‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienne (volume 2)Chapitre 8 sur 139 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DIVINITE DK JKSrS. INCARNATION

Si la vie publique de Jésus, le bruit dos miracles éclatants qu'on lui prête et sa condamnation à mort avaient produit en Judée la sensation que font naturellement supposer les narrations des évangélistes , comment ne pas s'étonner que les auteurs juifs Philon, Flavius Joseph et Justus de Tibériade, le premier contemporain, les deux autres presque contemporains de ces grands événements, n'en eussent rien dit? Joseph est né quatre ou cinq ans seulement après l'époque que l'on assigne vulgairement à la mort de Jésus. Justus, qui vivait dans le même temps que Joseph, avait écrit une histoire des rois juifs couronnés, qui ne nous - est point parvenue ; mais le patriarche de Constantinople, Photius, qui lavait lue, nous apprend qu'elle ne faisait aiicmie mention de la tenue du Christ ni des éréneTnenls qui le concernaient ni des prodiges qnil avait opérés (1). Tous les critiques dignes de ce

(I) Mv^to6ce>.ov, Coll. XXXm, nouen, I0.'>3.

126 PKEMIÈRE PARTIE

nom tiennent aujourd'hui pour interpolé le très-court passage qu'on lit dans les éditions actuelles du livro de Joseph sur l'antiquité juive, et où est mentionné le fait de l'existence de Jésus. Ce passage est égaré au milieu d'un chapitre, sans aucune connexion avec ce qui précède ou ce qui suit, L'étonnement que fait déjà naître cette circonstance seule se change bientôt en un soupçon d'interpolation, quand on remarque que cette mention, si importante par son objet et faite en termes graves, est placée de la manière la plus étrange entre le récit d'une bastonnade administrée à la populace de Jérusalem par les soldats du gouverneur romain, et l'histoire plus que graveleuse d'une dame payenne que des prêtres d'Isis livrent nuitamment, dans leur temple même et moyennant cinquante mille drachmes, à un chevalier débauché qu'ils font passer auprès de cette dévote pour le dieu Anubis. Mais le soupçon de fraude dévient une entière certitude quand on entend Joseph, non pas répéter d'après d'autres, mais dire de lui-même et pour son propre compte, que Jésus était le Christ, qu'il ressuscita le troisiètnejour, et que les cliTins prophètes avaient prédit cette résur^ rection et ses autres prodiges (1). Tenir un pareil lan-

{{)' lo^jè(xiy.ii àp/^ouoloyioL, livre 18, ch. 3, tom. 1, Amsterdam, 1726. Il nousresle un témoignage duquel il résulte que le passage où l'historien juif parle de Jésus comme l'eût fait un chréliea, n'existait pas encore vers le milieu du m*' siècle : Origène, en nommant Josei)h, affirme que cet historien ne reconnaissait pas Jésus pour le Christ. (Contre Celse, liv. 1, § 47, tom. 1, Parts, 1733; et Commentaire sur le chapitre 13, versets 55 et 56, de TEvangile selon saint Matthieu, ^ 17, tom. 111, 1740.) L'interpolation, qui s'élait déjà glissée dans des exemplaires de la première moitié du IV* siècle, n'était pas encore entièrement consommée ni universellement répandue vers la fin de ce iv* sièclo ou même dans les commencements du v*. Saint Jérôme, en citant, dans son Catalogue des écrivains ecclésiastiques (chap. 13, tom. IV, Paris, 1706), le témoignage de Joseph, n*eût pas manqué de lui faire dire que

gage, eût-ce été autre chose que faire profession de christianisme? Or on voit au contraire, par la lecture de tous les ouvrages de cet historien, qu'il était et qu'il demeura toujours attaché au culte judaïque et qu'il se glorifiait d'appartenir à la race sacerdotale et à la secte des Pharisiens. Ce passage a donc été fabriqué. S'il n'y a pas eu fraude préméditée, il est permis de supposer que quelque copiste chrétien des premiers siècles aura écrit,. soit à la marge, soit dans le texte même, de pieuses annotations qui auront été prises ensuite par d'autres copistes ignorants pour les paroles mêmes de Joseph. Qui ne sait que cela est arrivé maintes fois dans* la transcription des auteurs anciens? Le savant père Gillet conjecture que les choses se seront passées de la sorte ; il reconnaît, avec une bonne fqi qui l'honore d'autant plus qu'elle est plus rare, qu'un auteur juif n'a pas pu s'exprimer comme un chrétien sur la personne de Jésus et qu'ainsi l'interpolation est évidente (1). Le ministre Basnage le reconnaît avec une égale sincérité (2). Des auteurs ont été jusqu'à douter de l'existence môme de Jésus (3). Pour moi, qui admets

Jésus était le Christ^ si le texte qu'il traduisait reût dit expressément. Eh bien, au lieu de cela, il fait rapporter simplement par l'écrivain juif que Yon croyait que Jésus était le Christ, ce qui n'est pas Ja même chose , tant s'en faut , et ce qui ne signifie nullement que l'historien partage la croyance qu'il mentionne. Cette affirmation si remarquable, H était Christ, n'existait donc pas encore dans tous les exemplaires de Joseph au temps même de saint Jérôme.

(1) Nouvelle traduction de Vhistorien Joseph^ 6« remarque sur le 18' livre, tom. III, Paris, 1757.

(2) Histoire des Juifs, livre 5, chap. 8, tom. V, La Haye, 1716.

(3) Voir V Examen du Mosaïsme et du Christianisme, par RegheU lini, eh. 12, tom. II, 1S34.

Dupuis, dans V Abrégé de V origine de tous les cuites ^ ch. 9, Paris, 1836, elVolney dans Les Ruines, ch. 22, § 13, Paris, 1822, ne se contentent pas d'exprimer des doutes à cet égard ; ils vont plus loin et tranchent la question un peu lestement. Ils affirment que

I2H PKEMIKKE PAUTIK

le fait «le cetto ex.istenco, dégagé des légendes qui !•• défigurent et des erreurs qui le rapetissent, le silen*- "• des historiens juifs prouve seulement que Jésus, loin d<.» jeter de son vivant Téclat dont ses saotateurs se sont plu à l'entourer, est passé presque inaperçu de sa nation : ce qui ne témoigne assurément pas contre lui, mais seulement contre ceux qui l'ont fait Dieu. Il y a un autre passage de Joseph, où Jésus est nommé incidemment : c'est celui où il est parlé de la condamnation de Jacques, qui est désigné par ces mots, Frère de Jésus nommé Christ (1). Cette fois riiistorien ne fait point profession de christianisme; il ne dit pas quo Jésus était le Christ, mais, ce qui est très-diflférent, qu'il avait été noymné Christ. Ceux qui ont supposé le passage, cité plus haut, du dix-huitième livre, auront oublié de mettre celui du vingtième livre en harmonie avec le précédent : on ne pense pas à tout. Sans être convaincu de l'authenticité de ce passage du vingtième livre, et particulièrement de ces mots nommé Chrisl, qui me paraissent fort suspects, mis dans la bouche de Joseph, je n'ai pas de raisons suffisantes pour le rejeter. Ce serait un des rares témoignages qui nous resteraient sur le fait de l'existence de Jésus (2). On

l'homme nommé Christ u*a jamais existé, que Christ c'est le soIeiK et que le christianisme nVsl pas autre chose que radoration du soleil. Ce système me semhle insoutenable malgré les trésors d'érudition que le premier auteur y a semés à pleines mains. Au r(^lp. Dupuis démontre victorieusement, et c'est à cela qu*il aurait dû se borner, qu'on a introduit dans le christianisme beaucoup de dogmes et de rites qui sont des plagiats faits aux religions payennes et en particulier aux religions qui avaient plus spécialement pour objet le culte du soleil sous ses divers noms mythologiques. Mais de là îi conclure guc l'adoration du soleil et le christianisme sont un^ seule et une môme chose, il y a tout un monde.

(1) Livre 20, ch. 9.

(2) Il existait déjà dans l'ouvrage de Joseph au temps d'Orifrèno, qui y fait iilhision dans le J 4 du livre l'^' Contre CeUe.

DIMMTÊ Dli JKSIS, INCARNATION 129

j)eiit invoquer avec plus de sécurité le passage où Tacite, qui n'était pas plus chrétien que Joseph, nous apprend que Néron, accusé de l'incendie de Rome, rejota ce crime sur les chrétiens, ainsi appelés de Chrislus qui, sous h règne de Tibère, fut condamné à mort '}:ar le 2)rocnrateur Pondus Pilatns (1). Loin de se montrer favorable aux chrétiens. Tacite ne leur -témoigne que du mépris. Ici donc le soupçon d'interpolation n'est guère permis. On a supposé que le jugement plus que sévère, porté sur le compte des chrétiens dans le texte actuel des Annales de Tacite, aurait été également interpolé dans le but de mieux déguiser l'interpolation relative à la personne duChrist. Ceux qui ont falsifié les textes, en ne croyant peut-être y faire que de pieuses corrections, n'y mettaient pas autant de finesse, et les plus adroits d'entre eux, les plus capables d'un calcul subtil, n'auraient jamais été jusqu'à faire dire à un historien d'une aussi grande autorité, que les chrétiens du premier siècle étaient des hommes superstitieux, couverts de crimes et ennemis du genre humain (2). Je ferais la même réponse à la

(l) Annales, livre lo, § 44.

^2) Il est évident qu'en parlant comme il le fait de fous les chrélîcMis iDdistinclemrnt, Tacile pousse l'injustice jusqu'à TaveuglemcDt. Suétone ne se montre pas moins injuste quand il mentionne la persécution que Néron fit subir aux chrétiens (V/edt? AVron, ch. i6). Lespayens n'accusaient pas seulement les premiers chrétiens de haïr le genre humain; ils les accusaient encore d'être athées, de manger de la chair humaine, de se prostituer entre eux clans leurs assemblées nocturnes, etc. (Saint Justin , marl\ r, \7:o\oyiv. 0;r£^ X/sio-Ttavwv, eirifôç T/DÛ5.wva, Paris, 1615; Minucius Félix, (friavius, Lejde, 1G7 ; Salvicn, De tno judiciOf livre 4, Rome, i:iG4). Les chrétiens, à commencer par saÎFit Justin lui-môme, ren- >i»yaient ces aménités aux payons. Plus lard ils ne se firent pas faute de se les adicsstr entre eux. Un docteur du w^ siècle, qui ^*t*st rendu célèbre par la fougue de son zèle, saint fci»i[»hane, impute aux chrétiens hérétiques, apptlésgnostiques, ces incroy cibles

130 PREMIËHË PARTIE

supposition qu'il n'y aurait eu d'interpolé dans le passage que les mots relatifs à la personne du Christ,*et que c'eût été précisément pour mieux cacher cette fraude qu'on aurait laissé subsister un jugement aussi flétrissant pour les chrétieûs. Des faussaires comme ceux dont il est ici question auraient retranché ce qui les gênait dans un tel livre avant de penser à y igouter ce qui pouvait leur être favorable. Enfin on a dit qu'en parlant du Christ comme d'une personne ayant réellement existé, Tacite, qui écrivait un siècle environ après l'époque où la tradition chrétienne place la mort de Jésus, pouvait avoir simplement consigné dans ses Annales le dire des chrétiens, sans prétendre pour cela en garantir la vérité. Une pareille interprétation de son témoignage sur un point de cette importance ne me parait pas admissible. Un historien aussi grave, qui eût voulu seulement rapporter le dire de gens auxquels il appliquait les qualifications les plus méprisantes, l'eût rapporté en termes tels que la postérité ne fût point exposée à penser qu'il transmettait le fait sous sa propre responsabilité. Dans une de ses épi très à Trajan, Pline le Jeune parle du Christ; mais il en parle moins comme d'une personne dont il veuille constater l'existence historique, que comme de l'objet

horreurs (Kara atj&édswv oy^oflxovTa, livre 1**', •2« scclion, art. 3, 4, 5 et 11, tome 1'% Paris, 1622). Dans l'article 17, saint Épiphan? dit que, lorsqu'il était jeune, il avait incline vers l'hérésie des gnostiques. Il ne prétend pas avoir été témoin des inramies qu'il vient de décrire; mais il dit les avoir apprises de femmes qui ont cherché à l'y entraîner. Puisée à pareille source^ une telle relation devient fort suspecte et doit donner de Fintelligencc de son auteur cl des mœurs de sa jeunesse une assez triste idée. Aujourd'hui encore les chrétiens appellent athées et ennemis du genre humain ceux qui ne conçoivent pas Dieu à leur façon; s'ils ne vont pas jusqu*à les accuser de manger des enfants et de se prostituer entre eux, ils ne les en croient pas moins capables.

auquel les chrétiens lui déclaraient adresser leur adoration (1).

