TRAHISON DE JUDAS
D*après Matthieu, v. 14-16, Marc, v. 10 et 11, et JLuc, V. 3-6, Judas vient offrir aux princes des prêtres de leur vendre son mattre. Non-seulement ils ne le repoussent pas, mais il est dit, dans Marc et Luc, qu'ils l'accueillent avec joie. En supposant même que i^e fussent des hommes assez vils pour accepter une pareille offre, on ne voit pas qu'ils aient eu besoin de ! 'a^ssistance de Judas dans leur intention de faire arrêter Jésus, puisque les évangélistes eux-mêmes, Matiiieu, v. 55, Marc, v. 49, et Luc, v. 53, prennent
(^1 ; Au chapitre YII de la l^* partie de cet ouvrage, tome I**.
27& SECONDE FARTIB
soin de faire remarquer que Jésus ne se tenait point caché. Le preinif^r évangéliste seul indique la sommi de 30 pièces d'argent, que Judas aurait reçue pour prix de sa trahison. J*ai eu à eu parler ailleurs (1).
Selon Matthieu, v. 20-29. et Marc, v. 17-25, l>ntretien relatif à la future trahison de Judas a lieu atcni que Jésus ne prononce les célèbres paroles Ceci esi nunv eorpSt ceci est mon sang, sur lesquelles la doctrîM chrétienne a fondé le dogme de TEucharistie. Selon Luc au contraire, y. 14-23, cet entretien n a liai ^VL après que Jésus a prononcé les paroles sacrame»* telles. Dans Févangile de Jean, il est placé au roilin du chapitre 13, v. 21*26, où Jésus, lavant les pieds d« ses disciples et prenant avec eux le dernier repas, ot leur dit rien qui ait rapport à Tinstitution de la cm eucharistique, omission qui, de la part du discipli bien-airoé, parait encore plus étrange que le silence des trois autres évangélistes au sujet du fait important du lavement des pieds.
D'après Matthieu, v. 23 et 25, et Marc, v. 20, Jê^uî désigne si clairement Judas comme devant le trahir, qu'aucun des assistants ne peut s*y tromper. Au contraire, d'après Luc, v. 21-23, et Jean, v. 21 et 22, k traître est désigné en termes vagues, de telle sorte que les disciples se demandent entre eus, en parole d'après le premier, du regard d'après le second, qn*! il peut être. Après cette désignation vague , Jean. T. 23-26, ajoute que Jésus lui indique clairemer^ Judas.
D'après Matthieu, v. 47-50, Marc, v. 43-46, et Luc Y. 47, le baiser de Judas est le signe convenu qui fai: reconnaître Jésus aux soldats chargés de Tarrèt^r Jean, ch. 18, v. 2-8, non-seulement ne dit rien 6 cette circonstance, mais par compensation fait tombe?
0) Au chapitre V! de la ^^• parlie.
à la renverse la cohorte armée, au nioroent o& Jésus, qu'on cherche pour Tarrôter, leur dit : M€ toiei. Cette déclaration spontanée de Jésus est en contradiction avec la version des trois autres évangélistes, d*aprèB laquelle les soldats ne reconnaissent le maître que par le baiser convenu du disciple. Ce baiser, considéré en lui*mème et sans tenir compte du récit du 4* évangile, qui le rend sans objet et le contredit, porte d*ail* leurs le cachet de la plus naïve invention. Kn effet, puisque Ton suppose que Judas en est arrivé à ce point de scélératesse d'aller vendre son maître, et que, pre^ nant désormais un rôle ouvertement hostile, il vient lui-même le faire arrêter par des gens armés, il est clair que, dans une pareille situation, il ne croyait pas avoir besoin de recourir à d'hypocrites démonstrations. Un geste, un mot lui suffisait pour désigner Jésus. L'infâme baiser, imaginé par les trois premiers ëvangélistes, est donc un simple ornement dans le goût de la légende chrétienne, à qui il fallait, dès le début du drame de la passion, un type bien odieux et sqr qui pût se décharger rindignation du croyant ému; elle façonne ce type à sa guise et sans 8*inquiéter aucunement de la vraisemblance : c'est sa manière à elle de procéder et avec bonne intention. Il fiiut donc s'attendre à la voir tisser son récit avec des fils de toutes couleurs et qui feront jurer la toile à chaque coup de navette.
