dont on part autorise toutes ces questions, et qu'on n'y peut faire aucune réponse satisfaisante. L'essence divine, étant parfaitement une, ne saurait se partager ainsi entre plusieurs personnes, plusieurs êtres distincts, quelques efforts que l'on fasse ensuite pour réunir et identifier ces êtres d'abord séparés. Le christianisme, tel qu'il est aujourd'hui formulé, eu déclarant que chacune des trois personnes de sa Trinité est Dieu, et en prenant ce mot de Dieu dans sa vraie et rigoureuse acception, se met donc en guerre ouverte avec les idées premières sous lesquelles nous concevons l'essence infinie et incommunicable de la cause «uprème.

LaTrimourti ou Trinité hindoue, qui a devancé de plusieurs siècles celle des chrétiens, se compose aussi de trois personnes, Brahma, Vichnou et Siva, et ces trois dieux forment aussi un Dieu unique. Il y a encore

seul homme, plusieurs ont clé sauvés par la grâce d*un seul {Éptire aux nomains, ch. 5, v. 15), aurait dû dire que, si plusieurs ont péri par la faute d'une seule femme, plusieurs ont été sauvés par la grâce d'une seule, et l'antithèse eût été plus vraie en même temps que plus symétrique, puisque, dans la relation biblique, c'est par Eve et non par Adam que la première pensée du péché a fait son invasion dans le monde. Mais ces docteurs ont décidé qu'il convenait infiniment mieux à la majesté divine de s'incarner avec le sexe masculin qu'avec le sexe féminin, attendu l'immense supériorité qu'ils ont toujours attribuée à leur propre sexe. (I) Voir le début du symbole attribué à saint Athaaase, sym-

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d'autres ressemblances assez frappantes : ainsi Brahma est le père> etVichnou le fils premier né. Quant à Siva, ce n*est pas précisément le Saint-Esprit , mais il s'en rapproche en ce que son symbole est le feu, et que c*est aussi sous cet emblème que le Saint-Esprit descendit sur les apôtres (1). J*ai déjà dit ailleurs (2), en parlant de la Trinité des Hindous, que, malgré toutes les subtilités dont les théologiens avaient soin d'escorter un pareil dogme, la raison n'y verrait jamais qu'une contradiction manifeste ou un jeu de mots, qui réalise au dehors les abstractions de Tesprit, les divers aspects d*un même objet. Quand on demande aux docteurs chrétiens si les trois personnes de leur Trinité ne seraient pas tout simplement trois points de vue différents sous lesquels ils considèrent le même être, par exemple si le Père ne serait pas Dieu conçu comme force ou puissance infinie, si le Fils ne serait pas ce mêipe être conçu comme intelligence infinie, si le Saint-Esprit enfin ne serait pas encore ce même Dieu conçu comme amour infini, ils repoussent avec horreur une pareille interprétation, disant que c*est là' une Trinité à la façon de Platon, des gnostiques, des néoplatoniciens, de M. Lamer.nais (3). En cela j'avoue qu'ils

bole que les calholiques chantent tous les dimanches à prime, et que les protestants anglicans chantent dans leurs grandes fêtes solennelles {The book of common prayer, Londres, 1756).

(i) Voir, sur la trinité indoue, des détails dans les Religions de Vmtiqmté^ de Greuzer, traduction de M. Guigniaut, tome I***, Parts, i825, !'• partie, livre i% pages 150 et 151.

(2) Cours de philosophie^ 2" partie, ch. 2, n* 205, Paris^ 1S38.

(3) Proclus représente le grand Jupiter du polythéisme comme se manifestant sous trois formes, sous trois hypostases^ qui ne sont au fond que ce même Jupiter recevant des noms différents selon ses différents aspects {Extraits des scoUes sur le cratyle de Platon ^ publiés par M. Boissonnade, Leipzig, 1820).

« Comme la substance une, dit M. Lamennais, se spécifie en * chacune de ces énergies, de ces propriétés diverses, la person-

ont raison ; cette Trinité n'est en effet qu'un puéril jeu de mots, qui en outre a pour eux le tort impardonnabfe d'anéantir la triplicité de personnes, à laquelle ils tiennent tant. Ils comprennent très-bien que, dans

a nalilé une deFèlre un se spécifie pareillement en chacune de ces

a propriétés, de ces énergies diverses, véritables personnes en ce

« sens : en d'autres termes, Dieu, en tant que puissance, est un

« être personnel, en tant qu'intelligence un être personnel, entant

A qu'amour un être personnel ; non par une division de la person-

« nalité, qui impliquerait une semblable division de la substance,

« d'où résulteraienl,4;hose contradictoire, trois êtres en un seul

« être, mais par une spécification du mode d'être essentiel de Dieu

a dans tout ce qui sifbsiste de distinct en lui. » {De la société première et de ses lois^ ou de la religion, livre {'\ ch. 2, Paris, 1848.) « Dieu est la substance infinie, nécessairement douée de trois

a propriétés également infinies, ou de trois énergies essentielles et

« distinctes, le principe de force ou d'activité qui la réalise înces-

a samment, le principe de forme qui la détermine, le principe^d'u-

n nion qui, en unissant la force à la forme, les ramène à l'unité

<t absolue de la substance. En d'autres mots, dans son unité fon-

« damentale et substantielle, Dieu est puissance, intelligence,

0 amour... Les noms de Père, de Fils et d'Esprit, empruntés à la

a théologie chrétienne, n'ont pas pour nous d'autre signification,

a et ils n'ajoutent à ce qui vient d'être dit qu'une spécification lo-

ff giquc des relations naturelles qui subsistent entre les énergies

a divines, relations nécessaires, puisqu'elles dérivent nécessaire-

a ment de l'essence respective et des fonctions propres de ces éoer-

« gies. » {Ibid., liv. Il, ch. 7.)

Ce triple galimatias était sans doute une réminiscence involontaire de l'auteur de Y Essai sur r indifférence. Au lieu de déclarer nettement que le dogme de la Trinité était une claire absurdité, M. Lamennais cherchait à se persuader qu'à force d'agiter et de tourmenter ce non- sens et ces ténèbres, il en ferait jaillir la lumière. Je dirais qu'en voulant, comme beaucoup d'autres, allier ainsi deux choses qui s'excluent, la philosophie et le christianisme, il s'exposait à n'ôlre pas plus philosophe que chrétien, s'il n'était mort en sage, avec le calme socratique et la croyance en Dieu et à l'immortalité de l'âme, mais repoussant, avec une fermeté qui doit faire rougir tant d'hommes de notre époque, l'assistance d'une religion à laquelle il ne croyait plus.

cet être unique, envisagé sous ses divers aspects, on ne trouvera pas plus trois personnes qu'on ne trouvera plusieurs personnalités distinctes dans l'àme humaine par exemple, en la considérant tantôt comme sentant, tantôt comme percevant, tantôt comme imprimant le mouvement aux organes corporels, etc. Eh bien , lorsqu'on les presse sur ce qu'il y a de contradictoire dans les trois personnes distinctes de leur Trinité, dont chacune est Dieu, et qui réunies ne font qu'un ^eul Dieu, on demeure confondu en voyant qu'ils en reviennent toujours à des explications de ce genre dans leurs tentatives à l'efiFet de faire concevoir aux autres ce qu'ils ne conçoivent pas eux-mêmes. Entendez un des grands controversistes chrétiens, saint Augustin :

« Qui est-ce qui comprend la toute-puissante Tri- « nitéî Et cependant qui n'en parle pas, si toutefois c'est

- bien d'elle que l'on parle? Il y a peu d'intelligences ** qui sachent ce qu'elles en disent lorsqu'elles en par- «* lent. »»

Jusqu'ici c'est à merveille, et saint Augustin n'a jamais rien écrit de plus sensé ; malheureusement il oublie incontinent de se l'appliquer à lui-môme :

« /« suis, je connais et je veux; je suis connaissant

- et voulant ; je connais que je suis et que je veux, et je •^ veux être et connaître. Comprenne qui pourra com-

- ment ces trois choses constituent une vie indivisible,

- une seule vie, une seule âme, une seule essence, com-

- ment enfin elles sont inséparables dans leur distinction

- et cependant distinctes. Voilà l'homme en facede lui-

- même ; qu'il se regarde, qu'il voie et qu'il réponde. Et

- s'il parvient à comprendre ces choses et à lesexpli-,

- quer, qu'il ne croie pas pour cela avoir compris l'Être

- qui est au-dessus de ces choses, l'Être immuable qui « est, qui connaît et qui reut immuablement. Ces 'trois « choses constituent-elles la Trinité , ou se trouvent- ■^ elles toutes les trois dans chaque personne ? »♦

92 PREMIÈRE PARTIK

Saint Augustin termine cette explication par ces questions :

« Qui pourrait l'expliquer en aucune manière? Qui M pourrait en parler sans témérité (1)? »

Pour arriver à cette conclusion, il ne fallait pas se donner tant de tourments. Nous voilà aussi avancés qu'au point de départ. Ce mystère est décidément aussi incompréhensible après qu'avant la démonstration. Non-seulement il demeure incompréhensible, mais on en fait encore mieux ressortir la contradiction par l'argument tiré des trois points de vue sous lesquels on envisage Tàme humaine, j« suis, je connais, je veux; car on n'ose pas dire que chacun de ces points de vue soit &me, que chacun soit une personne distincte des autres.

Les docteurs modernes seront-ils plus intelli^bles sur cette matière que ceux du cinquième siècle ? Écoutons-les à leur tour.

Un théologien du siècle dernier, l'abbé Pluquet, entreprenant de détruire cette objection de l'auteur '

(4) CanfestioneSy livre 13, cb. 11 , tome !•', Paris, 1689.