Si nous sommes certains du fait de l'existence de Jésus et de sa condamnation à mort, c'est là tout ce que nous savons, d'une certitude vraiment historique, sur sa personne. Sans parler ici des œuvres surnaturelles qu'on lui attribue, la plupart des faits, même purement humains, qu'on rattache à son existence, et des circonstances évangéliques de sa naissance, de son jugement, de sa condamnation à mort, de son crucifiement, ne reposent sur aucune preuve proprement dite. Je ferai voir (2) que, sur tous ces points si importants, les relations des évangélistes sont en pleine contradiction et par conséquent inadmissibles. On est donc réduit à des conjectures. Il est probable que Jésus se sera déclaré l'ennemi des hommes puissants de sa nation, c'est-à-dire des prêtres, dont il aura attaqué la corruption et démasqué 'l'hypocrisie. Ceux-ci l'auraient fait condamner à mort comme séducteur du peuple et perturbateur de l'ordre social ; ils auraient intéressé à cette action inique l'autorité romaine, devenue tout nouvellement maîtresse de la Judée et dont la politique prenait ombrage des moindres tentatives d'aflTrauchissement. Jésus avait sans doute des adhérents, des disciples. De son vivant, l'admiration en aura fait d'abord un homme extraordinaire ; après sa mort, la crédulité en aura fait un être privilégié de Dieu, et enfin un Dieu. Si cette déification parait avoir

(l) Livre 10, épître 97. On a loué souvent la prétendue modération avec laquelle Pline traite les chrétiens, et on Ta opposée à la dureté do langage de son ami Tacite. Mais cette modération n'est qu'apparente; car en fait Pline se conduisait envers les chrétiens avec plus de cruauté que Tacite ne l'eût peut-èlre fait à sa place, puisqu'il les envoyait au supplice pour le seul crime de persévé' raiu:e dans leur foi.

(â) Dans la seconde partie de cet ouvrage, 3° section, chapitre 1*'.

132 PUKMIKHE l'AHTIE

eu un médiocre succès auprès des Juifs, dont elle choquait les idées monothéistes, elle devait faire fortune dans le monde payen, qui était familiarisé avec les apothéoses. Malgré 1 obscurité historique qui règne sur la personne du Christ, à parler généralement et si Ton excepte quelques points que j'examinerai plus tard (1; et sur lesquels je fais dès à présent mes réserves, il apparaît dans les évangiles comme un homme d'une haute moralité : il prêche la bienveillance et le désintéressement; il préconise la prédominance de l'esprit sur la matière, jusqu'à poser des règles de conduite ascétique manifestement exagérées; il présente enfin la perspective d'une autre vie comme le but auquel doivent tendre tous les actes de celle-ci. Quand on voit un tel homme corrompre ou dissimuler la vérité dogmatique, si c'est bien lui qui Ta corrompue ou dissimulée, on éprouve un pénible étonnement. Mais il faut remarquer que Jésus parut ftu milieu du judaïsme, religion grossièrement matérielle, qui', après avoir trouvé le dogme fondamental de l'unité de Dieu, s'arrête ^à pour se perdre dans une multiplicité d'observances puériles, religion toute dégouttante de sang pt qui pnHe à Dieu les plus cruels caprices de l'homme. A cette époque encore les erreurs du paganisme couvraient le reste du monde. Jésus, en le supposant assez éclairé et assez dégagé des fausses idées de son temps et desprryugés de sa nation pour avoir entrevu la vérité religieuse dans toute sa pureté, pensa-t-il qu'elle n'aurait eu alors aucune chance do s'établir? Crut-il possible seulement d'introduire une religion intermédiaire et do transition, qui, n'épurant qu'à demi le dogme religieux, piréparàt l'humanité à le recevoir un jour avec toute sa simplicité et sa rigueui philosophiques? Les données vraiment historiqucif nous manquent pour nous pro-

.1) Sfcoiule partie, 2® section, clia|iilre 2.

noncersur cette supposition, qui expliquerait comment, au lieu d'abjurer le judaïsme en tout ce qu'il avait de faux et de l'attaquer de front, il s'y serait au contraire rattaché et aurait prétendu seulement le réformer, mais en le continuant. S'il était démontré qu'il se fût bien réellement attribué à lui-même la nature divine, de la façon dont l'entendent les chrétiens, on pourrait supposer encore qu'il offrait par là une planche au paganisme pour venir à lui. Mais je ferai voir dans un instant qu'il n'est nullement prouvé que cette déification soit du fait de Jésus. S'il s'était donné pour Dieu, il ne resterait d'autre moyen de le sauver du reproche d'imposture que la supposition faite par le docteur Strauss (1), de la possibilité qu'à force de pénétration religieuse et d'absorption ascétique, il ait fini par se persuader qu'avant sa vie terrestre il avait été éternellement dans le sein de Dieu et en communauté de son existence glorieuse. Or une pareille supposition ne me semble pas soutenable. L'exaltation mystique, portée à ce degré, eût été de la folie, et certes il s'en faut que Jésus nous apparaisse comme un fou (2). Avant comme après lui, d'autres fondateurs de religions, dont quelques-uns n'ont peut-être eu qu'une existence mythique, nous sont présentés comme s'étant donnés pour les mandataires spéciaux de laDivinitéet comme ayant prétendu avoir avec elle des communications surnaturelles 'et autrement que par les inspirations de la raison. On verra, dans la seconde partie de cet ouvrage, les rela-

(i) vie de Jésus, traduction de M. Liltrô, 2'^ section, 4* chapitre, $ 61, tome 1", Paris, 4839.

(2) Ce n'est que dans certaines pages du livre pujjlié récemment par M. Renan, que Jésus nous apparaît comme un fou par orgueil, quand il ne nous y apparaît pas comme un imposteur. J'ai dit ce que je pensais de ce roman dans ma brochure intitulée opinion des déistes ratiomUistcs sur la vie de Jésus selon M, Renan, Taris, 1863.

tions intimes que Moyse et les prophètes juifs ont eues avec Jéhovah. Chez les Hindous, les Lois de Jlanou avaient été révélées d'en haut. Chez les Romains, Numa avait été *en communication avec la nymphe Égérie. Chez les Perses, Zoroastre avait été transporté jusqu'au trône d'Ormusd, et avait rapporté de ce voyage la Parole Tirante dont le Zend-Avesta ne contient que des fragments. Depuis Jésus, chez les Arabes, Mahomet a reçu le Koran des mains mômes de Fange Gabriel. Mais ces révélateurs n*ont pas été jusqu'à se déifier eux-mêmes (Ij. Si Jésus s'est fait Dieu, il aura donc été plus audacieux qu'eux tous, lui qui nous est présenté habituellement avec des caractères si prononcés de justice et de sainteté. Mais cette conclusion est-elle nécessaire ? Est-il démontré que Jésus se soit véritablement attribué la nature divine proprement dite? S'il y a, dans les livres du Nouveau Testament, quelques textes favorables à cette thèse, il y en a un bien plus grand nombre de favorables à la thèse contraire. En supposant pour le moment que ces livres aient à nos yeux une autorité dont je montrerai qu'ils sont entièrement dépourvus (2), encore devonsr-nous

(1) Çâkyamouni, l'auteur d'une religion qui, sous plusieurs rapports, est au brabmanishfie ce que le christianisme est au mosaiVme, ne s'est pas plus divinisé que ne l'avait fait Moyse. Voici cfi qu'écrit à ce sujet un savant qui ne s'en exprime pas moins, en maintes rencontres, comme s'il n'était point permis de douter de la divinité du Christ : « Le Bouddlia, tout grand qu il se croit, ii*a c point risqué l'apothéose, et la tradition môme, toute pieuse c qu'elle a pu être, toute ardente qu'elle acte dans ses adorations, « ne Ta point risquée non plus pour lui. Les temples et les statues « lui ont été prodigues. Des milliers d'ouvrages ont été consacrés « à raconter sa vie et même à célébrer sa puissance surnatu relie ; « mais jamais personne n'a songé à en faire un Dieu, r* (Barthélémy Saint-Hilaire, le Bouddha et sa religion, 1'* partie, ch. 5, Paris, 1860.)

(î) Ce sera l'objet spécial de la 2'^ section de la seconde {lartie

exiger que, sur ce point fondamental, ils soient unanimes et parfaitement d'accord, qu'ils s'expliquent sans ambiguïté, sans contradictions surtout. Consultons-les.

Sur quatre évangélistes, trois, à savoir Matthieu, Marc et Luc, n'ont pas un verset, pas un seul mot où Jésus soit appelé Dieu, soit identifié avec Dieu (1). Ils lui donnent seulement les noms Ae^ls de VJiomme et de fis de Dieu. Or d'abord Texpression défis de rhomme n'implique en aucune façon la divinité de Jésus; elle est, du reste, fréquemment employée dans le langage juif, pour désigner les prophètes, comme on peut le voir dans Ézéchiel, ch. 2, v. 1,3, 0 et 8, et passm. Mais c'est de l'expression de fis de Dieu qu'arguent les chrétiens. Or on va voir que cette dernière qualiflcaticn ne prouve pas plus que l'autre dans la q^uestion, Matthieu applique aussi à des hommes cette dénomination défis de Dieu; il appelle ainsi ceux qui aiment la paix et qui font du bien à leurs semblables, ch. 5, V. 9, 45 et 48. Le même évangéliste appelle Dieu le père des hommes, ch. 6, passim, ch» 18, v. 14, etch.23, v. 9. Marc appelle aussi Dieu le père des hommes, ch. 11, V. 25 et 26. Luc enfin appelle également les hommes ^/5 du Trls-Uaut^fls de DieUy ch. 6, v. 35i et ch. 20, V. 36- Il appelle aufisi Dieu le phre des hommes, ch. 6, v. 36, ch. 11, v. 2 et 13, et ch, 12, V. 30 et 32. Si donc Matthieu, Marc et Luc donnent à des hommes le nom de fis de Dieu , il est évident qu*en appelant ainsi Jésus , ils ne lui attribuent pas

de cet ouvrage. En attendant, il doit être entendu, lorsque je parlerai des évangiles de Matihieu, Marc, Luc et Jean, que je voudrai dire si m pi r> ment les évangiles attribues par les chrétienB à 5latihicu, Marc, Luc et Jean.

(I) J'en dis autant des Ack$ des Apôlres et des ÊpUres de Jacques, de Pierre et de Jude.

136 PHEMIKRE PARTIE

pour cela la nature divine. Cette expression était (Vun fréquent usage dans la langue sacrée des Juifs; elle désignait particulièrement, mais non pas même exclusivement , les hommes qui se faisaient remarquer par leur sainteté et leur sagesse : dans la Genèse, ch. 6, V. 2 et 4, les Jils de Dieu s'unissent aux filles des hommes et engendrent des géants ; dans VExode^ ch.4, V. 22, Dieu appelle le peuple d'Israël soumis premierné; dans le Deictéro7iome, ch. 14, v. P'', Moyse appelle les Israélites lésais de Dieu; au 2® livre des RoUy ch. 7, V. 14, et au P^ livre des Paralipomènas, ch. 17, V. 13, Dieu, prédisant la naissance du roi Salomon, l'appelle son j^ls; dans Job, ch. P^ v. 6, ch. 2, v. 1^, et ch. 38, v, 7, les anges et les créatures en général sont appelés les Jils de Dieu; dans Isaïe, ch. 43, v. C, Dieu appelle les Israélites ses Jih et ses Jilles; dan^ Jérémie, ch. 3, v. 19, et dans Osée, ch. 2, v. P^[ch. 1'^ V. 10] (1), Dieu les appelle ses Jils; dans Maladie, ch. 2, V. 10, Dieu est appelé le père de tous. Bien plus, la Bible va jusqu'à appliquer le nom même de Dieu à des êtres créés : àsiïisV £xode, ch. 7, v. P*", Moyse est appelé le Dieu de Pharaon; au ch. 21, v. 6, et au ch. 22, V. 7 et 8 ^v. Set 9], les juges sont appelésles dieux; de môme, dans le psaïune 82 [81J, v. 1 et 6, les princes de la terre, les juges, même prévaricateurs, sont appelés des dieux (2). Il est donc non-seulemeut

{\) J'avertis le lecteur que, dans mes citations de rAnclea Testament, je prends les numéros des chapitres et des versets du texte hébraïque, numéros qui ne concordent pas toujours a^ec ceux des Bibles grecque et latine ; mais je note les variantes entn' des crochets placés immédiatement après mes citations. Ici. par exemple, ces indications: Osée^ ch. 2, v. 1'% [ch. 1*% t. iO^ veulent dire que ce qui est au chapitre 2, verset l"', dans rorig'nal. se trouve au chapitre 1", verset 10, dans les traductions greciiue et latine et dans la plupart des traductions en langues modernes.

(2) C'est \h uno des bases sur lesquelles Bossuet établit Vautor't('

permis, mais parfaitement raisonnable de supposer que Matthieu, Marc et Luc, en appelant Jésus ^/^ de Bietc, n'ont nullement entendu par là le donner pour Dieu, mais pour l'envoyé de Dieu, ayant reçu de lui cette puissance des miracles, à laquelle les Juifs croyaient facilement, et devant réaliser le royaume messianique, attendu par sa nation, *si impatiente du joug romain. Mais ce qui n'est encore qu'une présomption va devenir de la dernière évidence.

Voici maintenant des textes nombreux, danslesque^ les trois premiers évangélistes , loin de déclarer Jésus Dieu, le font expressément et purement homme. Matthieu, ch. 9, V. 8, après avoir raconté que Jésus vient de guérir un paralytique , ajoute que la foule glorifie Dieu d'avoir donné un tel pouvoir aux hommes. Dans Marc, ch. 10, v. 18, et dans Luc, ch. 18, v. 19, Jésus, que l'on vient d'appeler hon , refuse cette qualification d'un ton de reproche : Pourquoi m' appelles-tu ho7i? Personne n'est bon, si ce nest Dieu seul. Dans Matthieu, ch. 19, v. 17 , Jésus répond : Un seul être est bon, test Dieu (1). Cela n'est-il ni assez formel ni assez

ahio\AU des princes. J'y reviendrai dans une note de la seconde parlie de cet ouvrage, 2* section, chapitre 2, § 34.

