‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienneChapitre 47 sur 96 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

PROPHÈTES (i).

§ 1^. — PARURES DES FILLES DE SION. NUDITÉ D*ISAI£. FORMULE CABALISTIQUE. BONS CONSEILS DONNÉS AUX JEUNELUS.

Âo eh. 5, V. 16-â4, Isaïe, décrivant les allures indécentes des filles de Sion, donne une longue liste des objets qui entraient dans leur toilette : en voyant tout cet attirail de joyaux, de parfums et de vêtements, on dirait qulsaïe a voulu peindre certaines femmes d'aujourd'hui. Un tel débordement du luxe oriental dans la nation juive au temps d'Ézéchias nous rejette loin de cette simplicité antique dont nous avions eu à noter plus d'un bel exemple dans ses livres sacrés. Ce passage dlsaïe est un de ceux qui ont causé le plus d'embarras aux interprètes anciens et modernes. Les traductions sont toutes fort différentes.

(1) Pour ce qu'il faut penser de la prophétie considérée en elle-même et dans son principe, je renvoie le lecteur à la dissertation spéciale du chapitre 6 de la Ire partie de cet ouvrage, tome 1".

Il faut reconnaître qu'il y avait une extrême difTiculté à déterminer avec précision la nature des ornements décrits par le prophète et à trouver dans d'autres langues que la sienne des expressions exactement correspondantes. Voici, comme spécimen, la version d'un traducteur français : « L'Éternel a dit « encore : Parce que les filles de Sion se sont élevées et ont « marché la gorge étendue et en faisant des signes des yeux, et « qu'elles ont marché à petit pas, faisant du bruit avec les « pieds, l'Éternel enverra la gale sur la tête des filles de Sion « et il découvrira leur nudité. En ce temps là le Seigneur « ôtera l'ornement des sonnettes, les agrafes, les boucles, les « petites boites, les chaînettes, les papillottes, les atours, les « jarretières, les rubans, les boîtes de parfum, les pendants « d'oreilles, les anneaux, les bagues de senteur qui pendent « sur le front, les mantelets, les écharpes, les voiles, les poin- « çons, les miroirs, les crêpes, les tiares et les couvre-chefs. « Et il arrivera qu'au lieu des odeurs aromatiques, il y aura de « la puanteur; et au lieu d'être ceintes elles seront débrail- « lées; et au lieu de cheveux frisés, elles auront la tête chauve, « et, au lieu de ceintures de cordon, des cordes de sac, et, au « lieu d'un beau teint, un teint hâlé (1). » Sont-ce bien là les noms français à donner à tous les détails d'ornements et de costumes féminins, qu'Isaïe avait en vue? Je me récuse complètement en pareille matière; mais j'avoue que je ne vois pas là de quoi faire entrer Dieu en fureur ni même de quoi envoyer, en échange de leurs colifichets et de leurs parfums, la teigne, la nudité, l'infection et la calvitie à de pauvres créatures, communément moins coupables que les hommes qui les corrompent.

(1) La sainte Bible ^ Londres, 1842.

«04 SECONDE PARTIB.

Le plus élégant des prophètes, celui qui passe pour avoir été (le race r^ale, Isaie se montre nu en public, afin de figurer la dévastation de TÉgypte et de l'Ethiopie, ch. 30, v. 2-4 : il en avait, disait-il, reçu Tordre de Jéhovah. Parmi les allégories qui ne sont pas le fruit direct d*une inspiration divine, on peut en imaginer de plus décentes et de meilleur choix. On ne dit pas si cette grossière pantomime fut trouvée de bon goât. Ce qu'il y a de certain, c*est que, chez tous les peuples civilisés>de pareils actes sont talés d'immoralité ou au moins de folie. On a cherché à écarter la circonstance qui blesse le plus la pudeur, en disant que le texte sacré ne parlait point d'une nudité abso^ lue. Qu'on lise donc les versets 3 et 4, où il est dit que Jes Égyptiens et les Éthiopiens seront menés en captivité dans l'état honteux où avait marché Isaïe (1). Qu'on lise aussi un passage d'une lettre où l'auteur de la Yulgate, saint Jérôme, dit qu'Isaîe ne rougit pas de se montrer nu (â). Ces expressions disent assez nettement qu^l s'agit ici de l'espèce de nudité que ne permet point la pudeur.

Ch. 28, après nous avoir appris que les prêtres et les prophètes juifs étaient ignorants et ivrognes et qu'ils couvraient leurs tables de leurs vomissements, v. 7 et 8, Isaïe ajoute à ce tableau

(1) TW ^QvVT^ V. 4. Le traducteur latin a rendu ces mots exactement par dUcoopertis natibus. Le traducteur grec s'est contenté de les rendre par àvxKetta^jLLfiéuovç ; il a passé par dessus le mot TW qui devait être renda par rk^ n/yàç. Mais voici une infidélité plus grave. Le traducteur français de la Bible protestante (Londres, 1842) a rendu les mots TVV ^3î\Wnl par ayant des habits courts,

(2) « Isaias in exemplum captivitatis futur» nudus non erubescU incedere, • (Epîstola 26, ad Marcellam, de Onaso, tome IV, Paris, 1706.)

de mœurs, v. 10, une sorte de formule cabalistique, qu'il répète au V. 15, et à laquelle il serait difficile d*attadier uiiè signification quelconque. Eii voici la traduction littérale : « Parce que « précepte sur précepte, précepte sur précepte, règle sur règle, « règle sur règle, im peu ici et un peu là (1). * Le traducteur grec, ne comprenant tms doute rien à cela, a pris te parti d'y substituer d'autres paroles, qui s'en éloignent très notablement, et dont voici la traduction : « Attends oppression sur oppres^ « sion, espérance sur espérance; encore un peu, encore un « peu (2). )» Sans être d'une parfaite lucidité, qu'on ne s'attend pas à rencontrer chez les prophètes , cela se laisse au moins pénétrer; mais ce n'est plus une traduction.

Le chapitre 58 contient le cantique d'actions de grâces d'ÉzécMas,dont la vie vient d'être prolongée miraculeusement. Aux versets 18 et 19,1e pieux roi tient un langage matérialiste et d'ailleurs conforme à la morale mosaïque, mais en contradiction avec le verset 19 du chapitre 26.

Au chapitre 58, v. 5-7, Isaïe donne aux jeûneurs de son temps le fort bon conseil de nourrir ceux qui ont faim et de couvrir ceux qui sont nus, plutôt que de faire des contorsions de tête et d'étaler le sac et la cendre (S).

(1) Dir^ Yj?î Dir; yv^ ipS ip ipS ip iïS « lïS iy ^3

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(2) OX7vi/«> èTTi èXt\piv 'Hrpo^^^v^ èX^l^a èr ' éAj^/A* en fJOKç^^ in fiUKpiy. Saint Jérôme 8*est moins ébîgné du t^d« original, et c^est tm avantage qu'il a habituellement sur le traducteur grec. Cependant il n'a pas été exact en traduisant 1p par éxpecta ; mais celiA n'a pas rendu sa version plus intelligible que l'hébreu : « Quia manda remanda, manda remanda, expecta reexpecta, a expecta reexpecta, modicum ibi, modicum ibi. «

(3) Le mérite de ce conseil appartient-il réellement à Isaïe P On a (contesté

§ 3. — terrible argument de jérémie ; son bianque de

Mémoire; sa défection.