Dans son traité spécial De Trinitate, livres 9 et 10, tome Ylll, 1694, saint Augustin parait n'avoir pas eu le moindre scrupule sur la validité de cet argument, tiré de l'àme humaine; il le fait subir au lecteur jusqu*à satiété. Bossuet a emprunté à saint Augustin ce même argument, en Tornant des pompes accoutumées de son style. (DMcotirf sur F histoire universeUe, 2* partie, ch. 19), et Tuu des plus brillants et des plus féconds écrivains de notre siècle, Chateaubriand, après avoir invoqué jusqu'aux oracles de Sérapis et aux trois Grâces de la mythologie, n'a rien trouvé de mieux que l'emprunt de Bossuet {Génie du christianisme, !■* part., Hv. 1*% ch. y, Paris, 1836). Au livre 11, ch. 1", de son traité De Trinitale, saint Augustin trouve dans le corps même de l'homme des traces de la Trinité. Ce traité contient de curieux détails sur la manière dont les théologiens se sont fait leur langue relative aux personnes divines. Les Grecs avaient plus particulièrement adopté l'exprèssion à*hypostase, d'après saint Justin, qui écrivait vers le milieu du 2« siècle; ils avaient en conséquence trois hypostases en une

TRINITÉ, ESPhlT-SAINT 93

des Lettres sur la religion essentielle à f homme, qu*une personne est un être ou que le mot àe personne ne signifie rien, et qu* ainsi les trois personnes de la Trinité, étant trois êtres distincts et trois êtres divins, cela fait trois dieux bien distincts, s'exprime ainsi ; « Je réponds que le mot être, pris en général, signifie

- tout ce qui est opposé au néant, et que sous cette gé- «* néralité il embrasse les substances et les affections

- des substances; que la personne divine n'est point

- une substance, mais qu'elle est, si je peux parler • ainsi, une affection de la substance divine, qui existe

- dans cette substance, et qui n'est ni un attribut ni

- une simple relation de la substance divine avec les ^ créatures, mais quelque chose d'analogM à ce que ^ nous appelons une personne (1). *>

Je demanderai d'abord si, dans une matière fondamentale comme celle-ci, où les définitions doivent être si fermes et si rigoureuses, et les termes si précis et si nets, il est permis d'employer des expressions aussi vagues, des formules de langage aussi flottantes que celles-ciy si je peux parler ainsi, quelque chose Sancir-

seule essence divine. Mais le mot hypostase comspondant exactement au mot substance^ cela faisait trois substances dans une seule essence. Aussi Tbypostase des Grecs causait-elle de grands embarras : les théologiens latins y substituèrent le mot de personne^ qui du reste laisse subsister ]a difGculté principale de trois êtres dans un setil; car la personne est évidemment un être et non pas seulement une manière d'être. Saint Augustin^ en cherchant à se dégager de ce guêpier, s y enfonce déplus en plus; il en vient jusqu'à dire ; « Lorsqu'on demande ce que Ton entend par ces trois « personnes, le langage humain est dans une grande disette d'ex- « pressions. On a dU cependant trois personnes, non pas pour dire m cela, mais pour ne pas rester muet; » liv. 5, ch. 8 et 9. Ainsi donc, quand ils ont dit qu'il y avait en Dieu trois personnes, ce n'était pas précisément pour dire cela, mais c'était pour dire quelque chose. On ne saurait assurément faire de plus précieux aveux. (i) J)ictionnmre des hérésies^ article Antitrinitaires, Paris, 4762*

9/l PREMIÈRE PARTIE

logm. Mais attachons-nous seulement au fond de la réponse. Voilà les personnes divines réduites à n'être plus que des afections de substance ! Mais qu'est-ce que les affections d*une substance» sinon cette substance affectée de telles ou telles manières, et, par rapport à notre esprit, considérée sous tels ou tels points de vue? Alors les personnes divines ne sont plus des êtres subsistant par eux-mêmes, ayant une existence propre et distincte, comme le veut cependant le dogme chrétien ; elles ne sont plus que de simples points de vue de notre esprit, de pures abstractions. La Trinité n'est plus qu'une réunion de trois abstractions, de trois points de vue se rapportant à un même être, c'est-à-dire que la triplicité réelle des pereonnes disparaît, et avec elle la Trinité.

C'est un spectacle pénible que celui des efforts des théologiens chrétiens pour sortir de l'embarras qu'ils se sont créé. Ils sentent bien que, s'ils donnent de la personne la seule définition qu'il soit possible d'en donner, à savoir que c'est un être subsistant réellement, ayant conscience de son individualité, de son existence propre et distincte de toute autre, il en découle immédiatement ceiie conclusion si claire : trois personnes divines, subsistant réellement et ayant chacune une existence individuelle, propre et distincte, font bien trois êtres distincts, trois dieux. Comment cherchentils à échapper à cette conclusion qui les poursuit partout? Les uns, comme labbé Pluquet, nient, contre toute évidence, que la personne soit une substance.. D'autres ne nient pas cela ; mais ils se montrent plus hardis encore. On en jugera par l'extrait suivant d'un auteur anonyme, qui, après avoir défini lui-même la personne une substance ayant une existence propre, ne veut pas qu'on applique sa définition à ses personnes divines :

a Par le mot de personne en général on entend, selon

M notre manière de concevoir les choses, itne $ubstmiee M d*une nature raisonnable, dont la manière d'exisler « es( telle qu'elle est incommicnicable à une autre. En « Dieu, la personne du Père existe de telle sorte « qu'elle ne peut être communiquée au Fils par la raison •• de sa paternité. Dans le mystère de la sainte Trinité, « comme Tessence ou la nature divine n*est point dis- « tinguée des personnes, chaque personne étant Dieu, « ces personnes sont consubstantielles, c'est-à-dire «« qu'elles n'ont qu'une môme nature. Ainsi ce moi de « personne n'a pas absolument la même signijlcatmi eu « parlant des personnes divines, qiiil a lorsqu'on parle '^ delà créature. Dans celle-ci le mot de personne veut ** dire une substance indivisible de la nature raison- « nable : c'est, dans ce sens, un mot absolu ; mais en ^ Dieu, ce mot^est relatif et marque seulement que le

- Fils n'est pas le Père, et que le Saint-Esprit n'est ni

- le Père ni le Fils. Car, quoiqu'il y ait trois personnes « en Dieu, il n'y a pas cependant trois substances ou nà- •» tures ; d'où il suit que le mot de personne ne signifie •« pas la même chose que celui de nature. Mais, quoi-

- que les trois personnes divines n'aient qu'une seule ^ et même essence, et que cette essence ne soit point

- distinguée des personnes, elles sont néanmoins réel-

- lement distinctes. La foi nous l'enseigne, fondée sur « l'Écriture (1). »»

Est-il permis de se jouer à ce point de la logique? Ecoutons maintenant les docteurs de nos jours* « 0 Dieu, vous êteà infiniment, et qui osera vous re- « fuser cette fécondité intrinsèque dont votre fécondité 4* extérieure n'est qu'un faible et imperceptible éclat? u Vous êtes, et vous ne pouvez être sans vous cônnal- « tre, et vous ne pouvez vous connaître sans vous aimer.

(i) Dictionnaire théologique, article Personnes divines ^ Paris,

« En f>ou$ connaissant, vous engendrez cette pensée, cette « parole intérieure qui est votre ^Is, votre image, votre - terbe, votre sagesse. En vous aimant, vous produisez « cet amour infini qui vous lie nicessairement h votre « fils et a vous-même (1). »

A ce point de vue, le verbe n'est pas autre chose que Dieu en tant qu*il se connaît, le Saint-Esprit pas autre chose que Dieu en tant qu*il s'aime. Mais la connaissance que Dieu a de lui-même, l'amour qu'il ressent pour lui-même, ce ne sont pas des êtres distincts de lui ; ce sont évidemment des attributs, des aspects divers sous lesquels nous le considérons. Eh bien ! l'auteur va nier cela :

u Votre connaissance et votre amour correspondent à tout votre être et répuisent; et comme en vous tout est substance et vie, cette connaissance et cet am^our ne sont ni des attributs ni de simples modifications ni des aspects divers; ce sont des personnes. 0 Dieu père, ô Dieu fils, ô Dieu Saint-Esprit, puissance, intelligence et amour , unité dans la Trinité, Trinité dans l'unité, égalité, unité parfaite, m^ gloire est de bégayer votre nom incommunicable (B).»

Que cette manière de parler de Dieu s'appelle bégayer, je le veux bien ; mais je ne trouve pas qu'il y 2Ût lieu de s'en glorifier.

M. Nicolas nous fait aussi l'aveu de sou bégaiement; mais c'est pour en célébrer avec plus de magnificence encore les beautés et les vertus : «« Nous ne pouvons « que bégayer ces hautes vérités. Mais, à travers la « faiblesse de notre langage, qui ne voit tout ce qu'il y «< a de sagesse, de profondeur, de justesse et de fécon- ** dite dans cette doctrine (la doctrine de la Trinité)?

(1) Essai êvr le panthéisme^ par l'abbé Maret, ch. 7, Dn cathoUcisme, Pari», 1841/ ;2) J^tdem.

TKINXTÉy ESPaiT-SAINT 97

** Comme toutes les idées s*y enchaînent, s*y complè- ^ tent, s*y correspondent ! Comme de toute part les

- principes engendrent leurs conséquences et les con-

- séquences remontent à leurs principes! Comme elle ^ jette de lumière sur les abîmes de la pensée et dénoue

- les inextricables nœuds de notre origine et de notre

- fin! Comme l'esprit s'y trouve agrandi, le cœur puri- » fié, et tout l'homme élevé et transfiguré dans la ré- ** gion de Tordre, de la vérité, de la paix, en ce qu'ils ^ ont de plus universel et de plus absolu (1) 1 »

Quand un auteur se dit ainsi inondé de lumière au milieu des plus épaisses ténèbres, on est autorisé à penser qu'il éprouve le besoin de paraître convaincu coûte que coûte, et qu'alors il se bat les flancs pour le paraître d autant plus qu'il l'est moins. Mais je ne suspecterai pas la sincérité d'un adversaire qui est loin de montrer de pareilles dispositions à notre égard, et je suppose plutôt que M. Nicolas est de ceux qui, par l'habitude de s'écouter parler avec un sentiment de complaisance, en sont venus de bonne foi à s'enivrer de leurs paroles.

