‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienneChapitre 65 sur 96 · PILATE A SON ÉGARD · texte numérisé non relu

PILATE A SON ÉGARD

Dans Matthieu, ch. 26, v. 51 et 52, au moment de Tarrest tatiou de Jésus, uii de ses disciples tire son épée et coupe Toreille de Tesclave du grand-prêtre. Jésus réprimande son disciple, non seulement en Tinvitant à remettre son épée dans le fourreau, mais en ajoutant que tous ceux qui preudront Fépée périront par Tépée. Marc, ch. 14, v. 47, se borne à dire qu'un des assistants tire son glaive et coupe l'oreille de Tesclave du grand- prêtre. Dans la narration plus précise de Jean, ch. 18, v. 10 et 11, le disciple qui frappe l'esclave dn grand-prêtre, est Simon Pierre. L'esclave s'appelle Malchus, et c'est son oreille droite qui est coupée. Jésus dit à Pierre de remettre son épée dans le fourreau, mais sans ajouter que ceux qui prendront l'épée périront par l'épée. Ces récits tout en étant différents, n'ont rien de contradictoire entre eux, et l'invitation que, dans le l*''^ et le 4'' Évangile, Jésus adresse à son disciple sous forme évidente de réprimande, est d'ailleurs en harmonie avec les préceptes habituels de patience et d'humilité dont j'aurai plus loin (1) à signaler l'exagération et les mauvaises applications. Mais voici maintenant le récit de Luc, ch. 22, V. S6, 58 et 49-31. Jésus dit à ses disciples : « Que tt celui qui a une bourse la prenne, et qu'il prenne également sa « besace ; et que celui qui n'en a point, vende son vêtement et « achète une épée. » Les disciples répondent : « Nous avons « ici deux épées. » Et il ajoute : « Cela est suffisant. » Ils

(1) Au chapitre 2, § 4 de cette seconde section.

se rendent alors au mont des Oliviers. Lorsque les gens armés, conduits par Judas, se présentent, les disciples de Jésus lui disent : < Maître, frapperons-nous de l'épée? » Il ne répond rien. Un des disciples, interprétant sans doute ce silence comme un signe d'assentiment, frappe l'esclave du grandprêtre et lui coupe l'oreille droite. Jésus ne blâme point cet acte, mais se contente de dire : « Tenez-vous en là. » Il guérit alors par un simple attouchement l'esclave mutilé, ce qui permet de supposer que l'oreille n'avait pas été entièrement amputée. Malgré cette guérison miraculeuse dont aucun des autres évangélistes n'avait parlé, il est manifeste que le récit de Luc ne se concilie point avec ceux de Matthieu et de Jean. Loin d'y blâmer l'emploi de la force matérielle pour repousser une injuste agression, Jésus recommande de vendre ses vêtements pour se procurer des armes. Quand ses disciples lui disent qu'ils ont avec eux deux épées, il ne leur en interdit pas l'usage, mais il dit seulement qu'elles suffisent à la défense commune. Lorsqu'on vient l'arrêter et que ses disciples lui demandent s'il faut frapper de l'épée, il ne dit pas non, et c'est seulement après que l'esclave du grand-prêtre a été blessé, qu'il donne l'ordre de ne pas pousser plus loin une résistance devenue sans doute inutile ou jugée telle. Cette dernière version fait jouer à Jésus un rôle qui n'est pas conséquent avec ses habitudes et ses doctrines ordinaires, telles qu'elles apparaissent dans l'Évangile même de Luc. Faire porter et tirer l'épée à ses disciples, en particulier à Pierre , son futur vicaire et le chef des apôtres, n'est-ce pas quelque chose d'aussi contrastant avec la plupart des enseignements qu'on lui attribue que si on lui mettait à lui-même l'épée à la main ? Selon Matthieu, v. 57, Marc, v. 55, et Luc, v. 54, Jésus,