Jérémie, eh. 3, v. 8-11, reprochant aux Juifs d'abandouDer leur Dieu, pour suivre le culte des idoles, leur demande si les idolâtres de Céthim et de Cédar abandonnent ainsi leurs faux Dieux. Les auditeurs auraient pu lui répondre : « En tenant c opiniâtrement au culte de leurs faux Dieux, ces idolâtres ont € raison ou tort; s*ils ont raison, nous faisons bien d'aller à « eux et d*adopter leur culte; s'ils ont tort, pourquoi nous les « proposez-vous pour modèles? » C'est en effet la persistance dans le bien, qui est une vertu et qui doit seule être imitée, tandis que la persistance dans le mal est une impiété eonsommée, qui n'a absolument rien de recommandable, et qui ne peut jamais être proposée comme modèle.

Ch. 7, V. 22, les Juifs croyant apparemment satisfaire à tout en offrant des holocaustes et des victimes, Jéhovab leur dit par la bouche de Jérémîe : « Quand j'ai tiré vos pères de la terre « d'Égj'pte, je ne leur ai point parlé d'holocaustes ni de sacri- « fices, je ne leur ai rien prescrit à ce sujet (1). » Le prophète

Tauthenticité des 27 derniers chapitres (40-66) attribués à ce prophète et soutenu qu'ils avaient été écrits pendant la captivité.

(1) Déjà dans le passage du ch. 1er, y. 11-14, imité par Racine, Ai-je besoin du mng y etc., {Athalie, acte 1er, scène Ire) Isaïe avait presque dit la même chose. Voir aussi les v. 9-13 du psaume 50 (49 dans le grec et le latin) et le y. 18 du psaume 51 (50 dans le grec et le latin). Dans Amos, ch. 5,

?. 21-23, Jéhovah se déclare également dégoûté des sacrifices des Jui£s; mais là au moins le prophète ne lui fait pas dire qu'il ne leur en a point demandé. H est digne de remarque que les prophètes témoignent généralement du mépris

n'avait-il donc pas lu les chapitres 13, 22 et 29 de YExode, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 12, 14, 15, 17, 22 et 23 du Lévitique, 15, 18, 28 et 29 des Nombres^ 12 et 15 du Deutéronomey ou bien ces livres n'existaient-ils donc pas encore de son temps? Non seulement Jéhovah y prescrit aux Israélites de lui offrir des victimes et des holocaustes, mais il revient sans cesse sur cet article. Si encore Jérémie se contentait de lui faire dire : « Je « n'ai pas seulement demandé des victimes à vos pères ; je leur € ai de j)lus prescrit ceci et cela » , la leçon pourrait absolument passer, quoique l'insistance nauséabonde de la législation mosaïque sur la nécessité et l'efficacité satisfactoire des sacrifices sanglants dût nécessairement amener le mal qui choque le prêtre Jérémie lui-même, je veux dire la prédominance de l'esprit d'observances légales sur l'esprit de moralité et de justice ; mais faire dire au Dieu des Juifs : « Je n'ai point parlé « d'holocaustes à vos pères, je n'en ai pas dit un mot » ! c'est trop fort.

Nabuchodonosor, roi de Babylone, attaque la Judée. Sédécias, roi de Juda, envoie consulter Jérémie. Celui-ci répond peste, famine et carnage, ch. 21, v. 1-7. Quoique cette consultation ne fût pas déjà très propre à rassurer ses compatriotes, néanmoins si le prophète s'en tenait là, il demeurerait dans son rôle. Et d'ailleurs pourquoi vient-on le consulter? Mais, après avoir jeté la terreur dans l'âme du chef, il harangue le peuple dans les mêmes termes, et l'engage à fuir au plus vite et à passer à l'ennemi, v. 8 et 9. Quand la patrie est en danger, des-

pour les sacrifices et les observances de la loi. Consulter encore Jérémie, ch. 6, V. 20; Osée, ch. 6, v. 6; Miohée, ch. 6, v. 6 et 7; etMalachie, ch. 2, V. 3.

cendre sur la place publique pour y donner an peuple d^ pareik conseils, n'est-ce pas ce que, dans toutes les langues, oé appelle trahison? Mais peut-être Jérémie est-il égaré soit par un premier mouvement de peur soit même par ttn excès de tendresse pour ses compatriotes? Non. Il remplit sa mi^ioii froidement et avec constance : un agent secret de Nabuchodo^ nosor n*eât pas fait mieux. Voyez plutôt, au ch. 37, v. i-11, Jérémie poussant aussi h la défection les rois d*Édom,de Moab, d*Ammon, de Tyr et de Sidon, par Tentremise des messages quMls avaient envoyés à Sédécias, sans doute povr s'entendre avec lui sur les mesures à prendre afin de repousser rinvasion chaldéenne, qui menaçait la Syrie tout entière. Voyez-le, même chapitre, v. 12-17, presser les Juifs, de la part de Jéhovah, d'aller tendre le cou à Nabnchodonosor et de s'oflfrir d'euxmêmes à la servitude. Entendez-le, ch. 58, y. 14-18, lorsque Sédécias le consulte encore secrètement, lui tenir le même langage. Les versets 19 et 20 nous apprennent que tes suggestions du prophète n'étaient pas demeurées sans effet, et que plusieurs de ses compatriotes avaient été se livrer d'euxmêmes à l'ennemi. Leur roi redoutait le ressentiment de ces traîtres; mais Jérémie essaie de le rassurer à cet égard. Nabachodonosor vient assiéger Jérusalem, la prend, la pille et l'in* cendie. Le moment est venu pour Jérémie de toucher le prit de ses services. Nabnchodonosor ordonne non seulement de ne lui faire aucun mal, mais de faire ce qu'U dira, ch. 39, v. H et 12. On le comble d'attentions et de présents, ch. 40, V. 1-5 (1). Notez que, tout en annonçant à ses compatriotes

(1) Les présents que reçoit Jérémie sont transformés par saint Jérôme en

qu'ils aUakirt être emmenés en captivité, il avait eu la préeau* lioa de ise faire dooBeP par Dieu Fordre d'acheter \^ propriété d*im de se9 parent^, cl^, 52. C'est alors qu'il slassied asse^ commodément sur les ruiner de Jérusaleip, et soupire ces poétiques lam^tations, ^\ connues sous le nom de jéréiniades. GodoHaf. qm I^ Ch^ldéens, en se retirant, avaient préposé im gouvemc^iaent de la Judée, est assassiné, çh. M. Les Jf^ifs, Clignant la colère des vainqjueurii , veulent se retirer en Egypte» Us consultent à ce sujet Jérémie dont le crédit levait pourtant dû baisser extraordinairement depuis la prise de Jérusalem. €elui^ci les engage à rester, et leur déclare que, s'ils se retirent en Egypte, ils y périroBi tous, ch, 43, V. 9^17. Avarias et Johanan lui disent qu'il ment en se doa-^ ns^nt pour l'envoyé de Dieu , quand il n'est que l'instrument des Cbaldéens, ch. 45, v. 2 et 5. Les Juifs partent alors pour l'Egypte, enunenant avec eux Jérémie lui-même, v. 5^7. Le lexte ne dit pas s'il les suivit de gré ou de force.

Les auteurs juifs et chrétiais ont cherché à justifier la conduite de Jérémie du reproche de trahison. Selon eux, le pro« phète ét^it persuadé que toute résistance de la part des Juifs était impossible, et ne servirait qu'à prolonger les malheurs de 3a patrie ; il faisait dès lors acte de bon citoyen en conseillant à ces compatriotes de se soumettre à l'ennemi, M. Cahen, toiit en convenant que la politique de Jérémie lui a valu une répiUOr tion équivoque, le proclame néanmoins un héros de patriotisme, qui fait à son pays le sacrifice de sa réputation même. 11 va jus*

simples petits cadeaux, mnnmcttla. Ce diminutif ne se trouve nullement dans le mot hébreu nKt^D.

