REPAS PASCAL
Chez Matthieu, ch. 26, v. 17-20, Marc, ch. 14, v. 12-18, et Luc, ch. 22, v. 7-15, le dernier repas que fait Jésus avec ses disciples est le repas pascal, puisqu'il a lieu le soir du premier jour des azymes ou pains sans levain, jour où devait se manger la pâque, d'après X Exode (ch. 12, v. 3-20). D'ailleurs Luc fait dire expressément à Jésus, v. 15 : « J'ai désiré manger « cette pâque avec vous avant de souffrir. » Chez Jean au contraire, ch. 15, v. 1, ce dernier repas est fait avant le jour de la pâque. Lorsque Judas sort, v. 29, des disciples pensent que Jésus vient de l'envoyer préparer ce qui était nécessaire pour célébrer la fête. De plus, ch. 18, v. 28, le lendemain matin, les Juifs n'entrent point dans le prétoire de Pilate qti était payen, de peur de se souiller et d'être empêchés par ti de manger la pâque ; ils ne l'avaient donc pas encore mangée. Enfin le jour du crucifiement est appelé, ch. 19, v. 14^ (a jh^ paration de la pâque, et c'était dans la soirée de ce jour qu'on mangeait l'agneau pascal. Et cependant il est manifeste (fie
Jean veut parler, comme les trois autres évangélistes, du même repas final que Jésus fit avec ses disciples ; car, à la suite de ce repas, Jésus prédit, chez Jean, ch. 13, v. 21, 26 et 58, comme chez les autres évangélistes, la trahison de Judas et le reniement de Pierre, et malgré les discours que contiennent les chapitres 14-17, et qui ne sont que la suite de l'entretien du repas, le premier fait que rapporte Jean, le premier événement dont il parle, ch. 18, est la sortie de Jésus, suivie, comme chez les autres évangélistes, de son arrestation et de sa passion. Ici la contradiction est patente, et elle porte sur un point capital, sur cette cène où Jésus aurait, d'après les trois premiers évangélistes, donné à ses disciples son corps à manger et son sang à boire, et institué par là ce que les théologiens appellent le mystère de l'Eucharistie , l'un de leurs dogmes fondamentaux, que nous avons examiné spécialement ailleurs (1).
§ 16. — TRAfflSON DE JUDAS.
D'après Matthieu, ch. 26, v. 23 et 25, et Marc, ch. 14, V. 20, Jésus désigne si clairement Judas comme devant le trahir, qu'aucun des assistants ne peut s'y tromper. Aa contraire, d'après Luc, ch. 22, v. 21-23, et Jean, ch. 13, V. 21 et 22, le traître est désigné en termes vagues, de telle sorte que les disciples se demandent entre eux, en paroles d'après le premier, du regard d'après le second, quel il peut être. Après cette désignation vague, Jean, v. 25-26, ajoute que Jésus lui indique clairement Judas.
(1) Au chapitre 7 de la 1" partie de cet ouvrage, tome I*''.
D'après Matthieu, v. 47-30, Marc, v. 45-46, et Luc, v. 47, le baiser de Judas est le signe convenu qui fait reconnaître Jésus aux soldats ' chargés de Tarrêter. Jean, ch. 16, y. 2-8, non seulement ne dit rien de cette circonstance, mais par compensation fait tomber à la renverse la cohorte armée, au moment où Jésus, qu'on cherche pour l'arrêter, leur dit : Me voici. Cette déclaration spontanée de Jésus est contradictoire avec la version des trois autres évangélistes, d'après laquelle les soldats ne reconnaissent le maître que par le baiser convenu du disciple.
Matthieu, ch. 27, v. 3-8, raconte que Judas repentant rapporta aux prêtres les 50 pièces d'argent qu'il avait reçues pour prix de sa trahison, les jeta dans le temple, et alla se pendre. Il ajoute que les princes des prêtres achetèrent de cet argent un champ destiné à la sépulture des étrangers, et qui fut appelé Haceldama^ cest à dire champ du sang (1). Mais on trouve, dans le 1*^' chapitre, v. 48 et 19 des Actes des apôtres, livre attribué à l'évangéliste Luc et reconnu canonique par l'Église, une version fort différente. Il y est dit au contraire que Judas acquit du prix de sa trahison et posséda un champ que les habitants de Jérusalem appelèrent Haceldama, c'est à dire champ du sang. C'est bien là le même champ que, d'après le premier évangéliste, les prêtres achetèrent avec l'argent que Judas ne voulut pas garder. Il faut remarquer encore que Judas, qui, d'après Matthieu, s'étrangla, mourut d'une autre mort d'après Luc, Actes, ch. l^% v. 18 : S'étant précipité^ le milieu de son corps se rompit et ses entrailles se répandirent y toutes clr-
(1) Il cite à ce propos une prophétie de Zacharie, qu'il attribue à Jérémie et dont j'ai parlé au chapitre 6 de la Ire partie, tome I".
constances qui n'ont aucun rapport avec les faits physiologiques occasionnés par la strangulation (1).
Le docteur Strauss s'est étonné avec raison que Jésus, connaissant, en vertu de sa science surnaturelle, l'avarice de Judas, et ayant d'ailleurs expressément prédit sa trahison (Jean, ch. 6, v. 63, H et 72), l'eût fait l'économe de la société et l'eût ainsi exposé, par une sorte de provocation peu morale, aux tentations incessantes de sa cupidité. Il demande si, au point de vue économique, on confie une caisse à celui qu'on sait devoir la voler, et si, au point de vue pédagogique, on place un homme faible dans un poste qui compromet continuellement son côté défectueux, de telle sorte qu'on peut prévoir qu'il succombera tôt ou tard. Il se refuse enfin à croire que Jésus ait joué de cette façon avec les âmes qui lui étaient confiées (2). Ces réflexions me paraissent fort sensées et je m'y associe pleinement.