‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienneChapitre 59 sur 96 · MORTS RESSUSCITES · texte numérisé non relu

MORTS RESSUSCITES

Les morts que Jésus rappelle à la vie sont au nombre àe trois, la fille de Jaïre, le fils de la veuve de Naïm, et Lazare. Ces résurrections, particulièrement celle de Lazare, figurent parmi les plus grands des miracles attribués à Jésus ; ce n'eàt donc pas été trop du concours des quatre évangélistes pour témoigner sur un point de cette importance. Or leurs relations sont loin de présenter ce caractère d'unanimité. La résurrection de la fille de Jaire est racontée par les trois premiers évangélistes (Matthieu, ch. 9, v. 18, 19 et â3-â5; Marc, ch. 5, V. 22-24 et 5J$-45; et Luc, ch. 8 , v. 41 , 42 et 4»-56), lesquels n'en ont pas été témoins, tandis que Jean, qui, d'après Marc, v. 37, et Luc, v. 51, serait le seul évangéliste qui y aurait assisté, est précisément celui qui n'en dit rien. La résurrection du fils de la veuve de Naïm est racontée par Luc, ch. 7, V. 11-15, lequel n'en a pas été témoin, tandis que les trois autres évangélistes, dont deux, Matthieu et Jean, y auraient assisté (1), n'en parlent pas. Enfin la résurrection de

(1) Il résulte de ces expressions du verset 11, K«? (wueTrofeuovTo aura ci fjLx^v^Tcù aùrdvy que Jésus était alors accompagné de ses disciples, au nombre desquels on sait qu'étaient compris Matthieu et Jean. Est-ce par inad?ertance que les auteurs de la traduction anglicane {The Holy Bible ^ Oxford, 1843) et de la traduction française protestante {La Sainte Bible ^ Londres, 1842) ont rendu les mots 0/ /xcfhjTyt auroD, qui signifient simplement ses disciples, par Many o/his disciples et ^slt Plusieurs de ses disciples F Ou. bien est-ce pour faire dispawutre la difficulté qui naît du silence de Matthieu et de Jean? Ce dernier cas ne serait plus une faute de traduction mais une véritable fraude.

SECONDE SECTION. — CHAPlTl^E PREMIER. 285

Lazare est racontée par Jean seul, ch. H, v. 1-44, quoique Matthieu ait dft aussi en être témoin.

Voici maintenant une contradiction formelle. D'après Matthieu, y. 18, lorsque Jaïre vient trouver Jésus, il lui dit que sa flile est morte; il lui demande de venir la ressusciter, et lorsqu'ils entrent dans la maison, ils y trouvent déjà des joueurs de flûte, y. 23, et par conséquent ces dispositions d'ensevelissement qui demandent un certain temps. D'après Marc, v. 23 et 35, et Luc, v. 42 et 49, au contraire, Jaïre, en abordant Jésus, lui dit seulement que sa fille est mourante^ et lui demande de venir l'empêcher de mourir, ce qui n'est pas la même chose que de la ressusciter^ c'est plus tard qu'il apprend lui-même la mort de sa fille, lorsqu'il revient à sa maison en compagnie de Jésus. Et comment lui annonce-t-on cet événement? En lui disant qu'il est inutile d'importuner davantage le maître, ce qui prouve au moins qu'il n'était pas sorti de chez lui pour aller solliciter une résurrection.

Les relations évangéliques, qui représentent Jésus rappelant les morts à la vie, sont pleines de naïvetés qui trahissent comme d'ordinaire la main de la légende. En voici plusieurs exemples. Lorsque Jésus entre dans la maison de Jaïre, il éloigne la foule des personnes présentes et ne garde avec lui que cinq témoins dont trois étaient de ses disciples (Matthieu, V. 24 et 25; Marc, v. 37 et 40; et Luc, v. 31). Pierre, ressuscitant Tabitha, fait mieux encore que Jésus; il congédie absolument tout le monde (1). Quand on fait des miracles destinés à prouver aux hommes qu'on a une mission divine, loin de fuir la lumière et la publicité, on doit au contraire

(1) ExoJcAwv cTf irxvrx; êfw, Actes des apôtres, ch. 9, v.. 4rO.

t28G SECONDE PARTIE.

appeler le plus grand nombre possible de témoins. Au moment où Jésus s'apprête h ressusciter Lazare, le narrateur (Jean, V. 33-38) le {'àii frémir, se troubler et pleurer (1). Ce sont là des frais de mise en scène assez maladroits; car Jésus, ayant rintention de faire revivre son ami, savait fort bien, en tant que Dieu, qu'il réussirait, et par conséquent il n'avait pas à éprouver des sentiments dont d'autres spectateurs pouvaient seuls être animés. On dira peut-être qu'il éprouvait et manifestait ces sentiments uniquement en tant qu'homme et non en tant que Dieu. Mais, puisque ses deux natures étaient étroitement unies et qu'ainsi sa science divine ne pouvait pas l'abandonner, cela revient à dire qu'il agissait comme s'il eût ignoré ce qu'il savait, c'est par conséquent lui faire jouer une indigne comédie. L'évangéliste prétend que les princes des prêtres, non contents d'avoir résolu de concert la mort de Jésus, V. 47 et 53, résolurent aussi celle de Lazare ressuscité, ch. 12, V. 10. C'est faire les ennemis de Jésus maladroits et méchants bien au delà de ce qui est nécessaire à l'intérêt de la cause. Assurément ces princes des prêtres, qui appartenaient au conseil suprême de la nation , ne croyaient pas à la résurrection de Lazare, et il était évident que le meurtre dont on leur attribue la pensée, loin d'empêcher la circulation de ce qui se débitait à ce sujet dans la foule, n'eût fait que venir en aide à l'imposture. Avec Lazare il eût fallu faire périr aussi ceux qui disaient l'avoir vu mort puis ressuscité, et tous ceux qui ayant appris la merveilleuse nouvelle, la distribuaient au peuple. Enfin les sujets, deux hommes et deux femmes, ressuscites soit