M Dans le mystère de la Trinité, dit un autre auteur, " nous disons que trois ne font qu'un^ sans prétendre ^ que trois dieux font un Dieu. La nature humaine nous ^ sert encore ici de lumière; car, si la Trinité nous

- présente un Dieu en trois personnes, l'âme nous offre *« en elle trois attributs distincts, l'être, la raison, l'a- ** mour, tous trois ne faisant qu'une seule âme. Ces u trois facultés ne sont pas plus trois âmes que ces «< trois persojines trois dieux. Ainsi, comme le dit ^ saint Augustin, les traces de la Trinité sont dans -* Tàme de l'homme . La Trinité est hors de nous comme u au dedans de nous. Saint Augustin en découvre une

(1) Éludeu philosophiques sur le christianisme. 2« partie, ch. il» Ja Trinité, tome III, Paris, 1S60.

u image dans le soleil. De sa substance jaillit la lumière, a et de sa lumière et de sa substance procède la cha-

- leur... Qui ne sait pas le mystère de la Trinité ne « connaît ni Dieu ni soi-même. Sans la foi en ce mys- « tère, l'homme ne saurait pas qu'il n'existe que parles « trois personnes divines ; il ignorerait qu'il est en •< danger de mort lorsqu'il n'est pas en rapport avec « chacune de ces personnes. Parle dogme de la Trinité ** nous savons que l'homme, l'image de Dieu, doit ré- «* tablir en lui cette image, altérée par le péché. Qu est- « ce que Dieu en effet? Dieu est à la fois puissance, « raison, amour. Le Père est le tout-puissant, le Père « se Connaissant lui-même engendre son Fils, et le « Saint-Esprit procède du Père et du Fils par voie d'a-

- mour. L'homme aussi est à la fois être, raison, amour. « Seuîeme^it, dans l'homme, créature imparfaite, la ** puissance, là raison, l'amour sont des facultés; en •* Dieu, être infiniment parfait, ce sont des personne ♦♦ vraiment subsistantes. Voilà tout le mystère de h *. Trinité et de V homme! Ce qui est propriété, facuUi « dans l'homme se trouve perso^me distincte en Dieu. « Ainsi Dieu fait comprendre l'homme, et l'homme

- fait comprendre Dieu, puisqu'il en est la véritable « image (1). »

Voilà tout le mystère de la Trinité et de V homme! En vérité ce n'est que cela! Vous avouez pourtant qu'il y a une petite différence entre les deux mystères : ce qui e^t propriété, /ac«^?^^ dans l'homme, se trouve personne distincte en Dieu. Mais cette différence est précisément, dans la discussion, le point essentiel, capital. C'est ce qui fait que votre argumentation est vide et

(i) Nouvelle exposilion du dogme catholique^ par l'abbé de Gepoude, iniroducUon et chapitre 1^, Paris, 1842. Ce livre est rerètu de Tapprobation de plusieurs cardinaux, archevêques et évêques.

* que la théorie que vous élevez dessus est bâtie en l'air. C'est ce qui fait encore que vous n'y voyez pas aussi clair que vous voudriez le faire croire ; car vous ajoutez quelques lignes plus loin :

« Mystère inaccessible ! Oui sans doute. L'unité dans X l'essence et la trinité des personnes sont le grand « mystère de ïincompréhensibilité de Dieu... Je fie puis ^pénétrer, mais je pressens, f adore, je me tais, n

Libre à vous d'adorer en silence ce que vous ne comprenez pas. Si vous aviez pris ce parti tout d'abord, vous nous auriez épargné de nouvelles déceptions; car nous avons cherché dans votre livre ce que nous ne trouvions pas ailleurs et ce que vous sembliez nous promettre, des raisons. Mais au moins en avons-nous bien véritablement fini cette fois avec vos explications. Tournons la page :

« Dieu est. Dieu parle, Dieu aime; ces actes sont des « personnes : puissance, parole, amour, merveilleuse

* intimité, secret de l'essence divine, quiconque vou- ** drait vous sonder serait accablé du poids de la gloire . »

Ces actes sont des personnes! Mais c'est là ce qu'on vous demande de prouver, et, au lieu de le prouver, vous vous bornez à l'affirmer. Les actes d'un être autant àe personnes! Ne fût-on qu'à san début dans l'étude de la logique, on ne serait pas excusable de confondre des notions aussi parfaitement distinctes.

Quelque peu variée que soit l'argumentation théologique sur ce sujet, je citerai encore un auteur qui» dans ces derniers temps, s'était annoncé comme un homme de progrès, et qui ne nous a laissé que le regret de le voir soutenir les plus mauvaises traditions du passé, comme le dogme de la déchéance originelle, le gouvernement des sociétés humaines par le pouvoir théocratique, etc : «Le même principe existant, le même prin- ^ cipe connaissant, le même principe voulant sont la « pluralité dans l'àme humaine : je ne concevrais pas

(4 rame humaine sans ce triple mode d'existence : pour- « quoi le rejetterais-je dans Dieu (1)? »» Qui vous demande de le rejeter? Rien ne s*oppose à ce que Ton considère Dieu sous divers aspects, pourvu qu'on ne fasse pas de ces divers aspects autant d*êtres distincts. Voyons votre conclusion. « Mais, comme le mode d'être suit M Tëtre, cette triple faculté en Dieu est élevée à sa « plus haute puissance, c'est-à-dire à Finfinî, conséa quemment à la dignité de personne. Aussi le catho- «< licisme n'admet-il aucune différence dans les trois «< personnes comme hiérarchie ; il admet seulement on « ordre dans la conception humaine (2). » De ce que des facultés sont infinies vous inférez qu'elles sont élevées à la dignité de personnes^ c'est-à-dire en d'autres termes qu'elles cessent d'être de simples points de >iie sous lesquels on envisage le même être, pour devenir autant d'êtres distincts ! Est-ce que le caractère d'infini, qui se trouve dans les facultés ou les perfections que nous considérons en Dieu, en change la nature de manière à les faire passer de l'état de conceptions de notre esprit à celui d'entités ? Et puis, si des facultés de Dieu étaient élevées à ce que vous appelez la digniii de personnes par la raison qu'elles sont élevées à lenr plus haute puissance, il faudrait en dire autant de beaucoup d'autres perfections, de beaucoup d'autres aspects sous lesquels nous pouvons considérer Dieu, et alors ce ne serait pas seulement à ce nombre de trois, auquel il vous convient de vous arrêter, mais à un bien plus grand nombre qu'il faudrait porter les personnes divines.

Tous ces arguments sont de la force de celui du roi

(l)Delafiafttre de9tocUié9h^ma\ne9^ par M. l'abbé Mitraud ch. 2, note dé la page 472, Paris, 4856. (2) Ibidem,

TRINITÉ, KSPRIT-SAINT 101

'l'Aragon, Jacques V^, surnommé le Belliqueux, qui eut, en Tannée 1263, la fantaisie de mettre des théologiens aux prises avec un savant rabbin et d*assister à cette joute avec toute sa cour. Après une longue dispute sur la question de savoir si le Messie était venu ou encore à venir, la discussion étant tombée sur l'article de la Trinité, un frère prêcheur expliqua les trois personnes divines par la sagesse, la volonté et la puissance de Dieu. Le monarque, illuminé par ce genre d'explication,voulat aussi rompre une lance enrhonneur delà Trinité et descendit lui-même dans la lice. Mais il était peu expert dans les matières de théologie, ayant consacré beaucoup plus de temps à celles de la galanterie, où il s*attira de fort mauvaises affaires, à tel point qu'il fit couper la langue à un évoque, son confesseur, et qu'il lui fallut ensuite en demander pardon au pape dans un concile. Prenant donc ses exemples dans l'ordre des idées qui lai étaient le plus familières, il dit que le vin avait de la saveur, de l'odeur et de la couleur, et que pourtant ces trois choses n'en faisaient qu'une. Le rabbin, d'abord étourdi du coup, et après avoir tourné quelques instants autour de la vraie réponse, fit observer que les qualités des corps n'étaient pas des êtres mais des manières d'êtres, que, de même qu'il y avait dans le vin plusieurs autres qualités que celles qui avaient été particulièrement remarquées par Sa Majesté, il y avait en Dieu d'autres attributs que la sagesse, la volonté et la puissance, et que, si l'on convertissait ces attributs en autant de personnes, on multipliait la Divinité bien au delà ies besoins de la doctrine chrétienne (1).

(i) DitpuiaUo R. Mosis Nachmanîdis cum Fratre PatilOy dans un recueil publié par Wagenseil bous le titre, Telaignea Satanœ, Alldorf, 1681. Il est dit, à la fin de ce procès-verbal de la dispute, rédigé en hébreu par le rabbin lui-même, que ses adversaires

On a vu que, de Tévèque d'Hippone aux théologiens d'aujourd'hui, la question n'avait pas fait un seul pas. C'est toujours même fonds d'idées, même système à! explications t et la méthode ne s est pas le moins du monde améliorée. Les formes du style des docteurs actuels accusent seulement plus de satisfaction personnelle, plus de prétention à la profondeur des aper* çus et à la pénétration de l'esprit. Triste progrès. D'ailleurs même résultat anal ; car tout se rédait à ceci : « Nous prenons pitié des ténèbres de votre in- « telligence, et nous allons essayer de les dissiper. - Puis, quand on a écouté très-attentivement leurs dissertations et qu'on ne s'en trouve pas plus éclairé qu'auparavant, ils ajoutent : <« Vous ne comprenez pas! « Ni nous non plus. Mais faites comme nous, adorez. - Amère dérision! N'est-il pas bien temps qu'on cesse d'insulter ainsi à la raison?

