CONTRADICTIONS ET DIVERGENCES
§ |er — GÉNÉALOGIES DE JÉSUS.
On lit deux généalogies différentes de Jésus dans les Évangiles de Matthieu, chapitre 1^% v. 1-17, et de Luc, chapitre 3, V. 23-38. Voici ces deux généalogies, à partir d'Abraham où commence celle de Matthieu, tandis que celle de Luc remonte jusqu'à Adam. Elles concordent jusqu'à David, d'où elles divergent pour se rencontrer ensuite aux deux noms de Salathiel et de Zorobabel; arrivées là elles divergent de nouveau pour se rencontrer enfin aux deux noms de Joseph et de Jésus.
Généalogie tracée par Hatthieo. Généalogie tracée par Lac.
Abraham Abi-aliam.
Isaac Isaac.
Jacob Jacob.
Juda Juda.
Phares Phares.
Géaéalogie tracée far lattUea.
€éiéal»f n tracée fu Lvc.
Esron Esron.
Aram Aram.
Aminadab Aminadab.
Naasson Naasson.
Salmon Salmon.
Booz Booz.
Obed Obed.
Jessé Jessé.
David David.
Salomou
Eoboam
Abias
Asa
Josaphat
Joram
Ozias
Joatliam
Achaz
Ezcchias
Manassès
Amon
Josias
Jéclionias
Nathan.
Mathatha .
Menna.
Méléa.
Eliakim.
Jona.
Joseph.
Juda.
Siméon.
Lévi.
Mathat.
Jorim.
Eliezer.
Jésus.
Her.
Elmadam .
Cosan.
Addi.
Melchi.
Nérî.
Salathiel Salathiel.
Généalogie tracée par Matthieu.
Généalogie tracée par Lqc.
Zorobabel
Abiud
Eliacim
Azor
Sadoc
Achim
Eliud
Eléazar
Mathan
Jacob
Joseph Jésus .
Zorobabel.
Résa.
Joanna.
Juda.
Joseph.
Séméi.
Mathathias.
Mahath.
Naggé.
Hesli.
Nahum.
Amos.
Mathathias.
Joseph.
Janné.
Melchi.
Lévi.
Mathat.
Héli.
Joseph.
Jésus.
Examinons d'abord ces deux généalogies séparément. Celle de Matthieu est résumée, v. 17, en trois séries, que l'évangéliste dit être composées de quatorze générations chacune. Lorsqu'on fait le relevé des noms compris dans ces trois séries, on trouve que la dernière n'en comprend que treize. Quelque copiste des premiers siècles aurait-il supprimé une génération? Cette supposition mettrait en cause l'infaillibilité du concile de Trente,
qui ne veut pas qu'on puisse ajouter un iota au texte sacré. J'ai dit quehpic copiste des premiers siècles, parce que le compte de Matthieu était déjà, comme on le verra tout à Fheure, défectueux du temps de saint Augustin. Voici maintenant quelque chose de plus grave. L'arbre généalogique de Matthieu est en contradiction avec les données de l'Ancien Testament. D'abord, entre Joram, fils de Josaphat, et Joathan, père d'Achaz, il présente, v. 8 et 9, une seule génération, un seul Roi, Ozias, tandis que au contraire le 4"*" livre des Rois, ch. 8, 9, H, 12 et 1 i, et le 1" livre des ParcUipomènes , ch. 3 , en présentent formellement quatre, Ochozias, Joas, Amasias et Azarias (1). En second lieu, entre Josias et Salathiel, y. lO-lS, il ne présente encore qu'une seule génération, un seul Roi, Jéchonias (2), qu'il donne pour fils de Josias, tandis que au contraire le 4"*® livre des Rois, ch. 23 et 24, et le 2"® livre des Paralipomènes, ch. 36, en présentent formellement deux, Eliacim dont le pharaon Néchao change le nom en Joakim , puis Joachin, fils de Joakim. Comme il s'agit ici de générations plutôt que de Rois, je ne compte pas Joachaz, qui règne
(1) Cet Azarias, père de Joathan, est ainsi appelé au 4e livre des Eoù, ch. 14, V. 21, et ch. 15, v. 7, et au 1er livre des Paralipomènes, ch. 3, v. 12. Mais, aux v. 30, 32 et 34 du môme ch. 15 du 4e livre des Rois, ainsi qu'au 2e livre des Paralipomhies, ch. 2G, v. 1 et 23, il est appelé Ozias comme dans Matthieu. On ne saurait donc rendre Tévangéliste seul responsable de cette confusion de noms, qui se trouvait déjà dans rAncien Testament.