(1) *Ei/i£fifiii<TûLro TU TTueù/xart km èrâpa^su éxurôv, v. 33. ko} è^dxoMiy 6 l}j7ouij V. 35.

par Jésus soit par son disciple Pierre, disparaissent subitement de la scène, comme si leur présence était importune. J*ai fait voir (1) Fimpossibilité des miracles proprement dits et par conséquent du fait de rappeler à la vie un homme bien véritablement mort. Mais supposons pour un instant ce dernier fait possible et réalisé. Il donnerait la solution du plus grand de tous les problèmes qui tourmentent aujourd'hui rintelligence, à savoir quel doit être l'état de l'âme après la mort physique. Dans le livre qui sera le complément de celui-ci, en partant d'un ensemble de faits psychologiques, aussi positifs qu'aucun des faits de l'ordre matériel, j'espère démontrer que le principe qui sent, pense et agit en nous, survit à la mort du corps. Mais à côté de cette grande et fondamentale vérité naissent une foule de questions aujourd'hui complètement insolubles : on se demande ce que l'âme éprouve alors, ce qu'elle perçoit, ce qu'elle fait, sous quelles formes s'accomplit le compte inévitable qu'elle doit rendre à la justice suprême de l'emploi de la vie passée, de quelle nature sont les épreuves destinées à continuer l'œuvre de son perfectionnement, si elle anime un nouveau corps et, dans ce cas, quel est le théâtre de sa nouvelle existence, toutes choses dont nous sommes absolument impuissants à nous faire maintenant aucune idée, faute d'expérience directe. Imaginons donc qu'un homme, s'étant trouvé, ne fût-ce que pendant quelques instants, dans un autre monde, revienne dans celui-ci. De quelle curiosité empressée ne sera-t-il pas l'objet de la part des autres hommes, et que de choses inouïes, inattendues, extraordinaires n'aura-t-il pas à leur apprendre? Concevrait-on qu'il

(1) Ire partie, chapitre 6, tome ler.

se refusât à rien communiquer à personne de sa science surnaturelle, et voit-on pourquoi il s'y refuserait? Comprendrait-on surtout que les historiens qui transmettraient à la postérité le souvenir de ce fait merveilleux, ne dissent pas nn mot des révélations qui l'auraient infailliblement suivi? Si le ressuscité n'avait rien à dire de ce qu'il aurait appris, et si les historiens qui rapporteraient sa résurrection, n'avaient aucune réflexion à faire sur cet inconcevable silence, ne serait-ce pas là une chose plus inexplicable encore que le miracle même? Or c'est justement ce qui a lieu pour les quatre faits de résurrection, rapportés soit dans les Évangiles soit dans les Actes des apôtres.

§ 10. — PASSAGE A SAHARIE.

Luc et Jean, les seuls évangélistes qui fassent passer Jésus à Samarie, prêtent aux habitants des dispositions fort opposées. D'après Luc, ch. 9, v. 51-50, les Samaritains ne veulent pas recevoir Jésus parce qu'il se dirigeait du côté de Jérusalem, et Jacques et Jean en sont tellement indignés qu'ils demandent la permission de faire descendre le feu du ciel sur ce peuple inhospitalier (1). Jésus les reprend de cette mauvaise pensée,

(1) Des ^>ditionâ portent, à la fin du verset 54, ces mots 'CU xai Wloi ircitftre. On lit, au 4e livre des Eois, ch. 1er, y. 10-12, qu'en effet Élie foudroie deux officiers du roi Ochozias et cent soldats qui les accompagnent. S*il avait bien agi, son exemple était bon à imiter. Si au coutraîie, comme cela est évident, la demande des disciples de Jésus était insensée, Taction du prophète Tavait été également.

ajoutant qu'il n*e$t pas venu pour perdre mais pour sauver. D*après Jean, ch. 4, v, 9 et 39-42, le même Jean que Luc nous représente si irrité contre les Samaritains, ceux-ci, lorsque Jésus passe dans leur contrée, lui font au contraire un excellent accueil, quoiqu'ils sachent fort bien qu'il est Juif; ils le prient de demeurer pendant deux jours au milieu d'eux, et ils le proclament le sauveur du monde. Les relations de Luc et de Jean se rapportent sans doute à deux passages différents de Jésus en Samarie, puisque, d'après Luc, il allait à Jérusalem, tandis que, d'après Jean, il en venait; mais cela n'explique pas le moins du monde des dispositions aussi contradictoires de la part des Samaritains envers les étrangers. Quant à cette différence de direction de la marche de Jésus, elle est une conséquence de la contradiction signalée plus haut (1) entre Jean et Matthieu au sujet du théâtre habituel des actes de Jésus, les indications de Matthieu et de Luc à cet égard étant ordinairement les mêmes.

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