Pour faire comprendre un dogme qu'ils déclarent enx-mêmes incompréhensible, ils vontjusqu à demander à l'art du dessin et aux figures géométriques des représentations symboliques de la Trinité (1). L'art chrétien d'aujourd'hui s'en tient généralement au triangle qu'on voit représenté sur les autels de la plupart des églises avec le mot Jéhotah, écrit en caractères hébraïques. Ce triangle ne fait pas plus qu'une autre figure quelconque concevoir la Trinité ; car chacun des trois côtés n'est pas lui-même un triangle mais seule-

furent réduits au silence. J'avoue que ce témoignage m'est un \*ç\. suspect, d'abord parce qu'il est l'œuvre de celui-là même <jui en est le héros, en second lieu parce que de nombreuses expérience> m'ont convaincu qu'on ne fermait jamais la bouche à des théologiens, enfin parce que les adversaires se sont aussi vantés de leur côté d'avoir convaincu le rabbin et même de l'avoir rendu muei pour le reste de ses jours.

(i) Voir rouvrage intitulé Iconographie chrétienne^ par M. Didron, Paris, 1843.

TRINITÉ, ESPRIT-SAtNT 103

ment une partie du triangle, tandis que la théologie veut que chacune Abs trois personnes de la Trinité soit Dieu et non pas seulement une portion composante de Dieu. On n'a cependant pas renoncé tout à fait aux représentations imaginées par la simplicité ignorante du moyen âge. On peut voir, au-dessus de la grande porte de l'église Saint-Vincent de Paul de Paris, construite récemment, une fresque où la Trinité est ainsi représentée : Dieu le Père et Dieu le Fils, tous deux sous la forme humaine, sont assis Tun à côté de l'autre, sur un trône porté par une sphère céleste. Dieu le Père a une expression mâle de visage et une longue barbe noire que n'eût pas dédaignée son ancien rival, le Jupiter Olympien ; il pose, en signe de protection , sa main droite sur l'épaule gauche de son fils. Celui-ci est représenté avec un air candide, une barbe naissante et des cheveux d'un blond doré, comme il y en avait sans doute fort peu sous le ciel de la Palestine. Ils portent tous deux une robe rose et par-dessus cette robe un ample manteau d'azur. Pendant qu'ils siègent magnifiquement comme deux empereurs, le Saint-Esprit conserve mesquinement sa forme ordinaire de colombe : pourquoi ne lui a-t-on pas fait , aussi bien qu'à Dieu le Père, l'honneur de le représenter sous la forme d'un homme? Une autre fresque récente, qui se Toit au fond du sanctuaire de l'église Saint-Denis du Saint-Sacrement de Paris, représente également le Père et le Fils sous la forme humaine ; mais on y cherche le Saint-Esprit, que l'artiste paraît cependant avoir voulu désigner par sept flammes rangées en demi-cercle autour de deux côtés d'un triangle -qui encadre la tête de Dieti le Père. Par une sorte de compensation dont la hardiesse pourrait sembler étrange à un chrétien parfaitement orthodoxe, la sainte Vierge est placée sur le même plan que les deux premières personnes, à la gaache du Père, en sorte qu'elle a Vair de figurer Is

\Oli PREMIÈRE PARTIR

troisième personne de la Trinité. Ces images naïves, aussi absardes an fond que les figurte géométriques auxquelles je renvoyais le lecteur dans ma dernière note, ont sur celles-ci Tavantage de charmer les regards de la multitude , sans la prétention de lui expliquer la doctrine ; car on sait que les peintres ne se piquent pas d'être forts en raisonnement, et qu'une fois parvenus à parler aux yeux, ils tiennent peu à l'assentiment de l'esprit. Chateaubriand, qui, dans les choses de reKgion, n'était que poëte et artiste, a essayé de rajeunir cette géométrie et cet anthropomorphisme, en les amalgamant dans sa description du paradis des chrétiens, où il représente la Trinité entière sous la forme d'un triangle de feu, puis les deux premières personnes sous la forme humaine : « L'Esprit, qui remonte et « descend sans cesse du Fils au Père et du Père au «< Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs impéné- ^ trahies. Un Triangle de feu parait alors à l'entrée « du Saint des Saints : les globes s'arrêtent de respect *« et de crainte, l'hosanna des anges est suspendu, les ^ milices immortelles ne savent quels seront les décrets H de l'unité vivante, elles ne savent si le Trois fois Saint ^ ne va point changer sur la terre et dans le ciel les ^ formes matérielles et divines, ou si, rappelant à lui *« les principes des êtres, il ne forcera point les mondes ^ à rentrer dans le sein de son éternité. Les es«> M sences primitives se séparent , le Triangle de feu «< disparaît : l'oracle s*entr'ouvre , et Ton aperçoit ' «< les trois Puissances. Porté sur un trône de nuées, <« le Père tient un compas à la main ; un cercle est sous ^ ses pieds; le Fils, armé de la foudre, est assis à sa « droite ; l'Esprit s'élève à sa gauche, comme une co— •« lonne de lumière. Jéhovahfait un signe, et les temps H rassurés reprennent leur cours (1). » Quelle théolo-

(i) Le$ Martyri, livre 3, Paris, 1830.

TRINITÉ, ESPRIT-SAINT tO.)

gie, quelle psychologie, quelle physique, ou plutôt quelle absence des premières notions de toutes ces choses ! Que de confusion dans ces tètes si riches d^imagination et si pauvres de jugement ! Tout en montant et descendant sans cesse du Fils au Père et du Père au Fils (1), l'Esprit-Saint apparaît ici en colonne de lumière et non plus sous la forme de colombe. Je ne déciderai pas si la troisième personne gagne ou perd en dignité à ce changement de forme; mais je ne crois pas être téméraire en disant que, sous un autre rapport. Chateaubriand en agit avec elle sans façon. Tandis qu'il assigne, dans son paradis, à chacune des deux premières personnes et même à la sainte Vierge, des demeures spéciales, des sanctuaires, des tabernacles, des palais resplendissants , il oublie d*en assigner aussi à TEsprit-Saint, qui demeure alors on ne sait où. J'avoue que la chose était embarrassante-: le moyen en effet de faire trôner une colonne de lumière ou une

(1) Répété pendant une éternité, un pareil exercice ne saurait manquer, quelque plaisir ji^ue Ton pût y trouver, d'aboutir finalement à l'ennui. M. Soumet Ta jugé très-digne de la majesté divine, et Ta fait entrer dans la description suivante, où l'on chercherait en vain cette grande et belle poésie, qui n'est possible désormais qu'à la condition de ne plus faire la guerre au bon sens et à la science :

<K C'est là que s'accomplit le mystère adorable

« De la Trinité sainte, abîme impénétrable ,

« Où, devant les élus, l'Esprit éblouissant,

« Au Triangle incréé, du Père au Fils descend ;

« Tantôt confond en eux ses flammes étemelles,

« Tantôt, colombe ardente, ouvrant ses vastes ailes,

« Yole, comme autrefois, lorsqu*aux flancs du chaos,

« Du germe universel endormi dans les eaux

t II couvait le sommeil sous ses chaleurs fécondes,

« Traduisait sa pensée en systèmes de mondes,

« Et, comme un faible enfant, qui chancelle en nos bras,

« De la création guidait les premiers pas. »

(Ut divim Épopée, chant !•', U Cid, Paris, 1840.)

colombe ! Mais il n'en est pas moins vrai que la troisième personne, qui est en tous points Tégale des deux autres, est traitée ici avec une infériorité évidente.

Le dogme de la Trinité étant un des dogmes fondamentaux de la religion chrétienne, on doit supposer qu'il se trouve nettement établi dans les livres du Nouveau Testament. Y fût-il en effet, il n'en serait pas plus soutenable pour cela ; mais il ne s'y trouve même pas, d'une manière incontestable du moins. C'est ce que je vais faire voir maintenant. La fin de ce chapitre sera plus particulièrement consacrée à la troisième personne ou aux trois personnes en général; je réserve, à cause de leur très-grande importance, les questions spéciales de la divinité de Jésus et de son incarnation, pour en faire la matière exclusive du chapitre suivant.

Les évangile^s n'ont pas un seul mot qui autorise à réaliser l'abstraction de l'Esprit-Saint, à la regarder comme une personne distincte. Les théologiens invoquent ces paroles de Matthieu, ch. 28, v. 19 : Leshap- Usant au nom du Père et du Fils et du Saint-Usprii^ Quel sens cet évangéliste attache-t-il à l'expression à'^spnt'Saint? Au ch. 3, v. 16, et au ch. 12, v.28, il appelle TEsprit-Saint Y esprit de Dieu. Or l'esprit de Dieu n'est pas autre chose que Dieu considéré en tant que spirituel, et n'est pas plus une personne divine, distincte de Dieu, que sa sainteté, sa justice, sa bonté, ou quelque autre que ce soit de ses attributs. Dans l'évangile de Luc, ch. l,v. 35, Y £sprit- Saint est dissocié k\2L puissance du Très-Haut. Dans les Actes des Apôtres, ch. C, V. 3 et 5, il est associé à la sagesse et à la/oi, et au ch. 10, V. 38, il est dit de Jésus que DieuV oignit d'esprit saint et de puissance. Or le rapprochement seul de ce^ expressions, esprit saint, puissance, sagesse, foi, ne prouve-t-il pas que, par la première, on entend parler de don, de vertu, de grâce, tout aussihien que parlesautres?

Si Ton fait de Yesprit saint une personne divine, pourquoi n'en ferait-on pas aussi une de la picissance, de la sagesse f de la/of, et si l'on ne veut pas personnifier et diviniser ces dernières, pourquoi personnifierait-on et diviniserait-on l'esprit saint? Et d'ailleurs, si l'Esprit- Saint est une personne divine, le texte du ch. 10 des Actes reviendra à ceci : £a première personne de la Trû nité oignit la seconde avec la troisième. Or conçoit-on rien de plus inepte que cette onction? Les versets 6 et 7 du chapitre 6 de la seconde Épttre de Paul aux Corinthiens y o^V^s^vii'&dXùt est intercalé entre lâchas^ teté, la science, la patience, la douceur, la charité, la parole de vérité et la puissance de Dieu, donnent lieu à des réflexions de même nature.