après son arrestation, est conduit immédiatement devant le grand-prétre, que Matthieu appelle Caiphe. Selon Jean aa contraire, v. 15 et 24, il est amené d'abord devant Anne, beau-père de Caipbe. Jean, en nommant aussi Caïpbe, fait observer qu'il était le grand-prêtre de cette année là (1), expression qui, répétée jusqu'à 3 fois (ch. 11, v. 49 et 51, et cb. 18, V. 13), semble dire que le rédactem* du i^ Évangile croyait annuelle cette fonction, qui au contraire devait être à vie. Il est vrai que les Romains, devenus maîtres de la Judée, dépossédèrent souvent ceux qui en étaient revêtus; mais rhistorien Josepb nous apprend que Caipbe exerça le souverain pontificat pendant les dix années du gouvernement de Ponce Pilate, et qu'il n'en fut dépossédé parVitellius qu'à une époque postérieure à celle que la tradition chrétienne assigne à la mort de Jésus (2). D'après Matthieu, v. 57-66, et Marc, v. 53-64, Jésus, amené chez Caiphe, est immédiatement traduit devant le conseil des prêtres et jugé la nuit même, puisque, au début du chapitre suivant, le jour point et le conseil renvoie Jésus devant Pilate. D'après Luc au contraire, v. 66, le sanhédrin ne s'assembla pour juger que lorsque le jour fut venu. Cette contradiction étonne de la part de Luc. On ne peut pas dire qu'il ait craint de déranger de leur sommeil les princes des prêtres, les magistrats du temple et les anciens du peuple; car il est le seul évangéliste qui les fasse assister, v. 52, même à l'arrestation nocturne de Jésus sur le mont des Oliviers, ce qui est d'une invraisemblance exorbitante.

(1) ' Apxt€peùq 7CU èyixuTcv èKelycv,

(2) 'lsv<fouxTJ àpxxtoXoylx^ livre 18, ch. 2 et 4, tome 1er, Amsterdam,

Chez Matthieu, v. 67, et Marc, v. 65, Jésus n'est l'objet des railleries, des crachats et des soufflets qu'après la condamnation prononcée par les prêtres, et le texte laisse supposer que ce sont les juges eux-mêmes qui se permettent ces infâmes traitements et en donnent l'exemple à leurs valets. Chez Luc au contraire, v. 63 et 64, il les endure de la part des gardes, avant l'interrogatoire du sanhédrin, mais point après la condamnation. Chez Jean, v. 22, c'est pendant l'interrogatoire qu'un des serviteurs du grand-prêtre donne un soufflet à Jésus.

Ainsi que je l'ai déjà fait observer (1), les Juifs, d'après Jean, v. 28-38, n'entrèrent pas dans le prétoire, lorsque Jésus fut amené devant Pilate. Au contraire, d'après Matthieu, ch. 27, V. H-13, Marc, ch. 15, v. 2-4, et Luc, ch. 23, v. 1-4, 13 et 14, ils sont présents à l'interrogatoire et y jouent le rôle d'accusateurs.

D'après Luc, ch. 23, v. 6-11, Pilate interrompt son interrogatoire au beau milieu pour renvoyer Jésus devant Hérode, tétrarque de la Galilée, qui se trouvait alors à Jérusalem. Celui-ci traite Jésus avec mépris et le renvoie à Pilate. Voilà assurément, dans le procès, un grave incident. Or aucun des trois autres évangélistes n'en dit mot.

Selon Matthieu, ch. 27, v. 26-31, et Marc, ch. 15, v. 15-20, ce n'est qu'après avoir livré Jésus, que Pilate le laisse outrager par ses soldats. Selon Jean, ch. 19, v. 1-16, au contraire c'est avant de le livrer aux Juifs, et, chose étrange! l'évangéliste paraît faire entendre, v. 4 et 5, que Pilate a recours à ces odieux et inutiles traitements comme à un dernier moyen d'apitoyer les Juifs et de sauver Jésus.

(1) § 15 de ce chapitre.

Voyons maiotenant si le rôle que les Évangiles font jouer à Pilate, se concilie avec les dispositions quMIs lui prêtent à l'égard de Jésus, et d'un autre côté si ces dispositions sont d'accord avec le caractère que lui assigne l'histoire. D'après la relation des quatre évangélistes, particulièrement de Luc, ch. 23, et de Jean, ch. 19, il était convaincu de l'innocence de Jésus; et cependant il le livre aux bourreaux, après l'avoir laissé outrager par ses soldats dans son propre prétoire, et lui avoir préféré un prisonnier que Jean, ch. 18, v. 40, appelle un brigand (i), et qui, d'après Marc, ch. 15, v. 7, et Luc, ch. 23, V. 19, était un de ces conspirateurs politiques qne soulevait alors à chaque instant la tyrannie de l'occupation romaine, et qui n'inspiraient probablement pas d'intérêt ao gouverneur (2)! Dans la relation de Jean, non seulement Pilate est persuadé de l'innocence de Jésus, mais il persiste à l'appeler le Roi des Juifs, et cela en présence des prêtres.* 11 fait écrire ces mots sur la croix, en hébreu, en grec et en latin, et ne tient aucun compte de la réclamation que lui adressent les Juifs à cet égard. Cette expression Roi des Juifs, il serait trop absurde de supposer que Pilate, serviteur de l'Empereur, l'entendît au propre ; il faudrait donc supposer qu'il la prenait

(1) '^Hy tTè BxpxXxç ^fjryiq.