(1) Voici un échantillon de l'art d'accommoder les textes à Tintérèt des doctrines. Croira -t-on que, dans ces paroles si expresses de Jésus, qui repousse la qualification de bon, en disant que ïÂcu settl, est bon, des théologiens non-seulement n'aient rien vu de contraire au dogme de la divinité du Christ, mais y aient trouvé un argument direct en faveur de ce dogme? Selon eux, Jésus a entendu faire ce raisonnement : Vous dites que je suis bon. Donc vous devez recojmattre que je suis Dieu, puisque Dieu seul est bon. (Bailly, De Trinitaie, ch. 3. 4« objection, tome I«% Dijon, 1789.) L'auteur dit avoir emprunté ce curieux raisonnement au trailé de saint Augustin contre Maximinus, évêque arien. Si Ton consulte le lexte de saint Augustin (livre 2, ch. 23, $ 5, tome Vlll, Paris, 1694), on y trouve presque en effet l'argument de Bailly : U faut rendre à chacun ce qui lui appartient.

clair? Continuons. Chez Matthieu, ch. 16, v. 15 et 16, Marc, ch. 8, v. 29, et Luc, ch. 9 , v. 20, Jésus, après avoir demandé à ses apôtres ce que le peuple pense de lui, et après en avoir reçu cette réponse, qu'on le regarde comme nn prophète, leur adresse cette question : Afais TOUS , qui dites-Tous que je suis? Alors Pierre répond qu'ils le regardent comme, le Christ. Or le mot Christ signifie Oint, Messie, et non pas Dieu ; ce? qualifications sont appliquées à des hommes dans le langage biblique, comme on peut le voir au premier livre des Rois, ch. 16, v. 6, oùilestditd'Éliab: « UOhi « de Jéhovah est sans doute en sa présence, y* Il s'agissait de la cérémonie de l'onction, qui était , chez les Juifs, une consécration des rois, ainsi qu'on le voit dans le même chapitre, où David est oint par Samuel , et encore dans le P*" ch. du troisième livre des RoiSy où Salomon est oint par le prêtre Sadoc et le prophète Nathan. Au deuxième livre des Rois, ch. P^, v. 14 et 16, le roi réprouvé, Sattl, est appelé VOint de Jéhovah. IsaYe, ch. 45, v. l^, donne également ce nom au roi de Perse même, à Cyrus. D'après le témoignage d*:? trois premiers évangélistes , les disciples de Jésus le regardaient donc, non pas comme un Dieu, mais corarce le Messie qu'attendait la nation, comme le Christ, è\\\ par Dieu pour cette grande mission. Il y a un passap^ remarquable de Luc, ch. 24, v. 19, qui confirme entièrement cette interprétation. Certes, si Jésus se frt: donné pour Dieu , il ne l'eût pas laissé ignorer à se^ disciples. Or yoici deux de ces derniers qui n'en savent rien, même après* sa mort. Comment l'appellent-ils en effet? Un homme prophète, puissant ca œuvre et en parole devant Dieu et devant tout h peuple (1). Ils sont fort désappointés de sa mort : nov^

(1) En traduisant ce verset, Le Maisire de Sacy a passé le mol homme, {la Saivle Bible, t. III, Parts, 1717.) La môme inftflèlitêa

espérions, disent-ils, que ce serait lui qui délivrerait Israël, V. 21. Ces dernières paroles ne prouvent-elles pas que les disciples de Jésus regardaient , ainsi que le reste de la nation, le Messie attendu comme un homme puissant, suscité par* Dieu pour délivrer le peuple juif du joug étranger (1)? Marc, ch. 6, v. 5et 6, dit que Jésus nepourait opérer que quelques guérisons chez ses compatriotes incrédules. Dans Matthieu, ch. 20, V. 23, et dans Marc, ch. 10, v. 40, il est dit qu'il ne lui appartient pas d'assigner les rangs dansson royaume. Chez Matthieu, ch. 24, v. 36, après avoir annoncé sa venue glorieuse, il ajoute que le père seul connaît le jour et l'heure; Marc, ch. 13, v. 32, ajoute que le fils même l'ignore. Or, si les évangélistes donnaient Jésus pour Dieu, ne serait-ce pas le comble de l'absurde que de lui faire proclamer de sa propre bouche qu'il y a

été commise par le traducteur français de la Bible protestante. (Londres, 18i2.) On s'étonne de la rencontrer également dans la nouvelle traduction des évangiles, publiée par M. Lamennais (Paris, i846) : assurément cet illustre écrivain n'avait que faire alors du dogme de la divinité de Jésus.

(<) Tandis que, chez les chrétiens, le Messie est le fils môme de Dieu, s'incarnant pour établir sur terre un règne spirituel, il ne devait ôlre, aux yeux des juifs, qu'un homme inspiré de Dieu pour délivrer Israël de ses oppresseurs. Jésus s'est-il proposé de remplir ce dernier rôle comme Pont vainement tenté plusieurs autres personnages de l'époque où il aurait vécu et où le joug romain commençait à devenir insupportable à sa nation? Les documents nous font absolument défaut à cet égard. Il semble au moins résulter de plusieurs passages des évangiles (Matthieu, ch. 20, v. 20 et 21; Marc, ch. 10, v. 35-37, et surtout Luc, ch. 24, v. 21), que ses disciples prenaient sa qualité de Messie dans le sens juif, et l'on voit ailleurs (Luc, ch. 19, v. 38, et Jean, ch. 1", v. 49, ch. 6, V. 15, et ch. 12, V. 13) que le peuple était disposé à proclamer roi celui qui se donnait pour un descendant de David. (Matthieu, ch. 9, V. 27, ch. 12, v. 23, ch. 15, v. 22, ch. 20, v. 30 et 31, ch. 21, V. 9 et 15, ch. 22, v. 42-4.'>; Marc, ch. 10, v. 47 et 48 et ch. 11. v. 10: et Luc, ch. 18. v. 38 et 39.)

l/lO PREMIÈRE PARTIE

quelque chose qu'il ne sait pas ? Les théologiens , qui trouvent réponse à tout dans leur subtile distinction de la double nature de Jésus, oseront-ils aller cette fois jusqu'à dire qu'il ignorait en tant qu'homme et par une sublime abstraction ce qu'il savait en tant que Dieu ? Ils oseront bien davantage : ils répondront que Jésus dit ignorer le jour de sa venue, dans ce sens qu*il ne lui convient pas de le faire connaître (1). Matthieu, ch. 26, V. 37-39, et ch. 27, v. 46, et Marc , ch. 14 i v. 33-36, et ch. 15, v. 34, attribuent à Jésus des sentiments de découragement et de peur , sur lesquels je reviendrai ailleurs (2) ; ils vont jusqu'à le faire adresser à Dieu cette sorte de reproche qu'un simple mortel , croyant à la suprême sagesse, ne profère point tant que Texcès de la souffrance ne lui ôte pas le sens de ses paroles : » Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu «< abandonné? »» S'ils le tenaient lui-môme pour Dieu, il serait impossible qu'ils le fissent parler de la sorte. Enfin, Luc, ch. 2, v. 52 , dit de Jésus enfant qu'// croissait en sagesse à mesure qu'il prenait de Tàge. comme, au chapitre précédent, v. 80 , il avait dît de Jean-Baptiste enfant , dont on ne prétend pas qu'il voulût pour cela faire un Dieu, qu «7 croissait et se fortifiait en esprit. Il faut convenir que ce serait un singulier Dieu que celui dont la sagesse ferait des progrès comme celle de nos fils quand ils deviennent grandelets. On ne peut pas dire que c'était seulement aux yeux des hommes , ignorants de la divinité de Jésus, que cette croissance en sagesse avait lieu en apparence, puisque le texte porte qu'il croissait en sagesse, en âge et en grâce detant Dieu et devant les hotnmeSy

(1) Voir la théologie de Bailly {Oe Trinitnte, ch. 3, objeclion 4).

(2) Dans la 2'4>arlic de col ouvrage, 2« scclion, ch. l*"', ÇÇ 17 et 20.

DIVIMTK DE JKSIIS, INCARNATION 1 /| 1

ei qu'il ne saurait y avoir pour Dieu, conimo pour les hommes, d'apparences trompeuses.

On voit que les trois premiers évangélistes sont loin d'être favorables à la divinité de Jésus. Aussi les partisans de ce dogme sont -ils obligés d'emprunter leurs arguments à Tévangéliste Jean ainsi qu'à l'apôtre Paul. Tous deux» en effet, semblent attribuer à Jésus la nature divine dans plusieurs passages.

"Entendons d'abord Jean, l'écrivain le plus poétique du Nouveau Testament, mais en même temps le plus nuageux (d'autres disent le plus sublime et le plus profond), ce rêveur mystique, qui, pour tout dire en un mot, aurait enfanté l'Apocalypse (1), c'est-à-diro ce qu'une imagination malade pouvait produire de plus délirant: Au co7nmencement était h verbe, et le terbe était en Dieu, et le verbe était Dieu (Évangile, ch. 1*^ V. I *''■); Les Juifs cherchaient donc encore davantage a le faire mourir, 'parce que non-seulement il violait le Sabbat, mais il appelait Dieu son père, se faisant égal à Dieu {Ibidem, ch. 5, v. 18); Moi et mon père nous sommes un [Ibidem, ch. 10, v. 30); Celui gui me voit, voit mon père {Ibidon, ch. 14, v. 9); Ft maintenant, mon père, glorife-moi en toi-même de la gloire gue j'ai eue eiv toi avant que le monde fut {Ibidem, ch. 17, v. 5;; Les Juifs lui répondirent : Nous avons une loi, et selon la loi il doit mourir, parce quil s'est fait le fils de Dieu, {Ibidem, ch. 19, v. 7); Thomas répondit et lui dit : Mon Seigneur et mon Dieu [Ibidem, ch. 20, v. 28); Tl nous a donné V intelligence pour gue nous connussions le vrai Dieu et que nous fussions dans son vrai fils. Celuici est le vrai Dieu (première Épttre, ch. 5, v. 20).

(1) C'est ropinion généralement reçue dans la société chrétienne, quoique des auteurs aient soutenu que l'Apocalypse derait être attribuée à un autre Jean que celui qui aurait écrit l'évangile de ce nom. On l'a aussi attribuée au sectaire Cérinthe.

Ii2 PREMIÈRE PARTIE

Entendons maintenant Paul, cet apdtre des gentils, qui se proposait modestement pour modèle anx Philippiens (ch. 3, v. 17, et ch. 4, v. 9), quoiqu'il eût été persécuteur {A des des apôtres, ch. 7, v. 57 ; ch. 8, v. 3 ; et ch. 9, V. 1 et 2) avant d'avoir parlé à Jésus-Christ en personne aux portes de Damas, et quoiqu*il se vantât de s'être fait tout à tous, c'est-à-dire d'être ou de n'être pas hébraïsant selon que les circonstances lui semblaient demander qu'il le parût ou qu'il ne le parût pas : Le Christ selon la chair, qui est au-dessus d^ tovf Dieu béni dans les sihles {Éj)îfre anx Romains, ch. 0, v. 5); H n'a pas cru commettre un roi en s' égalant h Dieu {Épttre aux Philippiens, ch. 2, v. 6) ; tout a été créé par lui et en lui, et il est avant toics [Épttre ^ux Colossiens, ch. l*'*, v. 16 et 17); Toute la plénitude df la Divinité habite en lui corporellement {Ibidem, ch. 2, V. 9) ; Dieu notre Sauteur {Épttre à Tite, ch. 2, v. 10 et 13, etch. 3, v. 4); H dit hsonfils : Ton trône, 6 Dieu, est éternel {Épttre aux Hébreux, ch. 1'^, v. 8) (1).

(1) Je ne m'arrête pas au nom de Fih de Dieu, que Jean et Paul donnent aussi à Jésus : on a vu plus haut la valeur de cette expression. Et d'ailleurs, comme les trois premiers évangélistes , ils donnent également ce nom à des hommes. (Jean, Évangile, ài. 1' . V. lî; ch. 11, V. 52; ch. 20, v. 17; !'• Êpître, ch. 3, v. 1 et 2; Paul, Éfîtreaux nomattw,ch. 8, v. 14, 16, 19, et 21; ch. 9,y. ^6: Épttre aux Gâtâtes, ch. 1"', v. 4; ch. 3, v. 26; Épitre aux Éphéiiens, ch. 4» v. 6; Épttre aux Philippiens^ ch. 2, v. 15.) Si Jean donne plusieurs fois à Jésus la quallûcalion de fils unique de Dieu (Évangile, ch. 1", v. 14; ch. 3, v. 16 ; !•' Épttre, ch. 4, v. 9), c'est en se mettant en contradiction avec les passages beaucoup plus nombreux des divers livres saints, y compris son Évangile et sa 1'* Épttre même, où la dénomination de Fils de Dieu est «ippliquée à d'autres hommes. Je ferai observer combien Paul, qui cite à chaque instant les livres de l'Ancien Testament, est parfois mal Inspiré et peu exact dans l'application qu'il en fait à la personne de Jésus, parUculièreraenl en ce qui concerne la dénomination de Fils de Dieu. J'en citerai deux exemples. Dans les Actes des Apôtres, ch. 13, V. 33, et dans VÉpfIre aux Hébrenx, qui lui est attribuée.

DIVINITÉ DE JÉSUS, INCARNATION l&S

Ces textes sont ce que j'ai trouvé de mieux. Ëh bien , il ne faut pas se hâter d'en conclure que Jean et Paul aient bien véritablement donné Jésus pour Dieu, que du moins ils aient professé à cet égard une doctrine bien arrêtée. On va voir que^ dans les écrits d*où ces textes sont extraits et souvent à quelques lignes de distance ^ seulement, il se trouve d'autres textes nombreux qui semblent formellement contraires au dogme de la di« vinité de Jésus.