(2) Ce Jéchonias, père de Salathiel et fils de Joakim, est ainsi appelé au 1er livre des Paralipomènes, ch. 3, v. 16 et 17, et dans Jérémie, ch. 22, v. 24; ch. 24, V. 1; ch. 27, v. 20; ch. 28, v. 4; et ch. 37, v. 1. Mais, au 4e livre des Rois, ch. 24, v. 6, 8, 12 et 15, et au 2e livre des Paralipomènes, ch. 36, V. 8-10, il est appelé Joachin.
avant sou frère Eliaeim pendant trois mois seulement et qui est emmené en Egypte par le Pharaon. Ainsi voilà un évangéliste qui ne connaît pas ou qui supprime de sa pleine autorité quatre générations, quatre règnes, ceux d*Ochozias, de Joas, d'Amasias, et de Joakim, qui, dans Thistoire des Juifs, jouent un rôle si important, comme on peut le voir au 4"® livre des Rois, ch. 8, 9, 11, 12, 14, 23 et 24, et au 2"^ livre des Paralipomènes, ch. 22-25 et 36! Enfin Matthieu, v. 12 et 13, donne à Zorobahel pour père Salathiel et pour fils Abiud, tandis que le i^ livre des Paralipomènes, ch. 3, v. 17-20, lui donne pour père Phadaia, frère de Salathiel (1), et ne nomme point Abiud parmi ses enfants. J'arrive à la généalogie de Luc. Cet évangéliste contredit aussi, sur plusieurs points, l'Ancien Testament : il fait naître, v. 27, Salathiel, de Néri, tandis que le l^"* livre des Paralipomènes, ch. 3, v. 17, lui donne pour père Jéchonias. Comme Matthieu, il fait Zorobahel fils de Salathiel , contrairement au 1^*^ livre des Paralipomènes. Enfin il donne à Zorobahel un fils qu'il nomme Résa, et qu'on ne trouve point non plus dans le 1""^ livre des Paralipomènes, qui prend soin pourtant d'énumérer les enfants de Zorobahel, en y comprenant même, contrairement à l'usage général des livres saints, sa fille Salomith. On voit que les deux généalogies de Matthieu et de Luc, considérées séparément, présentent déjà de grands défauts. Mais cela n'est rien encore. Si nous les comparons l'une à* l'autre, nous allons rencontrer d'énormes contradictions. Luc fait descendre Joseph
(1) Dans la Ire section, ch. 9, § 2, j'ai déjà eu à signaler cette même contradiction entre le livre d'Esdras, la prophétie d'Aggée et les Évangiles de Matthieu et de Luc d'une part, et le 1er livre des Paralipomènes de l'autre.
de Nathan, un des fils de David, Matthieu au contraire le fait descendre de Salomon, et de plus Luc, en suivant la ligne collatérale de Nathan, y insère, v. 27, les deux noms successif de Salathiel et de Zorobabel, qui appartiennent à la ligne royale de Salomon. Enfin, dans Matthieu, v. 16, Joseph, père de Jésus, est fils de Jacob, tandis que, dans Luc, v. 35, il est fils d'Héli.
Saint Augustin avait aperçu quelques-unes de ces contradictions, et il avoue qu'il en avait d'abord été troublé (1). Mais, après qu'il eut été illuminé par la foi, il n*y trouva plus rien d'embarrassant. Yoici comment il essaie de justifier le faux calcul de Matthieu qui trouve trois fois quatorze dans quarante et un. L'évangéliste, selon le célèbre docteur, en comptant trois fois quatorze générations d'Abraham à Jésus, n'a pas dit pour cela qu*il y en eût en tout quarante-deux. Qu'il l'ait dit ou non, avons-nous besoin de sa permission pour trouver que 3 fois 14, nombres qu'il nous fournit lui-même, font 42? Matthieu, ajoute saint Augustin, compte deux fois le même Jéchonias, à la lin de la deuxième série et au commencement de la troisième (2). En
(1) « Loquor vobis aliquandb deceptus, cùm primo puer ad divinas scrip- » turas antè vellem afferre acumen discutiendi quàm pietatem quœrendi : ego « ipse contra me perversis moribus claudebam januam Domini mei ; quuin a pulsare deberem ut aperiretur, addebam ut clauderetur. Superbos enim
« audebam quaerere quod nisiiiumilis non potest invenire Hœc enim me
» perturbaverunt quse modo vobis securus in nomine Domini et propono et « expono. » (Sermo 51, De concordid Matthai et Lucce in generationibu Domini, cap. 5, tome V, Paris, 1683.)
