DE MORT
Le chapiti*e 20 contient ces commandements de Dieu, connus SOUS le nom de Décalogue. On y voit, v. 5, que Jéhovah est un Dieu jaloux, et qu'il punit les hommes dans leurs descendants : théorie si souvent traduite en faits (péché originel, imputé à toute la postérité d'Adam ; condamnation de Chanaan et de ses descendants pour la faute de son père Cham ; etc.), et qui se retrouve dans beaucoup d'autres textes. (Exode ch. 34, v. 7; Nombres, ch. 14, v. 18; Deutéronome, ch. 5, v. 9; Jérémie, ch. 32, V. 18.) Le verset 12 veut qu'on honore son père et sa mère dans le but de vivre longtemps, et donne ainsi un motif intéressé à l'accomplissement d'un devoir sacré et des plus désintéressés. (Voir aussi Deutéronome, ch. 5, v. 16; Ecclésiastique, ch. 3, V. 7; et Èpitre aux Éphésiens, ch. 6, v. 3.) C'est la morale de l'égoïste, qui ne fait rien de bon qu'à la condition d'en recevoir le prix matériel et immédiat, et qui ne s'abstient d'une mauvaise action que par la crainte du châtiment qu'elle peut lui attirer. C'est du reste en harmonie avec le système moral, établi parMoyse et dont j'exposerai la formule générale
lorsque je ferai voir (1) que le législateur des Hébreux n*a pas connu le dogme de rimmortalité de Tàme. Les chrétiens, quoique professant la croyance à une autre vie, n'en continuent pas moins de réciter dans leurs prières ce précepte : Tes pire et mère honoreras afin que tu vives longuement, précepte qu'ils voient journellement mis en défaut par l'expérience ; car il y a beaucoup de gens qui honorent infiniment leurs parents et qui ne vivent pas longtemps , tandis que beaucoup d'autres qui ne les honorent pas du tout ont une longue vie. En vain quelques théologiens, frappés de ce que le précepte, entendu dans son sens propre et naturel, renferme de peu moral et en même temps de contraire aux faits quotidiens, essaient-ils de dire que c'est la vie céleste qui est figurée pour eux par cette longue vie terrestre que l'ancienne loi promettait aux Israélites : cette explication ne se soutient pas devant le texte si précis de YÉpître aux Éphésiens, où saint Paul propose pour but et promet aux chrétiens qui honorent leurs pères et mères, comme autrefois les auteurs du Pentateuque et de X Ecclésiastique l'avaient fait aux Juifs, les avantages temporels et une longue vie, passée sur cette terre (2). Le verset 15 défend de tuer : aucune histoire n'est souillée de plus de meurtres que l'histoire sacrée, et de meurtres commis pour la cause et par l'ordre de Dieu. Le verset 15 défend le vol : on a vu, il n'y a qu'un instant, les Israélites voler les Égyptiens par l'ordre de Jéhovah.
Ch. 21, V. 20 et 21, un maître qui tue son esclave à coups de verge, n'est déclaré coupable que si celui-ci lui reste mort sous la main; mais s'il arrive que l'esclave ne soit pas achevé et
(1) Au § 5 du chapitre 5.
(2) *'lva eu (rot yêvifrM Kxi i(T\i jxaxpoxpôvtog èm rîji; <yÇjq,
qu'il puisse traîner son existence jusqu'au lendemain ou au surlendemain, son meurtrier n'est passible d'aucune peine» parce que, dit le texte, c'est son argent (!)• Cette distinction entre deux cas identiques sous le rapport de la criminalité de l'acte, et qui ne diffèrent que par une circonstance indépendante de l'intention de l'agent, est donc aussi peu motivée qu'elle est révoltante. Voilà un meurtre parfaitement caracté* risé et que laisse impuni le même législateur qui tout à l'heure défendait le meurtre. Par compensation sans doute on va le voir punir de mort de simples délits.
Ch. 50, V. 22-38, Jéhovah donne à Moyse la recette des parfums sacrés qui devaient servir soit à oindre Aaron et ses ûls et les divers objets et ustensiles du culte, soit à embaumer le tabernacle du témoignage. On remarquera, aux versets 33 et 38, la pénalité instituée contre ceux qui auraient osé composer le premier parfum pour en donner à un étranger, et le second pour le seul plaisir de le respirer : les contrefacteurs devaient être mis à mort. Quel code ! La peine capitale pour avoir fabriqué et donné ou respiré des parfums sans permission !
Ch. 31, V. 14 et 15, Quiconque travaille le jour du Sabbat, sera mis à mort. Encore la plus grande des peines pour un acte qui , jugé du point de vue même de l'esprit étroit des observances judaïques, n'était évidemment qu'un délit! Et qu'on ne croie pas que le législateur fasse ici une simple menace qu'il n'ait pas l'intention d'exécuter ; car on voit plus loin, au ch. 15, v. 32-56 des Nombres , Moyse condamner à mort, par ï ordre de Jéhovah , un homme qui avait ramassé
(1) Wn IfîDD ^3
28 SECONDE PARTIB.
(lu bois un jour de Sabbat, et le peuple exécuter cette horrible sentence.