Dans révangile de Jean, qui est en cette matière la plus grande autorité des théologiens, Jésus déclare qu'/7 ne peut rien faire de lui-même, ch. 5, v. 19, 20 et 30; il prétend qu'il ne fait pas sa volonté, mais celle de Celui qui l'a envoyé, ch* 6, v. 38; il dit que sa doctrine n'est pas la sienne propre, et qu'i/ n'est pas tenu et 7ie parle pas de lui-niême, ch. 7, v. 16 et 28, et ch. 14, V. 10 ; il se donne simplement pour un honme à qui Dieu a communiqué la vérité, ch. 8, v. 40 (1); il dit

ch. 1*% T. 5, et ch. B, v. 5, \\ applique à Jésus ces paroles du psaume 2,y.7 : « Jéhovah m'adit : Tu es mon ûls, Je t'ai engendré « aujourd'hui. » Or il est évident, d'après le verset précédent du même psaume ^ que 'David parle ici de lui-même, remerciant Dieu d'avoir été établi roi sur Sion, Mais voici quelque chose de plus fort. Dans le môme verset 5duch. l^'^dcT^pZ/re aux Hébreu^i Paul applique à Jésus ces mots du 2* livre des Roin, ch. 7, Vé i4| et du 1" livre des Paratipomèneê^ ch. 17, v. 13 ) « Je serai potir o lu^ un père, et il sera pour moi un fils. » Il n'est pas même nécessaire de lire tout le chapitre pour voir que Nathan parle du futur rot Saiompn et non pas du Messie. En lisant, au livre des Rois, le verset 14 tout^ entier, Paul y aurait vu que Dieu annonce qu'il châtiera ce fils s'il vient à mal agir^ et il aurait reculé d'horr<ar devant l'idée d'appliquer au Christ une pareille menace» Au point de vue chrétien, Dieu savait apparemment que son fils unique ne pouvait pas faire de mal, et qu'il était par conséquent inutile de le menacer des verges.

(1) Le Maistre de Sacy supprime tout uniment ce mot hmtnê^ qui a ici une si grande importance» Fout* une fois j'admettrais

illll PREMIÈRE PARTIE

avoir appris de son père tout ce qu'il a fait connaître à ses disciples, ch. 8, v. 28; ch. 12, v. 49 et 50; ch. 14, V. 10 et 24, et ch. 15, v. 15. Certes, si Jésus se donnait non pas seulement pour envoyé de Dieu mais pour Dieu même, il serait impossible qu'il vînt dire qviil ne sait, ne dit, ne veut et ne peut nen de lui-^néme. Voici un autre texte, plus exprès encore, et qui suffirait pour trancher la question, ch. 10, v. 29-38. Les Juifs, prenant à la lettre, comme nos théologiens, la qualification de ^Is de Dieu, que Jésus s'applique à lui-même, ainsi que ces mots cités plus haut et sur lesquels je reviendrai dans un instant , Moi et mon père nona sommes un, lui reprochent de se faire Dieu quand il n'est qu'un homme. Assurément, si Jésus entend se donner réellement pour Dieu, voilà bien pour lui une occasion de déclarer nettement qu'il l'est en effet, qu'il parle au sens propre et que les Juifs, en entendant ainsi ses paroles, ne se trompent point. Or est-ce bien là *ce qu'il répond en effet? Au contraire il fait entendre qu'il parle dans le sens figuré du v. 6 du psaume 82 [81], qui appelle Dieux ceux à qui la parole de Dieu a été adressée, et qu'ainsi il est bien étrange que les Juifs, qui ont vu cela dans leur loi, viennent l'accuser de blasphémer parce qu'if se dit le Jlls de Dieu, J*ai dit tout à l'heure que je reviendrais sur ce verset 30 du ch. 10, Moi et mon père nous sommes un. Nos adversaires ne manquent pas d'entendre ces paroles d'une unité, d'une identité de substance, et de les traduire comme Le Maistre de Sacy , Mon père et woi nous sommes înr mPîme chose. Mais ne serait-il pas permis de les entendre de cette unité de pensées, de vue?.

volontiers Texcuse de Tinadvertance ; mais nous avons vu déjà et nous allons voir encore lout à riicure le même Iraducleur commettre celle pieuse fraude, qui s'aggrave alors eu se répélani.

DIVIiNlTÉ DE JÉSUS, INCARNATION. 145

' de sentiments, par laquelle il est assez ordinaire que ceux qui se disent inspirés de Dieu s'absorbent en lui? Cette interprétation parait aussi soutenable que toute autre, et Ton va voir qu'en fait il est rigoureusement nécessaire de l'admettre ; sans quoi Tévangéliste Jean ne se sera pas borné à donner à Jésus la nature divine, mais il l'aura prodiguée à un nombre d'hommes qui dépasse toutes les limites accoutumées. Voici en effet comment il fait parler Jésus de ses disciples et de tous les croyants, ch. 17 : « Père saint, conserve en

- ton nom ceux que tu m'as donnés, afin qu'ils soient

- im com7ne nom, v. 11, afin qu'ils soient eux-mêmes

- un en nous, v. 21, afin qu'ils soient un comme nous ^ sommes un, v. 22. y* Dans ces trois derniers versets, Jésus entend-il déifier ses disciples? Les théologiens se gardent bien de le dire; aussi traduisent-ils, cette fois par uîi le même mot qu'ils traduisaient tout à l'heure par une même chose. Mais pourquoi le même mot^ employé absolument de la même façon, se traduirait-il ainsi de manières si difierentes, selon les convenances el les besoins du traducteur? Ou ce mot doit être entendu, dans le verset 30 du chapitre 10, comme nos adversaires l'entendent eux-mêmes dans les versets 11, 21 et 22 du chapitre 17, et alors ils ne peuvent plus tirer aucun parti du texte Moi et mon Père notes sommes mi, ou ils doivent traduire les versets 11, 21 et 22 du chapitre 17 comme ils traduisent euxinèraes ce verset 30 du chapitre 10, et alors ils sont forcés d aller beaucoup plus loin .qu'ils ne veulent. Il faut pourtant qu'ils fassent un choix dans cette alternative. En attendant, voici quelques autres textes de Jean, encore plus formellement opposés à la divinité de Jésus. Il déclare que son Père est j)lus grand que lui, ch. 14, V. 28. Il l'appelle le seid vrai Dieu, et, loin de se confondre avec lui, il se dit seulement son enroyr', ch. 17, v. 3. Enfin, en parlant de son Père, il dit

Ii!l6 PREMIERE PARTIE

à Marie -Madeleine : Mon Dieu et votre Dieu, ch. 20, V. IT.'S'il se donnait lui-même pour Dieu, toutes ces paroles seraient autant de non -sens.

Dans les passages suivants, Paul présente Jésus non point comme Dieu, mais comme l'envoyé du seul vrai Dieu, l'instrument de son action créatrice, son interprète auprès des autres hommes, soumis comme eux à sa direction et à sa puissance suprême : « Le don de

- Dieu a abondé sur plusieurs par la grâce d'nn senJ ** Jiovtme, de Jésus-Christ. »» [Epttre anxRo7îiaiMj ch. 5, V, 15.) «// ny a qu'un seul Dieu, le Pèred^oii viennent •* toutes choses... et il n'y a qu'un Seigneur, Jésus-

- Christ, par qui toutes choses sont faites. » {l^ Épîlre aux CorinthienSj ch.8,v.6.) « Le Christ est la tête do •* tout homme; l'homme est la tête de la femme; mais « Dieu est la tête du Christ. »» {Ibidem^ ch. 11, v. 3. « Le Fils lui-même sera sou7nis à Celui qui luiasoumH « toutes choses. « {Ibidem, ch. 15, v. 28.) « Z« J)k»

- de Notre-Seigneur Jésus-Christ^ le père de la gloire. - •* (Épître aux Ephésiens, ch. 1<^', v. 17.) - Il n'y a " qu'un Dieu et père de tous, qui est au-dessus de tous. - « Ibidem, ch. 4, v. 0.) Il n'y a qu'un Dieu et quuu •« médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus- Christ

- homme. >» (Fpîtrel^^à Timothée, ch. 2, v. 5.) « Con-

- serve ton mandat sans tache et sans reproche jusqu'à

- la venue de notre maître Jésus-Christ, que mon- « trera en son temps Celui qui est heureux et seul sov- *» verain, qui est le Roi des rois et le maître de ceux « qui commandent, qui possède seul l'iramortalité et

habite une lumière inaccessible »» {Ibidem^ ch. U, V. 14-16.)

Il ne sera pas inutile de rapprocher de ces extraits des IJpttres de Paul les discours encore plus expliciies que lui fait tenir, soit devant les Juifs soit devant le> i^entils, le livre àas Actes âj*s apôtres, attribué à l'évanr):ôliste Luc. Dans la synagogue d'Antioche de Pisidie,

DIVINITÉ DE JÉStS, INCARNATION 147

il ne représente point Jésus comme Dieu, mais comme le sauveur promis à Israël et suscité par Dieu, ch. 13, V. 23. Dans l'aréopage d'Athènes, ch. 17, après avoir parlé de Dieu en termes pleins de majesté, il parle de Jésus seulement comme d'un homme (1) que Dieu a ressuscité d'entre les morts, v. 31 . On sait que ces dernières paroles de Paul ne firent pas fortune dans l'aréopage. L'historien sacré a soin de nous apprendre lui-même que, parmi les auditeurs, les uns partirent d'uu éclat de rire, les autres dirent au prédicateur : Nous t'entendrons une autrefois sur ce points v. 32. Or cet incident-là même n'est point indifférent dans la question présente, à laquelle il fournit au contraire un argument. En eflTet, si Paul, qui depuis plusieurs jours parlait de Jésus aux Athéniens, v. 16-20, l'eût donné pour Dieu, il n'y aurait eu rien de bien étonnant pour des payens à entendre dire que Dieu s'était incamé et avait ensuite brisé les entraves d'une mort apparente, qui ne pouvait l'atteindre véritablement. Leur mythologie était pleine d'histoires de cette force et leur Olympe peuplé de dieux sur lesquels la mort n'avait point de prise. Leurs éclats de rire et leurs railleries eussent été alors dépourvus de sens, tandis qu'ils s'expliquent très-naturellement dans la supposition où ,

(1) Le Maistre de Sacy remplace le mot homme simplement par cWttî {ihiàem)\ mais il fait observer dans ses notes que, si Paul appelle ici Jésus seulemetU un homme^ c'est par condescendance pour les Athéniens, qui n'étaient point capables de comprendre qu'il fut Dieu. On ne saurait s'y prendre mieux pour nous donner gain de cause; car c'est convenir que Paul s'exprime avec intention en termes tels que ses auditeurs devront entendre que Jésus n'est qu'un homme. Si du reste, parce qu'il s'adressait à des gentils, il leur a dissimulé sa véritable pensée, il a mal agi , et do plus il s'est mis en contradiction avec lui-même, puisqu'il dit ailleurs (l'* Êptire aux Corinihiem , ch. 1, v. 28) qu'il fait profession de prêcher Jésus-Christ crucifié, qui est nnefoUe pour les gentils.

U8 PRËMIÈHË PARTIE

après leur avoir parlé d'un liomme, on vient leur dire ensuite que cet homme est ressuscité. Selon Tauteur du livre des Actes des apôtres^ Paul aurait donc donné Jésus pour un homme suscité par Dieu, et non point pour un Dieu,

Puisque j'ai invoqué le témoignage du livre des Actes au sujet de Paul, je dirai aussi comment on y fait parler Pierre, le prince des apôtres comme l'appellent les chrétiens. La première fois que celui-ci prend la parole pour prêcher aux Juifs la nouvelle religion, il n'appelle pas Jésus Dieu, mais, ce qui est un peu différent, un homme opérant des prodiges qui n'émanaient pas de sa propre puissance (ce serait là une singulière fonction s'il s'était donné pour Dieu), mais que Dieu lui-même opérait par son entremise, cli. 2, v. 22. Cela signifie assez clairement que, aux yeux de Pierre, son maître n'était qu'un instrument dans la main de Dieu, un instrument de prédilection sans doute, un interprète d'une nature excellente, un envoyé choisi entre tous les autres hommes, mais un homme enfin. Dans toute la suite de son discours, Pierre s'exprime d'une manière conforme à ce début. Dans les versets 33 et 36, il redit sous de nouvelles formes que Jésus a été élevé par la main de Dieu, et que Dieu l'a fait SeigneuT et Christ. Et remarquons dans quelle circonstance l'auteur du livre des Actes fait tenir ce langage à Pierre. C'est immédiatement après avoir dit, v. 1-12, que les apôtres venaient de recevoir tous les dons de l'Esprit-Saint. Je prie le lecteur de faire attention à tout ce que cette observation a ici d'important ; car il arrive plus d'une fois aux théologiens de se tirer de l'embarras que leur donnent certaines paroles des disciples de Jésus, en répondant que ce fut seulement après la Pentecôte qu'ils eurent la pleine intelligence de leur mission, et par conséquent la parfaite connaissauce de tous les dogmes qu'ils étaient chargés d'eu-

seigner. Au chapitre 3, v. 14, 15 et 22, Pierre appelle Jésus le saint et le juste que Dieu a ressuscité^ et qui était comme Moyse un prophète envoyé par Dieu. Au chapitre 7, v. 37 et 52, le diacre Etienne donne aussi Jésus pour un simple prophète suscité par Dieu comme Moyse y et il l'appelle aussi le juste. A Césarée, Pierre s'adresse à des gentils, et leur tient un langage duquel il résulte également qu'il regardait Jésus comme inspiré, comme envoyé de Dieu, mais non pas comme Dieu lui-même : Dieu était avec lui, ch. 10, v. 38. Ces expressions n'ont point de sens si Jésus est Dieu. C'est lui qui a été établi par Dieu juge des vivants et des mortSy V. 42. Si Jésus est Dieu, c'est lui-même qui s'établit ce qu'il est.