210 SECONDE PiUlTIB.

qu'à dire que ce prophète est pour lui le type de Ilioiuine fort, chanté par Horace, et qui demeure impassible ao milieu des ruines de l'univers (1). Ce n'est certes pas moi qui viendrai recommander ce que l'on appelle encore la gloire des armes, après avoir écrit un livre tout exprès pour démontrer que, dans presque tous les cas, cette prétendue gloire a été la chose la plus vide en même temps que la plus funeste (2). Cependant entendons^nous bien. La guerre, étant le plus affireux des fléaux, ne se justifie que par son absolue nécessité. Or la guerre défensive seule est d'une absolue nécessité. Il suit de là que toute guerre offensive est criminelle et impie. On ne saurait donc jamais assez détourner les peuples et les individus de la guerre offensive, et je ne crains pas de dire que c'est faire preuve de supériorité d'esprit et de cœur que de braver au besoin dans ce but les préjugées populaires. J'espère qu'il ne s'écoulera pas beaucoup de temps sans que les nations civilisées comprennent et pratiquent enfin cette morale. Mais, si la guerre offensive est criminelle, la guerre défensive est légitime; car c'est un devoir pour les peuples comme pour les individus de défendre leur vie lorsqu'elle est attaquée. Or telle était la guerre que les Juifs soutenaient contre Nabuchodonosor. Mais, dit-on, leur cause était désespérée! D'abord qu'en sait-on? N'est-il pas arrivé maintes fois que la résistance énergique d'un petit nombre d'hommes combattant pour leurs foyers contre de nombreux agresseurs, fût couronnée d'un plein succès? En second lieu, les Juifs étaient réduits à cette alternative ou de s'exposer à mourir en sauvant peut-être leur pays, ou d'aller se livrer eux

(1) Traduction nouvelle de la Bible y avant-propos du tome X, Paris, 18é0.

(2) De la guerre et des armées permanente s , Paris, 1856.

et leurs familles à Tesclavage, c'est à dire à une mort morale cent fois pire que la mort physique. Or il n'y a qu'une âme vile qui puisse choisir ce dernier parti. C'est pourtant ce que leur conseille Jérémie. Qu'on relise les passages que j'ai cités tout à l'heure, et l'on verra que c'est bien véritablement à l'infamie de la servitude volontaire qu'il les pousse de toutes ses forces. Admettons qu'en donnant un honteux conseil à ses compatriotes, il eût de bonnes intentions, et qu'en se trompant sur leurs véritables intérêts, il ne fut touché que de la considération des malheurs qui les menaçaient. Eh bien ! dans cette supposition, après le sac de Jérusalem, aurait-il consenti à être l'objet des faveurs publiques de l'ennemi, en aurait-il accepté des présents qui devaient, aux yeux de tous, sembler le prix de sa trahison ? Cette dernière circonstance seule ne suffirait-elle pas pour justifier le reproche de défection, infligé à Jérémie?

§ 3. — LANGAGE FIGURÉ d'ÉZÉCHIEL. RECOMMANDATION DE NE PAS OUBLIER LES PRÊTRES. SAGE DÉCLARATION.

Ëzéchiel parle presque toujours et fait parler tout le monde, Dieu compris, par figures; et comme ces figures sont souvent inintelligibles, cela lui a valu, chez les Juifs et les chrétiens, la réputation du plus profond des voyants. Dès son premier chapitre, il se jette, tête baissée et les poings sur les yeux, au milieu d'un monde fantastique où le délire de son imagination se joue dans des enfantements monstrueux. Le dévergondage de ce chapitre ressemble aux extravagances d'un rêve pénible, d'un véritable cauchemar. Le prophète voit, au milieu d'un

orage et dans une nuée toute en feu, quatre animaux dont chacun avait quatre ailes et quatre foces, une lace d'homme, une face de lion » une face de bœuf et une face d'aigle. La plante de leurs pieds était comme la plante du pied d'un veau (1). Us avaient des mains d'homme ^ous leurs ailes. Ces animaoi, emportés avec impétuosité par l'esprit, ressemblaient à des charbons ardents. Au milieu d'eux couraient des flammes et des éclairs. Pendant qu'Ézéchiel est occupé à contempler ces animaux, il aperçoit tout à coup auprès d'eux des roues qai avaient Taspect d'une chrysolithe, et qui apparaissaient comme si une roue eût été dans une autre roue. Elles étaient pleines d'yeux et d'une hauteur effrayante. Elles suivaient partout les animaux. Au-dessus de la tête des animaux était un firmament, et au-dessus de ce firmament était conmie une pierre de saphir, qui ressemblait à un trône, et au-dessus de cette apparence de trône était une apparence d'homme. Ces monstres que vous venez de voir, devinez maintenant ce que c'était. Le dernier verset du V chapitre (1^' verset du ch. 2 dans le grec et le latin) vous apprend que c'était l'image de la gloire de Jéhovah. De cette gloire sort une voix qui dit au prophète d'ouvrir la bouche et de manger tout ce qu'on lui présentera. Au même instant, une main lui présente un volume sur lequel étaient écrites des lamentations, ch. 2, v. 8 et 9. Ëzéchiel ouvre la bouche et mange le volume, qui avait heureusement le goâtda miel, ch. 3, v. 1-3. Au ch. 10, v. 9 et 10, de YApoealypse, saint Jean fait un repas absolument de même nature. Les fictions délirantes d'Ézéchiel ne peuvent se comparer qu'à

(1) Le grec n'a pas cette comparaison , mais il met des plumes aux pieds,

ïlrep'JTo} ol TÔJ'et; «utôv, v. 7.

celles du solitaire dé Patmos, auxquelles elles ont prêté plus d'un trait.

Ch. 4, le prophète reçoit l'ordre de figurer le siège de Jérttsalem. Parmi les divers symboles qu'il emploiera à cet efiTet, il y en a deux qui sont particulièrement remarquables. D^abord il devra dormir sur son côté gauche pendant 390 jours conséeutifsy et sur son côté droit pendant 40 jours seulement, en tout 450 jours, v. 4-6 (1). Voici maintenant ce qui l'attend à son réveil : v. 12-15, Jého'rah lui ordonne de faire cuire son pain avec des excréments humains. Quelque docile que se soit déjà montré le prophète, il se récrie contre un pareil ordre (2). Jéhovah ne fait ordinairement j)as de concessions. Cependant cette fois il prend pitié des répugnances de son serviteur, et consent à ce que les excréments humains soient remplacés par de la fiente de bœuf. Qu'on ne croie pas que j'oublie ici l'engagement que j'ai pris, au début de cette V^ section, de ne point juger les usages de cette antiquité orientale, si prodigue de gestes, d'images et d'expressions figurées, d'après nos habitudes actuelles et les besoins d'une civilisation qui demande avant tout au langage clarté et précision et dont le goût est plus cultivé et plus difficile. Mais en vérité, quand il s'agit d'aussi grossières niaiseries, qui nous sont données pour des communications divines, il est bien permis de les flétrir par le

(1) Dans le grec, le v. 4 donne 150 jours, et le v. 5 en donne 190. Séparés ou réonis, ces deux nombres ne concordent pas avec les données du texte original. Le nombre du y. 9 est également en désaccord avec celui de Thébreu.