On peut voir ailleurs la peine capitale prodiguée pour de simples délits. La Genèse^ ch. 17 , v. 14, YExode, cb. i2, V. 15 et 19, le Lévitique, ch. 7, v. 21 et 25-27, cb. 17 , v. 10 et 14, ch. 19, V. 7 et 8, ch. 22, v. 3, et ch. 23, v. 29 et 50, et les Nombres^ ch. 19, v. 13 et 20, punissent de mort ceux qui ne se font pas circoncire (1), ceux qui mangent des ali-
(1) Ce cas d'application de la peiiie capitale revêt, dans la version des Septante, le caractère particulier, si familier à la législation biblique, et qui consiste à frapper Tinnocent pour le coupable. Au ch. 17 de la Genèse, Dieu vient d'instituer la circoncision comme signe de son alliance avec Abraham et sa postérité; il prescrit de pratiquer cette opération surtout enfEint mâle, âgé de 8 jours, v. 32. H est évident que cette prescription ne peut s'adresser qu'aux parents du nouveau-né, et que dès lors ce sont eux qui doivent encourir la peine qui serait instituée contre l'omission de la circoncision. Eh bien !
c'est l'enfant qui sera puni! Et comment puni? De la peine de mort. 'ATff/rfiifToç ap(Tijv, ôç cù TrepiTfjLVi^^erxi r^/ ffâpKX Tiji àKao^JTix^; aÙTov r^ ifiépa Tjn o^cTJj^, èëoXo^psv^)j(TeTat yj \pvxij èjcsiinj êic rou yévcv; oLÙrijq^ y, 14. C'est un de ces récits qu'Origène refusait d'entendre selon le sens naturel des mots. Il s'indignait justement de voir ainsi punir un enfant innocent pour la faute de ses parents. {TUp} apxwj livre 4, § 17, tome I*'', Paris, 1733.) Mais la vérité est que le texte hébraïque du v. 14 ne désigne pas nécessairement l'enfant même : il y est question d'un incirconcis en termes généraux et sans la condition d'âge mentionnée au v. 12 ; cela peut donc absolument s'entendre de celui qui , devenu adulte sans avoir été circoncis, négligerait de se soumettre à cette pratique. Punir cette négligence de la peine capitale, c'est assurément une chose exorbitante ; mais cela n'est plus aussi odieux que s'il s'agissait de l'enfant, auquel seul peuvent s'appliquer ces mots du grec ri vifjiépa Tj; oy^ôifj^ par lesquels s'est laissé tromper Orîgène, qm, ainsi que la plupart des Pères de l'Église grecque, ne consultait habituellement que la
première: section. — chapitre ii. 29
ments défendus ou consacrés, ceux qui ayant touché des choses déclarées impures, ne se font pas asperger par le prêtre, ceux enfin qui travaillent ou ne jeûnent pas le jour des expiations.
§ ?• — ADORATION DU VEAU d'oR.
Ch. 32, V. 1-6, pendant que Moyse est sur le Sinaï, les Hébreux demandent des Dieux à son frère Aaron. Celui-ci, qui était doué pourtant du talent de la parole (ch. 4, v. 14-16), loin d'appliquer les foudres de son éloquence à combatti*e ce désir insensé, trouve tout simple d'y accéder, se met à fondre un veau d'or auquel il élève un autel, et soit dérision soit qu'il voulût sérieusement attribuer à son nouveau Dieu le nom de l'ancien, il s'écrie : Demain la fête de Jéhovah (1). Le lendemain donc le peuple, debout de grand matin, offre des sacrifices à son idole, festine, chante et danse autour d'elle. Mais, au milieu de l'orgie payenne, survient Moyse, apportant les tables de pierre, sculptées de la main même de Dieu (ch. 31, v. 18, et ch. 52, v. 15 et 16). Transporté de colère, il brise les tables de la loi, prend le veau d'or, le brûle ^ le réduit en poudre ^ le met dans de Veau et le fait boire aux israéliteSy v. 19 et 20 (2). Puis, après avoir adressé à
version des Septante. Dans le texte samaritain, il est aussi question du huitième jour au v. 14. {Bible Polyglotte, tome VI, Paris, 1632.)