En résumé, sur huit témoins du Nouveau Testament, six, à savoir Matthieu, Marc, Luc, Jacques, Pierre et Jude, n'-ont pas un mot qui identifie Jésus avec Dieu. Trois, à savoir les évangélistes Matthieu , Marc et Luc, ont au contraire des textes nombreux où ils le font expressément et purement homme, et de plus Luc, dans les Actes des apôtres, fait tenir à Pierre le même langage. Deux seulement, à savoir Jean et Paul, semblent, dans quelques passages, attribuer à Jésus la nature divine; mais ils ont des textes nombreux, formellement contraires au dogme de sa divinité, et de plus Paul, dans le livre des Actes ^ le fait purement homme. Après ce simple relevé, dont tout le monde peut vérifier la parfaite exactitude, je demande s'il est permis de soutenir qu'en somme les livres du Nouveau Testament soient favorables à la thèse de la divinité de Jésus. Concluons qu'il n'est nullement démontré qu'il se soit réellement donné pour Dieu et dans le vrai sens de l'expression (1). Un examen attentif et scrupuleux

(1) Lactance l'avoue formellement, et cet aveu est d'autant plus

des titres fournis par nos adversaires eux-mêmes nous dispense donc de la triste nécessité de le taxer d'imposture, quant à la question de la nature divine qu*ils lui attribuent. Cette question écartée, reste cette 'autre : s*est-il véritablement donné comme inspiré de Dieu, comme ayant reçu expressément ume mission surnaturelle ? Si nous faisons abstraction des récits contenus dans les divers livres du Nouveau Testament, pour ne nous attacher qu*à des témoignages proprement historiques, nous ne sommes pas plus éclairés sur cette nouvelle question que sur la précédente. Mais il en est autrement si nous consultons les relations du Nouveau Testament. On ne l'y voit nulle part prendre le rôte d'un simple sage, ne sachant et n'enseignant des choses religieuses que ce que peut en apprendre la raison bornée à ses seules forces naturelles. Il s*y donne au contraire comme un médiateur céleste, un envoyé spécial de Dieu : cela résulte d'une inanité de passages, en particulier des textes nombreux que j'ai cités dans ce chapitre. Or quel jugement porter sur ce fait, supposé que les livres du Nouveau Testament aient en matière historique l'autorité qui leur manque ? Si un homme se donne pour avoir reçu extraordinairement de Dieu même une mission spéciale et surnaturelle, ou il n'en croit rien lui-même ou il le croit sincèrement. Dans le premier cas, c'est un fourbe, et cette qualification odieuse, j'aime à le répéter, me semble inadmissible pour ce qui regarde la personne de Jésus. Dans le second cas, il est le jouet de l'exaltation mystique. Or, si cette exaltation, poussée chez un homme jusqu'au point où il se fait Dieu, nous semblait tout à Tlieure constituer un état de folie déclarée^ il n'en est pas né-

précieux que l'auteur emploie toute son éloquence pour établir k dogme de la divinité de Jésus. (Divinœ instituliones, liv. 4, Be verd aapientin.^ M, tora. I, Deux-Ponts, 1786.)

cessairement de môme lorsqu'elle ne va qu'au point où il se croit seulement inspiré d'en haut et chargé d'une mission surnaturelle. C'est une sorte d'égarement, impossible, il est vrai, chez un homme doué d'un esprit religieux parfaitement sain, mais dont le génie même et de puissantes facultés ne préservent pas toujours les mystiques. Tel a pu être l'état intellectuel et moral de Jésus, jugé d'après les écrits composant le Nouveau Testament (1). Mais quel a-t-il été en réalité et comme l'apprendraient des monuments ayant un caractère véritablement historique ? Nous n'en savons absolument rien.

On se demande comment un dogme aussi opposé aux exigences de la raison que celui de la divinité de Jésus a pu obtenir créance pendant des siècles. Les questions de ce genre pourraient se multiplier sans fin. Pour nous borner à une seule, comment se fait-il que les immorales stupidités du paganisme aient régné plus longtemps encore dans le monde religieux, chez des peuples aussi avancés en civilisation que l'ont été les

(i) Cette aberration peut conduire finalement à la démence totale ou s'arrêter à la simple monomanie, n'excluant pas la lucidité de l'esprit en d'autres matières. Elle n'est pas aussi rare qu'on pourrait le penser. Il n'est pas besoin de remonter aux ftges ténébreux et crédules pour en trouver des exemples : notre époque, si positive et si peu religieuse , nous en ofl^e plusieurs dans un espace de moins d'un dcmi-slècle. Je citerai ici seulement deux noms distingués, M. Victor Hennequin, mort dernièrement dans une maison d'aliénés, peu de temps après avoir reçu du ciel l'ordre d'écrire en collaboration avec l'âme de la terre, et M.deTourreil,qui racontait avec une parfaite bonne foi les communications particulières qu'il avait eues avec Dieu dans le bois de Meudon, comme autrefois Moyse sur le mont Horeb. En toute autre matière, M. de Tourreil jugeait et raisonnait avec justesse. Mais ce n'était pas seulemen tune intelligence élevée, c'était surtout un noble cœur, véritablement embrasé de l'amour de l'humanité. Quelque éloigné qu'on fût d'adopter ses i<lces en religion, on ne pouvait le voir et l'entendre sans l'aimer.

152 PHKMIÈUE PAIITU:'

Assyriens, les Perses, les Egyptiens, les Grecs et les Romains? On ne compte pas, bien des siècles depuis que TEurope se dégage des ténèbres du moyen âge, et sous plus d'un rapport elle a encore un pied dans la barbarie. Et puis, que Ton veuille bien faire attention aux circonstances que j'ai déjà indiquées au commencement de ce chapitre et qui ont accompagné le christianisme des premiers siècles. Parmi quels hommes s'est-il recruté surtout? Parmi les payens; car les Juifs demeurèrent pour la plupart attachés à la loi mosaïque, et d'ailleurs la nation juive n'était qu'une petite peuplade au milieu de l'immense fourmilière du monde romain. Or des payens, dégoûtés de leurs dieux, dont ils commençaient à voir les imperfections, mais d'ailleurs habitués à multiplier l'essence divine, étaient parfaitement disposés à accepter de nouveaux dieux en nombre considérablement réduit. Un dieu père, qui reprenait quelques-uns des traits de cette majesté infinie dont l'idéal avait été indignement souillé par les immortels de l'Olympe; un jeune dieu, son ^Is^ qui s'abaissait jusqu'à revêtir la chair et subir les douleurs de l'humanité, jusqu'à se charger des iniquités des hommes et être leur médiateur auprès de son père : cela ne peut sans doute se concilier avec la véritable idée de Dieu pour une raison éclairée ; mais, pour des intelligences préparées et façonnées par le polythéisme, non -seulement il n'y avait rien là qui répugnât, mais ces doctrines nouvelles étaient pleines d'attrait. A cela il faut joindre la séduction exercée sur les payens par le culte de Marie et des Saints, et par les emprunts nombreux que l'Eglise fit aux pratiques et aux formes cerémonielles du polythéisme. Ces emprunts sont tellement constants que les chrétiens de bonne foi cherchent à les justifier et par là même en conviennent (1).

(i) Voici h cet pgard de curieux aveux d'un autour très-prévenu

Lorsque le poljrthéisme tombait en dissolution, si uii Marc-Aurèle eût popularisé le théisme, encore très-

en faveur du christianisme et dont le témoignage ne saurait être suspect à nos adversaires :

< Les Romains avaient puisé dans leur religion une passion « excessive pour les fêtes publiques. Il ne leur était pas possible <K de concevoir un culte privé de l'appareil pompeux des céréc monies. Pour eux Us longues procesmnf, les chants harmonieus, c Véclat des costumes, la lumière des flambeaux, 1^ odeur de l'encens , a étaient la partie essentielle de la religion. Le christianisme, loin « de contrarier une disposition qui demandait seulement à être di- « rigée avec plus de sagesse, adopta une partie du système cérémo- « nid de Vancien culte. Il changea le but des cérémonies, il les a purifia de leur vieille souillure, mais il conserva Fépoque où « plusieurs d'entre elles étaient célébrées. Cest ainsi que la multi- « tude trouva dans la nouvelle religion autant que dans Vancienne les a moyens de satisfaire sa passion dominante...

< Après le concile d'Êphèse , les églises d'Orient et d'Occident « offrirent à l'adoration des fidèles la Vierge Marie... Pour beau- « coup de chrétiens ce culte devint le christianisme tout entier. « Les payens n* essayèrent pas même de défendre leurs autels contre c les progrès du culte de la Mère de Dieu, ils ouvrirent à Marie des a temples quHls avaient tenus fermés à Jésus-Christ , et s'avouèrent a vaincus. Â la vérité ils mêlaient souvent à Tadoration de Marie c ces idées payennes, ces vaines pratiques, ces superstitions ridi- « cules dont ils ne semblaient pas pouvoir se séparer ; mais l'Ëa glise s'applaudissait cependant de les voir entrer dans son sein, « parce qu'elle savait bien qu'il lui serait facile, avec l'aide du a temps , de purger de son alliage un culte dont l'essence était la u pureté même.» (Beugnot, Histoire de la destruction du paganisme en Occident, livre 12, ch. i, toni. Il, Paris, 1835.)

L'Église eut recours aux mêmes moyens pour attirer les Barbares dans son sein. J'en citerai un exemple entre des centaines. Lorsque, sur la fin du vi"" siècle, Éthelberg, roi de Kent, cédant aux instances concertées de son épouse Berthe et du moine Augustin , embrassa le christianisme et l'introduisit dans l'Iteptarchie de la Grande-Bretagne , le pape Grégoire l^' eut soin , pour gagner les Saxons à la religion nouvelle , de composer avec leurs habitudes payennes, en leur laissant les fêtes, les repas et les jeux du culte idolâtre. (Goldsmilh , The history ofEngland, ch. 3, tom. I*% Londres, 4790.)

imparfait sans doute, qu'il expose dans ses écrits et dont les semences étaient déposées déjà dans les ouvrages de Platon, de Cicéron, de Seuèque, de Plutarquo et de beaucoup d'autres, il n*eût.pas laissé à un Constantin la possibilité de faire prévaloir le christianisme, cet enfant dénaturé du judaïsme; le ressort communiqué aux âmes par le principe religieux eût pu prévenir cette invasion des Barbares, qui a été moins funeste par ses dévastations que par les épaisses ténèbres où elle a replongé l'Europe, et je crois que l'espèce humaine serait en avance de plusieurs siècles sous le triple rapport moral, scientifique et politique. Mais, tout en déplorant que les erreurs chrétiennes soient venues retarder le progrès de l'humanité, je n'ai jamais pensé à nier que les impures extravagances qu elles remplaçaient ne fussent pires. Sans parler des turpitudes surannées de ces dieux de l'Olympe si chanté? par les poètes, il suffira de rappeler ici le culte abominable de Mylitta à Babylone, d'Atergatis à Hiérapolis, d'Adonis à Byblus, d'Atys à Pessinunte, d'Anaïtis en Arménie, de Vénus-Uranie à Ascalon, en Chypre, à Corinthe et sur le mont Éryx en Sicile, d'Astarté i Sidon et à Carthage. On peut consulter à cet égard le livre des Religions de V antiquité, de Creuzer (1), en faisant toutefois la part de Texcessive confiance aTer laquelle ce savant a accepté les témoignages d'auteurs anciens un peu suspects d'exagération ou de crédulité. On peut lire également dans Tite-Live (2), sur la célébration des mystères de Bacchus, des détails qui font frémir d'horreur, même après qu'on en a retranché ce qu'ils ont manifestement d'outré, et où l'on retrouve

(1) Traduction de M. Guigniaut, tome II, Paris, 1829 et 4835, i" et 2« parties, livres 4 et 6, pages 24, 25, 30, 40, 48, 55, 59, 7», 80, 223, 234, 653 et 654.

(2) Livre 39, %% 8-19.

presque les mêmes infamies que les payens reprochèrent plus tard aux chrétiens, et que saint Epiphane attribua à son tour aux gnostiques. Sans doute, à leur origine, les mythes payens n'étaient que des symboles, et sous leur écorce grossière il n'était pas difficile à des philosophes comme les néo-platoniciens de retrouver la signification primitive et des idées plus ou moins raisonnables. Il y eut toujours un petit nombre de payens éclairés, qui ne croyaient qu'à une cause suprême dont les divers attributs étaient personnifiés sous les noms des divinités subalternes. Mais la multitude était incapable de faire ces distinctions subtiles, et quand elle l'aurait pu, les prêtres ne le lui auraient pas permis. Les peuples prenaient au sérieux et à la lettre les dogmes et les rites mythologiques et y puisaient l'erreur et la corruption. Au temps même où les mœurs conservaient encore quelque reste d'austérité républicaine, Térence, Tarai de Scipion Emilien, mettait en scène un personnage qui, s' étant travesti en eunuque dans le but infâme de souiller une jeune vierge esclave, venait, en présence de graves Romains, s'autoriser de l'exemple de Jupiter séduisant Danaé (1). Aux yeux du véritable sage, c'est donc en définitive un spectacle fort triste que celui des religions payennes. Tout en applaudissant aux très-doctes recherches de Creuzer et de son traducteur, tout en admettant la plupart de leurs interprétations allégoriques des mystères antiques, j'avoue que je ne puis partager leur constante admiration pour le sens caché qu'ils y découvrent. Je fais ici ces observations une fois pour toutes, parce que les apologistes chrétiens sont très - inutilement éloquents lorsqu'ils font le recensement des hontes mjrthologiques, qui ont été répudiées depuis longtemps déjà par un grand

l) V Eunuque^ acle 3, gcènc G.