(2) « Dicens ab Abraham usque ad David generationes esse quatuordecim, tf et à David usque ad transmigrationem Babylonise alias quatuordecim, totiu demque alias usque ad nativitatem Christi, non tamen eas duxié in stmnum
cela Matthieu aurait commis une erreur, et il faudrait alors nécessairement que Tune de ses deux séries, la seconde si l'on ne veut pas que ce soit la troisième, n'eût que 15 générations, et non pas 14 comme il le dit. Mais d'ailleurs pourquoi, dans cette longue série de noms propres, celui de Jéchonias aurait-il seul le privilège d'être compté pour deux? Voici la raison qu'en donne saint Augustin : Jéchonias (qui est appelé Joachin dans le 4® livre des Rois et le 2® des Paralipomènes), emmené captif à Babylone, est la figure du Christ. Or le Christ est la pierre angulaire. Mais une pierre placée à l'angle qui réunit deux murailles, appartient à la fois à chacune de ces deux murailles. Vous devez donc la compter deux fois, si vous comptez les pierres dont se forment les deux plans qui viennent s'y couper (1). Qui croirait, si je ne renvoyais au texte même, qu'un
a ut dicerei, fiunt omnes qmdraginta duœ, Unus quippè in illis progenerato-
» ribus bis numeratur, id est Jéchonias à quo facta est quœdam in extraneas
a gentes deflexio quandè îïi Babyloniam transmigratum est. * (2)^ consénm evangelistamm, lib, 2, ca'p. 4. 2e partie du tome III, Paris, 1690.)
(1) a Quid ergè miraris qubd bis numeratur Jéchonias ? Etenim si Christi
* figuram gerebat à Judœis transeuntis ad gentes, adtende quid est Christus
a inter Judœos et gentes. Nonne ipse est ille lapis angularis? Adtende in
a angulo terminum parietis unius et initium parietis alterius. XJsque ad ipsum
» lapidem metiris unum parietem et ab ipso alterum. Bis ergo numeratur lapis
a angularis qui connecta utrumque parietem, Jéchonias ergb gestans figuram
a domini tanquam lapis angularis typum praeferebat. Et sicut Jéchonias
a regnare non est permissus Judseis, sed itum est in Babyloniam, sic Christus
a lapis quem reprobaverunt aedificantes, factus est in caput anguli ut evange-
a lium perveniret ad gentes. Noli ergb dubitare bis numerare caput anguli,
a et occurrit tibi numerus scriptus ; atque ità quatuordecim sunt et quatuor-
a decim et quatuordecim , et non sunt tamen quadraginta duœ generationes
a sed quadraginta et una. « {Sermo 51, De concordid Matthœi etLtœœ, cap, 9.)
docteur aussi renommé se fût permis de donner sérieusement pour des raisons de pareilles puérilités? Pour ce qui est de la contradiction si choquante, que présentent les généalogies comparées des deux évangélistes, voici comment saint Augustin croit se tirer d'embarras. Il imagine d'abord que Joseph a pu avoir deux pères, l'un réel et l'autre par adoption. Puis il convertit immédiatement cette possibilité en réalité, et dit que Matthieu a suivi une lignée remontant à David par Salomon, et Luc l'autre lignée remontant à la même souche par Nathan (1). Mais, outre que des assertions positives doivent reposer sur des faits et non sur de simples possibilités , cette supposition est contredite par la présence, dans la généalogie de Luc, des deux noms successifs de Salathiel et de Zorobabel, qui appartiennent à la ligne royale de Salomon, et qui ne peuvent pas appartenir en même temps à là ligne de son frère Nathan. Je me trompe. Un harmoniste moderne va nous montrer que cela peut former un accord parfait. Si je cite cet exemple c'est parce qu'il fait voir Jusqu'où peut aller la méthode, d'interprétation par des suppositions arbitraires. M. Wallon imagine, au moyen de la loi du lévirat (Deuléronome, ch. 25, v. 5-10), de donner deux pères à Salathiel, Tun (père naturel) Jéchonias, et l'autre (père légal) Néri. Puis, le procédé lui ayant paru commode, il en use
(1) 1 Quos autem movet qubd alios progeneratores Mafthœus enmnerat,des- M cendens à David usque ad Joseph, alios autem Lucas ascendens à Joseph u usque ad David, facile est ut advertaut duos patres habere potuisse Joseph,
u unum à quo geiiitus, alterum à quo fuerit adoptatus Undè intelligitur
u Lucas patrem Joseph, uon à quo genitus sed à quo fuerat adoptatus^ susce* « pisse in evangelio suo, cujus progeuitores sursùm verstis commemoraret, • donec exiret ad David, i {De consensu evan^elistarum, lib. 2, cap, 3.)