TENTATIONS DE JÉSUS DANS LE DÉSERT
Dans rÉvangile de Matlliieu, ch. 4, v. 1-11, Jésus, amené au désert pour y être tenté par le diable, jeûne pendant 40 jours et 40 nuits; après quoi il a faim (1). Le tentateur l'invite d'abord à convertir des pierres en pains; puis il l'emmène à Jérusalem, le place sur le sommet du temple et l'engage à se jeter du haut en bas ; enfin il l'emmène sur une montagne très haute, de laquelle il lui montre tous les royaumes de la terre, en lui disant : « Je te donnerai tout cela, si tu veux tomber
(1) Le nombre 40 était sacramentel chez les Hébreux, comme le nombre 7, dont j'ai eu à parler dans une note du ch. 5 de la 1» partie, page 201 du tome 1"'. Mojse avait également jeûné pendant 40 jours et 40 nuits sur leSinaî (Exode, ch. 34, v. 28). Le prophète Élie, après avoir mangé un pain qui lui avait été apporte par un ange, avait parcouru le désert sans manger pendant 40 jours et 40 nuits (3p livre des Eois, ch. 19, v. 8). La pluie du déluge avait duré 40 jours et 40 nuits (Genèse, ch. 7, v. 12). Les Israélites avaient erré pendant 40 ans dans le désert (Deutéronome, ch. 8, v. 2). Les espions envoyés pour explorer la Terre promise, y étaient restés pendant 40 jours Nombres, ch. 13, v. 26). Jésus monte au ciel 40 jours après sa résurrection, dans la relation des Actes des apôtres, ch. 1er, y. 3-9.
« à mes pieds el m'adorer. » Jésus triomphe, comme on le pense bien, de toutes ces tentations. Marc, ch. V\ v. 13, se contente de dire que Jésus demeura dans le désert pendant 40 jours et 40 nuits, et qu'il y fut tenté par Satan. Il ne spécifie point la nature des tentations; mais il ajoute cette circonstance, que Jésus était avec les bêles. Cuc, ch. 4, V. 1-13, reproduit le récit de Matthieu, en intervertissant toutefois Tordre dans lequel ont lieu les deux dernières tentations. Jean ne dit pas un mot de cette histoire extravagante. Au point de vue chrétien, le diable, à qui Ton attribue une intelligence et une science supérieures, ne devait pas ignorer que Jésus était Dieu en même temps qu'homme , qu'il était ce Messie prédit comme devant anéantir son empire (1). Et quand on voudrait supposer qu'il l'ignorait alors, au moins est-on obligé d'accorder qu'il regardait Jésus comme un être d'une nature surhumaine. Comment donc aurait-il espéré le rendre docile à ses vœux et même s'en faire adorer, en lui offrant l'appât d'une récompense terrestre? Ce n'est pas l'esprit qu'on refuse ordinairement au diable : le rôle qu'on lui fait jouer ici est donc trop absurde. J'ai entendu un prédicateur de renom célébrer la force d'âme dont Jésus fit preuve en résistant au tentateur. Quel mérite pouvait-il y avoir pour un homme-Dieu à résister à des tentations? Bien plus, la tentation n'est-elle pas chose impossible dans une pareille condition? Que dire de
(1) Cet empire, pour le dire en passant, n'en a pas moins continué, depuis l'établissement du christianisme, d'être assez florissant, et cela de l'aveu même de nos adversaires, puisque leur doctrine du petit nombre des élus assigne au diable comme sujets définitivement acquis l'immense majorité du genre humain.
cette haute montagne , de laquelle on peut voir tous les royaumes de la terre y et comment avec les yeux du corps embrasser à la fois toute la surface d'un sphéroïde? L'abbé Bergier écarte cette merveille en abandonnant le sens propre et naturel des relations sacrées : « L'évangéliste, dit-il, ajoute « que du sommet d'une haute montagne le démon montra à c Jésus -Christ tous les royaumes du monde et leur gloire, « ch. 4, v. 8; mais les montrer, ce n'est point les faire voir « à l'œil y c'est en indiquer la situation, retendue, les « richesses, etc. ; il n'est pas besoin pour cela de voir toute la a surface du globe (1). » A ce compte, ce serait uniquement une description verbale, une simple leçon de géographie que le diable aurait faite à Jésus. Mais alors à quoi bon le faire monter pour cela sur une montagne très haute? Que penser enfin de ce pouvoir que Jésus laisse au diable, de le mener d'un lieu dans un autre, de le placer sur le sommet du temple et par conséquent de le souiller de ses impurs attouchements? L'imagination des légendaires chrétiens n'a donc pas reculé devant celte monstruosité !
§ 3. — INTENTIONS DE JÉSUS A l'ÉGARD DU MOSAÏSME.