(2) L'exclamation ririK qui est un seul mot en hébreu et qui exprime ici

un sentiment de répulsion et de dégoût, a été rendue, dans la Vulgate, par cette risible expression a, a, a.

su SECONDE PARnS.

ridicule, tout en tenant compte de la différence des temps et tout en demeurant fidèle à une critique élevée et impartiale. Dans le DUcours préliminaire de sa traduction française de la Bible (1), Tabbé de Genoude, après avoir dit, ce qui est vrai, que, dans Thébreu, Ézéchiel ne reçoit pas Tordre d*étendre sur son pain et de manger des excréments humains, mais seulement de faire cuire son pain avec ces excréments, ajoute qu'en traduisant ainsi on fait disparaître des repas du prophète ce qu'on pourrait y voir d'étrange, et s'étonne que Voltaire en ait fait des gorges chaudes. J'avoue que je m'étonnerais bien davantage si l'illustre rieur eût laissé échapper une aussi belle occasion. A s'en tenir ^ux textes grec et latin, qui lui étaient fournis par les chrétiens. Voltaire était autorisé à s'amuser aux dépens d'Ézéchiel (3). Mais la vérité est que, dans le texte original, il n'est pas question de faire des tartines avec des excréments (3). L'abbé Guénée en avait déjà fait Tobserva-

(1) Paris, 1841. .

(3) On lit dans le grec, v. 12 : "Ey Go>Ciroiç xS^pw ayôpaximiç è)xpù4iei; aura, La Yulgate dit également : « Stercore quod egreditur de honiine operies » illad. « Le verset 13 ajoute : « Sic comedent filii Israël panem summ poik'

» tum inter gentes. « Au lieu de pain souillé, le grec porte éucctSapraj des choses immondes. Tous ces textes, ainsi que Texclamation de dégoût , qui les suit immédiatement au verset 14, semblent dire qu'Ézéchiel reçoit en effet Tordre de couvrir son pain d'excréments humains. L'auteur de la Ynlgate, saint Jérôme, paraît Tentendre ainsi dans ce passage d'une de ses lettres : « Ezéchiel stercore primùm humano deindè bubulo panem de omni semoite « conspers^tm e^^r^ jubetur. « {Epistola 26, ad Marcellam, de Onaso, tome Vf» Paris, 170«.)

(3) ni3J?n mKn nXV ^SSja KSTI « Et tu le cuiras avec des

« excréments de l'homme. •

tîon avant Tabbé de Genoude {i}. Voltaire aimait à invoquer l'hébreu, quoiqu'il ne le sût pas : c'était une des nombreuses faiblesses du grand écrivain. L'abbé Guénée, qui savait l'hébreu un peu plus que Voltaire, avait la malice de placer, dans ses réponses, la discussion sur ce terrain ; il se procurait par là de petites victoires faciles, et donnait au colosse des coups d'épingle qui faisaient plaie. Voltaire l'avait mérité; car il n'eut que très tard le courage d'avouer qu'il ne savait pas l'hébreu, et< cette connaissance ne lui était pas nécessaire assurément contre de tels adversaires. Telle qu'elle est réellement, l'anecdote d'Ézéchiel est assez sale, et Voltaire y aurait encore trouvé une mine très riche à exploiter. Pour triompher, comme le font les abbés Guénée et de Genoude, de ce que Dieu se serait borné à prescrire à un homme de faire cuire ses aliments avec des excréments humains au lieu de lui prescrire d'étendre ces excréments sur son pain, il faut en vérité avoir le sens moral aussi obtus que les sens physiques. L'abbé Du Clôt a entonné le même chant de triomphe ; mais il ne s'est pas contenté de cela. Adoptant un conte cruellement inepte, et d'après lequel Voltaire, expirant dans un accès de rage impie, aurait mangé ses excréments, il s'écrie avec autant de goût que de bonté d'âme : « Au reste l'impie a accompli lui-même, en punition « de ses éérisions sacrilèges, l'oracle humiliant d'Ëzéchiel,non < pas de la manière dont Dieu l'avait prescrit au prophète, « mais de la manière révoltante dont il avait travesti cette « action symbolique. Ézéchiel a été vengé, lorsque dans ses « derniers moments et dans ses convulsions frénétiques, le <c blasphémateur de la Bible a porté à sa bouche non pas en

(1) Lettres de quelqtees Juifs ^ tome II, Paris, 1781»

« vision mais réellement les ordures qu'il avait supposé avoir < été la matière du déjeûner du prophète (1). »

Ch. 5, v. i-4, Ézéchiel se rase tous les cheveux» et les partage exactement, à Taide d'une balance, en trois parts ^). il brûle la première au milieu de la ville, coupe la seconde en petits morceaux, et jette la troisième au vent. Il avait dû en réserver, on ne dit pas sur quel tiers, une petite mècbe qu'il lie à l'extrémité de son manteau, et dont il prend quelques poils pour les jeter au feu. Or tous ces frais d'éloquence signifiaient, nous apprend le verset i2, qu'un tiers des habitants de Jérusalem périrait de la peste et de la faim , un tiers par le glaive, et que le dernier tiers serait jeté à tous les vents. Le texte n'explique pas la signification du petit paquet réservé. Ces quelques poils, placés en relief à l'extrémité du manteau d'un homme complètement rasé, y étaient sans doute d'ni pittoresque très amusant pour les personnes frivoles; mais c'est leur signification sérieuse qu'on serait surtout curieux de connaître : il faut croire qu'elle était trop profonde pour des intelligences humaines. Remercions le prophète d'avoir ménagé nos forces.

Ch. 8, v. 1 et 3, pendant qu'il est tranquillement assis dans sa maison, et qu'il fait la conversation avec des vieillards, l'esprit divin le saisit par les cheveux, l'enlève entre*Ia teire et te ciel, et le transporte dans le temple de Jérusalem où il voit, entre autres choses surprenantes, ch. 10, ces roues merveilleuses et cette gloire de Jéhovah, déjà décrites au 1* chapitre.

Ch. 16, V. 15-17, 24-26, 28-54; ch. 22, v. H ; et ch. 23,

(1) La sainie Bible vengée y tome V, Lyon et Paris, 1824.

(2) En 4 parts d'apiès le grec.

V. 1-20, SOUS prétexte de reprocher aux Juifs leur libertinage, Ézéchiel étale un luxe d'images lascives, qui efface ce que Ton avait vu jusqu'ici dans la Bible de plus hardi en ce genre. Pourquoi faut-il que partout ce soient les prêtres (Ézéchiel était de race sacerdotale, ch. 1^% v. 3) qui en imaginent et qui osent en dire le plus sur cet article? Oolla et surtout sa jeune sœur Ooliba, qui figurent Samarie et Jérusalem, au 25* chapitre, ne sont plus des prostituées ordinaires ; ce sont des bacchantes altérées de débauche et poussant jusqu'à la frénésie le débordement de la luxure. Les versets 25 et 26 du cb. 16 et le v. 20 du ch. 23 contiennent des détails indescriptibles dans notre langue (1).

Ch. 24, V. 3-5, le prophète reçoit l'ordre de proposer aux Juifs cette élégante parabole : Prends un pot, mets-y de l'eau et des morceaux de viande choisis, et fais bouillir le tout. On se demande comment cette platitude de pot-au-feu pourrait av^îr un sens, et l'on apprend, aux versets 9 et 10, qu'elle signifie la ruine d'Israël. Mais peut-être les Juifs ne comprirentils pas plus que nous ; car Ézéchiel s'y prend d'une autre façon,

(1) 'QirVs'? T'^jrnK ♦pi£?£3rvi, ch. le, v. 25.