156 PKEMJKKE PAKTIE

nombre d'auteurs grecs et latins, soit antérieurs au christianisme soit postérieurs à son établissement, mais n'en faisant nulle profession (1).

J'ai fait voir tout à l'heure qu'il n'était pas aussi ét^^n-

(i) On sait au surplus que tout n'est pas couleur de rose dans les tableaux que les docteurs chrétiens eux-mêmes nous tracent des mœurs de leurs coreligionnaires. Je ne parle pas seulement des chrétiens d'aujourd'hui, mais de ces chrétiens d'autrefois, si Tantes pour leur fervente piété et leur candeur. On peut consulter à cet égard les témoignages suivants, que je prends à diverses époques, depuis le i" siècle jusqu'au xvi*.

!•' siècle, — Saint Paul, !'• ÉpUre mix Corinthims^ ch. 5, v. !, el 2« ÉpUreaux Cortntliiens, ch. 12, v. 20 et 2K

II* et m" siècles. — ïcrtullien, De jejunils^ ch.i7, tom. I, Paris, 4G46; saint Cyprien, De Inpsis^ et De spectaadiSy Paris, 1726,

IV» siècle. — Peinture de mœurs cléricales par saint Jén'ime. lEpistolaS ad Eustochium, De cusfodiâ virginitaiis, iom, IV, Parts. 1706.)

V siècle. — Salvicn a dressé un acte d'accusation où l'on voit les nouveaux chrétiens pousser la corruption jusqu'à ses dernières limites et laisser les païens bien loin derrière ^ux dans la voie du crime. (De veto judicio et providentid Dei, livres 3, 4 et 7, Rome, 1564.) Le zèle de Salvien lui fait sans doute exagérer le mal ; car. si la société chrétienne eût été aussi profondement et aussi universellement pervertie qu'il nous la dépeint, elle n'aurait pu se maintenir. Mais, en réduisant les termes de T accusation Ma mesure du possible, il en reste assez pour nous donner une idée effrayante de la moralité des premiers chrétiens. Salvicn passe pour avoir été un saint prêtre; il avait autant de titres que beaucoup d'autres h être canonisé : on s'est contenté de le surnommer le nouveau Je rémie,

VI* siècle. — Saint Grégoire de Tours représente Salonîus, évoque d'Embrun, et Sagittarius, évoque de Gap, se livrant à tous les excès de la débauche et du brigandage. (Historiœ ecclesiastica- Francoruffiy livre 5, art. 21, tom. II, Paris, 183T.)

vni« et IX* siècles. — Qu'ctaicnt-ce que ces prêtres auxqucl;: Charlemagnc élait obligé de défendre d'avoir plusieurs épouses . de commettre des meurtres , de forcer les gens à s'enivrer comiKO eux, de prendre les femmes dos autres et de dépouiller le riche el le pauvre par tous les moyens que leur fournissait rcxcrcice de leur minlstèie? (Capilulnires deftrois de France, collection de Ba-

nant qu'il le paraissait d abord que les docteurs chrétiens, qui les premiers formulèrent le dogme de la divinité de Jésus, eussent réussi à le faire accepter par des néophytes dont la plupart étaient polythéistes et par conséquent fort éloignés de l'idée de l'unité de la cause première. Joignez à cela que, parmi les payens chez lesquels le christianisme se recruta avec le plus de facilité, se comptaient un grand nombre de ces barbares qui étaient venus ravager l'empire romain, et sur la grossière ignorance desquels la nouvelle religion avait eu d'autant plus de prise qu'elle .se posait en ennemie des croyances, des institutions et des mœurs de ce vieux monde qu'ils étaient venus combattre et dépouiller. Il faut toutefois se garder de croire que le dogme de la divinité de Jésus ait été admis sans contestation. Plusieurs sectaires chrétiens, depuis Ébion

luze, capitulaires de Tannée 769, art. 5, de Tannée 801, art. 44 et 15, et de Tannée SU, art. 5, lom. 1, Paris, 4780.)

Du \' au \uv siècle. — Veut-on savoir quelles étaient, dans CCS temps de foi si vive, les mœurs des guides spirituels de la société chrétienne, papes, cardinaux, évoques, prêtres et moines, et de ces maîtres temporels, ces seigneurs féodaux, ces vaillants chevaliers, objets de tant de louanges? Qu'on lise les témoignages fouriiis par deux cîirdinaux et un évèque. (Baronius, Annales ecclesiastici^ année 912, art. 4, tom. X, Anvers, 4618, et année 4059, art. 38, lom. XI, 4642; Arnulph, évèque de Lizieux, Epistola ad papam Alexandrum, dans le recueil Maxima bibliotheca veterumpatrum, lom. XXU.Lyon, 4677; et Jacques de Vilry, Occidentalis historia^ ch. 3 et 7, Douai, 4597.)

Du xiv au XVI* siècle» — Dans les témoignages suivants et dont les trois premiers appartiennent à deux évèques et à un archidiacre, c'est encore des guides spirituels des chrétiens qu'émanent les plus mauvais exemples (Aivare Pelage, évèque de Silves, De plnncltt EccksicBy livre 2, ch. 27, Venise, iSfiO; Roderic, évèque de Zimora, Spéculum vitœ humanaSy livre 2, chap. 20, 4507; Nicolas de Clemengis, archidiacre de Bayeux, De corrupto Ecclesiœ statu, 1 eydc, 4613; et Jean -François Pic de la Alirandole, Ad Leonem decimum, etc., De reformindis morilfus cratio , tom. 2, BMe, 1604.)

jusqu'à Fauste Socin, lui ont porté de rudes coups. Pendant les quatre premiers siècles surtout, la lutte a été acharnée ; elle est devenue sanglante, lorsque \e< empereurs s'en sont mêlés, et Tarianisme, qui parut un instant devoir être la forme définitive du christianisme, ne succomba que sous les proscriptions de Théodose, qui vint jeter son glaive dans la balance.

Dans la lettre que Constantin, ce premier empereur chrétien, aux mains ensanglantées, écrit à Tévêque Alexandre et à Arius pour les exhorter à la paix, il parle de l'objet de leur dispute en termes pleins de mépris. Cette dispute, qui portait cependant sur la question fondamentale de tout le christianisme, lui parait petite, raine, inutile, pure dispute de mots, étranjirf au fond de la doctrine, ne méritant pas d'être sonhnt et, une fois soulevée, ne méritant pas de réponse [\ - Ce langage autorise îi croire que Constantin ne s'étiit fait le protecteur de la nouvelle religion que par des motifs de politique humaine, et qu'au fond il se souciait aussi peu des dogmes chrétiens que de ceux du paganisme. Le concile de Nicée, assemblé par lui en 320, condamne Arius et décide que Jésus, le fils de Dieu, a la mêm^ nature que son père. La dispute était alors si animée qu'à Alexandrie les payens se raillaient en plein théâtre des mystères chrétiens. Constantin bannit Arius, puis l'appelle à Constantinople et le soutient contre l'évêque. L'empereur Constance protège lo> ariens et persécute leurs adversaires. L'Orient presque entier et plusieurs conciles qui s'y tiennent s»' déclarent pour eux. Le concile même, tenu en Occident, à Rimini, en 359, avait dans son sein 80 évêque^ de leur parti. Ce concile, composé de plus de 400 évê-

(i)| Euscbe de Césarée, Eîç tôv jStov toO |ui«x«/s«ov Kwvoravrtvw 'v jSadt^éwç , livre 2, ch. 64-72, Paris, 1678.

ques, après avoir d'abord condamné Tarianisme, consent à retrancher du symbole de foi le mot caractéristique, introduit par le concile de Nicée pour exprimer que le Fils a la même nature que le Père. Alors, de Taveu de saint Jérôme, le monde chrétien était arien. Les orthodoxes, honteux de cette page de leur histoire, essaient d'expliquer cette défaillance de rÉglise infaillible en disant que les Pères du concile de Rimini cédèrent aux instances et aux menaces de l'empereur. On pouvait en dire autant des Pères du concile de Nicée, sur r esprit desquels Constantin n'avait pas exercé une moindre pression. Et d'ailleurs c'est dire que l'Esprit- Saint, qui préside aux décisions des évoques réunis en concile, est accessible à la peur et aux violences morales. A la mort de Constance,^' empereur Julien rappela ceux qui avaient été exilés par les ariens et permit à tous les chrétiens, sans distinction de sectes, le libre exercice de leur religion, avec défense d'inquiéter personne (l). Moins de vingt ans s'étaient écoulés de-

(1) Si nous nous en rapportons au témoignage d'Ammien Marcollin, rintention qui aurait dicté cet acte de générosité en aurait un peu gâté le mérite. Julien goûtait un secret plaisir à voir les divers partis chrétiens s*entre-déchîrer ; en les admettant indistinctement dans son palais et en les laissant jouir d'une égale liberté, il espérait entretenir leur haine mutuelle, les affaiblir les uns par les autres et les empêcher de se réunir contre leur ennemi commun. L'historien constate à ce propos, en termes devenus tristement célèbres, que racharnement avec lequel les sectes chrétiennes se poursuivent entre elles date des premiers temps du triomphe du christianisme. {Hcs gestœ^ livre 22, ch. 5, Deux^ Ponts, 1786.) Avec le même écrivain , nous reprocherons à Julien, comme contraire aux sages principes de tolérance religieuse qu'il avait proclamés en montant sur le trône, la défense qu'il fait aux chrétiens d'enseigner la grammaire et la rhétorique. (Ibidem, livre 25, ch. 4.) Cet empereur révoque les privilèges que les chrétiens avaient obtenus de ses deux prédécesseurs ; il les oblige à rendre les richesses et les terres déjh accordées avec profusion à leurs

f60 PREMIÈRE PARTIE

pais la mort de Julien , et Théodose chassait les ariens et les notait d* infamie. En môme temps il défendait, sous les peines les plus sévèresi à tous ses sujets encore

églises en vertu de Fédit de CoastanUn (321), qui permettait à chacun de leur léguer la totalité de ses biens, même au détriment des héritiers de la ligne directe. (Corpus jutis ctviiû, codes repetiiœprœlecHonig, liyreV, titre 2, art. I, tome 2, Leipzig, 1S37.} En cela Julien n'était que juste ; mais ces actes de simple justice Tont fait détester par les chrétiens, à qui il ne suflisait plus d'être libres, mais qui déjà voulaient des privilèges. En lui infligeant comme une injure le surnom d'apostat, ils se sont montrés stupidement passionnés ; car leurs plus grands maints éUiient des jiiife ou des payens convertis, par conséquent ayant abandonné leur religion première, c'est-à-dire des apostats. Julien voulut rajeunir le vieux polythéisme. A nos yeux, son opposition au christianisme perd la plus grande partie de son prix par cet essai insensé, dans lequel il devait du reste échouer aussi nécessairement que ces néochrétiens que nous voyons aujourd'hui essayant de restaurer leur religion décrépite et imaginant toutes sortes de petits moyens pour retarder sa chute. 11 ne faut pas s'étonner de la tentative de l'empereur Julien, autant du moins qu'on le fait ordinairement : c'était un prince superstitieux, qui prétendait allier le culte de la philosophie avec la pratique de la petite dévotion et avec la gloire sanglante des armes, et qui altérait le mérite de ses qualités et de ses vertus réelles par l'ostentation, quelquefois même par le cynisme. Pour justifier ce dernier reproche, il sufGt de citer le livre qu'il publia et dans lequel, s'abaissant jusqu'à répondre aux plaisanteries que les chrétiens d'Anlioche étaient réduits à faire sur sa baii)e, il tire vanité d'une ignoble saleté, qui ne peut être nulle part un mérite, et qui chez lui souillait la pourpre impériale. (MiaoïrbTwv, tome P', Leipzig, 1696.) Le sentiment de justice qui m'a imposé l'obligation de reconnaître les faiblesses et les petitesses de Julien m'oblige également à rendre hommage aux vertus éminentes qu'il sut pratiquer sur le trône, c'est-à-dire là où elles sont plus difficiles à pratiquer que partout ailleurs. Rien ne surpasse cet exemple de grandeur d'ftme qu'il donna un jour où, voyant prosterné à ses pieds un haut personnage qui avait parié de lui en termes outrageants et avait même été jusqu'à demander sa tête, non-seulement il lui accordait un généreux pardon, mais il le relevait avec bonté et lui offrait de le compter parmi ses amis. (Ammien Marcellin, J^fdfWi, livre 22, ch. t4.)

payens de continuer de professer leur religion. Ce serait ici le lieu de relater les édits des premiers empereurs chrétiens contre les diverses sectes hérétiques et contre ceux qui persistaient dans le vieux culte polythéiste, édits qui étaient provoqués par les chefs de la secte triompliante et qui prescrivaient de poursuivre à outrance les personnes et de brûler leurs écrits : c'est ainsi qu'ont péri presque tous les ouvrages polémiques, rédigés soit par les adversaires polythéistes du christianisme soit par les sectaires chrétiens opposés à l'Église dominante. Le fanatisme qu'avait montré le paganisme contre les premiers chrétiens était dépassé p"ar celui que déployèrent les chrétiens devenus les maîtres. On se refuserait aujourd'hui à croire que la rage de la persécution religieuse eût pu être poussée aussi loin, si les monuments historiques n'étaient là pour l'attester. Mais ces monuments demanderaient l'espace d'un livre entier ; il serait donc impossible de les consigner ici (1). On voit que celle des sectes chrétiennes qui s'est posée en orthodoxe n'a été en définitive que

(1) Voir particulièrement les édits suivants :

L'empereur Constance à Taurus (353). (Corpus juris cmlis, codex repetiiœ prœlectionis, livre !«', titre XI, art. !•% tome 2, Leipzig, 1837.)