iVIatthieu, ch. 27, v. 3-8, raconte que Judas repentant, étant venu trouver les princes des prêtres et leur ayant dit : J'ai péché en livrant le sang du juste ^ ceux-ci lui répondirent : Qu^ est-ce que cela nous fait? z^est ton affaire. Réponse pleine d'invraisemblance et •omme la feraient des scélérats consommés, qui, ne ensint point à être jugés incapables davQÎr payé une na.u.vaise action, n'essaieraient môme pas de se disulp^r. Judas aurait alors jeté dans le temple les
30 pièces d'argent qu*il ayait reçues pour prix de sa trahison, et serait allé se pendre. L'évangéliste ajoute que le^ princes des prêtres achetèrent de cet az^ntm champ destiné à la sépulture des étrangers et qui fat appelé champ du sang (1). Mais on trouve, àkos]& 1«" chapitre, v. 18 et 19, des Actes des apôtres, lim attribué à Tévangéliste Luc et reconnu canonique par rÉglise, une version fort différente. Il y est (Ut as contraire que Judas acquit du prix de sa trahison la champ que les habitants de Jérusalem appelèrent Hêceldama, c'est-à-dire champ du sang. C'est bien là le même champ que, d*après le premier évangéliste, les prêtres achetèrent avec Targent que Judas ne Toulnî pas garder. Remarquons le singulier scrupule qu'ils se seraient fait de remettre cet argent dans le ^sor. parce que, auraient-ils dit, c'était le prix du $ang;i^ en achetèrent un champ destiné à la sépulture des étrangers, et qui a été appelé champ du san^ jusqu'à a jour, ajoute Tévangéliste (2). Ce scrupule ne se comprend pas : mettre une somme dans le trésor oa eo acheter un champ qu'il faudrait payer avec l'argent tiré du trésor, cela revient absolument au même. Il faut remarquer encore que Judas, qui, d'après Matthieu, s'étrangla, mourut d'une autre mort d'après Luc, Actes, ch. 1®^, v. 18 : s' étant précipité, il se ramfU par le milieu du corps, et toutes ses entrailles se rrp» dirent, toutes circonstances qui n'ont aucun rappor
(i) Il cite à ce propos une prophétie de Zacharie, qu'il attribue à Jérémie et dont j'ai parié au chapitre Yi de la i^ fiariie tome I''. Notons que le mot hébreu hacMama, qui se lit ici daië la Vulgate, n'existe pas dans le texte grec du premier éTangik; saint Jérôme l'a ajouté à sa traduction, en l'empruntant ts l**" chapitre du livre des^c/es des Apôtres.
(2) Cette expression jusqu'à ce jour ne semble-trcUe pas indiqi^ une époque de rédaction de l'éva(l|^iie de Matthieu, bien posteriez
celle que les chrétiens lui assignent?
avec les faits physiologiques occasionnés par la stran* gulation. Le suicide de Judas est un dernier trait dont pouvait fort bien se passer le tableau, déjà assez noir, de sa trahison. Puisqu'on nous le dit repentant, il est clair qu au point de vue de la doctrine chrétienne, du moment où il avouait son crime et en témoignait du repentir, il pouvait obtenir son pardon tout aussi bien que Pierre, qui avait renié son maître.
Le docteur Strauss s^est étonné avec raison que Jésus, connaissant^ en vertu de sa science surnaturelle, Tavarice de Judas, et ayant d'ailleurs expressément prédit sa trahison (Jean, ch. 6, v. 65, 71 et 72), l'eût fait l'économe de la société et l'eût ainsi exposé, par une sorte de provocation peu morale, aux tentations incessantes de sa cupidité. Il demande si, au point de vue économique, on confie une caisse à celui qu'on sait capable de la voler (Jean, ch. 12, v. 6), et si, au point de vue pédagogique, on place un homme faible dans un poste qui compromet continuellement son côté défec* tueux, de telle sorte qu'on peut prévoir qu'il succombera tôt ou tard. Il se refuse enfin à croire que Jésus ait joué de cette façon avec les âmes qui lui étaient confiées (1). Ces réflexions me paraissent fort sensées et je m'y associe pleinement.