COMMENCEMENT ET THÉÂTRE DES PRÉDICATIONS DE JÉSUS
Matthieu, ch. 4, v. 12 et 17, et Marc, ch. V, v. 14, ne font commencer les prédications de Jésus qu'après l'arrestation de Jean-Baptiste. Jean au contraire a déjà fait prêcher Jésus depuis quelque temps , lorsque , au chapitre 5 , v. 23 et 24 , il nous apprend que Jean-Baptiste n'avait pas mcore été jeté en prison. Il ne saurait exister contradiction plus manifeste. En voici une autre qui ne l'est pas moins, et qui porte sur un des points les plus graves. D'après les relations de Matthieu, Marc et Luc, Jésus commence et continue sa mission dans la Galilée ou aux environs, dans la partie septentrionale de la Palestine, la plus éloignée de Jérusalem. Ce n'est que sur la fin de ses prédica-
(1) Dans la Impartie, ch. 6, Miracles et Prophéties, tome 1er.
lions et pour accomplir sa mission qull vient à Jérasalem, ch. 21. Il y paraît tout à fait inconnu. Toute la ville se demande qui il est, v. 10. D'après la relation de Jean au contraire, Jésus vient à Jérusalem peu de temps après le commencement de sa mission et les noces de Cana, cb. 2, v. 13 et suivants; il se présente au temple, d où il chasse les vendeurs. Cest Jérusalem qui est le théâtre principal de ses prédications, de ses actes et de ses discussions avec les Pharisiens. Il y parait surtout aux jours de fête, qui attiraient une grande foule et où on le recher* chait. On peut voir Tempressement de la multitude à cet égard, V. 11 et 12 du chapitre 7.
§6. — RELATIONS DE JEAN-BAPTISTE AVEC JÉSUS, ET DISPOSITIONS PERSONNELLES d'hÉRODE, TÉTRARQUE DE GALaÉB, A l'ÉGARD DU PRÉCURSEUR.
D'après le premier évangéliste, ch. 3, v. 14, Jean-Baptiste connaît si bien Jésus, lorsque celui-ci se présente à lui, qu'il se refuse d'abord et par des motifs d'humilité à le baptiser, et qu'il ne cède qu'aux instances de Jésus. D'après le dernier évangéliste au contraire, ch. V\ v. 31, 53 et 34, Jean^ Baptiste déclare formellement qu'il ne connaissait pas Jésus, lorsque celui-ci se présenta à lui. On se rappelle que Jean- Baptiste était parent de Jésus, qu'il était le fils de cette Elisabeth chez qui Marie était accourue après la visite de l'ange, et qu'il avait déjà tressailli à l'état de fœtus, à l'approche seule de la mère de Jésus (Luc, ch. 1^% v. 39-44). On n'a pas oublié qu'avant même que le Christ naquit, Elisabeth l'avait
proclamé son Seigneur, qu'ainsi elle connaissait la mission divine de Jésus , mission qu'elle n'avait pu laisser ignorer à son fils Jean-Baptiste. II suit de là qu'il ne reste pas même, pour expliquer la contradiction où se place l'évangéliste Jean k l'égard de Matthieu, la ressource de dire que c'est le caractère divin seulement de Jésus, et non sa personne humaine, que Jeàn-Baptiste prétendait ne pas connaître.
Autre désaccord entre ces deux évangélistes. D'après Matthieu, ch. H, V. 15 et 14, et ch. 17, v. 10-15, Jésus permet à la foule et à seâ disciples de croire qu'Elie, dont le retour parmi les hommes devait précéder la venue du Messie selon la croyance juive, fondée sur la prédiction de Malachie (ch. 4, V. 5), est en effet revenu dans la personne de Jean-Baptiste. D'après Jean, ch. 1^% v. 21, les prêtres viennent demander au précurseur s'il est Élie, et il affirme qu'il ne l'est pas.