Les empereurs Gratien, Yalentinien et Théodosc à Hespérius (379). {Ibidem, titre o, art. 2.)

Les mêmes empereurs au peuple de Constantlnople (380). {Ibidem, Uire P', art. !•'.)

Les mêmes empereurs à Eutrope (381). {Ibidem^ art. 2.)

Les empereurs Arcadius et Honorius à Gléarque (396). {Ibidem, titre 5, art. 3.)

Les empereurs Arcadius, Honorius et Théodose un sénateur (407). (Ibidem, titre 5, art. 4.)

Les empereurs Tliéodose et Yalentinien à Bassus 26). (Ibidem, litre 7, art. 4.)

Lesmêmes empereurs à Florentius (428). (Ibidem, titre5, art.5.>

Les mêmes empereurs à Léontius (435). (Ibidem ^ art. 6.)

celle qui est venue à bout d'opprimer ses rivales. Qui a décidé qu*elle était, à Texclusion de toutes les autres, dépositaire de la doctrine du Christ et de la tradition apostolique? Elle-même, elle seule. Et par quels moyens? En faisant le silence et les ténèbres autour d'elle. Dans un temps où toutes -les sociétés chrétiennes, également exposées aux violences du fanatisme payen , ne réclamaient que la liberté religieuse , saint Paul disait aux Corinthiens : « Il faut qu'il y ait des « hérésies, afin que l'on distingue parmi vous ceux qui » sont éprouvés. »» (Première J^pître, ch. 14, v. 19.i Mais l'Église, devenue dominante, n'a plus accepté cette épreuve, et depuis lors elle a toujours eu pour maxime qu'il fallait exterminer les hérétiques, fidèle en cela du reste à la recommandation que Dieu avait faite, par la bouche de Moyse (Deutéronoviej ch. 18, V. 20), de mettre à mort ceux qui enseignent une doctrine autre que celle qu*il a daigné révéler. C'est de l'époque de l'établissement définitif du christianisme par ordonnance impériale que date l'extinction, dans le monde romain, de l'arianisme, qui se réfugia alors chez les barbares nouvellement convertis, les Goths, les Vandales et les Bourguignons. On sait comment il a péri de mort violente chez quelques-uns de ces barbares, qui étaient venus, au commencement du v® siècle, s'établir dans la Gaule. Gondebaud, roi des Bourguignons, dont la domination s'étendait à l'est sur une grande partie de notre territoire, est vaincu, en 50^).

Les mêmes empereurs à Hormisdas (449). {Ibidem^ titre 1*', art. 3.)

Les empereurs Valentinien et Marcien à Palladius (451). (/Wdôtn^ titre XI, art. 7.)

Les mêmes empereurs au même (452). {Ibidem, litre 5, art. 8.

L'empereur Justinien analhéma lisant Nestorius, Eutyehès et Minaire (528). (Jbidemy titre l*', art. 5.>

par Clovis, et n'en obtient la paix qu'à la condition d'abjurer l'arianisme. En 507, les Visigoths, qui occupaient le sud-ouest de la Gaule, sont exterminés par Clovis à la bataille de Veuille. Si Ton en croit les historiens c)irétiens, onze ans auparavant, le chef des Francs, avant de livrer la bataille de Tolbiac contre les Allemands, avait promis au Dieu des chrétiens d'embrasser sa religion, s'il lui donnait la victoire. Vainqueur, il avait reçu le baptême avec le plus grand nombre de ses guerriers. Voilà donc les deux sources impures de l'établissement du christianisme catholique en France, comme religion nationale : d'un côté, le marché impie qu'un barbare, qui se soûla d'assassinats, aurait eu l'audace de proposer à Dieu et la stupidité de croire accepté ; de l'autre, la conversion par la puissance de son glaive I

L'arianisme devait revivre en Europe, sur la fin du XVI® siècle, pour succomber de nouveau sous les eiforts réunis de Rome et de Genève ; car l'Inquisition et Calvin comprirent également que l'arianisme de Servet et de Socin portait la hache à la racine môme de l'arbre, et crurent avoir éteint dans le sang la question que ces sectaires avaient osé réveiller. Le fanatisme, aussi aveugle mais moins conséquent et plus coupable chez les réformés (1) que chez les catholiques, ne voyait pas

(!) Michel Servet fut brûlé vif à Genève, en 1553, Tannée même où il venait de publier son livre intitulé Chmtianismi restilutio. L'année suivante, Calvin, qui obligeait catholiques et libertins à aller au prêche, pendant qu'ailleurs on obligeait les réformés à aller à la messe, publia une déclaration où il est montré qa^à bon droit ce meschant a été exécuté par justice, et à laquelle la plupart des ministres donnèrent leur adhésion. Théodore de Bèze, Tami et le successeur de Calvin, fit Tapologie du jugement de Servet. Melanchthon lui-même, dont on a célébré souvent la douceur et l'esprit conciliant, l'approuva également. Les circonstances dans lesquelles eut lieu cette exécution la rendent parllculièremen*

que les temps approchaient où des hommes plus hardis encore demanderaient au christianisme un compte pin;; sévère et plus complet.

odieuse. Servet avait publié son livre à Yienne, où il exerçait la profession de médecin. Poursuivi, sur des dénonciations où CalviD avait mis secrètement la main, par le cardinal de Tournon, arctievèque de Lyon, et par Tinquisition catholique, il s'évada de prison. et en allant chercher un refuge à Naples, il passa par Génère, où il séjourna quelque temps. Eu Yy faisant arrêter et condamner à mort pour crime d'hérésie, Calvin, dont il avait critiqué les doctrines dans plusieurs lettres qui faisaient partie du livre Chriitiânitmi restitution ne fit pas seulement acte de fanatisme, mais il exerça une vengeance personnelle. Des disciples de Calvin ont cro faire beaucoup pour restaurer sa mémoire en disant qu'il ne voulait pas précisément qu'on brûlÀt Servet, mais qu'on se contentât de lui couper la tête. Les archives de la ville de Genève possèdent les pièces originales du procès, dont j'ai dû la communication à l'obligeance du chancelier d'État, M. Elie Ducommun. J'ai extrait de ce monument de l'intolérance calviniste les trois pièces suivantes : les deux premières sont des lettres que Servet écrivait de sa prison à ses juges; la troisième est l'acte de sa condamnation. Jen conserve l'orthographe.

« Mes treshonores seigneurs,

« Je vous supplie treshumblement, que vous plaise abréger ces « grandes dilations, ou me mettre hors de la criminalité. Vous « voyez que Calvin est au bout de son roulle, ne sachant ce qvf <t doyt dire, et pour son plaisir me veult icy faire pourrir en la « prison. Les poulx me mangent tout vif, mes chauses sont des- « cirées, et nay dequoy changer, ni perpoint, ni chamise, que une a méchante. Je vous avoys présente uneaultre requeste, la quielc « estoyt selon Dieu. Et pour la empêcher, Calvin vous a allègue a Justinian. Certes il est malheureux daileguer contra moy ce que « luy mesme ne croyt pas. Luy mesme ne tient poynt, ni crojt « poynt, ce que Justinian a dict de sacrosanctis ecclesiys et de « episcopis et clericis, et daultres choses de la religion : et sçait « bien, que leglise estoyt desia dépravée. C'est grand honte à luy, « encores plus grande, quil a cinq semaines que me tient icy si « fort enferme, et na iamais allègue contra' moy un seul passage.

« Mes seigneurs je vous avoys aussi demande un procureur, ou

Au dogme de la divinité de Jésus se rattache celui de l'incarnation, qui, pour mieux dire, n'en est qu'une autre expression. Si Jésus n'est pas Dieu , il est clair

« advocat, comme avies permis a ma partie, laquiele nen avo^l si a afaire que moy, que suys estrangier, ignorant les costumes de « ce pays. Toute foys vous laves permis à luy, non pas à moy, « et laves mis hors de prison, davant de cognoistre.

< Je vous requier^ que ma cause soyt mise au conseil de deux « cents, avecque mes requestes : et si ien puys appeller la, ien « appelle, protestant de tous despans dammages et interes, et de « pœna talionis, tant contra le premier accusateur, que contra a Calvin son maistre, que a prins la cause à soy. Faict en vous a prisons .de Genève, le 15 de septembre 1553.

« michel Sbrvetus en sa cause propre. »

« Magnifiques seigneurs,

« II y a bien troys semmeines, que je désire et demande avoyr a audiance, et nay jamays peus lavoyr. Je vous supplie pour « lamour de Jesu Christ, ne me refuser ce que vous ne refuseries c à un turc, en vous demandant iustice. Jay à vous dire choses (c dimportance, et bien nécessaire?.

a Quant à ce que avies comande, quon me fît quelque chose a pour me tenir net, nen a rien este faict, et suys plus piètre que « jamais. Et davantaige le froyt me tormante grandamant a cause a de ma colique et rompure, la quelle mengendre daultres pau- « relés, que ay honte vous escrire, Gest grand cruaulte, que j c naye conget de parler seulement pour remédier à mes nécessites. « Pour lamour de Dieu messeigneurs dones y ordre, ou pour pitié, « ou pour le devoyr. Faict en vous prisons de Genève le dixième « doctobre 1553.

<r michel Servetus. >

« Nous syndiques juges des causes criminelles de x^esle ci lé, o ayant veu le procès faict et formé par devant nous à l'instance o de ntre Lieulenaat esdites causes instant contre toy michel Servet « de Villeneufve au royaume darragon en Espagne. Par lequel et « tez volontaires confessions en noz mains faictes et par plusieurs « foys réitérées, et tez livres devant nous produiclz nous conste u et apart Toy Servet avoir des longtems mys en avant doctrine « faulse et pleinement herelicale et icelle mettant arrier toutes « remonstrances et corrections, avoir dune malitieuse et pervers<*

166 PREMIÈRE PARtlE

que Dieu ne s'est point incarné en sa personne. Dès lors il n*est pas nécessaire d'insister longuement sur ce qu'il y a d'impossible et de contradictoire à ce que

« obstination perseveremment semée et divulgee jusques a impresf sion de livres publiques contre Dieu le père, le fiiz et le sainct « Esprit, Brefz contre les vrays fondemens de la religion chres- «( tienne, et par cella tache de faire schisme et troble en leglise de « Dieu, dont maintes âmes ont peu estre ruinées et perdues chose «c horrible et espovantable scandaleuse et infectante Et naToir lieu « honte ny horreur de te dresser toutallement contre la majesté « divine et sainte Trinité Àins avoir mys poyne et testre employé « obstinément a infecter le monde de tez hérésies et puante poisoo (( hcreticale, cas et crime dheresie griefz et détestable et méritant « grieve punition corporelle, a cez causes et aultres justes a ce « nous mouvantes désiraiis de purger Icgiise de Dieu de tel infec- (( temenl, et retrancher dy celle tel membre pourry, ayans heu « bonne participation de conseil avec noz citoiens et ayans lUToquc a le nom de Dieu pour faire droit jugement, seans pour Tribunal « au lieu de noz majeurs ayans Dieu et ses sainctes escriptures (( devant nos yeux disans au nom du père, du filz et du Saint (( Esprit Par iceste litre diffinitive sentence laquelle donnons « ycy par cscript Toy michel Scrvet condamnons a debvoir estre a lie et mené au lieu de champel,et la debvoir estre a ung pilotis tf attache et bruslc tout vifz, avec ton livre tant escript de ta main « q imprime jusques a ce que ton corps soit réduit en cendre, Et u ainsy finiras tez jours pour donner exemple aux aultres qui tel « cas vouldraient commettre.

« £t a vous ntre lieutenant commandons nire dicte sentence R faictes mettre en exécution.

(Signature ilUsible.)