(2) Marc, en disant seulement que Barabbas était prisonnier avec des révoltés qui avaient commis un meurtre dans une sédition^ Hv SI h Xs^ôfjLevoq '^xpsSâ; fiSTÀ Twy fjrxfjtoujrav SeSefiêwoçy otriveq èv tJ (jréurei TeTFotijxetjav ^oW, ne le désigne pas pour cela comme rauteur du meurtre. Saint Jérôme, trouvant sans doute que cela ne rendait pas Barabbas assez laid , lui attribue le meurtre et le lui attribue à lui seul, en traduisant le pluriel par le singulier, Qui in seditione fecebat homicidium.

dans le sens mystique et religieux , et qu'il croyait à la mission divine iie Jésus. Mais alors, puisqu'il avait le courage d'en faire profession publique et qu'il était d'ailleurs revêtu d'une autorité suffisante pour protéger Jésus comme c'était son devoir, et le sauver comme cela était dans son désir, comment admettre qu'il eût été assez lâche pour le livrer aux Juifs et le laisser outrager par ses soldats? Dira-t-on qu'il craignait le peuple ameuté, qu'il craignait surtout qu'on ne l'accusât auprès de l'Empereur de protéger un homme qui se disait roi des Juifs? C'est ce qu'insinuent les évangélistes, et surtout Jean, qui, dans ce but, lui fait répéter avec une affectation marquée, ch. 19, que Jésus est roi de* Juifs. Mais Pilate prenait-il quelque souci de la colère du peuple ameuté, qu'il excitait au contraire chaque jour par sa tyrannie, ses exactions et sa cruauté? Philon, qui tout contemporain qu'il était de Jésus, n'en a jamais parlé, et que nous pouvons tenir pour désintéressé dans la question , représente comme un des gouverneurs des plus odieux, rendant la justice pour de l'argent, commettant toutes sortes de sévices, de rapines, de violences et d'outrages, allant jusqu'à ordonner, sans jugements préalables, de nombreuses exécutions qui devenaient ainsi de véritables meurtres, ce Ponce-Pilate que les évangélistes nous peignent comme s'attendrissant sur le sort de Jésus qu'il déclare juste et innocent, qu'il désire sauver et qu'il n'abandonne que par faiblesse (1). Quant à l'accusation qu'on eût portée contre lui

(1) Tô reXeuroCiov tovto fidho'TX aùrèy è^erpdxvye^ jcxrûufehavra fiij tu rà; u^petç , ràç àprxyàç , 7àq cukîxç , ràç êynjpeisu;^ rcùg à^phov; xxl

auprès de TEmpereur, il savait bien quMI n^avait rien à redouter de ce côté, pour avoir défendu un innocent contre la fureur des prêtres et de la populace soulevée par eux, et qull n'en recevrait au contraire que des éloges. La peinture fidèle de la prétendue royauté de Jésus eût fait sourire FEmpereur, et Feût laissé dormir bien tranquille sur sa souveraineté juive. Que conclure de tout ceci? Que les relations évangéliques présentent sur le point si important du jugement de Jésus, indépendamment des contradictions signalées au commencement de ce paragraphe, des caractères nombreux d'un arrangement de circonstances, fait après coup et pour le besoin d'une croyance, arrangement incohérent comns toutes les œuvres de la naïve légende, qui n'est pas difficile dans le choix des moyens, et qui ne croit jamais avoir rendu les événements trop dociles à ses intérêts.

Dans plusieurs détails des récits de la passion perce une intention évidente de flatter les Romains aux dépens des Juifs qu'ils asservissaient. Des auteurs ont tu dans ce fait, avec quelque apparence de raison, une preuve que ces récits ont reçu leur forme actuelle de rédaction à une époque où le christianisme commençait à se répandre dans le monde payen et romain, c'est à dire à une époque beaucoup moins rapprochée de celle où aurait vécu Jésus que ne le supposent les auteurs chrétiens.

(Uepi àperay xolI rpecSèixç rpèç Vdtou, Paris, 1640.)

SFXONDE SECTION. — CHAPITRE PREMIEU. 307

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