•)fe^ »Sn3 T^Dtt^. Ibiàern, v. 26.

onoiT D'Dîo nnin Dii:;a omon i^ra itt^K oh. 33, v. 20.

A dé&ut de k traduction âruiçaîse, qui ne semit pas supportable, voici celle de saint Jérôme :

* Divisisti pedes tuos omni transeunti, » (Le grec est plus exact : ^i^iyayeq rk ffjcélify Dioaricasti crwra.)

» Fomicata es cum filiis -^gypti, vicinis tuis magnarum carnium, »

* Insavinit libidine super concubitum eorum quorum carnes sunt ui carnes m asinorum, et sicutfluxus equorumfluxus eorum, «

tlS SECONDE PARTIE.

V. 1&-24, pour leur dire la même ehose. Sa femme meurt (1), et il semble même qu*elle meure tout exprès pour le besoin de la circonstance. En effet il continue d*agir absolument comme si cet événement ne Tintéressait pas^ il se montre en public avec son air de visage accoutumé et sans paraître le moins du monde affecté de son malheur domestique. A ceux qui s'en étonnent et qui lui demandent ce que veut dire une pareille conduite, il répond qu'il entend par là signifier encore la ruine de la maison d'Israël.

Ch. 44, V. 28-30; ch. 45, v. 1-5; ch. 46, v. 20 et 24; et ch. 48, V. 12, Ézéchiel termine ses prophéties en recommandant longuement aux Juifs de ne pas oublier, lorsqu'ils seront de retour de la captivité, les prescriptions de Moyse (2), relatives aux victimes grasses et sans tache, aux prémices des prémices, destinées à nourrir les prêtres, qui n'ont d'autre partage que le Seigneur. Les versets 20 et 24 du ch. 46 transforment à la lettre le temple en cuisines y et les prêtres en cmsiniers.

Plus j'ai dû être sévère dans cet article sur Ézéchiel, plus je regarde comme un devoir de dire, en terminant, que ce prophète a pourtant, à mes yeux, un mérite sur lequel je reviens avec plaisir, mérite que j'ai déjà indiqué passagèrement (3). Il ose combattre expressément cette théorie biblique, d'après laquelle Dieu punit les hommes dans leurs descendants, ch. 18, V. 1-20. Il rejette le proverbe hébraïque, que les dents des fUs

(1) La mention expresse qui est faite de cette mort au y. 18, manque dans le grec.

(2) Voir, plus haut, ch, 4, § 4.

(3) Chapitre 8, 5 8.

sont agacées lorsque les pères ont mangé le raisin vert (1). Il déclare que chacun répondra devant Dieu de ses propres fautes seulement, que le fils ne portera pas plus Finiquité du père que le père celle du fils , que le mérite du juste n'appartient qu'à lui comme Fimpiété du méchant est propre à lui seul, T. 20. Rien assurément n'est plus simple que ces assertions, et il semble qu'il n'y ait pas grand mérite à proclamer de pareilles vérités. Mais si l'on considère qu'elles sont diamétralement opposées aux doctrines habituelles et aux faits de la Bible, on est forcé de convenir qu'il fallait du courage à un prophète juif pour tenir ce langage. S*il est vrai, ainsi que le prétend Spinoza (â), que les Rabbins aient hésité à ranger le livre d'Ézéchiel parmi les livres canoniques, le ch. 18 du prophète suffirait pour expliquer cette hésitation.

(1) Jérémie aussi avait osé, ch. 31, v. 29 et 30, protester contre ce proverbe, mais pour retomber à quelques pas de là, ch. 32, v. 18, dans le dogme dont ce proverbe était l'expression.

(2) » Ezechielis sententias adeb sententiis Mosis répugnantes invenerunt m Rabini qui nobis illos, qui jàm tantùm extant, libros prophetarum reliquem runt, ut ferè deliberaverint ejus librum inter canonicos non admittere, M atque eumdem plané abscondidissent nisi quidam Chananias in se suscepisset m ipsum expUcare, quod tandem magno cmn labore et studio aiunt ipsum « fecisse. » ( Tractatus theologico-poUticus, cajp. 2, Amsterdam, 1670.)

§ 4 — ÉLÉVATION DE DANIEL. STATUE d'OR. 8ID1UCH, MISAGH ET ABDÉNAGO DANS LA FOURNAISE. DANIEL DANS LA FOSSE AUX UONS. LA CHASTE SUSANNE. IDOLE DE BEL. DANIEL TOE LE GRAND DRAGON ET EST JETÉ DE NOUVEAU DANS LA F06SE AUX LIONS (1).

Voici un autre prophète qui parle avec plus de clarté et plus de goût; mais il en veut à la logique, et marche iotrépidemeot d'inconséquences en inconséquences. Daniel vient d*iiiterpréter un songe du roi Nabuchodonosor. Celui-ci se prosterne alois devant lui , Tadore, et ordonne qu*on lui offire des présents et des parfums, ch. 2, v. 46. Un roi de Babylone se profileroer devant un des serviteurs de son palais, devant un captif! Cest déjà extraordinaire. Il déclare que le Dieu des Juifs est véritablement le Dieu des Diexix et le maître des rais; il met Daniel à la tète de tous les magistrats et de tous les fonctionnaires de l'État, et exalte en même temps ses trois compagnons, Sidrach, Misach et Abdénago, v. 47-49. Voilà donc Nabuchodonosor désabusé de ses faux Dieux, et faisant profession ouverte de judaïsme! Vous le croyez du moins, et j'avoue que c'est une conséquence évidente de ce qui précède. N'allez pas si vite : je vous ai prévenu que la logique n'avait rien à faire ici. Le l*'" verset du chapitre suivant nous apprend que Nabuchodo-

(1) Le livre attribué à Daniel est un de ceux dont l'authenticité est le plos vivement contestée par la critique allemande. La rédaction de ce recnefl informe de légendes populaires ne semble pas pouvoir remonter au delà du règne d'Antiochus Épiphane. Les Juifs et les protestants rejettent les deux derniers chapitres.

PREMIÈRE SECTION. — CHAPITRE XI. 21t

et leurs familles à Tesclavage, c'est à dire à une mort morale cent fois pire que la mort physicpie. Or il n'y a qu'une âme vile qui puisse choisir ce dernier parti. C'est pourtant ce que leur conseille Jérémie. Qu'on relise les passages que j'ai cités tout à l'heure, et l'on verra que c'est bien véritablement à l'infamie de la servitude volontaire qu'il les pousse de toutes ses forces. Admettons qu'en donnant un honteux conseil à ses compatriotes, il eût de bonnes intentions, et qu'en se trompant sur leurs véritables intérêts, il ne fût touché que de la considération des malheurs qui les menaçaient. Eh bien ! dans cette supposition^ après le sac de Jérusalem, aurait-il consenti à être l'objet des faveurs publiques de l'ennemi, en aurait-il accepté des présents qui devaient, aux yeux de tous, sembler le prix de sa trahison? Cette dernière circonstance seule ne suffirait-elle pas pour justifier le reproche de défection, infligé à Jérémie?

§ 3. — LAI^GAGE FIGURÉ d'ÉZÉCHIEL. RECOMMANDATION DE NE PAS OUBLIER LES PRÊTRES. SAGE DÉCLARATION.