« Le 27 octobre 1553. »

Quelques années avant l'exécution de Servcl, Martin Bucor, dans un livre adressé au roi d'Angleterre, Edouard VI, avait dcjà soutenu que le Prince chrétien devait établir par le glaive le règne du Christ, et punir de mort les hérétiques et les blasphémateurs. Il les plaçait sur la même ligne que les assassins et les faux témoins on matière capitale, et voulait qu'on les exterminât comme les loups, les lions, les tigres, les dragons et les crocodiles. (De regno Christi, livre 2, ch. 5 et 60, Bâle. MrM.) En 1632, les calvinistes, mettant en pratique celte abominable théorie, brûlent en place

Tessence infinie et parfaite se circonscrive et se limite dans une essence finie et imparfaite, en d'autres termes, à ce que la Divinité s'ajoute à l'humanité ou,

publique, à Genève, le pasteur Nicolas Antoine, qui avait d'abord embrassé la Réforme, puis abjuré la religion chétienne pour embrasser le judaïsme. Au xvu* siècle, les épiscopaux, en Angleterre, persécutent les presbytériens, leurs compatriotes. Ceux-ei vont chercher dans le nouveau monde la liberté que leur refuse le sol natal, d'adorer Dieu à leur façon; mais, à peine arrivés de Tautre côté de TAtlantique, de victimes de l'intolérance qu'ils étaient, ils s*cn font à leur tour les bourreaux. Devenus les maîtres dans leur colonie de la Nouvelle- Angleterre, ils prennent pour code pénal les lois sanguinaires dé Moyse , prodiguent la peine de mort pour les délits religieux, font la chasse aux Indiens, accordent une ((rime pour chaque tête de ces idolâtres qu*on leur apportera, et persécutent les chrétiens étrangers à leur communion. Leur fanatisme s'exerce môme contre ceux des sectaires protestants qui sont les plus inoflensifs, contre les quakers, qu'ils condamnent à la prison, à l'exil et au gibet. Comment l'Angleterre protestante a-t-elle traité rirlande catholique depuis plusieurs siècles? Quand on lit le détail des persécutions religieuses que cette malheureuse contrée a essuyées de la part de ses maîtres (Voir, dans Y Irlande sociale^ politique et religieuse, par M. Gustave de Beaumont, Y Introduction historique j 2" et 3« époques, tome l", Paris, 1839), on se demande si la Réforme est demeurée au-dessous de ce qu'elle a eu à reprocher de pire au catholicisme. Mais ce qui doit confondre le plus, c'est qu'aujourd'hui encore cette Angleterre, pays de liberté pourtant et qui a donné au monde le premier exemple de l'afTranchissement de ses esclaves, impose h la catholique Irlande la charge de l'entretien, dans chaque paroisse, d'un ministre protestant dont elle n'a que faire. Il y a tel de ces pasteurs in fiartibus infidelium, qui occupe ses loisirs en Italie , où il mène un train de grand seigneur, pendant que ses prétendues ouailles meurent de misère autant que d'ignorance et de grossièreté. Tel autre de ces saints hommes, qui touche un revenu ecclésiatisque de plus de 25,000 fr., ne compte dans sa paroisse qu'tm protestant, qui voyage depuis plusieurs années dans les diverses contrées du globe et de qui je tiens ces renseignements. En voici de plus édifiants encore et de plus complets, que j'extrais du livre de M. Gustave de Beaumont : « On compte en Irlande 42 bénéfices et 198 paroisses dans lesquels ic il ne se trouve pas un seul croyant de l'Église anglicane. Ir

168 PHEMIËKE PAKTIK

si Ton aipie mieax, rhumanité à la Divinité, ou encore à ce que le même être, la même personne soit à la fois Dieu et homme. Au point de vue du dogme de l'incar-

« services de l'Église ne sont point répartis en raison de la popuc lalion protestante ; c'est le pays catholique qui est divisé en vue « de l'Église anglicane... Dans le diocèse dEmly, qui contient •( 95,702 habitants, il ne se trouve que 1,200 protestants atla- « chés à rËglise établie; tout le reste,- au nombre de plus de (( 94,000, est catholique. Cependant le culte anglican a, dans (( ce diocèse, 15 églises, 17 béuéûces et 31 ministres salariés... « On a calculé qu'en 1830, sur 1,305 ministres à bénéfices, il y « en avait 377 qui n'étaient pas à leur poste, et qu'en 1835 11 (( existait 150 bénéfices où ne résidait ni ministre ni vicaire. « Le clergé d'Irlande est pourtant magnifiquement doté. Outre « son droit de dlme (converti par une loi du 15 août 1838 en « une rente foncière, perçue sur toutes les propriétés), il postf sède 670,000 acres de terre. L'estimation la plus modérée et cq « même temps la plus authentique porte à plus de 22 militons de « francs le chiffre de ses revenus annuels... Le haut clergé, dont (( presque tous les emplois sont des sinécures avouées, jouit d'im- « menses richesses ; il absorbe à lui seul plus de 8 millions de « francs; les évêques ont, terme moyen, 125,000 francs de rente, « les archevêques près de 200,000 ; l'évêque de Derry en a plus « de 300,000, et rarchevèque primat d'Armagh environ 400,000. u Rien ne manque aux prélats de FËglise d'Irlande pour leur faire <f une vie douce, agréable, brillante. On ne saurait imaginer un « plus beau palais que celui de farchevèque d'Armagh... Ainsi « voilà un pays où, chaque année, la moitié de la population est (( atTamée, et où 22 millions sont dévorés annuellement par les « ministres d'un culte qui n'est pas celui du peuple. » {Ibidem, « I"» partie, ch. 2, section 3, J I".)

Il règne donc, comme on voit, un accord vraiment touchant, en fait d'intolérance, entre protestants et catholiques, et je parle des catholiques les plus autorisés, d'un Bossuet, par exemple, qui, à la veille du xvni** siècle, s'exprimait ainsi dans un livre fait tout exprès pour l'éducation du Dauphin : « Ceux qui ne veulent pas « souffrir que le prince use de rigueur en matière de religion,

V parce que la religion doit être libre, sont dans une erreur impie.

V Autrement il faudrait souffrir dans tous les sujets et dans tout « rÉtat, ridolâtrie, le mahomctisme, le judaïsme, toute fausse « religion; le blasphème, l'athéisme môme et les plus grands crimes

nation y le Christ , en tant que Dieu, est un esprit infini et parfait, mais en tant qu'homme véritable et complet, il se compose de ce qui constitue un homme, c'est-à-dire d'une àme et d'un corps, finis et imparfaits comme tout ce qui tient à notre nature. Aussi la théologie est-elle amenée à soutenir que Tàme humaine du Christ ne comprend pas mieux Dieu que nous ne le comprenons nous-mêmes (1). Il suit de là que , malgré l'union intime des deux natures et, d'un autre côté, en raison même de cette union, il y a tout à la fois , dans la même personne, deux êtres dont un ne connaît pas Tautre, et, dans le même individu, deux personnalités distinctes, ce qui revient en définitive à un parfait non-sons.

Ce dogme de l'incarnation, contre lequel se révolte la raison, est précisément ce que les docteurs chrétiens admirent le plus : << Dieu, disent-ils , descendant

« seraient les plus impunis. Ce n'est pourtant qu*à l'extrémité qu'il c< faut en venir aux rigueurs, surtout aux dernières. » Malgré ce dernier trait, qui semble incliner vers les voies de douceur et de tolérance, il ne faut pas croire que l'illustre prélat eût de la répugnance pour l'emploi des dernières rigueurs. Quelques lignes auparavant, il venait de proposer au prince pour modèles les rois Âsa, Ezéchias et Josias, qui exterminèrent les sacrificateurs et les devins du culte des idoles, et dont le zèle n'épargna pas les personnes les plus augustes ou qui leur étaient les plus proches; Jéhu, qui est loué de Dieu pour avoir fait mourir les faux prophètes de Baol, qui séduisaient le peuple, sans en laisser échapper un seul; et Nabuchodonosor lui-même, qui fit publier par tout son empire un édit où il reconnaissait la gloire du Dieu d'Israël et condamnait sans miséricorde à la mort ceux qui blasphémaient son nom. {Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte, livre 7, art. 3, 9« et 10* pro- ])Osition5, tome VU, Paris, 1744. Voir aussi la 15^ proposition de îart. 5 du môme livre 7.)

(1) Quelque étrange que paraisse cette assertion, elle découle en eflet de ce principe que l'infmi ne saurait être parfaitement connu par le uni. (Bailly , Traclatus de /ncarna/tone , question 8, art. 1 , prop. 3, tome I, Dijon, 1789.)

- des hauteurs de la plus pure félicité , pour venir, au ** sein de rhumanité, subir toutes les humiliations, « endurer toutes les souffrances avec une inaltérable

- résignation, se rendre enfin., selon l'expression de

- saint Paul, obéissant jusqu'à la mort (1), s'offre M comme modèle à notre imitation et nous apprend «* par son exemple à suivre les rudes sentiers de la « vertu. »» Quand même nous admettrions la possibilité de cet abaissement de Dieu, c'est-à-dire d*un être infini par essence, parfait en toutes choses , le but qu'on assigne à cet abaissement ne saurait être atteint. Pour qu'on puisse raisonnablement proposer un être comme modèle à un autre être, il faut qu'il soit de même nature ou au moins qu'il rencontre les mêmes obstacles, qu'il ait à faire les mêmes efforts dans la pratique du bien. Quand un homme qui serait par impossible uni étroitement et de manière à ne faire qu'une même personne avec un être tout-puissant , infaillible et souverainement intelligent, supporterait sans impatience et traverserait triomphant les épreuves de cette vie , qu'est-ce que cela ferait à un être faible , ignorant et

(1) ÉpUre aux Philippiens, ch. 2, v. 8. Pourquoi, entre les trois personnes, parfaitement égales, de la Trinité chrétienne, une seule est-elle condamnée à subir celle humiliation de robéissance? Pourquoi pas aussi les deux autres? Pourquoi la seconde plutôt que la première ou la troisième? A la volonté de qui la seconde personne obéit-elle ainsi? A la volonté de la première personne , est-il dit dans rÉvangilc de Jean, ch.' 5, v. 30, et ch. 12, v. 49. Pourquoi à la volonté de la première plutôt qu'à celle de la troisième? Pourquoi pas à la volonté de toutes deux? Autant de questions auxquelles il n*y a pas possibilité de faire Tombre d'une réponse raisonnable. Les théologiens se retranchent ici , comme ils le font toujours quand ils sont à bout d'arguments , derrière les impénétrables profondeurs de la nature divine. Mais ces profondeurs n'autorisent évidemment pas à faire les trois personnes de la Trinité inégales^après qu'on les a déclarées égales eu tous points.

faillible comme Test un homme demeurant purement homme? Dans des conditions aussi inégales , quelle conclusion tirer, quelle règle commune de conduite établir de l'un à l'autre ? Vous avez beau faire de votre Dieu un homme et dire que c'est en cette dernière qualité seulement qu'il subit des humiliations et endure des souffrances, il n'en demeure pas moins Dieu ; car c'est un de vos dogmes que ses deux natures ne peuvent pas être distraites l'une de l'autre. La prétendue humanité que vous lui conférez ne ressemble pas à la nôtre ; en effet, quand on vous demande si votre Christ, en tant qu'homme, a pu pécher , vous vous écriez que cette question même est un blasphème. Il lui était impossible de ne pas éviter le mal, puisque cela était dans l'essence même de sa nature supérieure. Comment donc alors pourrait-il nous être présenté pour modèle ? On voit que le but proposé ici au dogme de l'incarnation est aussi dépourvu de signification que la supposition de l'humiliation d'un Dieu-homme , sur laquelle repose ce dogme même.

Au reste, en cette matière non plus qu'en beaucoup d'autres, le christianisme n'a pas même le mérite de l'invention. Bien longtemps auparavant, l'idée de l'incarnation de la Divinité avait été une des plus familières à la théologie orientale. En fait de fables , les plus merveilleuses amusent le plus l'imagination , et comme telles peuvent prétendre à la prééminence. Ici la théologie hindoue, comparée à celle des chrétiens , est d'une richesse luxuriante : non-seulement elle incarne sa Divinité, mais elle a déjà incarné neuf fois la seconde personne de sa Trinité, Vichnou, le Dieu médiateur et sauveur, qui doit même s'incarner encore une dixième fois. Dans une de ses plus célèbres incarnations, ce Dieu naît aussi d'une vierge; mais c'est un point controversé de savoir si cette particularité n'appartiendrait pas plutôt à une des incarnations de

Brahraa (1). L'histoire ne dit pas si les brahmanes ont décidé, comme les évêques du concile d'Éphèse , que cette vierge a enfanté non pas seulement Thomme uni hypostatiquement au Dieu, mais le Dieu lui-même. On ne sait pas non plus s'ils ont décidé, comme les Pères du concile de Constantinople , tenu en 680 contre les monothélites, qu'il y avait, dans le Dieu-homme, deax volontés quoiqu'il n'y eût qu'une personne, doctrine aussi contradictoire que celle qui en fait la contrepartie et qui consiste à ne donner qu'une volonté aux trois personnes distinctes dont se compose la Trinité. Le Chinois Lao-Tseu, qui vivait au sixième siècle avant notre ère, et qui fonda cette secte nombreuse de mystiques, qu'on trouve encore aujourd'hui à côté de la secte utilitaire, fondée vers le même temps par Khoung- Fou-Tseu (Confucius) , était aussi un Dieu s'incarnant de temps en temps sous la forme humaine. Ses disciples ne le font pas naître par l'opération du Saint-Esprit , mais ils ont à cet égard une légende qui, sans être plus déraisonnable, a l'avantage d'être plus poétique : sa mère en devint enceinte par le fait seul de la vive émotion qu'elle éprouva en regardant filer une grande étoile. Il faut du reste se garder de rendre Lao-Tseu responsable de ces extravagances. C'était un ascète plein de modestie, et qui, de son vivant, fut loin de prétendre à de pareils honneurs (2).

(1) On peut voir, dans l'ouvrage cité plus haut, Religions de rantiquité, lome !•% Paris, ^825, l*"* partie, livre !•% pages 183, 185, 187-190 , 193 , 213 , 214 , 233 note , 237-239 , 287 et 288 , de plus amples détails sur les mythes hindous où des savants dislingaés ont le privilège, que nous ne leur envions pas, de trouver un grand sens et une philosophie profonde.

(2) Voir l'ouvrage intitulé Chine , par M. Pauthier, Paris , 1837, pages 111 et 112.

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