S 11. — MIXTIPUCATIO.^ DES PAIMS ET DES POISSONS. MARCHE
DE JÉSUS ET DE PIERRE SUR LA BfEft.
Matthieu, eh. 14, v. 15-17, présente les disciples de Jésus comme très embarrassés pour rassasier cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants^ avec cinq pains et deoi poissons, et, pour la première fois que le cas se présente, leur embarras peut paraître assez naturel. Mais voilà que, dans le chapitre qui suit immédiatement, Matthieu ayant à raconter un miracle absolument semblable, fait les dis4*iples aussi embarrassés que la première fois, v. 55. C'est en vérité les faire trop stupides ou supposer au lecteur trop peu de mémoire; c'est surtout imiter tous les conteurs de choses merveilleuses, qui pour mieux faire ressortir le mérite de leurs merveilles, ne croient jamais pouvoir paraître eux-mêmes assez étonnés. Marc raconte ces deux miracles de la même façon et à peu d'intervalle dans les chapitres 6 et 8. Hais il renchérit encore sur Matthieu; car, après avoir raconté la seconde multiplication des pains , au ch. 8, il dit , quelques lignes plus loin, v. 14 et 16, que les disciples, embarqués avec Jésus, sont inquiets pour leur subsistance parce qu'ils n'ont emporté qu'un pain avec eux. Déjà^ dans les Évangiles de Marc, eh. 4, v. 40, et Luc, ch. 8, v. 25, les disciples de Jésus, l'ayant vu commander aux flots et apaiser la tempête, avaient témoigné le plus ridicule étonnement. Matthieu, ch. 8, V. 27, semble avoir voulu éviter ce contre-sens en ne disant pas précisément que ce sont les disciples qui s'étonnent, et en se servant d'une expression vague, qui peut s'appliquer à d'autres personnes de la barque , témoins comme eux du miracle.
A la suite de la multiplication des pains et des poissons, que racontent les quatre évangélistcSy vient immédiatement, dans Matthieu, Marc et Jean, la marche miraculeuse de Jésus sur la mer. Luc passe cette merveille sous silence. Je ne la mentionne que parce qu'elle donne lieu de remarquer qu'ici encore Marc, ch. 6, v. 51, porte à son comble l'étonnement des disciples, et parce que le récit de Matthieu contient, ch. 14, V. 2S-31 , un curieux incident dont les autres évangélistes ne disent mot. Pierre , voyant Jésus marcher sur la mer, voulut avec sa présomption et son étourderie accoutumées imiter son maître, et sans le secours qu'il en reçut à propos, il se serait fort mal trouvé de ce défi porté aux lois de la pesanteur.
§ 12. PRIMAUTÉ DE l'aPOTRÉ PIERRE.
Matthieu, ch. 16, v. 18, fait dire à Jésus, s'adressant à son disciple Pierre : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon « église. 3> Cet indigne jeu de mots, auquel il manquait quelque chose dans le texte original (1), a obtenu, en passant dans notre langue, toute sa perfection, à cause de l'entière similitude des deux mots, Pierre, nom propre, et pierre, nom commun. C'est une des plus fortes bases sur lesquelles les prétendus successeurs de saint Pierre fondent leur primauté. On pense bien que je ne m'arrêterai pas ici à combattre cette souveraineté spirituelle des évéques de Rome, qui a eu besoin de s'appuyer sur une souveraineté temporelle. Je veux seulement faire remar-
(1) £y fl ïlsTfc;, xxl èrî Ta;^Tj^ tj; TreTpa oixoJ'cfiiljtra /zcv t^,v èxxXifaba/, T. II. 24
SFXONDE PARTIE.
quer combien une cause dont les plus exorbitantes prétentions reposent sur un pareil fondement, doit être dépourvue de bons arguments.
§ 13. — VEiNUE PROCHAINE DE JÉSUS APRÈS SA MORT.