Non-seulement les évangiles n'ont rien qui autorise à admettre Tabstraction de TEsprit-Saint comme une personne distincte et réelle, mais ils offrent plusieurs textes qui autorisent à nier cette réalité. Par exemple, dans Mathieu, Jésus dit (^^ personne ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et (\\3ie personne ne connaît le Père si ce 71 est le Fils et celui à qui le Fils aura voulu le rété^ 1er y ch. 11, V. 27. Il est impossible de nier plus expressément l'existence d'une troisième personne divine, qui, devant avoir l'omniscience tout aussi bien que les deux autres, ne connaîtrait au contraire absolument pas la seconde, et ne connaîtrait la première que dans le cas où la seconde voudrait bien la lui faire connaître. J aurai dans un instant à citer un texte de l'évangile de Jean, ch. 16, v. 13, qui exclut non moins formellement la personnalité divine de TEsprit-Saint.

L'argument le plus fort des théologiens est emprunté à ce passage de la première Épître de Jean, ch. 5, v. 7 : M Trois rendent témoignage dans le ciel, le Père, le u Verbeet l'Esprit-Saint, etces trois sont un.»Parmiles critiques modernes il en est peu qui nient le défaut

108 PHEMIÊKE FAHTU

(l^authenticité de ce verset (1). Mais supposons que nous ne tenions pas compte des raisons qui autorisent à le regarder comme fabriqué. Admettons qu'il soit authentique, et disons qu'il établit la divinité et Tunité des trois personnes de la Trinité comme le verset suivant établit la divinité et Tunité de Fesprit, de Veau, et du sang ; ** Trois rendent témoignage sur la terre, Tesprit

(1) L'historien anglais Gibbon a vu là une pieuse fraude, et il a infligé aux auteurs une rude correction. {The history of ike decUnt and faU of Ihe roman empire, ch. 37, tome III, Londres, 1781.) Il a pu voir à Londres et il aurait pu citerj, à l'appui de ses paroles justement sévères, un des monuments les plus anciens et les mieux conservés du christianisme primitif : je veux parler du manuscrit de la Bible grecque, appelée Alexandrine, qui fut envoyé, en i628^ au roi Charles 1«% par Cyrille Lucaris, patriarche de Constantinople, et qui fait partie aujourd'hui de la bibliothèque du Musée britannique. Ce manuscrit, écrit en lettres onciaies, parfaitement lisibles malgré l'absence d'intervalle entre les mots, est générakment regardé comme remontant à la fin du iv^^ siècle ou au moins au commencement du v^'. Â défaut de Toriginal, on peut consulter le fac-similé qu'en possède notre Bibliothèque nationale, et dont la partie afférente aux livres du Nouveau Testament a été imprimée à Londres en 4786. On n'y trouvera pas le verset 7 actuel du ch. 5 de la 1>^ Épttre de Jean. Il manque également dans le manuscrit grec, de même nature et non moins ancien, trouvé réceaunent au Siuaï, et public par M. Tischendorf {Bibliorum codex sinaiiicus^ Saint-Pétersbourg, 1862) en un fac-similé dont un exemplaire existe aussi dans notre Bibliothèque nationale. Il ne se trouve pas non plus dans la version syriaque, qui est l'une des plus anciennes. (Voiries Bibles polyglottes soit de Paris, tome V, 2* partie, 1633, soit de Londres, tome V, 1657.) Enfin on lit, dans les actes du concile général d'Éphèse, tenu en 431, une citation du ch. 5 de la l^^ ÊpUre de Jean, du verset 5 au verset 8 inclusivement, et dans laquelle on ne trouve pas le verset en question. (Collection des conciles, tome V, pages 186 et 187, Paris, 1644.)

A ces raisons, qui pourraient suffire pour rejeter ce verset 7, j'ajouterai les suivantes. Je ne l'ai trouvé ni dans onze manuscriU grecs de la Bibliothèque nationale (du ix« au xv« siècle), inscriU sous les n« 14, 57, 59, 60, 101, 102, 103, 104, 106, 124 cl 216; ni dans un manuscrit grec de la Bibliothèque de l'Arsenal, tome U

rUIMTK, KM'Un- s VINT lOU

- fit Teau et le sang. : ot les i rois sont on un ( 1). « Il serait

du n" 4 (v*^ sièclei; ni dans la Bible grecque d'\hlus, imprimée ù Venise en 1518; ni dans la Bible latine manuscrite de Thcodulplic, abbé de Flory-sur- Loire (première moitié du ix*" siècle), conservée dans Ja sacristie de la cathédrale du Puy ; ni dans la Bible latine manuscrite de Cfîarles le Chauve (ix* siècle}, déposée au Louvre dansle Musée dit des Souverains; ni dans deux manuscrits latins de la bibliollicquc Saintc-Goncviôve, qui porlentles indications V et 4^', et que j'avais, dans les deux premières éditions de cet ouvrage, désignées sous les n<>* 113 et 125, qu'ils portent aussi à Tencrc rouge dans le catalogue (xn' et xiv siècles) ; ni dans Fédilion grecque du Nouveau Testament, dite d'Érasme, imprimée à BAle par Froben, en iol6, édition que possède la bibliothèque de l'Université de Louvain, et qui y est inscrite sous les signes J^g. Enfin je l'ai trouvé grossièrement intix>duit dans trois manuscrits latins du ix"" ou du x<^ siècle: tome H du n» 4 de la Bibliothèque nationale; tonne HI de la bibliothèque Sainte-Geneviève, qui porte l'indication ^*, cl que j'avais, dans les deux premières éditions de cet ouvrage, désigné sous le n^ 8, qu'il porte aussi à l'encre rouge dans le catalogue; tome II d'un grand in-folio, non encore catalogué, de la bibliothèque de Bordeaux.

Après avoir longuement disserté sur les raisons qui militent pour ou contre l'authenticité du verset 7, dom Calmet tranche ainsi la question : a Le concile de Trente a reçu pour sacrés et •< pour authentiques tous les livres tant de l'Ancien que du Nou-

• veau Testament, avec toutes leurs parties, de la manière qu'on -' les lu et qu'on les reçoit dans léfjlise catholique et dans l'ancienne " édition latine de la Vulyate, Or ce passage fait partie du ch. 5 de

• la {^ épitre de saint Jean dans les exemplaires de la Yulgate; " il faut donc, sous peine d anathème, le recevoir comme le reste •( pour authentique. » (Tome XXIII, Paris, 1716, Commentaire tUtéral de la Bible.) Cette argumentation doit paraître sans réplique à celui qui admet l'infaillibilité du concile de Trente.

Je terminerai cette note par une remarque importante : Les deux manuscrits grecs de la Bibliothèque nationale, portant les u'*- ViTl et 60, présentent, le premier h. la marge, le second au haut «îc la page, une scelle où il est dit que l'esprit, l'eau et le sang, dont il est parlé au verset 8 actuel, figurent l'Esprit-Saint, le Père cl le Fib. Serait-ce quelque scolie de ce genre qui aurait plus tard nu'géré à quelque copiste l'idée d'introduire dans le texte le ver- • et 7 acluci?

I Buill) se met ici à ^ai^c avec le texte sacre, et fait bon mar-

11^ PBEMIÈHË PARTIE

difficile, ce nie semble, de rencontrer une plus parfaite parité de langage. Ce dernier verset ressemble plus aux paroles d'un malade en délire qu'à celles d*un homiii«

ché de ce qu'il y rencontre de peu approprié à l'iDlérèt de sa doctrine. (De Trinilate, ch. 1*»^, 2« preuve, ex Novo Testameniû, l.l. Dijon, 1789.) Tout en avouant que le verset 7 ne se trouve pas dans certains exemplaires, il déclare quille tient nonobstant pour authentique. Parmi les diverses raisons qu'il donne de sa croyance à cet égard, il reproduit celle de dom Calmct, à savoir que ledit verset se lit dans la version de son église. Jusqu'ici Tauleur demeure conséquent à son point de vue, car il admet rautorité infaillible du concile œcuménique de Trente, et ne veut pas cucounr Tanathème qu'on a vu plus haut (dans ïlntroduclion)^ et qii: ce concile a porté contre quiconque ferait le moindre relranchcinent au texte de la Yulgate. Mais voih\ que, quelques lignes plus loir. après avoir expliqué à sa façon le malencontreux verset 8, et ap^ avoir remarqué que les derniers mots de ce verset ne sont }k ^ exactement traduits du grec dans le latin de la Yulgate, il décou\i ' d*ua air de triomphe que ces derniers mots manquent dans j»li. sieurs exemplaires. Mais que vous importe, à vous catholique, q e la fin du verset 8 ne se trouve pas dans certains exemplaires, s li 86 trouve dans la version de votre église, à laquelle, ainsi que uii:' le disiez vous-même il n'y a qu'un instant, a été conûé le de; des Écritures, dépôt sacré auquel il vous est défendu de touciu: sous peine d'anathème, et dont vous ne i)ouvez pas même corrif' : les fautes évidentes de traduction. Tout à Thcure vous irouuu cette raison bonne pour admettre l'authenticité du verset 7; il/ doit rôtre également, à vos yeux, pour admettre raulhenlicilé d«^ derniers mots du verset 8, qui se lisent aussi bien que le verset' dans la version de votre église. En un mot, pourquoi tenez-To: si peu à la fin du verset 8 de votre Yulgate, quand vous tenez ?i fort à votre verset 7, quoiqu'il ne se trouve pas non plus da:;^ certains exemplaires ? Pourquoi, sinon parce que le verset 7, fût-: apocryphe, vous accommode, tandis que la fin du verset 8, fût-ell authentique, vous gêne? Elle vous génc tellement que quelques-unde vos docteurs ont prétendu qu'elle avait été introduite frauduleusement par les ariens, dans le but d'afi'aiblir Targument tiré du verset 7 pour établir l'unité des trois personnes de votre Trinile On trouve en particulier celte accusation dans une note de laBiU' polyglotte, publiée par le cardinal Ximénôs. (Comnhie, tome Y 4514.)

jouissant de la plénitude de ses facultés intellectuelles. Les théologiens ne paraissent pas disposés à nous accorder, même sur Tautorité de Jean, la divinité et l'unité de r esprit, de Veau et dio sang. Alors nous ne leur accorderons pas davantage la divinité et Tunité des trois personnes de leur Trinité, sur cette même autorité de Jean, qui d'ailleurs, dans plusieurs passages de son évangile, nous semble peu favorable à la troisième personne considérée comme Dieu. En effet, au ch. 14, v. 16 et 17, au ch. 15, v. 26, et auçh. 16, v. 13, il l'appelle Paraclet (1) et esprit de vérité, expressions qui ne signifient pas Dieu le moins du monde ; car il ajoute que cet esprit de vérité ne parlera pas de lui-même, mais ne fera que redire ce qu'il aura entendu (2), ce qui serait un rôle fort singulier de la part d'une troisième personne divine, absolument égale aux deux autres.