Jésus se proposail-il de détruire le mosaïsme et d'y substituer une autre religion? En lui supposant cette intention, peut-on dire qu'il voulait appliquer la religion nouvelle aux gentils
(1) Théologie, dans ^Encyclopédie méthodique, article Tentation, tome III, Paris, 1790.
aussi bien qu'aux Juifs? Nous manquons des documents histQriques qui nous seraient nécessaires pour nous prononcer sur ces questions. A en juger seulement par Tensemble des traits qui composent son caractère évangélique, on serait porté à croire qu'il voulait détruire ou au moins transformer le mosaïsme, et surtout appliquer sa religion à tous les hommes. Mais alors comment expliquer les paroles que lui attribue particulièrement Matthieu en diverses circonstances , et qui seraient, s'il les a réellement prononcées, une sorte d'accommodement tout à fait indigne de lui? Jésus déclare, dans le premier évangile, ch. 5, v. 17-19 (voir aussi Luc, ch. 16, v. 17), qu'il n'est pas venu détruire la loi, mais qu'elle sera observée jusqu'à un iota tant que le monde subsistera, et que celui qui aura enfreint la moindre des prescriptions légales, sera relégué au dernier rang dans le royaume des cicux (1). Cette déclaration est du resté en harmonie avec le verset 2 du ch. 4 du Deutéronome, qui, en défendant expressément de rien ajouter
(1) Cela n'empêche pas Matthieu, dans ce même chapitre 5, v. 38-44, d'attribuer à Jésus des prescriptions sur lesquelles je reviendrai tout à Theure, et qui sont la condamnation directe et expresse de ces dispositions de l'ancienne loi, qui établissaient la justice sauvage du talion et que j'ai mentionnées au ch. 3, § 4 de la Ire section. Dans maintes circonstances, le langage et les actes de Jésus laissent percer un véritable mépris pour les observances et les traditions judaïques. (Matthieu, ch. 9, v. 14-17, ch. 12, V. 1-12, ch. 15, V. 1-14; Marc, ch. 2, v. 23-28, ch. 3, v. 1-5, ch. 7, V. 1-15; Luc, ch. 6, v. 1-10, ch. 13, v. 10-17, ch. 14, v. 1-5; Jean, ch. 5, V. 8-16, ch. 7, V. 22 et 23, ch. 9, v. 1-16, et passim.) Cette contradiction se retrouve chez les premiers prédicateurs du christianisme, au point d'allumer la guerre entre eux, ainsi que je le ferai voir plus loin, en parlant de saint Paul.
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SKCONDE PARTIE.
à la loi et d en rien retrancher, attribue à la religion mosaïque un caractère absolu de vérité, d*universalité et de perpétuité (1). Au ch. 8, V. 4, de TÉvangile de Matthieu, Jésus, après avoir guéri un lépreux, Tenvoie auprès du prêtre pour qu'il ait à faire ces offrandes prescrites par la loi, et dont on peut voir le long et curieux détail dans le chapitre 14 du Lévitique. (Le même fait se lit dans Marc, ch. V% v. 44, et dans Luc, ch. 5, V. 14.) Au ch. 23, v. 2 et 3, Matthieu fait dire à Jésus que les scribes et les pharisiens sont assis dans la chaire de Moyse, et qu'il faut dès lors observer tout ce qu'ils prescrivent. Lorsque Jésus donne mission à ses douze apôtres, non seulement il leur ordonne, à en croire Matthieu, ch. 10, v. 5 et 6, d'aller de préférence auprès des brebis perdues de la maison d'Israël, mais // leur défend d'aller chez les gentils et d'entrer dans les villes des Samaritains (2). Le même évangéliste, ch. 15, V. 24-28, non content de lui faire dire qu'ît n'a été envm/i qu'aux brebis de la maison d'Israël, le fait d'abord repousser une femme chananéenne par ces paroles pleines de dureté, et
UDD • Vous n'ajouterez rien à la parole que je vous adresse, et tous n'es • retrancherez rien. » Voir aussi, au Beutéronome, le ch. 13, v. 1er (<di. li, V. 32, dans le grec et le latin). Les docteurs chrétiens se donnent une peine infinie pour ne point paraître s'inscrire en faux contre ce texte si fonnd, quand ils prétendent que Tancienne loi n'était que transitoire et que ses prescriptions devaient faire place à celles de la loi chrétienne.
