‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienne (volume 2)Chapitre 89 sur 139 · RECENSEMENT · texte numérisé non relu

RECENSEMENT

En lisant les narrations de Matthieu et de Luc, on se demande quel était le domicile habituel des parents de Jésus. Luc désigne expressément Nazareth en Galilée, ch. l«^ V. 26 et 56, etch. 2, v. 1-4 et 39. C'est accidentellement, en vue d'un recensement prescrit par Auguste, qu'il les fait aller à Bethléhem en Judée, où Marie accouche et d'où ils partent bientôt pour revenir à Nazareth. Matthieu, ch. 2, v. 1®^, place tout d'abord le lieu de la scène à Bethléhem. S'il s'en tenait là, son silence pourrait faire naître quelque cloute, mais il ne contredirait pas le récit "de Luc. II n'en est pas ainsi. D'après les versets 21-23 du même chapitre de Matthieu, les parents de Jésus, revenant d'Egypte, paraissent rentrer en Judée comme dans leur résidence primitive et habituelle; ils en sont détournés seulement parce qu'ils apprennent qu'Archélaus y règne à la place d'Hérode son père, et c'est acridentellement et sur un avertissement reçu en songe, qu'ils se déterminent à aller demeurer à Nazareth en Galilée. Maintenant il .semble bien que, selon Matthieu, Joseph et Marie ne demeuraient pas primitivement à Nazareth, comme l'affirme Luc, et alors la divergence entre les deux évangélistes est bien près de la contradiction.

Quant au recensement romain, qui, d'après Luc, lurait été le motif du voyage de Bethléhem, il n'a pu ivoir lieu en Judée à l'époque où le rapporte l'évangéiste, c'est-à-dire lors de la naissance de Jésus. En lommant, ch. 2, V. 2, la personne qui aurait reçu

d'Auguste l'ordre de faire le dénombrement de la Judée, Luc s'est chargé de se donner à lui-même on démenti. On convient généralement, malgré quelques variantes dans la manière dont le nom est écrit, qi» c'est le même Cyrénius que Tbistorien Joseph nous c\\ avoir reçu d'Auguste l'ordre de réunir la Judée à k province de Syrie et d'en faire le recensement il Mais dans quel temps ces derniers événements se ^^ saient-ilsî Après la déposition d'Archélatls, cesUdire dix ans après la mort d'Hérode, et par conséqueûi assez longtemps après l'époque que Luc assigne à Is naissance de Jésus; car, quoiqu'il ne place pas aussi expressément que Matthieu la naissance de Jésus soq> le règne d'Hérode, cependant il lui assigne à peu près la môme époque, puisque c'est au temps d'Héroà^ ch. 1«^, v. 5-13, qu'il fait annoncer à Zacharie la naissance de Jean-Baptiste, qui précéda de six mois seulement celle de Jésus. On a dit qu'indépendamment da recensement qu'Auguste fit faire en Judée après la déposition d'Archélatts et dont parle Joseph, il avait p^ déjà en ordonner une autre du vivant d'Hérode. Mai^sous le règne d'Hérode, la Judée n'était pas encow réduite en province romaine, et elle ne le fut quapr^ la déposition d'Archélatts, son fils, qui régna encor? après lui pendant dix ans (2), Or les Romains ne faisaient pas de recensements dans les pays soumis à i^ rois alliés, lors môme que ces rois leur payaient tribut. L'auteur de l'évangile de Luc a donc ou ignore ou bouleversé Thistoire. Il lui fallait un prétexte p^'^^ faire venir les parents de Jésus à Bethléhem. Le recensement de Cyrénius lui tombe sous la main. Maisï^ fait appartient à un autre temps. Eh ! qu'importe à "^

(1) lov&ocuij &pxMo\oyUy livre 17 , ch. 43, et livre 18, ch. 1' *ome !•', Amsterdam, 1726.

■8) Joseph, Ibidem.

faiseur de légendes ? Le recensement est son affaire ; U ne le lâchera pas. Pour lui il ne tient pas aux dates, et il ne se demande pas même si Ton y regardera après lui.

§ &. — ADORATION DES MAGES ET DES BERGERS. FUITE EN EGYPTE ET MASSACRE DES INNOCENTS

Matthieu et Luc, les seuls évangélistes qui parlent de la naissance et de Teufance de Jésus, le font d'une façon peu concordante. D*abord, et ce n*est encore là qu'une simple divergence, Matthieu raconte, ch. 2, T. 1-12, Tadoration des mages, dont ne parle pas Luc, qui par compensation raconte, ch. 2, v. 8-20, celle des bergers, dont Matthieu ne dit rien. Ces bergers sont informés de la naissance de Jésus par hn ange qui les fait resplendir de la gloire de Dieu, et qui est bientôt suivi d'une multitude d'autres anges, lesquels, au milieu d'un concert céleste, entonnent le début du Gloria in excehis. De tout temps les bergers ont aimé à tromper la monotonie de leurs occupations à travers champs en laissant vagabonder leur imagination : aujourd'hui encore, dans certaines contrées, bon nombre d'entre eux font croire qu'ils sont sorciers et finissent peut-être par le croire eux-mêmes. Quant à cette adoration de mages venant de l'Orient, à la suite d'une étoile ou d'un météore quelconque, qui s'arrête sur une maison de Bethléhem, il faut, pour imaginer de telles merveilles, être aussi dépourvu non pas seulement de science mais d'expérience vulgaire que ces petits enfants qui courent après la lune et auxquels un rabbin

