‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienneChapitre 76 sur 96 · ORAISON DOMINICALE · texte numérisé non relu

ORAISON DOMINICALE

Dans rÉvangile de Matthieu, ch. 6, v. 5-8, Jésus recommande à ses disciples de n'imiter ni les pharisiens qui prient en public pour être v^us, ni les payons qui s'imaginent être exaucés en parlant beaucoup. C'était faire d'avance la plus sévère critique de la manière de prier des chrétiens. En fait d'ostentation et de répétition dans leurs prières, n'ont-ils pas laissé bien loin derrière eux et pharisiens et payens? Après ces bonnes recommandations, Jésus donne lui-même la célèbre formule de l'oraison appelée dominicale, v. 9-13. Les chrétiens en font leur prière par excellence; mais, contrairement aux préceptes du maître, ils la répètent sans cesse et y ajoutent une infinité d'autres prières. On traiterait justement d'idiot un homme qui, ayant à solliciter quelque faveur d'un de ses semblables, lui répéterait cent fois de suite sa demande et dans les mêmes termes, ou le condamnerait à en lire cent exemplaires écrits. La chose est-elle moins ridicule parce qu'au lieu de s'adresser à un homme, on s'adresse à Dieu? Au contraire elle l'est encore davantage, parce qu'on peut absolument espérer arracher à un homme par des importunités quelque faveur qu'il refuserait à une demande unique, tandis qu'on ne peut raisonnablement espérer amener Dieu à accorder à des obsessions ce qu'il voudrait refuser à un simple vœu. Il y a, en Orient, des dévots T. n. 23

qui, plus conséquents que d^autres qui s*en moquent chez nous, vont jusqu^au bout de leur stupidité. Persuadés que la répétition de mêmes sons pris comme formule de prière, est un témoignage de piété très agréable à la Divinité , ils se fabriquent de petites machines qu'ils mettent en mouvement et qu'ils chargent de prier pour eux avec plus de volubilité et moins de distraction qu'ils ne pourraient le faire eux-mêmes. Pour s'approprier tout le prix de ce genre d'oraison, i! sui&t de s'unir d'une intention générale au tic-tac de l'instrument et de le remettre en train s'il vient à se détraquer.

Comparée à beaucoup d'autres, l'oraison dominicale a au moins le mérite de la brièveté. Mais, quand on l'examine absolument, on y trouve encore plusieurs choses à reprendre. Notre père, qui es dans les deux : ces mots, Qui es dans les deux, induisent la multitude des chrétiens dans une erreur grossière, en localisant la demeure de Dieu qui ne réside pas plus dans les cieux que sur la terre, et qui par sa science et sa puissance est partout (1). C'est du reste une juste image que celle qui représente Dieu comme le Père commun des hommes, et si les chrétiens l'avaient eue toujours présente à l'esprit, ils ne l'eussent pas défigurée par des dogmes cruels, et leur histoire n'eût pas été souillée par tant de forfaits. Que ton nom soit sanctifié; que ton règne arrive : on ne voit pas bien ce que veut dire cette dernière demande. Généralement parlant, le règne de Dieu est

(1) Cette expression Qui es dans les cieux avait déjà choqué Origène; aussi refusait-il de l'entendre dans son sens naturel : 'Ou irspiyeypdf^cu aùriy (rx^^/iaxi ffa/isnixâ ôroXij^Téoy kaî èv oùpavoî^ Kxrcixttv * fV« toi zeptexô/^^voç i><Âxxw Twv oùpavay i 0e3,' £Ùpeôij<7€Tai, ^eptex^vrav aùrèu ruv oùpavav. (Uepi fy%îfs', § 23, tome 1er, Paris, 1733.)