Ëzéchiel parle presque toujours et fait parler tout le monde, Dieu compris, par figures; et comme ces figures sont souvent inintelligibles, cela lui a valu, chez les Juifs et les chrétiens, la réputation du plus profond des voyants. Dès son premier chapitre, il se jette, tète baissée et les poings sur les yeux, au milieu d'un monde fantastique où le délire de son imagination se joue dans des enfantements monstrueux. Le dévergondage de ce chapitre ressemble aux extravagances d'un rêve pénible, d'un véritable cauchemar. Le prophète voit, au milieu d'un

de Babylone, mais de quelque pays que ce soit dans le monde, fût-ce chez le peuple le plus grossier et le plus arriéré en fait d'art, ait moulé une pareille caricature? Les légendaires seuls, dans leur ignorance des choses les plus simples et les plus vulgaires, enfantent de tels monstres. On a supposé que le chiffre de 60 coudées mesurait non pas la hauteur juropre de la statue mais sa hauteur ajoutée à celle d'un piédestal d'une élévation à peu près égale à la sienne. Dans cette supposition, que le texte n'interdit pas plus qu'il ne l'autorise, les dim^sions de la statue, ramenées à 50 coudées de haut sur 6 de large, se rapprocheraient des proportions relatives «ordinaires de la forme humaine. Resterait seulement la difficulté de l'exagération des nombres considérés absolument. Quoi qu'il en soit, le roi, que vous croyez si bon Israélite, ordonne, sons peine de mort, à tous ses sujets d'adorer la statue qu*il vient d'élever, v. 5 et G. Sidrach, Misach et Abdénago s'y étant justement refusés, il entre en fureur, leur demande s'il est vrai qu'ils osent ne pas adorer la statue , et s'il est un Dieu qui ks délivrera de sa main^ v. 13-15. N'oublions pas qu'on lui faisait dire, à la fin du chapitre précédent, que le Dieu de Daniel était le Dieu par excellence et le souverain absolu. Mais, à propos de Daniel , où donc est-il , et pourquoi se trouve-t-il si complètement effacé par ses coreligionnaires dans un moment solennel où toutes les personnes constituées en dignité ont été convoquées par le roi à une cérémonie de dédicace, v. 2 et 3, dans laquelle son premier ministre devait naturellement figurer au premier rang? Daniel s'est-il aussi prosterné devant la statue? S'il s'y est refusé, pourquoi ne partage-t-il pas le sort de ses compagnons ou ne s'interpose-t-il pas en leur faveur? Autant de questions qui se présentent tout d'abord, et qui

exigent d'autant plus impérieusement une réponse que c'est Daniel lui-même qui est censé nous raconter cette histoire. Je poursuis. Nabuchodonosor ordonne qu'on lie les trois jeunes gens et qu'on les jette dans une fournaise ardente» qu'il avait fait chauffer sept fois plus que de coutume. Mais, ô merveille ! le feu dévore les exécuteurs de l'horrible sentence , tandis que Sidrach, Misach et Abdénago se promènent tranquillement au milieu des flammes où ils rencontrent un quatrième personnage, qui ressemblait à un iils de Dieu, v. 19-25 (19-23, 91 et 92 dans le grec et le latin) [1]. Nabuchodonosor stupéfait les appelle serviteurs du Très-Haut , et les engage à sortir de la fournaise. Ils attendaient pour cela les ordres du roi : à l'instant ils sortent des flammes en parfait état. Satrapes alors de les entourer, de les contempler, et de n'en pas revenir de ce qu'ils ont conservé tous leurs cheveux et de ce qu'ils n'ont pas la moindre odeur de roussi, v. 2G et 27 (95 et 94 dans le grec et le latin). Mais c'était Nabuchodonosor qu'il fallait entendre chanter de nouveau les louanges du Dieu des Juifs et ordonner à tous ses sujets , sous les peines les plus terribles, de reconnaître avec lui la suprématie de ce Dieu, son merveilleux pouvoir et son règne éternel, v. 28-33 (95-100 dans le grec et le latin). Aussi la Bible fait-elle mourir ce roi en odeur de sainteté, après lui avoir toutefois infligé pour pénitence d'être chassé du trône, de manger de l'herbe et de sentir ses ongles s'allonger en griffes, ch. 4, v. 28-34.

(1) Bans les versions grecque et latine^ ils se promènent en chantant des cantiques. Cet embellissement ne se trouve pas dans le texte original. Saint Jérôme dit l'avoir pris dans la version grecque de Théodotion. {Fne/aiio in Daniel&m, tome 1er, Paris, 1693.)

Voici maintenant an autre roi que Daniel i^ faire encore plus inconséquent, ch. 6, v. 2-28 (v. 1-27 dans le grec et le latin). Darius élève aussi le prophète en dignité et yeut le mettre à la tète de tous ses ministres. Mais les satrapes , les sénateurs et les juges, jaloux de son élévation, demandent au roi et celui-ci ne fait aucune difficulté de leur accorder un incroyable édit, par lequel il défend à ses sujets, sous peine d*étre jetés dans la fosse aux lions, d'adresser , pendant 30 jours , aucune prière à qui que ce soit. Dieu ou homme, si ce n*est à lui Darius. Daniel continue de faire comme de coutume, trois fois par jour, ses génuflexions, en se tournant du côté de Jérusalem. Ces innocents exercices ne troublaient en aucune Êiçon Fc^rdre public, et n'avaient pas Tinconvénient de gêner la libre circulation des rues et d'extorquer aux passants des marques de respect; car c'était dans sa maison même que Daniel s'y livrait. Mais les juges, qui l'épiaient, l'aperçurent faisant ses dévotions et coururent le dénoncer au roi. Celui-ci, qui aimait et estimait Daniel , aurait bien voulu le sauver; mais il n'osait pas à cause des satrapes. II livre son serviteur favori, et lorsqu'on le descend dans la fosse aux lions, il lui dit avec bonté : < Ton « Dieu , que tu sers constamment , te délivrera. » Est-ce que Darius croit aussi au Dieu des Juifs? Mais, s'il y croyait, il ne livrerait pas ce bon Israélite. Et pourtant que signifient ces paroles, si elles ne sont pas un acte de foi? Continuons. Le roi rentre chez lui, se couche sans souper, et ne peut pas dormir. Au point du jour, il court à la fosse aux lions, et d'une voix larmoyante pose à Daniel cette question qu'on ne saurait se lasser d'admirer : « Serviteur du Dieu vivant, ton Dieu, que <f tu sers constamment, a-t-il pu te délivrer des lions? » Daniel, touché de cette marque héroïque d'intérêt et poussant la recon-

PREMIÈRE SECTION. — CHAPITRE XI. id5

naissance jusqu'à ses dernières limites, crie : < ô roiy vis étemeU « lèvent », et assure ^11 jouit é'tme santé parfaite. Darius, eochanlé 4^ ce qm don ministre est ÎBvdnérable, ordonne qu'on le retire de la lasse. H Vy aurait laissé sans doute s'il avait eu quelque membre de mangé. Mais que vont dire ces satrapes que Darius craint tant de désobliger? Il les ravoie chercher et les livre auK Uons qui tes dévorent à Finstanl. Il eût été plus simple, n^is moins dramatique, de ne pas écouter d'abord leurs mauvais conseils , et de ne pas se faire l'instru^ ment av^gle de leur cruelle jalousie. Ici le prince modifie d'une inanière notable le caractère qu^on lui avait donné tout à l'heure. Il ajoute même au supplice des accusateurs un surcroit tcHit à fait biblique : au lieu de se contenter de punir les coupables y il punit aussi de m^l leurs femmes et leurs enfants. Puis, pour conronitôr l'oeuvre, il décrète que tous ses sujets devront trembler devant le Dieu de Daniel, qu'il appelle le Dieu vivant et étemel.