'lllk SECONDE PARTIR

compare justement les sayants visiteors dont la motion chrétienne a fait trois rois (1). Mais voici une cotr tradictîon formelle , portant non pas sur des cinoastances oxl des faits accessoires, mais sur des points? premier ordre. Il y a dans l'évangile de Matùieuu^ légende tout à la fois touchante et terrible, qui est 1^ pendant de celles des deux premiers chapitres ir V£xode, et qui a fourni d'aussi nombreux sujets > tableaux à Fart de la peinture ; mais les faits dont eE^ se compose ne s'accordent pas avec la relation deU* Dans Matthieu, V. 13-16, aussitôt après l'adoration ie mages, Joseph et Marie partent de Bethléhem et set fuient en Egypte, pour éviter la colère d'Hérode qordonne alors le fameux massacre des innocents, ^t lequel je reviendrai tout à l'heure. Us restent ^i Egypte jusqu'à la mort d'Hérode. Consultons mainî nant Luc. Peut-être ne serait-ce pas se montrer exigeant que de lui demander de confirmer des fai' aussi importants que le sont cette fuite et ce massacrt Mais au moins faut-il qu'il ne rapporte rien qui ^^ contredise. On va voir s'il en est ainsi. D'après «^ narration, v. 22-39, Joseph et Marie viennent pul^ quement au temple de Jérusalem, le quarantième japrès la naissance de Jésus, afin d'accomplir les cetmonies prescrites par Moyse {LéTitiqm , oh. 12) p;' la purification delà mère et le rachat de l'enfant coms premier-né. Loin de se cacher pour remplir ces iservances, ils les accomplissent ostensiblement, is un temple fréquenté par la foule et où ils sont harai gués par le vieillard Siméon et la prophétesse Ant^ Assurément c'était faire beau jeu à la colère d'Hérot: et rendre bien faciles les recherches de ses sicairt- Mais au moins, après ces cérémonies, Luc fera-t-i

(0 Abraham Ben Jaddaï, DéfcMe du peuple juif an temps àitl^ 9U8 de Nazareth, traduite par M. Van der EIst, Bruxelles, 4836.

CONTRADICTIONS KT DIVERGENCES 2/i5

partir enfin la sainte famille pour l'Egypte? Pas le noins du monde. Il la dirige d'un côté tout opposé, en la faisant retourner tranquillement à Nazareth en Galilée, leur résidence habituelle. Cette circonstance s'oppose à la conciliation que l'on a essayé d'établir entre les relations des deux évangélistes, en disant que la présentation au temple, racontée par Luc, avait pu avoir lieu avant l'adoration des mages, racontée par Matthieu.; car, dans cette dernière hypothèse, les mages arrivant à Bethléhem, où se passe la scène de l'adoration d'après Matthieu, n'y auraient plus trouvé la sainte famille, que Luc avait fait partir pour Nazareth aussitôt après la présentation au temple.

Disons maintenant quelques mots du massacre des innocents. Il est copié en partie sur ces ordres d'extermination des enfants Israélites, émanés du Pharaon, et qui accompagnent aussi la naissance du libérateur des Hébreux. Quoique partisan des Romains qui avaient permis à Hérode de régner, l'historien juif Joseph n'épargne pas assurément la mémoire de ce tyrail, et, tout en lui laissant son surnom de grand, raconte ses crimes flans le plus ample détail (1). Or il ne dit absolument rien de ce massacre de tous les enfants de deux ans et au-dessous, que Matthieu prétend avoir été exécuté dans Bethléhem et tout le pays d'alentour par les ordres d'Hérode. Outre que la narration de Luc, en contredisant, comme je viens de le faire voir, la fuite en Egypte racontée par Matthieu, contredit déjà par là même ce massacre qui en est le prétexte, est-il permis dé supposer qu'une aussi abominable boucherie n'eût causé aucun émoi dans la Judée, n'eût laissé aucune trace dans ses annales contemporaines, et qu*un historien juif, qui vient peu de temps après raconter longuement et minutieusement le règne d'Hérode sans

(1) imm, livres 45, 46 et 47.

T. 11. lA.

2/|6 SECONDE PAATIE

nou» faire grâce d*aacun de ses crimes, soit publics si'/ privés, n*eût absolument rien dit de celui qui les surpassait tous en atrocité?

Matthieu prétend, v. 17 et 18, que le massacre dr^ innocents était Taccomplissement d*une prophétie cr Jérémie. Quand on consulte le texte réel de cette prophétie, ch. 31, on voit que les enfants sur lesqnel' pleure Rachel, au verset 15, ne sont pas morts maisatr sents et en captivité, et que la prophétie a précisémei* pour objet la promesse que Dieu fait de les rappek: de Texil. Cela résulte manifestement de Tensemble d<^ versets 10-17. On se demande alors comment Tauter/ de Tévangile qui porte le nom de Matthieu, a pu Toir. une prédiction de massacre d* enfants, et Ton est ford'admettre qu il s'est borné à en extraire ou à citer limémoire le verset 15 isolément, et sans regarder ce 4: était avant et après. On voit que cet évangéliste, qi aioïe à citer les prophéties de Tancienne loi, n'est pi^ heureux dans les applications qu'il en fait. J*en aidons^ d'autres preuves ailleurs (1).

{[ 9. '— COMMENCEMENT ET THEATRE DEâ PRÊDICATIOXS DE J£S^

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