La cérémonie du baptême de Jésus donne lieu à plusieurs réflexions. D'abord le baptême que Jean-Baptiste conférait à 4^s disciples était une cérémonie de préparation à la venue du Messie, de purification, de pénitence, de confession même des péchés, comme il est dit expressément dans Matthieu, ch. 5, V. 2, 5, 6 et 11 ; Marc, ch. 1^', v. 2-5 ; et Luc, ch. 5,v. 3 et 4. N'est-il pas absurde dès lors que la personne même du Messie se prépare à se voir arriver, et que celui qui, au point de vue chrétien, est Dieu en même temps qu'homme (1) et par consé-
(1) C'est à ce point de vue du dogme chrétien que je me place lorsque, dans le cours de cette seconde section de la 2e partie, je parle de la divinité de Jésus, n'entendant point par là que les auteurs des Évangiles, en lui attribuant une mission divine, aient bien véritablement voulu en faire un Dieu dans la rigoureuse acception du mot. Cette question, qui est plus que douteuse, au
queut exempt de toute souillure, vienne subir une cérémonie de pénitence et de confession des péchés? En second lien, après que Jean-Baptiste s'est donné pour le précurseur de Jésus, et qu'il lui a reconnu expressément le caractère de Messie (Matthieu, ch. 3, v. 13-17; Marc, ch. l*', v. 7-11; Luc, ch. 3, V. 16, 21 et 22; et Jean, ch. 1% v. 29-34), on aie droit de s'étonner de ce qu'il ne se joint pas à lui ou au moins de ce qu'il continue de rester sur la scène publique et d'avoir des disciples particuliers, et surtout de ce qu'il lui envoie plus tard (Matthieu, ch. 11, v. 2 et 3; et Luc, ch. 7, v. 19 et 20) des messagers chargés de lui adresser cette étrange question : « Es-tu celui qui doit venir, ou faut-il que nous en attendions « un autre? » Est-ce que le précurseur, qui d'abord s'était si nettement prononcé sur la mission divine de Jésus, aurait par la suite conçu des doutes à cet égard ? Ou bien le message trahirait-il un concert entre Jésus et Jean-Baptiste, qui se voyant prisonnier, se serait impatienté de l'inaction d'un disciple sur le secours duquel il aurait compté pour sa délivrance? Si ce message n'exprime ni le doute ni l'impatience, que peut-il signifier?
Enfin, en racontant l'horrible drame de la décapitation de Jean-Baptiste, Matthieu et Marc s'accordent bien sur les circonstances de la fête où, pour récompenser une jeune fille qui a dansé agréablement, la tête d'un saint homme lui est apportée en présent ; mais ils ne sont point d'accord sur les dispositions personnelles d'Hérode Anlipas, tétrarque de Galilée , à l'égard de la victime. D'après Matthieu, ch. 14, v. 3-5, Hérode était
moins pour ce qui concerne les trois premiers évangélistes, a été traitée spécialement dans le tte chapitre de la Ire partie de cet ouvrage, tome l'^'.
irrité des représentations de Jean-Baptiste ; il voulait le faire périr, et il n'en était empêché que par la crainte de soulever le peuple. Marc au contraire, ch. 6, v. 19 et 20, n'attribue qu'à Hérodiade la pensée de faire périr Jean-Baptiste tandis que Hérode le considérait comme un homme juste et saint, le traitait avec égard, agissait souvent d'après ses conseils et Vécoutait volontiers. Luc, ch. 3, V. 19 et 20, et ch. 9, v. 9, se contente de dire qu'Hérode fit incarcérer et décapiter Jean-Baptiste, mais sans rien dire de ces détails fournis par Matthieu et Marc , et relatifs à la danse dé la fille d'Hérodiade et à cette tète sanglante, apportée sur un plat au milieu d'un festin, détails qui, il faut en convenir, ont bien un peu l'air de ces sortes d'ornementations qui sont du goût de la légende. L'historien Joseph attribue à un motif politique la mort de Jean-Baptiste, qui, exerçant une grande influence sur le peuple , avait éveillé les soupçons et les craintes du tyran. Sa relation, non plus que celle de Luc, ne confirme ni ne contredit du reste la scène de l'orgie royale (1). Le quatrième évangile n'a pas un mot sur l'abominable meurtre du précurseur.