D'après Matthieu, ch. 16, v. 28, et ch. 24, v. 34; Marc, ch. 8, V. 39, et ch. 13, v. 30; et Luc, ch. 9, v. 27, etch. 21, V. 32, Jésus prédit, de la manière la plus expresse et la plus claire, qu'il reviendra prochainement sur terre, pour y établir le règne de Dieu. Il déclare non seulement que la génération des hommes alors vivants ne passera pas sans que cet événement ait lieu, mais que, parmi ses auditeurs mêmes, il en est qui ne mourront pas sans le voir venir en son règne. Le quatrième Évangile ne dit rien à cet égard d'aussi précis, et ce silence peut paraître d'autant plus surprenant qu'on lit, au chapitre 15, V. 3, de Marc, que Jean aurait été le seul des évangélistes qui aurait entendu cette importante prédiction de la bouche du Christ. Est-il croyable que Jésus eût fourni contre lui un argument si prochain et si péremptoire? Quoi qu'il en soit, cette prédiction paraît avoir été prise à la lettre dans les premiers temps de l'église chrétienne, et comme elle ne se réalisait pas, elle fournit matière aux railleries des payens et causa de grands embarras aux chefs, ainsi qu'on peut le voir dans des textes nombreux. (Paul, ÉpUre T® aux Thessaloniciens^ ch. 1®% v. 10, et ch. 4, V. 13-17 ; Épitre 2* aux mêmes, ch. 2, v. 1-6; Épttre aux Hébreux, ch. 10, v. 37. Jacques, ÉpUre catholique, ch. 5, V. 7-9. Pierre, ÉpUre V% ch. 4, v. 7 et 17, et Épttre 2% ch. 3, V. 3-14. Jean, Épitre V% ch. 2, v. 18 et 28, ch. 3, v. 2, et
SFXOXDK SECTION. — CHAPITRE H. 575
Apocalypse, ch. 22 passim.) Cependant des chrétiens attendaient encore la venue glorieuse de Jésus-Christ sur la terre, non pas seulement vers le milieu du if siècle comme on le voit dans saint Justin (1), mais au commencement du iv® siècle, ainsi que nous Tapprend un passage où Lactance, invoquant jusqu'à ces oracles sibyllins que la critique tient pour évidemment supposés (2), décrit le règne de Dieu comme devant réa-
(1) *E7w «^, xûû et rtvêq miv ophyvufiovsg nixrà. Trôivra. xpnTtxyoïy Kxt o'dpKoç à'/d7Tci(Ttv ysvij<76a-ôxt iTrijrxfjiS^oi ^ kcù %ihx ir^ èv ^IspcvtraXijfij cixo^ofJcyiBehy xcû xofffiij^eifTy xxi z'kcx.TJvBeh^. (jlphq Tpùfçcux tovtfaiov J'tdXcycç, Paris, 1615.) Saint Justin appuie sa croyance sur le passage du ch. 65, V. 17-25, d'Isaïe, qui se termine par cette merveilleuse promesse : • Le loup « et l'agneau paîtront ensemble, le lion mangera de la paille comme le bœuf, « et le serpent se nourrira de poussière. » Voir aussi le ch. 11, v. 6-8 Quelques années plus tard, saint Irénée enseignait la même doctrine. {Confrà hœreses, lib. 5, cap, 34-36, Paris, 1710.) La prochaine apparition du Boudha siamois ne produira pas de moindres merveilles : » Tune florebit aetas aurea; » non erunt bella, neque raorbi, neque egestas. Non erunt latrones, omnes K erunt divites. Non erit polygamia neque adulteri. Terra ex se flores, fruc- » tus et fruges proferet abundanter. Non erunt nimium frigus aut nimius * calor. Ad angulos civitatum nascentur arbores quœ producent continua â# aurum, argentum, vestes pretiosas, gemmas et omnia bona ad voluntatem u et desiderium civium. Surgent 84000 civitates opulentœ. Belluœ oblivisw centur ferocitatis suae. Unum granum frumenti cadens in terram afferet ex n se 2220 currus frugum. » (Pallegoix, grammatica linguœ Thaiy cap, 30, systema Bnddhicum secundtim Siamenses, Bangkok, 1850.)