Au ch. 15, V. 26, Jean fait procéder l'Esprit-Saint du père seulement, et non pas du père et du fils, comme le fait l'église latine, qui a glissé ce dogme dans la tra-

(1) Jean est le seul qui donne au Saint-Esprit le nom de Vava-clet, expression qui signiGe celui qu'on appe/Ze auprès de soi comme avocat, comme intercesseur, comme défenseur, et qui semble assi* . gner à TEsprit-Saint un rôle de médiation qui est ordinairement attribué à Jésus.

(2) Km cb. 20, v. 22, Jésus souffle sur ses Apôtres, en leur di« sanl : Recevez rEspril-Snint. Au premier abord, il peut sembler étrange que Ton fasse souffler la troisième personne de la Trinilé par la seconde. Mais cela n'est pas plus étrange que de faire des* cendre cette personne divine sous la forme d'une colombe ou d'un vent violent ou de langues de feu, comme le font Matthieu, ch. 3, V. i6, Marc, ch. <"*, v. 10, et Luc, ch. 3, v. 22 de son évangile, et ch. 2, V. 2 et 3 des Acles des apôtres. Du reste, on veut bien nous permettre de regarder ces expressions comme de simples images, de pures figures qui ne doivent pas être prises à la lettre ; mais on se réserve de nous nrri^ter quand nous voudrons ap[iliquer re systèmç d'interprétation allégorique à d'autres points sur lesquels on n'admet aucune composition*

112 l'HEMlKUE PARTIE

duction du symbole du concile de Constantiiiople, assemblé en 381 par Tempereur Théodose pour décréter la divinité de TEsprit-Saint contre Tévêque Macédonius. Cet hérésiarque disait de la troisième personne : « Ou elle n'est pas engendrée, et alors elle ne diffère pas «* du Père; ou elle est engendrée par le Père, et alors en ** quoi diffère-t-elle du Fils? Ou elle est engendrée par « le Fils, et alors il y a un Dieu grand-père et un Dieu « petit-fils, n Le concile, sans s'arrêtera ces difficultés, décida que le Saint-Esprit était Dieu comme le Père et le Fils, et qu'il procédait du Père. L'Église latine se demanda plus tard pourquoi il ne procéderait pas aussi du Fils. Il est certain que cette question était assez naturelle. Mais en voici d'autres qui le sont au moins autant. Comment des personnes absolument égales les unes aux afutres pourraient-elles procéder les unes des autres ou être engendrées les unes par les autres? Le fait de procéder d'un autre ou d'être engendré par un autre qui lui-même ne procède de personne ou n'est engendré par personne, n'est-il pas évidemment un fait d'infériorité, de dépendance, de postériorité, et dès lors comment peut-on dire que ces personnes sont égales les unes aux autres? Les théologiens croient éluder ces questions en disant que la génération ou procession des personnes divines a lieu de toiUe éternité. Mais c'est appeler un non-sens au secours d'une absurdité. Qu'estce en effet qu'être engendré? C'est recevoir d'un autre être un certain mode d'existence. Or, quelque haut qu'on fiasse remonter ce mode d'existence rem, communiqiU, on conçoit toujours qu'il a dû nécessairement commencer. Il répugne donc dans les termes mêmes qu'un être soit engendré de toute éternité, comme la théologie chrétienne enseigne que la seconde personne de sa Trinité est engendrée par la première. Quant à la troisième personne, qui procède do la première et de la seconde, si par •procéder ou entend encore être enu^huhv, U

TRINITÉ, KSPRIT-SAINT 113

même raisonnement se représente ; si ce n'est pas là co qu'on entend, j'avoue que je ne sais pas bien ce que Ton veut dire, et je vais même jusqu'à me demander si ceux qui se sont fait une pareille langue tenaient beaucoup à être compris (1).

La thèse de la Trinité est si dépourvue de preuves qu'on a été lui en chercher jusque dans les deux premiers versets du premier chapitre de la Genèse. Voici ce que dit à ce sujet sainf Augustin : «« Je connaissais « déjà,par le nom de Dieu, le Père qui a fait ces choses, ^ et, par le nom de Principe, le Fils en qui il les a faites ; u et, comme je croyais que mon Dieu est Trinitéy^e cher- - chais dans les saintes paroles, et voilà que ton Esprit « était porté sur les eaux (2). »» Saint Augustin trouvait, comme on voit, la seconde personne de la Trinité dans'

(i) Je fais grùcc s^n lecteur des savantes dislinclions qu'on trouve dans la plupart des traités de théologie sur la génération^ la procession, la spiration active ou passive, la circumincession des personnes divines, etc., etc. L'addition des mots cl du Fils, faite dans le symbole par les Latins, a été, comme on sait, au ix* siècle, le principal prétexte de la séparation de l'Église grecque. Le pape Eugèue IV et l'empereur Jean Paléologue II prétendirent mettre un terme à ce schisme dans les conciles de Ferrare et de Florence tenus en 1438 et 1439. Mais à peine 'les prélats grecs, qui avaient adhéré ti ces conciles, furent-ils de retour en Orient qu'effrayés de la réception qu'on leur fil, ils déclarèrent, les larmes aux yeux, n'avoir fait que céder à toutes sortes de violences en signant un pacte d'union qui n'a pu ainsi être enregistré par l'histoire que comme une mauvaise comédie.

(2; Confessiones, liv. 43, ch. 5, t. !«% Paris, 1689. Au reste, l'enseignement de saint Augustin sur ce point est loin d'être ferme. Dans un autre de ses ouvrages, il interprèle cet Esprit de Dieu qui était porté sur les eaux de diverses autres façons, dont la plus curieuse est celle qui £n fait non pas une personne de la Trinité, mais une créature vitale, contenant et mettant en mouvement tout cet univers visible et toutes les choses corporelles, un serviteur de Dieu dans l'œuvre créatrice. (De Genesi ad litteram, ch. 4, l»"* partie du lorae III, Paris, 1689.) Cet esprit vital et créé, sorte de premier ministre de Dieu, ne semble-t-ll pas alors déposséder la seconde

un texte joù il n'y en a pas la moindre trace, et s'il y cherchait ensuite la troisième personne, ce n'était pas qu'il eût besoin de l'y trouver pour fonder sa croyance, mais c'était parce que cette croyance imposait d'avance au texte ce qu'il devait contenir. C'est là assurément un très-curieux exemple des écarts dans lesquels peut jeter l'influence des idées préconçues. Un théologien moderne, mettant à profit la découverte de saint Augustin, fait en outre échauffer les eaux par l'Esprit- Saint : « Le Père, par sa puissance, a créé le ciel et la « terre et tiré l'univers du néant; le Fils, par sa sa- « gesse, a tout disposé, tout coordonné; le Saint-Esprit, « V amour, ècliauffant les eaux sur lesquelles il était - porté au coynmencement, a imprimé le mouvement et « vivifié l'univers (1). ♦» Ainsi la Trinité, c'est Dieu et deux Abstractions dont la dernière est portée sur les eaux,! Saint Augustin s'est fait cette question hardie : « Le Père et le Fils n'étaient-ils pas aussi portés sur « les eaux (2)? >» En effet, on ne voit nullement la raison pour laquelle la troisième personne, en tous points égale aux deux autres, aurait seule ce privilège. Je laisse le lecteur méditer sur ce sublime problème.

La plupart des docteiirs chrétiens avouent que le dogme de la Trinité ne se trouve pas dans les livres de l'Ancien Testament; mais comme, d'un autre côté» ils sont bien obligés de reconnaître qu'il se trouve dans des livres antérieurs à l'établissement du christianisme, tels que les anciens livres sacrés de l'Inde, les Dialogues de Platon, etc., leur ressource accoutumée leur

personne de la Trinité, le Verbe incréé et divin, du rôle que lui assigne dans la création l'évangile de Jean, clr. l**", v. 3 et 4, où fl est dit que ricii n'a été fait sans lui et que lu vie était m lui?

(1) NouvelUi exposition du dogme catholique, par TaLbé de Gcnoude, ch. ^*^

(2) Confcssiones, liv. 13, ch. 9. M. de Genoude n'a pas osé suivre saint Augustin sur ce terrain.

échappe ici, ressource qui consiste à dire que ce qui pont se rencontrer de vrai dans les religions fausses a été emprunté de la leur. Evidemment donc, sur ce point au moins, s'il y a ,eu quelque emprnnt, il doit être inscrit à leur débit.