(1) ^m nin^S jn
(2) L'auteur de V Exode a accumulé dans ces .quelques mots plusieurs diffi-
AaroD quelques mots de reproches, mais pour la forme seulement comme on le verra tout à Theure, il appelle à lui les Lévites et leur adresse cette harangue : « Que chacun tue « son frère et son compagnon et son prochain , » v. 27 (1). Les lévites égorgent environ trois mille Israélites (2), et Moyse
cultes qui déconcertent la science des chimistes actucb. Les versets 4 et 24 ne permettent pas de recourir à la supposition d'une idde de bois simplement dorée ; car il y est expressément question d'un veau fondu et coulé en w. Gomment s'y prit Moyse pour le brûler, le dissoudre dans de l'eau et le rendre potable? L'or est un des métaux les plus inaltérables. Ce n'est pas chose fiacile que de l'oxyder; pour devenir incandescent il faut qu'il soit extrêmement divisé et porté à une température de 50 degrés du pyromètre de Wedgwood. On parvient bien à le dissoudre par un mélange des deux acides azotique et chlorhydrique. D y a aussi une préparation appelée or poiabU et qui est un chlorure d'or, dissous dans de l'éther. Mais ces substances étaientelles déjà connues du temps de Moyse, et dans ce cas -là même , se fiaisait-il suivre, au désert, des appareils nécessaires à des manipulations chimiques? Dans la version syriaque, Moyse réduit le veau d'or en poudre avec une lime, opération mécanique qui n'a pas de rapport avec une dissolution chimique. {Ibidem,)
(1) iaSp-nx tt^xi înjn"nK a^w r^lrn^ny^K «'im
(2) La plupart des éditions, soit manuscrites soit imprimées, de la Yulgate
portent quasi viginti tria milita, v. 28. Cependant la Bible latine de Mayence,
de 1472, l'une des premières éditions imprimées, porte gtiasi triginta tria
millia. Dans la Bible manuscrite, offerte à Charles le Chauve, en 850, par les
moines de St. Martin de Tours, et que possède le Musée dit des Souverains au
Louvre, on lit : quasi X X tria tnillia. Les signes XX sont écrits d'une encre
plus pâle que celle des mots voisins, et ils ont été manifestement espacés, plus
que ne l'exigeait leur forme, sur une rature grossière qui occupe justement la
place qu'occuperait le mot viginti, H est vraisemblable qu'une bonne âme
aura d'abord gratté ce mot dans le but d'y en substituer un autre qui rendît
Moyse et ses Lévites moins crueb, et qu'ensuite quelque scribe aura voulu
les encourage en ces termes, v. 29 : « Que chacun de vous « consacre aujourd'hui sa main à Jéhovah dans son fils et son € frère (1). » Il faut noter que Moyse venait de donner tout récemment y ch. 20, les commandements de la loi, parmi lesquels se trouvait cette'défense : Tu ne tueras point. Il vient ensuite jouer la sensibilité auprès du peuple, en disant qu'il va monter auprès de Jéhovah, afin de tâcher de le fléchir ; mais il rapporte une réponse impitoyable et qui lui donne les apparences de la tendresse, v. 50-34 : c'est une scène de même nature que celles des v, 9-14, où Moyse avait arrêté la fureur de Dieu qui voulait détruire tous les Israélites et le mettre à la tête d'une autre grande nation. Disons enfin que,
rétablir le texte primitif^ mais en se bornant à écrire le nombre vin^t simplement en chiffires; Enfin un manuscrit de la Bibliothèque de Lyon, inscrit sous le n* 337-1016 , et que Ton croit du commencement du xii« siècle, porte quasi quatuor milita,
a) vnxa^ 1333 tt^^K ^3 nin^S Di*n D3T ?kSd
C'est ce noble exploit que Racine célébrait en beaux vers devant la cour de Louis XIY, lorsqu'il mettait ces paroles dans la bouche du grand^prêtre, d'adressant aux Lévites :
Dans l'infidèle sang baignez-vous sans horreur. V Frappez et Tyriens et même Israélites.
• Ne descendez- vous pas de ces fameux Lévites
• Qui, lorsqu'au Dieu du NU le volage Israël Rendit dans le désert un culte criminel,
« De leurs plus chers parents saintement homicides, a Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides, « Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur tt D'être seuls employés aux autels du Seigneur ? »
{Athalie, acte 4, scène 3.)
si quelqu'un avait dû être puni de mort pour ce fait d'idolâtrie, c'était assurément le plus coupable de tous, cet Âaron qui , chargé de la conduite du peuple pendant l'absence de Moyse, se prête lâchement â sa grossière fantaisie, et croit se justifier en disant que ce peuple est enclin au mal, v. 22, ce qui était une raison de plus pour ne pas lui faciliter les moyens de s'y livrer. Moyse ne trouve rien à reprendre dans cette étrange justification, et non seulement il épargne Aaron, mais il va bientôt l'élever, et toujours par l'ordre de Dieu, à la dignité de grand-prêtre et souverain pontife de la religion nouvelle, ainsi qu'on le voit au chapitre 8 du Lévitique. Est-ce donc que nous voudrions que Moyse eût ajouté le meurtre de son frère à tant d'autres meurtres? Personne ne le pensera. Ce que nous voulons dire seulement, c'est qu'après avoir ordonné aux Lévites d'égorger ceux de leurs frères et de leurs fils qui avaient pris part à l'adoration du veau d'or, si cette exécution était sainte, il devait, pour être conséquent, en donner l'exemple, surtout quand il s'agissait de celui des coupables auquel il avait lui-même attribué la première part de responsabilité du péché du peuple, v. 21.
Cette histoire de l'adoration du veau d'or et du massacre qui s'ensuivit est donc tîssue d'inconséquences autant que d'horreurs, et l'on ne s'étonne pas que rhislorien juif Joseph n'en ait rien dit.