Ce roi est assurément un personnage bien extraordinaire, et il est dès lors naturel que nous tenions à être exactement renseignés sur son compte. Quel est donc ce Darius le Mède, que Daniel a donné pour successeur à Baltassar , roi de Babylone , V. 30 du ch. 5 et v. 1*' du ch. 6 (v. 50 et 31 du ch. 5 dans le grec et le latin)? Grande question pour les érudits, et grand embarras pour ceux d'entre eux qui veulent demeurer en bons termes avec l'orthodoxie. Je n'essaierai pas de les mettre d'acc<Nrd ; je me bornerai à leur soumettre quelques doutes. Daniel veut-il parier du fils d'Hystaspe, du Darius de l'histoire, qui, après Cambyse, régna sur les Perses et les Mèdes, réunis depuis Cyrus, et qui vint aussi assiéger Babylone révoltée? Cela est peu vraisemblable; car alors le prophète commettrait un

£» SECONDE PAUTIE.

énorme anachronisme. Qaetqne obscurité qne présente l*his* toire de cette époque, quelque système de soppntatioB qne r<m adopte, un point demeure incontesté, c'est que rempire balrflonien fut détruit par Cyrus et non par Darius , qoi ne régna pas même après Cyrus, mais après Cambyse, fik de Cyras. Il ne s'agit pas ici de faits imperceptibles et de nulle yaleur, mais de trois grands règnes , sur la succession desquels au moins le doute est impossible. En vain dirait- on que l'anteur sacré ne daigne pas suivre Tordre des temps, et qu'après Baltassar, son génie prophétique l'emporte de plein saut au beau milieu do règne de Darius, sans tenir compte des intermédiaires. Je conviens très volontiers que souvent les récits bibliques ne présentent aucune connexion soit entre eux soit entre les parties dont ils se composent, et ne respectent nullement la successioQ des temps. Mais ici une preuve de Tintention bien formelle dn prophète, de faire régner Darius avant Cyrus, se trouve dans le verset 29 du ch. 6 (v. 28 dans le grec et le latin), où, men* tionnant les règnes de ces deux rois, il nomme d'abord celui de Darius puis celui de Cyrus le Perse. Je le répète donc , il est peu vraisemblable que Daniel se trompe au point de foire détruire le royaume de Babylone par Darius, fils d'Hystaspe. Mais quel est donc ce Darius dont il veut parler, et qui ne se trouve que chez lui? Serait-ce ce prétendu fils d'Astyage, ce Cyaxare II, dont Xénophon seul fait mention, et qui aurait régné sur les Mèdes à la place de son père? Telle est l'opinion de Bossuet, qui soutient de plus que ce Cyaxare est le même qu'Assuérus (1). Cet illustre écrivain fait observer que, si l'on

(1) Discours sur V histoire universelle ^ Ire partie, 7« époque, tome Vlll, Paris, 1744.

retranche du mot q/axare la première syllabe cy, le reste aocare est la même chose qvî'assuérus. Cela semble, sinon évident, du moins assez plausible. Mais il faudrait faire voir aussi, ce qui est un peu plus difficile et ce dont Bossuet ne se met nullement en peine , comment le mot Darius est encore la même chose que cyaxare eimssuérm. Ajoutez que Daniel, ch. 9, v. V% loin d'identifier Darius et Assuérus , en fait deux personnages dis* tincts. Le sentiment de Bossuet sur Fidentité du Darius de Daniel et du Cyaxare II de Xénophon semble avoir été aussi celui de ThistoVien juif Joseph , dans ce passage obscur et embarrassé, où, après avoir dit que Baltassar, la dix-septième année de son règne, tomba, ainsi que Babylone, au pouvoir de Cyrus , roi des Perses , et fut le dernier roi de la postérité de Nabuchodonosor, il ajoute immédiatement que Darius avait 62 ans lorsque, avec l'assistance de Cyrus son parent, il ruina Fempire de Babylone, et que ce Darius était fils d'Astyage^ mais que ks Grecs lui donnaient un autre nom (1). Joseph joue ici deux rôles. D'abord il connaissait trop bien les historiens grecs pour nier que ce fut Cyrus qui mit fin à l'empire babylonien. Mais en même temps il veut conserver le récit de Daniel, et il ajoute en termes vagues et sans indiquer aucune époque , que Darius, fils d'Astyage^ et à qui les Grecs donnent un autre nom (qu'il eût été bon de faire connaître) , mina l'empire de Babylone avec l'assistance de Cyrus son parent. Mais voyons donc s'il est possible que Daniel ait voulu parler sous le nom de Darius, de ce Cyaxare que Xénophon donne pour fils à Astyage. On sait que, dans le système de Xénophon, Cyaxare II règne

{'loudcuKij «/)%«/oAo>/jf, livre 10, ch. 11, tome 1er, Amsterdam, 1726.)

SW SBCONOE PARTIE.

sur les Mèdes après son père Âstyage, tandis que, dans te système contraire d'Hérodote, Astyage n^'a point de fils et est immédiatement remplacé par son petit-fils Cyrus, qai le dépossède. Or Daniel, loin de donner à Astyage nn fils f&m socoes^ seor, déclare expressément, ch. 13, t. 65, que ee fat Cymsqm lui succéda. On voit que le prophète s*est cliargé lai-méine de ruiner l'interprétation de saint Jârôme , de Rollin , de Bossaet et de tous lés auteurs chrétiens qui admettent dans leur canoii le ch. 13 de Daniel, et qui supposent à ce prophète Ffaitention de donner à Astyage un fils nommé Darins, et qui aurait été ea même temps son successeur. Mais la question principale demeure : Qu'est-ce donc que ce Darius le Mède, que Daniel seul mentionne, et qui renverse Tempire de Babylone?

Le chapitre 13 contient la légende si connue sous le nom de la chaste Susanne. Je me hâte de dire que cette li^ende eA intéressante et morale, et que le fond et la forme en sont à pea près irréprochables. Je dis à peu près ; car Fauteur parait avoir pensé que le mérite de la chasteté croissait en raison du nombre des attaques qu'elle avait à subir à la fois, et qu*aiQsi il était bien plus difficile à Susanne de résister aux désirs impurs de deux hommes qui la sollicitaient en même temps, que si elle eût eu affaire à l'un d'eux seulement. C'est tout. le contraire qui a lieu. La présence de témoins est en pareil cas une sauvegarde naturelle et une barrière infranchissable, je ne dis pas seulement pour une femme aussi pure que Test supposée Susanne, mais pour toute femme qui conserverait encore quelque reste de pudeur. Mais les faiseurs de légendes n'y regardent pas de si près, et quand ils ont fixé leur but, ils y courent à travers toutes les invraisemblances. Ici l'auteur, qui se proposait de faire ressortir la perspicacité du prophète

Daniel, sivait besoin de deux amants qui fussent en scène simultanément et qu'on pût ensuite mettre en contradiction entre eux. Pour cela il n'hésite pas à donner un démenti aux lois ordinaires du cœur humain , et il introduit deux hommes gravesy deux juges, deux vieillards, qui déclarent en même temps et en commun (v. 14 et 20) leur honteuse passion à une femme vertueuse. Remarquons enfin que la pureté de Susanne eût brillé d'un éclat plus vif si elle eût été aux prises avec des jeunes gens plutôt qu'avec des vieillards. Mais cela eût dérangé le plan de l'auteur : il lui fallait des amants ridicules et dont la ruse et l'expérience supposées pussent être mises en défaut par le jeune Daniel. A ces maladresses près, le ch. 15 est un des beaux morceaux de la Bible. Quelque délicat que fût le sujet, les idées et le style sont chastes et contrastent avec les crudités que j'ai eu si souvent occasion de signaler ailleurs. Mais la légende de Susanne ne se trouve pas dans le texte chaldéen ; saint Jérôme dit l'avoir prise dans la version grecque de Théodotion (1).