En découvrant la Trinité dans les deux premiers versets de la Bible, saint Augustin a été plus heureux que ceux à qui Fauteur de la Genèse s'était primitivement et spécialement adressé. Ce dogme était parfaite* ment inconnu aux Juifs : cela est si évident que les docteurs mêmes qui croient en trouver des indices dans les livres de l'Ancien Testament, sont forcés de convenir qu'il n'y est pas mentionné clairement et expressément, et expliquent ce silence par les raisons les plus curieuses. Ils disent, par exemple, que, si Ton eût enseigné aux Juifs la pluralité des personnes divine», cela eût pu les porter au polythéisme vers lequel ils étaient déjà trop enclins (1). On ne saurait défendre la Trinité plus maladroitement ; car c'est justifier le reproche que nous lui. faisons d'être un polythéisme restauré. S'il est vrai que Dieu ait une nature à la fois une et triple, comment pouvait-il y avoir du danger à faire connaître cette vérité aux Juifs, et si cette connaissance pouvait porter ces derniers au polythéisme, à combien plus forte raison ne devait-elle pas y ramener les chrétiens qui pour la plupart étaient des payons convertis? Que la révélation détaillée des dogmes secondaires se rattachant à l'iilcarnation future de la seconde personne divine fût ajournée jusqu'à l'époque de cette incarnation, les théologiens peuvent imaginer sinon des raisons, au moins des apparences de raisons pour expliquer cela. Mais le dogme même

1) C'est ce que dit particulièrement saint Jean Chrysostome en parlant de la seconde personne de la Trinité. (Cinquième homélie, ïlîoc àxa7a).ï37rTûu ttooç toîç Avouotocç, § 3, lome !•', Paris, 4718. >

116 PHKMIÈKE PARTIK

de la Trinité, ce dogme fondamental, comment conc^*voir qu'il ne figure pas dans une révélation qui avait pour principal objet de donner la connaissance du vrni Dieu à son peuple privilégié? Qu'il y ait plusieurs personnes divines au lieu d'une seule, qu'il y en ait trois plutôt que deux ou que quatre, on ne peut pas dire que ce soit là un point de médiocre importance dans la question de savoir quelle est la nature divine. S'il ne servait à rien aux Juifs de le savoir, à quoi sert cett*' connaissance aux chrétiens? Si, au contraire, cette connaissance est nécessaire aux chrétiens à tel point qiir'ils ne2)^i^'i^6nt être sauvés sans cela, ainsi qu'on la vu au commencement de ce chapitre, pourquoi n'auraitelle pas été également nécessaire aux Juifs, et alors pourquoi Dieu n'en parle-t-il pas expressément dans la révélation qu'il leur fait de sa nature? Quoi (Ionpouvait s'opposer à ce qu'il dît à Moyse : « J'ai un liN « unique, qui est en tout mon égal, quoique je Taie en- « gendre et que je n'aie pas de père. Il y a de plus m « nous une troisième personne, qui procède de ï\o\\> « deux et qui pourtant nous est égale ? »» Est-il plusdifiicile dédire nous sommes trois que de dire je suis sn>'1 Et puisque l'on veut que le peuple élu entre tous ai' été si enclin au polythéisme, le dogme de la Trinit»n'avait-il pas, aux yeux du moins de ceux qui } croient, le double avantage d'être un dérivatif de cette tendance en môme temps qu'un préservatif contre .^es excès? Ce sont là des questions fort naturelles e: auxquelles on n'essaie môme pas de faire des réponse^ tant soit peu admissibles.

Je termine cette discussion sur la Trinité des chrétiens en faisant observer que la seconde personne étaii déjà admise sans qu'on eût encore expressément adnil^ la troisième. Il nous roste dos monuments irrécusa]jK'> de ce fait. Vers le milieu du ii«^ siècle, Celse écri\i' contre la religion chrétiomie un livre aujourd'htn

TRINITÉ, KSPHIT-SAINT 117

perdu, mais dont on retrouve des fragments dans un traité composé près d'un siècle plus tard et où Origène, essayant de repousser les sarcasmes de Celse, suit pas à pas son adversaire et paraît même habituellement en citer les propres paroles. Or, parmi les railleuses objections de Celse, il n y en a pas une qui ait rapport au dogme de la Trinité, il n'y a pas un mot qui ait trait à TEsprit-Saint, considéré comme personne divine. La plupart de ses attaques ont pour thème la divinité de Jésus. Si, de son temps, la troisième personne eût déjà pris place dans le dogme chrétien, il est évident qu'il l'eût encore moins épargnée que la seconde; car c'est des trois personnes divines celle qui joue le rôle prêtant le plus à la plaisanterie. Quoique, dès cette époque, saint Justin, qui d'abord avait été philosophe platonicien, essayât de mêler aux, idées chrétiennes l'idée de la Trinité de Platon, on peut donc affirmer que, vers le milieu du ii® siècle, le dogme de la divinité de TEsprit- Saint et par conséquent celui de la Trinité n'était pas encore établi comme une des bases essentielles de la doctrine chrétienne. Mais il y a plus : ce dogme n'était pas encore définitivement constitué dans les commencements du iv*^ siècle. Le livre àes Institutions ditiiies, que Lactance adressa, à l'empereur Constantin, ne donne jamais l'abstraction de l'esprit de Dieu, de l'esprit saint, pour une personne divine; il n'y est question quede Dieu père et de Dieu fils, mais jamais de Trinité (1). Si Texistence de trois personnes en Dieu

(1) Le 4™' livre des Institutions divines est spécialement consacré à l'exposition de la doctrine chrétienne. Or, non-seulement on n'y rencontre pas mènae le mot Triniléy mais il y est expressément enseigné que Dieu comprend deux personnes, le Père et le Fils. (/)»vifUB institutianes, liv. 4, De verâ sapientiâ, $ 29, tome I, Deux- Ponts, 1786.) Saint Jérôme nous apprend, du reste {Epistola 41 ad Pammachiuin et Oceanumy tome 4, Paris, 1706), que, non content de ne pas mentionner la troisième personne de la Trinité, déjà aid-

oût été alors un des dogmes fondamentaux et définitifs du christianisme, serait-il supposable qu'un des plus savants défenseurs de la foi nouvelle, celui qui a été appelé le Cicéron cJmtien^ n'en eût rien su? Le dogme de la divinité de TEsprit-Saint fut donc admis et formulé plus tardivement encore que celui de la divinité de Jésus (1). On avait doublé la personnalité divine:

mise par beaucoup de docteurs du temps, Lactance en niait formellement l'existence dans un ouvrage qui n'est point parvenu jusqu'à nous. Lactance est« ordinairement très-fort contre Vi payens lorsqu'il attaque leurs erreurs dogmatiques cl morales. Mais, en admellant plusieurs dieux, les payens au moins ne prétendaient pas n'en admettre qu'un. Aussi reprennent-ils Tavanlage sur leur adversaire lorsqu'ils lui reprochent de se contredire en prétendant que ses deux dieux n'en font qu'un. 11 essaie de répondre à ce reproche en comparant Dieu le Père à une source ou au soleil, et Dieu le Fils au ruisseau qui découle de la source ou au rayon lumineux qui émane du soleil. Or, ajoulc-t-il, le Fih^qn demeure fidèle et cher au Père, ne s'en sépare pas, de même qtie It ruisseau ne se sépare pas de la source ou que le rayon ne se sépare pas du soleil, l'eau même de la source étant dans le ruissem ou la lumière du soleil dans le rayon. Ces comparaisons, ou plulùt ces jeux de mots, par lesquels Lactance défend l'unité de ses deux ])crsonncs divines, sont de môme nature, que les arguments par lesquels nous avons vu tout à l'heurequ'on défendit plus lard l'unité des trois personnes.

(1) Bossuet a écrit une histoire fort piquante des Variatiou des Églises protestantes. On pourrait en écrire une, non moins curieuse, des hésitations et des contradictions par lesquelles ont passé les dogmes catholitjues avant d'arriver à leurs formules actuelles. Lorsqu'en parcourant l'histoire des diverses sectes qui sont nées dans le sein de la société chrétienne, on suit attentivement les diverses ])hases du développement de la doctrine, particulièrement du n* siècle au ix*', on retrouve dans ces pénibles enfantements tous les caractères d'imperfection qui accompagnent d'ordinaire les œuvres de l'homme. On demeure alors stupéfait de l'assurance avec laquelle les docteurs de l'Église qui se dit universelle prétendent que leur doctrine a été dès les premiers jours et ^ continué d'être, en traversant les siècles, ce qu'elle aurait dû -» en effet en tant qu'émanant de Dieu même, toujours une, in-

c*était un motif suffisant pour la tripler. Il faut s'étonner seulement qu'on s'en soit tenu là ; car une fois qu'on se fut mis à personnifier divers attributs de Dieu, il n'y avait pas de raison pour s'arrêter à trois plutôt qu'à dix. Il est également surprenant qu'on se soit contenté de conférer à la mère du Christ une sorte de demi -'divinité, une divinité équivoque. Le concile général d'Ephèse, tenu en 431, a décidé qu'elle (Hait mère de Dieu et non pas seulement, comme le voulait Nestorius, mère de Jésus-Christ, considéré en tant qu'homme. On ne voit pas bien dès lors ce qui s'opposait à ce qu'elle fût expressément déclarée Déesse. Mais elle n'y a rien perdu; car, quoique le culte de la sainte Vierge eût été aussi nul dans les premiers siècles du christianisme que son rôle avait tenu peu de place dans les livres du Nouveau Testament, on sait qu'elle a été par la suite plus honorée et plus invoquée que jamais déesse ne l'a été dans aucune religion. Il y a même, depuis la proclamation récente

variable et coraplèle. Il y a telle croyance sur laquelle Tcnseigneinenl de TÉglise a tergiversé pendant des siècles, par exemple celle de l'Immaculée Conception de la Vierge, que le pape Pie IX a proclamée le 8 décembre 1854, et qui a ainsi attendu plus de dixhuit siècles pour prendre rang définitif parmi les dogmes catholiques, en sorte que de grands docteurs, dont plusieurs ont été élevés à la dignité de saints, se trouvent avoir soutenu à cet égard des opinions qui sont maintenant déclarées hérétiqtfes. On pourrait signaler bien d'autres exemples de ces tâtonnements qu'offre l'histoire de la formation des dogmes chrétiens. Divers auteurs du siècle dernier ont travaillé déjà à cette tâche, qui demande à être reprise aujourd'hui et conduite avec plus de sérieux et de vigueur. M. de Potter, animé de ce nouvel esprit, a mis courageusement la main à l'œuvre dans son Histoire du christianisme, Paris, 1836 et 4837. Malheureusement la rédaction, un peu négligée, de cet ouvrage laisse à désirer; mais, malgré les défectuosités de la forme, ce n'en est pas moins au fond un travail plein d'érudition consciencieuse et qui a profité à la cause de la vérité religieuse.