(2) On dira peut-être qu'une pareille défense ne se concilie guère avec b mission qu'il donne finalement à ses apôtres, ch. 28, t. 19 (voir aussi Mire, ch. 16, V. 15, et Luc, ch. 24, v. 47)^ é^ aller instruire toute* lee meitkai^ Soit. Mais cette défense expresse n'en subsiste pas moins.
qui contrastent si fort avec la douceur habituelle de Jésus : « 11 n'est pas bon de prendre le pain des enfants, et de le jeter « aux petits chiens (1). » Voilà donc le Christ qui ratifie cet inique jugement des Juifs, qu'eux seuls sont enfants de Dieu, et que les autres hommes ne sont que des chiens. Quoi de plus opposé que de semblables paroles à cet esprit de fraternité universelle, qui paraît ailleurs le caractère essentiel de sa doctrine, et que Ton présente ordinairement comme son principal mérite? Écoutons la réplique de la Chananéenne : « Les petits « chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs « maîtres. » Cette réponse désarme Jésus, qui accorde enfin ce qui lui est demandé. Mais il est évident que Matthieu Ta fait d'abord parler moins sensément qu'une payenne. Ce langage où le Christ ménage les plus mauvais préjugés de sa nation , ne serait ni loyal ni en harmonie avec l'ensemble de sa vie, ni d'accord avec l'intention qu'on lui supposerait d'établir sur les ruines du mosaïsme une religion applicable à tous les hommes. Enfin cette intention serait contredite même par le moins judaïsant des évangélistes, Jean, ch. 4, v. 22, qui lui fait dire que le salut vient des Juifs (2).
En résumé, si l'opinion qui attribuerait à Jésus l'intention de détruire le mosaïsme a pour elle quelques textes, l'opinion contraire peut en invoquer de plus nombreux et de plus formels. Aussi le christianisme vraiment orthodoxe n'a-t-il jamais répudié comme une religion fausse la religion mosaïque, dont il s'est toujours dit la continuation et le développement. 11
(1) Oùx €(TTt Kxkhv T^xSt'I'j rh àpTov Tuy Téxviûv xxt ^ctXeiu rcii; wvacioiq^ V. 26. Voir aussi Marc, ch. 7, v. 27.
(2) 'H (Tan^ptx èx râv 'lovê'x'nav ètrtiv.
existe à cet égard un nombre infini de décisions de Tautorité ecclésiastique, depuis les premiers temps du christianisme jusqu'aux temps modernes. Je citerai seulement Tanathème qoe le premier concile de Tolède, tenu en 400, a porté contre ceux qui prétendraient qu't7 y a un Dieu de Vancienne loi et un autre Dieu des Évangiles (1), et celui que le dernier concile général, le concile de Trente, tenu de 1545 à 1563, a fulminé contre ceux qui refuseraient d'admettre que l'Ancien et le Nouveau Testament aient le même Dieu pour auteur (2). Telle est la nature dogmatique des deux religions qu'il faut ou les rejeter ou les admettre toutes deux et dans tout ce qui les constitue. Cependant, et c'est un des nombreux traits d'inconséquence qui caractérisent le temps actuel, il est de mode aujourd'hui parmi beaucoup d'écrivains, qui évidemment ne croient plus aux principaux dogmes du christianisme, d'exalter la personne de Jésus et de glorifier la doctrine qu'ils lui attribuent, en même temps qu'ils rabaissent les enseignements de la religion mosaïque. S'ils avaient pénétré jusque dans les entrailles du christianisme, s'ils en avaient étudié plus profondément les origines, ils ne pourraient pas ignorer qu'il a ses racines dans le judaïsme, qu'il s'autorise de toutes les traditions de l'ancienne loi et en accepte toutes les doctrines. Ce fait de se rattacher à
(1) » Si quis dixerit vel crediderit alterum Deum esse prise» legîs, alterum « evaDgeliorum, anathema sit. « (8e canon après la Itè^le de foi. Collection des conciles, tome III, Paris, 1644!.) Le cardinal Baronius a attribué cet anathème à un autre concile espagnol, qui aurait été tenu en 447 dans la province de Galice.
(2) J'ai déjà eu à citer cette décision du concile de Trente. Voir le texte dans la dernière note de V Introduction y tome 1*'.
la religion judaïque, cette prétention de la continuer et de la développer, c'est une contradiction sans doute, puisque sur plusieurs points les deux religions sont opposées et qu'il n'y a rien, par exemple, de plus contradictoire que de dire que Dieu le fils est envoyé sur terre pour y établir une religion plus parfaite que celle que son père y avait établie quelques siècles auparavant; mais ce fait n'en existe pas moins, cette prétention de continuité et de filiation n'en est pas moins patente. Aussi les écrivains qui , n'étant plus chrétiens selon le vrai sens du mot et ne sachant pas le dire franchement, tentent vainement aujourd'hui de séparer la religion mosaïque de la religion chrétienne, se créent-ils un christianisme abâtardi, également antipathique aux croyants conséquents et aux hommes qui repoussent l'erreur replâtrée encore plus énergiquement que l'erreur toute nue. En cela ces écrivains ne réussissent guère qu'à montrer qu'ils manquent du courage nécessaire pour prendre rang parmi les défenseurs de la vérité religieuse.