JEPHTÉ SACRIFIE SA FILLE ET FAIT ÉGORGER
43,000 ÉPHRAÏTES.
Ch. 11, Jephté, qui d'abord avait été chef de brigands, v. 5, est fait prince et juge de Galaad. Gratifié de l'inspiration divine, v. 20, il va combattre les Ammonites. Il fait vœu, si Jéhovah lui donne la victoire, de lui sacrifier la première per* sonne de sa maison, qui viendra à sa rencontre lorsqu'il rentrera chez lui, V. 30 et 31. Jéhovah l'ayant rendu victorieux, il rentre triomphant, et la première personne qui accourt au devant de lui est sa fille unique. Il paraît d'abord fort contrarié de cet incident qu'il aurait pu prévoir. Mais il se croit lié par son vœu impie, et on a vu du reste que les versets 28 et 29 du ch. 27 du Lémtiqm autorisaient sa croyance. Sa fille elle-même
le confirme dans ce sentiment. La seule grâce qu'elle lui demande avant d'être immolée, c'est d'aller courir pendant deux mois sur les montagnes pour y pleurer sa virginité. Quoique le remède pût sembler pire encore que le mal, Jephté acquiesce à cette fantaisie; après quoi il immole sa fille, v. 52-39. L'auteur sacré n'a pas le plus petit mot de blâme pour cette action. Voilà donc un sacrifice humain oSeri au Dieu de la Bible par un homme qu'il inspire et qu'il protège !
La plupart des Docteurs chrétiens, obligés de reconnaître la réalité de ce sacrifice, se bornent à essayer d'en pallier l'odieux. Bossue t suppose gratuitement un ordre secret de Dieu qui, ne ferait que grossir la difficulté : a Jephté ensanglante sa « victoire par un sacrifice qui ne peut être excusé que par « un ordre secret de Dieu , sur lequel il ne lui a pas plu de « nous rien faire connaître (1). » M. le pasteur Coquerel se voit également obligé de convenir que Jephté a véritablement immolé sa fille. Mais il se rejette sur ce que le fait serait raconté par la Bible sans être approuvé : « Est-ce Dieu qui « a dicté le vœu de Jephté? Est-ce Dieu qui en exige Tac- « complissement (2)? » C'est détourner la question; car, si Ton ne peut pas dire que, dans la narration sacrée, Dieu commande directement le vœu de Jephté et son accomplissement, on a le droit de reprocher à l'auteur d'avoir raconté cet abominable sacrifice sans un seul mot de blâme, et de nous avoir présenté celui qui l'exécute comme un homme spécialement honoré de l'inspiration et de la protection de
(1) Discours sur f histoire universelle , 1"** partie, 4^ époque, tome VIII,
Paris, 1744.
(2) Biographie sacréey KdidQ Jephté, Valence, 1837.
d8 SECONDE PARTIE.
Dieu. Nous voyons d'ailleurs l'auteur de YÉpilre aux Hé>rtuxy eh. Hy V. ù2y ranger Jephté au nombre des saints (1).
Mais il est d'autres apologistes qui nient contre toute évidence la réalité du sacrifice de Jephté. Au moyen de certains arrangements, qui sont autant d'infidélités de traduction, l'abbé de Genoude soutient que Jephté n'immola pas sa fille, mais qu'il se contenta de la vouer au célibat. Cela fait, il prétend que la difficulté élevée par les incrédules au sujet de ce sacrifice humain, ofTert au Dieu de la Bible, s'évanouit dans sa traduction (â). Sans doute dans sa traduction. Malheureusement traduire comme il le fait, ce n'est plus traduire mais altérer les textes. La Bible parle formellement et clairement d'un holocauste offert à Dieu, et personne n'ignore que les holocaustes de la loi mosaïque étaient des sacrifices réels et physiques, et que ce qui en est dit dans les livres de l'Ancien Testament doit s'entendre au propre et non pas seulement au sens figuré ou allégorique. Au ch. 3, v. 27 du 4^ livre des Rois, Mésa, Roi de Moab, immole son fils premier-né, ce qui excite l'indignation des Israélites , et il est remarquable que l'écrivain sacré se sert des expressions mêmes qu'on lit dans le vœu de Jephté (3). Or, il n'est jamais venu à la pensée des interprètes chrétiens de nier la réalité du sacrifice de
(1) In enumeratione sanctarum, selon Texpression d'un passage de saint Jérôme, que j'aurai à citer tout à l'heure.
