JÉSUS
Les évangélistes Marc et Jean ne disent absolument rien de la conception miraculeuse de Jésus. Comme c'est là un des points fondamentaux de l'histoire évangélique, on peut s'étonner de ce silence, moins toutefois de la part de Marc, qui n'aurait été que le disciple de Pierre, que de la part de Jean, qui, d'après la tradition chrétienne, aurait été, entre tous les apôtres, particulièrement admis dans l'intimité de Jésus et de Marie. Après cette observation préliminaire, qui sans avoir
une importance capitale, ne pouvait être omise, examinons les récits de Matthieu et de Luc, les seuls évangélistes qui relatent Fannonciation de la conception surnaturelle de Jésus. Ces récits présentent des différences qui, dans l'hypothèse la plus favorable, rendent inexplicable la conduite de Marie à l'égard de son fiancé. Dans Matthieu, ch. V% v. 18-25, Joseph, qui s'est aperçu de la grossesse de Marie, pense à la renvoyer. Mais un ange lui apparaît en songe, et lui apprend que le fait dont la découverte l'afflige, a eu lieu par l'opération du Saint-Esprit. Joseph s'éveille parfaitement rassuré, et n'hésite plus à épouser Marie. Dans Luc, ch. 1®% v. 26-40, les choses se passent différemment. L'ange Gabriel apparaît à Marie éveillée, et lui annonce qu'elle enfantera un fils qui s'appellera Jésus. La vierge déclare qu'elle ne comprend pas comment cela pourra se faire; car elle n'a point connu d'homme. Le narrateur ne s'est point aperçu que rien ne motivait encore cet étonnement de Marie. En effet l'ange ne lui avait pas dit qu'elle eût conçu un flls et qu'elle le portât déjà dans son sein, mais seulement qu'elle concevrait et qu'elle enfanterait un fils, et rien n'était plus facile à Marie que d'appliquer les paroles du messager céleste au résultat, naturellement espéré et attendu par elle, de son union prochaine avec l'homme à qui elle était déjà fiancée. L'ange lui apprend que l'Esprit-Saint opérera la merveille qui l'étonné et qui ne devait nullement l'étonner. Marie n'a plus rien à répliquer. A peine Gabriel l'a-t-il quittée, qu'elle court chez Elisabeth, sans doute pour lui faire part de cette étrange aventure. Voilà deux récits qu'il n'est pas facile de concilier. Y a-t-il eu deux apparitions angéliques, ou n'y en a-t-il eu qu'une? Dans cette dernière supposition , les deux, évangélistes sont en pleine
contradiction sur les circonstances et les personnes mêmes. Veut-on qu'il y ail eu deux apparitions différentes, Mattbieo racontant l'une, et Luc l'autre? Voici, dans cette supposition, une grave difficulté. Lorsque Gabriel apparaîtra Marie, il n'existe encore en elle aucun signe de grossesse, non seulement apparent pour les autres mais sensible pour elle-même, puisqu'elle déclare qu'elle ne comprend pas comment pourra se faire ce qu'elle vient d'entendre, et que d'ailleurs la c(mœ^ tion miraculeuse lui est annoncée comme un fait futur. D'un autre côté, puisque Joseph s'était aperçu de la grossesse de sa fiancée, et qu'il pensait même à cause de cela à la renvoyer, lorsque l'ange vint l'en détourner, il est évident qoe cette seconde apparition dut avoir lieu au moins plusieurs mois après la première, et que Joseph ne savait rien de Topération de l'Esprit-Saint. Mais alors le silence de Marie à l'égard de son fiancé confond d'étonnement. Quoi ! Elle ne lui a pas fait part de ce message céleste, qui les intéresse tous deux à un si haut degré! Elle parait devant lui avec des signes patents de grossesse ! Elle a le courage d'affronter ses regards inquiets et soupçonneux ! Elle l'expose aux tourments d'une jalousie très légitime , et consent à ce qu'il se croie outragé, quand elle n'aurait qu'un mot à dire pour le détromper! Dira-t-on qu'une vierge répugnait à faire une pareille communication à un homme? Mais ne devait-elle pas répugner mille fois davantage à laisser naître dans l'esprit de son fiancé les idées que son silence légitimait? Et d'ailleurs ne pouvait-elle pas au moins faire prévenir Joseph par sa parente Elisabeth, chez qui elle était accourue après la visite de Fange? Dans la supposition de deux apparitions différentes, décrites par Matthieu et par Luc, la conduite de Marie est donc inqualifiaUe.
Si l'on rejette cette supposition, il faut admettre qu'il n'y a eu qu'une apparition, et alors les deux évangélistes se contredisent.
A propos de ces annonciations célestes, il faut noter un point sur lequel la justice de l'ange Gabriel ou de celui qui l'envoie est peu d'accord avec elle-même. Au chapitre l^"" de Luc, V. 5-20, il vient annoncer au prêtre Zacharie que sa femme Elisabeth, qui était stérile et avancée en âge, lui donnera un fils. A cette nouvelle, Zacharie témoigne son étonnement, en disant qu'il est vieux et sa femme aussi. En punition de ce doute, qui n'avait rien que de fort naturel, l'ange lui dit qu'il sera muet jusqu'au jour de l'événement. Quelques lignes plus loin, V. 26-38, le même ange vient annoncer à Marie qu'elle enfantera un fils. Celle-ci témoigne également son étonnement, en disant qu'elle n'a pas connu d'homme. Et pourtant ce fait, qui est de même nature que celui de Zacharie, reste impuni. S'il était innocent chez Marie, il devait l'être chez Zacharie, ou s'il était coupable chez Zacharie, il devait l'être également chez Marie. Au chapitre 18, v. 10-i5, de la Genèse, Sara, qui avait accueilli avec un rire d'incrédulité la nouvelle de sa fécondité sénile, en avait comme Zacharie été punie maïs par un simple blâme.
Enfin je ferai remarquer que les enfantements surnaturels se retrouvent dans toutes les mythologies, et qu'ici en particulier les conceptions miraculeuses de Jean-Baptiste et de Jésus ne sont que des imitations des naissances merveilleuses racontées dans plusieurs endroits des livres de l'Ancien Testament, comme par exemple celles d'Isaac {Genèse, ch. 18 et 21), de Samson (Juges, ch. 13), de Samuel (1^' livre des Rois, ch. 1^') et du fils de la Sunamite (4* livre des RoiSy ch. 4). Le cantique de Marie
(Luc, ch. i", V. 46-55), n'est également qu'une imitatiou de celui de la mère de Samuel (1*^^ livre des Bois, ch. 2, V. 1-10).