Le 14^ et dernier chapitre est également tenu par les Juifs pour apocryphe. Saint Jérôme dit ne l'avoir trouvé non plus que dans le texte de Théodotion; et, chose étrange, tout en traitant lui-même de fàbks ce qui s'y trouve rapporté de Bel et du Dragon, il admet ces fables dans sa traduction, parce que, dit-il, elles ont cours dans tout rUnivers^ et parce qu'il ne veut point paraître aux yeux des ignorants avoir retranché une grande partie du livre reçu par les églises chrétiennes (2).

(1) Fra/atio in Danielem, tome 1er, Paris, 1693.

(2) 1 Belis diBMomsqne/abulas quas nos, qnia in toio orbe dispersa snnl, veru anteposito easque jugulante, subjecimus, ne vider emur apud imper it os magnam partent voluminis detruncasse, » {Ibidem,)

Le Roi dont il est parlé dans ces mots du premier verset, Danid itaii le convive du Boi^ et qui n'est désigné par son nom dans aucun autre endroit du chapitre, parait être Cyrus, si du moins il est permis d'en juger par le dernier verset du chapitre précédent, où il est dit que Cyrus le Perse succéda à Astyage. Quel que ce soit ce Roi, Daniel le fait encore phis stupide qu'il n'a fait Darius et Nabuchodonosor. En outre il fait les prêtres chaldéens plus imposteurs qu'ils ne pouvaient l'être. Il y avait à Babylone une idole nommée Bel. On loi. offrait, chaque jour, douze mesures de fleur de froment, quarante brebis et six amphores de vin. Le Roi avait pour cette idole une grande vénération et venait l'adorer régulièrement. Ayant demandé à Daniel, son convive, pourquoi il ne partageait pas;^ dévotion, celui-ci répondit qu'il n'honorait que le Dieu vivait. Cette expression vivant va donner naissance à un jeu de mots et à deux anecdotes pleines d'invraisemblance. « Est-ce que Bel, répliqua le Roi, n'est pas un Dieu vivant? « Ne vois-tu pas combien il mange et boit par jour? » Y. 1-5. Personne ne pouvait ignorer que les prêtres se nourrissaient, eux et leurs familles, à Babylone comme à Jérusalem, comme partout ailleurs, des offirandes déposées sur les autels. Il parait que le Roi seul ne savait pas cela, et s'était imaginé que c'était la statue même de Bel qui consommait matériellement la flear de froment, les brebis et le vin qu'on lui apportait tous les jours. Daniel sourit et assure que Bel ne mange pas. Le roi irrité fait venir les prêtres et leur rapporte le propos du prophète. Ceux-ci, sans se déconcerter, prient le Roi d'aller lui-même déposer les offrandes dans le temple, de fermer la porte, d'emporter la clef et de retourner le lendemain matin voir si Bel n'aura pas tout mangé et tout bu. Ils avaient pratiqué sous la

table une entrée souterraine, par laquelle ils pénétraient secrè* tement dans le temple avec leurs femmes et leurs enfants, et venaient dévorer les offrandes. Le rusé Daniel, qui savait cela, va leur jouer un bon tour. Le Roi vient lui-même placer la pitance devant l'idole, et, avant de sortir, Daniel qui raccompagne, répand en sa présence, de la cendre, au moyen d'un tamis, sur le pavé du temple, v. 6-15. Les prêtres accompagnés de leur nombreuse lignée, arrivent la nuit par leur trappe comme de coutume, mangent et boivent, et foulent à qui mieux mieux les cendres indiscrètes. Le soleil n'était pas encore levé que le Roi entrait dans le temple avec Daniel. A la vue de la table nette, il s'écrie que Rel est grand. Daniel sourit dé nouveau, et montre au Roi sur le pavé les traces des piétinements nocturnes, distinguant fort bien dans ce pêle-mêle les pieds des femmes et des enfants. Le Roi, irrité de nouveau, fait venir les prêtres, leurs épouses et leurs fils, qui lui montrent alors leurs petites entrées souterraines. C'est pourquoi le Roi les fit mourir et livra l'idole et le temple à Daniel qui les détruisit, v. 14-21.

A la suite de cette histoire, le même chapitre 14 en raconte une autre qui réchauffe le jeu de mots du Dieu vivant^ et dont la fin est renouvelée du chapitre 6. Après ce que vient de faire le Roi, il est naturel de supposer qu'il est entièrement désabusé du culte des idoles, et qu'il n'en permet plus la pratique à ses sujets. Ne nous pressons pas de conclure. Il y avait un grand Dragon qu'honoraient les Babyloniens, mais un véritable dragon, en chair et en os. Le Roi dit à Daniel : « Maintenant « tu ne peux pas dire que celui-là n'est pas un Dieu vivant, < adore-le donc. i> Daniel soutient que ce dragon n'est pas le Dieu vivant, et, pour le prouver, il demande la permission, qui

fS±

lai est accordée, de le tuer sans glaive ni bâton. Il fait cuire des gâteaux composés de poix, de graisse et de poils, et les jette dans la gueule du monstre qui en crève, y. 22-26. Les zoologistes d'aujourd'hui sont embarrassés pour déterminer les caractères de ce grand dragon et la place qu'il occupait dans la série animale. Ils appellent du nom de dragon un saurien de la famille des Iguaniens, qui est d'assez petite taille, et qu'ils disent faible et craintif. Ils prétendent qu'il se nourrit d'insectes et qu'il serait peu friand de gâteaux composés de poix, de graisse et de poils. Tel ne pouvait donc pas être le grand Dragon des Babyloniens. Quel qu'il fut, il parait qu'ils tenaieat à lui par dessus tout. Tant qu'on n'avait fait que leur ôter leur statue de Bel, détruire leur temple, tuer leurs prêtres, ils avaient supporté tout cela bénignement. Mais faire mourir leur Dragon! Us s'ameutent, viennent trouver le Roi, et le menacent de le tuer s'il ne leur livre Daniel. Le Roi eut peur et leur livra son convive, v. 27-29. Le peuple jette le prophète dans la fosse aux lions où il demeure six jours. Nous savons déjà qu'il n'avait rien à redouter de ces bêtes féroces. Mais il paraît qu'il eut faim. Or le prophète Habacuc, qui se trouvait en Judée, avait fait avec du pain broyé un ragoût qu'il portait à travers champs à des moissonneurs. II est accosté par l'ange du Seigneur, qui lui dit de porter son dîner à Babylone et de l'offrir à Daniel, qui est dans la fosse aux lions. Pendant qu'tlabacuc s'excuse en disant qu'il n'a jamais vu Babylone et qu'il ne sait pas où est la fosse dont on lui parle, l'ange le saisit (i) et le transporte à Babylone auprès de Daniel,

(1) Par nn cheveit, capîllo capitis d'après la Vulgate. Le texte grec dit|Mr

la chevelure^ rijç xôjulijç rijç xefaXîjç,

V. 30-56. Le septième jour, le Roi se souvint de son ami, et vint à la fosse dans l'intention de pleurer. Il croyait n'y plus trouver que les os du prophète ; mais le voyant assis tranquillement au milieu des lions, il le fait retirer de la fosse , et y jette à sa place ses ennemis, que les lions dévorent en un clin d'oeil, V. 59-41, puis il ordonne aux habitants de toute la terre à'avoir peur du Dieu de Daniel, v. 42 (1).

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