(2) Il rend ces mots du verset 31, n*?iy ^H^H^'pyni par Poffrirai
COMME»» holocatiste. et ces mots du v. 39, tt^^K nyn^*S/ K^HT par Qui
EN EPPET demeura vierge, {Discours préliminaire de sa Traduction, Paris, 1841.) * • •
(3) nyS in^y^l (Volr aussi Genèse, ch. 22, v. 2 et 6-13.)
Mésa. S'il y avait quelque incertitude sur le sens véritable de celui de Jephté, on pourrait interroger les Juifs, non pas seulement ceux d'aujourd'hui, mais ceux d'autrefois. Joseph, qui mitigé le plus possible Todieux des traditions de sa nation, parle expressément de ce sacrifice comme d'un sacrifice sanglant et réel (1). C'était, selon l'abbé de Genoude, comme un holocauste, un sacrifice mystique seulement ; ce n'était pas sa fille, c'était la virginité de sa fille que Jephté oflrait à Dieu. Mais pouvait-il venir à la pensée des Juifs d'offrir à leur Dieu des vierges , des vestales? Oublie-l-on qu'au lieu d'être en honneur parmi eux, le célibat était au contraire regardé comme un opprobre, et que leurs prêtres mêmes ne comprenaient pas qu'il pût être agréable à Dieu? Prêter d'autres idées à un juif et à un juif comme Jephté , à un homme de sang et de chair , n'est-ce pas le travestir en un chrétien ascétique de la Thébaïde ou l'affubler du froc d'un moine du 10^ siècle? Cette supposition, on le voit, répugne tout d'abord comme opposée aux données fondamentales de la loi et des mœurs hébraïques. Mais de plus elle ne soutient pas un instant l'examen en présence des textes. Le verset 31 dit de la manière la plus positive que Jephté fait vœu d'offrir à Jéhovah en holocauste et non pas en quasi-holocauste la première personne de sa maison qui viendra k sa rencontre. Lorsqu'il aperçoit sa fille, il déchire ses vêlements en signe de douleur, v. 35 : peut-on expliquer autrement que par la pensée de la mort à laquelle il l'a vouée des regrets exprimés avec tant de violence? On ne saurait
(1) (èvciâveRf Ù7roc>%6fjxyoq èyrî y/xy rov ^arpè<; Kal èT^evùepla rav
Tohrov reêinf^cfjLéyif ôôffaç riyy frai^x wAoxawTWCfy. (icucf^/xij
àpxaio>^lxy livre 5, ch. 7, tomel", Amsterdam, 1726.)
non plus donner une autre explication de ce deuil public des fllles d'Israël qui pleurent, tous les ans, pendant quatre jours, la fille de Jephté, v. 40. Enfin le verset 39 dit simplement qu'il fit à sa fille ce qu'il avait fait vœu de faire, et ce qu'il avait promis à Jéhovah, c'était un holocauste. Les mots suivants, et elle ne connut pas d'homme ^ sont le résumé de ce qui vient d'être dit, dans les deux versets précédents, de la douleur que la fille de Jephté manifeste, selon les idées juives, de mourir vierge : l'abbé de Genoude leur fait signifier qu'elle continua de vivre, en traduisant ainsi, qui en effet demeura vierge. Il ne voit point d'inconvénient à ajouter l'expression en effets qui favorise son interprétation. Le Maistre de Sacy avait déjà introduit cette expression dans sa traduction ; mais en même temps et comme pour donner une sorte de compensation à cette infidélité , il avait avoué, dans une note, que toutes les circonstances du récit l'obligeaient à pencher pour le sentiment de ceux qui admettent une immolation réelle de la fille de Jephté (1). L'abbé de Genoude, en
(1) La sainte Bible ^ tome V\ Paris, 1717. L'opinion de Sacy, qui était on des chefs de Fort-Royal, autorise déjà à supposer que les théologiens de cette célèbre école croyaient à la réalité du sacrifice de Jephté. Ne poturait-on pas encore invoquer , comme confirmation de cette supposition , les vers suirants de Racine , élève de Port-Royal ? Je les citerai à ce titre seulement et sans attribuer un bien grand poids en ces matières au sentiment même d'un grand poète:
» Est-ce qu'en holocauste aujourd'hui présenté, « Je dois, comme autrefois la fille de Jephté, » Du Seigneur par ma mort apaiser la colère? •
( Athalie, acte 4:, scène 1".)
PREMIÈKE SECTION. — CHAPITRE VU. lOl
rimitant dans sa faute, n'ai eu garde de l'imiter dans sa bonne foi (1).
Ch. 12, V. 4-6, Jepbté ne pouvait point contenter avec si peu les goûts de sa première profession. Il fait égorger 42,000 habitants de la tribu d'Éphraim, qui du reste auraient pu se sauver s'ils avaient appris à prononcer comme ses sicaires le mot schibboleth.