(2) On a vu, dans la note de la page 276, Eusèbe de Césarée les invoquer également. Les chrétiens qui suivent le rite romain, les invoquent encore aujourd'hui dans leur Prose de l'office des mots :
è Dies irœ, dies illa
f Solvet sœclum in fa villa,
« Teste David cum Sihylld, »
57(> SECONDE PAKTIE.
liser en ce monde l'âge d'or, chanté par les poètes. Le prince des démons devait être encliainé pendant mille ans, la lune avoir Téclat du soleil et ne plus connaître de déclin, le soleil briller sept fois plus qu'aujourd'hui, la terre nourrir sans culture ses habitants, les loups enfin vivre amicalement avec les brebis. Quant à l'époque précise où devaient se réaliser toutes ces merveilles, Lactance la croyait imminente; cependant, pour ne pas se compromettre auprès de ses contemporains, il ajoutait qu'elle pouvait absolument se faire encore attendre deux cents ans au plus (1). L'Église, qui est prudente aussi et qui ne
(1) • Tum qui emnt in corporibus vivi non morientur, sed per eosdem mille annos infinitam multitudinem generabunt, et erit soboles eorum saucta et Deo cara. Qui autem ab infcris suscitabimtur, il prseerunt viventibus velut judices. Gentes verb non extinguentur omniiib, sed qusEdam relinquentur in victoriam Dei ut triumphentur à justis, ac subjugentur perpétua servituti. Sub idem teinpus etiam princeps dœmonum, qui est machinator omnium malorum, catenis vincietur et erit in custodiâ mille annis cœlestis imperii quo justitia in orbe regnabit ne quod malum adversiis populum Dei moliatur. Post cujus adventum congregabuntur justi ex omni terra, peractoque judicio civitas sancta constituetur in tnedio terra in quâ ipse conditor Deus cum jnsHs dominantibns commoretur , Quam civitatem sibylla désignât cùm dicit :
AxfirpoTépxu ajTpay xai j}A/oy yj<Jè o-fAjJyj/.;.
• Tune auferentur à mundo tenebrœ illœ quibus offundetur atque obcœcabitur » cœlum, et luna claritudinem solis accipiet nec minuetur ulteriùs : sol autem
• septiès tantb quàm nunc est clarior fiet : terra verb aperiet fscunditatem
• suam et uberrimas fruges suâ sponte generabit : rupes montium mella - sudabunt, per rivos vina decurrent et flumina lacté inundabunt : mundus
• dcnique ipse gaudebit, et omnis rerum natura lœtabitur erepta et liberata
SECONDE SECTION. — CHAPITRE 11. o7l
voyait pas arriver le règne de Dieu, prit plus tard le parti de condamner l'opinion des millénaires, quoique cette opinion eût son fondement dans les textes sacrés et qu'il fût incontestable
« domiiiio mali et impietatis et sceleris et erroris. Non bestiœ per hoc tempus
• sanguine alentur, non aves prsedâ, sed quieta et placida erunt omnià.' « Leones et vituli ad prœsepe simul stabunt, lupus ovem non rapiet, canis « non venabitur, accipitres et aquilœ non nocebunt, infans cum serpentibus » ludet. Denique tune fient illa quaî poetœ aureis temporibus facta esse jàm 1 Saturno régnante dixerunt. » {Institut iones, lib, 7, cap. 24, tome II, Deux- Ponts, 1786.)