120 IMlKMiKHE PARTIE

(lu dogme de rimmaculéc Conception, une telle recrudescence de dévotion ù Marie, que des théologiens, en très-faible minorité, il est vrai, mais plus clairvoyants que leurs confrères, sont fort préoccupés de la crainte que le culte de la mère ne supplante bientôt ou au moins ne compromette celui du fils (1).

Un grand nombre de protestants sont aujourd'hui honteux de la parfaite inutilité de la troisième personne de la Trinité, et prennent le parti de la répudier sans façon : « Nous croyons, dit M. Athanase Coquerel, « pasteur de l'Église réformée de Paris, à la divinité « de Jésus-Christ, comme fils unique de Dieu et seul « médiateur entre Dieu et les hommes, en, rejetant « ridée athanasienne de la Trinité (2). » Cet auteur reprend rudement les protestants appelés méthodistci? de tenir encore à la Trinité ; il va même jusqu'à les accuser di^ faire semllant d'y tenir (3). Après avoir

(1) C'est une nouvelle sorte d'idolâtrie» nourrie des fadeurs. souvent très-peu chastes, du langage erotique, et entretenue par des descriptions scabreuses et des comparaisons hasardées. J'ai entendu, dans une des principales églises de Pari^, un prédicateur en renom parler d'amour pendant une heure à propos des charmes de Marie, et affirmer qu'un seul de ses cheveux surpassait en beauté toutes les splendeurs de la voûle céleste, contemplées mémo avec un télescope d*une puissance centuple de celle des plus fMrl> télescopes inventés jusqu'à ce jour. Demandez à ces messieurs «h> rObservatoire ce qu'ils en pensent ; mais demandez-le-leur en $<*cret; car, s'ils étaient^ consultés officiellement, lisseraient de ravl< du prédicateur.

(2) VOrthodoxie moderne, page 56, Paris, 4842.

(3) Cette petite guerre entre réformés est assez curieuse pour que j'y fasse assister un instant le lecteur: « Pour bien des iîdèl*^^ « ridée est passée sans qu'ils s'en doutent ; pour bien des fidèle^ «f le mot seul est resté; ils croient croire à la Trinité; ils n\ « croient pas ; c'est le dogme qui trouble le moins la paix de !^ ir a âme, qui occupe le moins les méditations de leur piélé. Ils s* « sont fait lentement et par «n progrès insensible de leur foi, ycr « un acquiescement tacite de leur raison , ils se sont fait sur U

TKINITÉ, ESPUiT-SAINT 121

malmené ceux d'entre les protestants qui veulent conserver leur antique croyance de la Trinité, et après avoir invoqué pour cela h progrès des lumières sur le dogmatisme d'une autre époque, M. Coquerel, semblable à ces enfants qui, aj'ant acquis lin peu de force, s'en servent pour battre leurs nourrices, se retourne contre les ratmialistes ou les sceptiques dont Vincrédulité prétendue philosophique prend à Tégard de la seconde personne divine la licence qu il vient de prendre lui-même à l'égard de la troisième. Le voilà

u Trinité un système tout à fait différent du système antique qui « porte ce nom, du système admis par l'orthodoxie ancienne et « auquel le méthodisme fait semblant de tenir ; il y lient avec ses « adversaires et ne nous permet pas d'en dévier; il y lient bien u moins avec ses affidés et se garde de les presser sur ce sujet. c< De tout ceci nous avons par devers nous expérience faite, et « nous recommandons à tous nos amis d'en faire l'épreiive : in- « terrogez tous ces trinitaircs, demandez-leur compte de leur foi, « et laissez-les parler ; Tentretien n*a pas fait deux pas que le tri- « nitaire est anti-trinitaire dans les développements de sa pensée; « à la seconde, à la troisième phrase , vous voyez poindre l'hc- < résie sous cette foi ingénue qui s'imagine être orthodoxe, et la « conversation amèr*e bientôt votre interlocuteur î\ vous dire que « Dieu se manifeste comme Père dans la création, comme Fils dans « la rédemption , comme Saint-Esprit dans Fœuvre de notre « sanctification, et que la Trinité n'est donc qu'un seul Dieu qui « crée, qui sauve et qui sanctifie. Dans ce sens nous sommes 9 tous irinitaire?. Il reste seulement à dire que, dans l'histoire « du dogjne, ceci se nomme le sabcllianismc, et que ces opinions <i sont manifestement contraires à l'ofthodoxie ancienne, i\ la a confession de foi de La Rochelle, à la théologie du lendemain « de la Réformation. Autrefois les sabclliens étaient condamnés « et excommuniés par les trinitaires; aujourd'hui les trinitaires a sont presque tous devenus sabelliens. Ces seci^ets adcucisscn scmenls, ces atténuations silencieuses que le laps des siècles et a le progrès des lumières apportent au dogmatisme d'une époque « qui est déjà loin de nous, vont souvent au point que bien dos « esprits ne se font aucune idée de la Trinité, telle qu'on la eom- « prenait jadis. » {ibidem ^ pages 57 et 58.')

122 PKEMIÈRE PARTIK

donc qui va défendre le dogme de la divinité de Jésus- Christ ! Et d'abord, levant témérairement la main pour soutenir à son tour l'arche du Seigneur, il nous invite à la conte^npler de loin et à ne jamais regarder dedans. Puis il déclare que le raisonnement n'a rien à faire ici, et que c'est uniquement une question de foi (1). Mais les prétendus philosophes qu'il vient de provoquer n'ont pas comme lui la foi à leur disposition, et il ne l'ignore pas puisqu'il les appelle incrédides. Il s'ensuit que la bataille qu'il semblait leur offrir est impossible; car ils n'emploient pas d'autres armes que celles de la raison.

Dans une lettre publiée par le Journal de la lihert^ religieuse (2), M. Coquerel rappelle les déclarations de son livre de Y Orthodoxie y et affirme que ce livre a été écrit sur la demande d'un grand nombre des pasteurs les plus distingués de France. Pourquoi ces messieurs s'arrètent-ils tout court en si beau chemin? Ils rejettent la troisième personne, et il leur plaît de garder la seconde. Puisqu'ils font tant que de comprendre Dieu double, il ne devait pas leur être plus difficile de le comprendre triple. Mais enfin c'est toujours quelque chose que cette réduction ; elle permet d'espérer qu en fait de courage et de respect pour la logique, les réformés du xix^ siècle né voudront pas continuer de rester ainsi au-dessous de Socin et do Servet (3i. M. Coquerel lui-même, sans se trouver le moins du monde embarrassé par les affirmations qu'on 'vient de lire, donnera l'exemple de ce nouveau progrès. Voilà en effet que, dans un ouvrage récent, il est bien près de répudier aussi la seconde personne de la Trinité.

(i) Ibidem, pa|::es 61 el 62.

(2) N° de septemlire 1843.

(3) Scnrel {Çhristiammirestitutio, de Trimiate^ livre 1*', 1S53;.

Il prononce encore, il est vrai, de temps en temps le mot de divinité du Christ; mais c'est seulement figure de rhétorique, peut-être aussi simple précaution pour ne pas mettre trop brusquement en désarroi le bercail oi il tient à continuer de réciter le symbole : « Où « chercher Christ, dit-il, si ce n'est dans l'Evangile, et *« qice savons-nous de sa divinité, si le ciel n'en a rien « dit?... Je crois qu'il est possible d'arriver à une « notion du Christ, qui accorde les enseignements de « l'Évangile et les principes d'une sage métaphysique, « qui ne laisse rien subsister du système de deux natu^ « reSy de deux volontés unies dans le même êtr'e,ei qui, en « conservant au Sauveur sagloire, sa charité, sa divinité, « place le côté moral du christianisme et la perfectibi- « lité de l'àme humaine à une telle hauteur que le dogu matisme ne saurait faire ombre au tableau (1). » Ainsi entendue, la divinité attribuée au Christ n'est puis qu'une divinité métaphorique et qui ne tire pas à conséquence. Servet lui en avait aussi attribué une aussi peu sérieuse (2). Mais ce que la nouvelle publication de M. Coquerel présente de plus curieux, c'est un moyen de conciliation qu'il propose aux diverses églises chrétiennes. Que leur demande -t- il pour qu'elles vivent désormais en parfait accord? Qu'elles se bornent à convenir que Jésus a été le modèle de rhumanité, Vhomme idéal réalisé, Vltomme actif parfait, et qu'elles laissent là tout autre sujet de discussion (3). Aucune secte chrétienne ne refuse de reconnaître le Christ pour un homme parfait ; mais il n'en est aucune non plus qui renonce à demander en môme temps s'il n'est que cela. Si l'on répond qu'il n'a été qu'un homme,

(i) Christohgie, tome 1*^ Introduction, Paris, 4858. (2) De Trinitaiis erroribus^ livre 1'% 1531. ;3) Ibidem, et tome 2, ch. 31 cl 32.

I2'i l'HKMlKRK l'AKTIK

on aura contre soi tous les vrais chrétiens, et si l'on ajoute que cet homme a été ]î}aTfoÀty on aura de plus contre soi tous les déistes, qui verront une claire absurdité à revêtir un homme d'un caractère exclusivement propre à Dieu.

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