toujours arrivé , que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas; il est aussi nécessairement jiassé et présent que futur. Si par le règne de Dieu il faut entendre une autre vie, c'est une formule de désir, qui n'a rien de répréhensible, quoique nos vœux soient également impuissants à hâter ou à retarder le moment où nous devons passer de cette vie dans une autre. Peut-être faut-il entendre ici ce règne de Dieu, que Jésus aurait annoncé comme devant être réalisé par lui sur la terre peu de temps après sa mort, et qui se fait encore attendre après plus de dix-huit siècles (1). Peut-être enfin ne faut-il pas y chercher autre chose qu'une pensée juive et une espérance se rapportant à la venue du Messie ; car ces deux premières demandes, Que ton nom soit sanctifié^ que ton règne arrive, se retrouvent au début d'une oraison que les Juifs récitent dans leurs prières publiques (2). Qu£ ta volonté soit faite : A la bonne heure. La

(1) J'en reparlerai bientôt, au § 13 de ce chapitre.

(2) Cette oraison, appelée le kaddisch, mot tiré de la sanctification da nom de Dieu, par lequel elle commence, est en chaldéen, ce qui lui assigne une origine très ancienne, remontant peut-être jusqu'au temps de la captivité. Voici la traduction qu'en donne le ministre Vitringa : « Magnificetur et sanc' u tificetur nomen ejtis magnum, in mundo quem secundùm beneplacitum suum a creavit, et regnare faciat regnum suum; efflorescat redemptio ejus et prsesto « adsit Messias ejus, et populum suum liberet in vitâ vestrâ et diebus vestrîs * et in vitâ totius domûs Israelis, idque quàm ocîssimè. • (Be synagogdvetere, lib, 3, pars 2, cap, 8, Franeker, 1696.) Les Juifs ont-ils copié le Pater des clirétiens ou les chrétiens le Kaddisch des Juifs ? La première supposition est tout ce qu'il y a de plus improbable ; le même auteur paraît incliner vers la seconde : * Habemus adeb in hâc formula precationis kaddisch specimina dua- « rum petitionum quas Dominus noster Jésus perfectissimo omnium precum a exemplari, ecclesiœ à se commendato, inseruit : Sanctificetur nomen tuum, m et adveniat regnum tuum, » (Ibidem,) Basnage conjecture que cette prière

résignation à la volonté de Dieu est une des dispositions les plus religieuses, et doit constituer une des parties principales de notre hommage. Il faut toutefois bien savoir ce que Ton veut dire quand on parle de la volonté de Dieu ; il ne faut lui attribuer que ce qui lui appartient réellement, c'est à dire les faits inévitables et sur lesquels notre action n*a pas de prise, et non pas ce qui dépend de la volonté, souvent dépravée, de rbomme. En n'empêchant point les choses de ce dernier ordre, il ne les veut pas pour cela, et loin d'exiger que nous les acceptions, il nous prescrit au contraire de chercher à les empêcher. Il y a tel système de résignation, pratiqué dans les religions brahmanique, musulmane et chrétienne, et qui faisant endosser par la volonté divine toutes les sottises humaines, et conduisant à Tapathie, à l'inaction et à la servitude, est bien loin d'être moral. Les mots Sur la terre comme dans le ciel , qui accompagnent la formule de résignation, sont une surcharge qui n'a pas seulement l'inconvénient d'être inutile, mais qui se rattache à l'idée fausse que j'ai signalée tout à l'heure dans les premiers mots de Foraison dominicale. Donne-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour : c'est demander à Dieu d'établir l'ordre de choses qu'il a établi ou de faire ce qu'il veut que nous fassions nous-mêmes. Notre pain quotidien nous vient premièrement de cette splendide création par laquelle la bonté divine pourvoit à nos besoins physiques , en second lieu de notre propre activité , appliquée à l'exploitation des richesses naturelles. Si, au lien de nons son-

a été faite au retour de Babylone , pour l'usage du peuple , qui u'eutendaii plus guère Thébreu; Il la croit par conséquent antérieure au temps de Jésus, qui y aurait pris quelques traits. {Hittoire de$ Juif 9^ livre 6, ch. IS, } 7, tome X, La Haye, 1716.)

mettre k la loi commune du travail , nous demeurons nonchalamment étendus au soleil , faudra-t-il que Dieu interrompe les lois de la nature pour nous préserver de la faim? Pardonne-nous nos offenses comme twus pardonnons à ceux qui nou^ ont offensés : ici rhomme se pose comme modèle devant son Créateur à qui il semble dire : < Je suis généreux envers mes débiteurs; fais « comme moi. » Quand rni pareil arrangement serait proposable, Dieu ne Taccepterait probablement pas, et nous n^aurions qu'à gagner à son refus ; car il sait encore mieux que nous de quelle façon pardonnent la plupart des diseurs de patenôtres (1). Ne nous induis pas en tentation : c*est tout simplement demander à Dieu de supprimer les conditions mêmes de Texercice de notre liberté , ces épreuves morales par lesquelles nous nous élevons à la dignité d*étres qui ont péniblement triomphé et qui méritent récompense. N*avoir point de tentations, ne connaître ni le mal ni le bien par conséquent, c*est Tétat d'innocence morale de la béte et de Tenfant au berceau. Mais rinnocence n'est pas la vertu : celle-ci doit consister sans doute à ne pas s'exposer inutilement et par pure bravade aux occa-

(1) Voici comment s'exprimait un des plus généreux d'entre eux , en écriyant à un roi très chrétien : » Les ministres sont mes ennemis; je suis le « leur; je leur pardonne comme chrétien; mais je ne leur pardonnerai jamais • comme homme, » (Chateaubriand, Mémoires d'Outre -Tombe, Lettre à Charles X, tome VIII, Paris, 1849.) C'est là assurément une distinction commode pour ceux qui aiment à lâcher dévotement la bride à la haine. La recette peut être ainsi formulée : Distillez à plaisir du fiel et du venin , et dites-vous que ce n'est pas comme chrétien mais comme homme que vous agissez de la sorte. Cela dit, vous avez la conscience en repos, et vous pouvez continuer de marmotter plusieurs fois par jour : Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offetisés.

sas SECONDE PAKTIE.

sions de mal faire, ce qui suppose du reste qu'elle en a déjà rexpérience; mais elle consiste surtout à vaincre les tentations. Et puis remarquons la contradiction qu*il y a à prier Dieu de ne pas nous induire en tentation, quand, d'un autre côté, transformant les imperfections de notre nature et les occasions de chute qui en résultent en autant de suggestions extérieures d'un être supérieur et méchant, on croit que Dieu permet au démon d'être sans cesse occupé k nous tenter. Délivre^nous du mal ;. de quel mal? De celui que nous faisons? C'est lui demander d'agir à notre place; car il nous a pourvus de tout ce qui nous est nécessaire pour bien faire. Du mal auquel on croit qu'il permet au diable de nous exciter? Mais il serait plus simple et plus rationnel de ne pas supposer qu'il permet ce détestable rôle. Du mal physique attaché à notre condition actuelle? Mais c'est lui demander tout à la fois de nous accorder la victoire sans le combat, et de bouleverser les lois générales par lesquelles il régit l'univers.

On retrouve l'oraison dominicale dans l'Évangile de Luc, ch. 11, V. 2-4. Mais elle y est écourtée. Il n'y est pas dit que Dieu réside dans les deux. On n'y demande pas à être délivré du mal; mais cela est implicitement contenu dans cet autre vœu, qui s'y trouve. Ne nous induis pas en tentation. Enfin Luc retranche de l'oraison dominicale précisément ce qui, bien compris, s'y trouvait de meilleur, je veux dire cette formule de pieuse résignation, Que ta volonté soit faite.

Dans cette critique de l'oraison dominicale, j'ai dû presque me borner à dire ce que notre hommage ne doit pas être. Je dis ce qu'il doit être, dans l'ouvrage qui est le complément de celui-ci.

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