» Fortassè quispiam nunc requirat quandb ista quse dixîmus sint futura. » Jàin superiiis ostendi completis annorum sex inillibus mutationem istam
• fieri oportere et jam propinqttare summum illum conclusionis extrême
• diem. De signis qu£e prœdicta sunt à prophetis lieet nosceré. Pradixerunt u enîm signa quibus consummatio temporum et expectanda sit nobis in sin- « gulos dies et timenda. Quandb tamen compleatur hœc summa, docent ii qui « de temporibus scripserunt, colligentes ex litteris sanctis et ex variis histo- « riis quantus sit numerus annorum ab exordio mundî. Qui lieet varient et « aliquantùm numeri eorum summa dissentiat, omnis tamen expectatio non H ampllùs quàm dticentorUm victetur annorum, « {Ibidem y cap. 25.)
Après le règne de mille ans, le prince des démons devait être déchaîné et venir, à la tête des gentils, assiéger les justes dans la cité sainte. Mais Dieu devait arrêter le soleil pendant trois jours et exterminer les innombrables années de Satan par des pluies de soufre enflammé et des grêles de pierres. Après quoi les justes, sortant de leurs retraites, devenaient désormais purs comme des anges, et le règne de Dieu était définitivement et pour toujours établi sur la terre renouvelée.
De l'aveu de Lactance, les chrétiens ne propageaient qu'à petit bruit ces rêveries qui excitaient le rire des philosophes du temps : • Hœc est doctrinà u sanctorum prophetarum, quam christiani sequimur; hœc nostra sapientia « quam isti qui vel fragilia colunt vel iuanem philosophiam tuentur, tanquàm a stultitiam vanitatemque dérident, quia nos defendere hanc publicè atque
578 SECONDR PARTIE.
quV'lle avait été adoptée presque unanimement par les premiers docteurs depuis saint Justin jusqu*à Lactance, et qu'elle avait même encore de hauts partisans à la fin du vi^ siècle, comme on le voit dans une lettre du pape saint Grégoire P% dit le grand (1). Le millénarisme n'a plus de disciples aujourd'hui que dans quelques sectes peu nombreuses d'Angleterre et des États- Unis.
« asserere non solemus , Deo jabente ut quieti ac sUentes arcanum ejut in « Mlito atque intrà nostram conscientiam teneamus, nec advenus istos verè « profauos qui non dlsceudi sed arguendi atque illudendi gratiâ inclementer « Deum ac religiouem ejus împugnant, pertinacî contentîone cert«mus.
• Abscondi enim tegique mysterium çitàm fidelistimè oportei, maxime à nobis « qui nomen fidei gerimus. Yerùm illi hanc tacitumitatem nostram velati
• malam conscientiam criminantur. * {Ibidem, cap. 26.) Aussi Laetance se venge-t-il des philosophes en excitant contre eux la colère de Constantin à qui il décerne les plus magnifiques éloges de tainteté, quoiqu'il approchât d'assez près son illustre maître pour s'apercevoir qu'il lui manquait plus d'une vertu : » Te providentia simim» Divinitatis ad fastigium principale provexit, « qui posses verâ pietate aliorum malè consulta rescindere, peccata corrigere, « saluti hominum patemâ clementiâ providere, ipsos deniquè malos à Bepu-
• blicâ submovere Nec immeritb rerum Dominus ac rector te potissimùm
» delegit per quem sanctam religiouem suam instauraret^ quoniam unus ex » omnilmi extitisti qui prœcipua virtutis et sanctitatis exempta prœberes qui. « bus autiquorum principum gloriam, quos tamen fama inter bonos numerat, « non mod6 œquares, sed etiam^ quod est maximum, pneterires. • {Ibidem.)
(1) L'empereur Maurice venait de renouveler la défense de recevoir dans les monastères les soldats qui s'y retiraient avant d'avoir rempli leur temps de service. Le pape saint Grégoire lui écrit afiii de réclamer contre cette défense; il le reprend d'avoir choisi, pour empêcher les chrétiens de quitter le siècle, le moment où la fin des siècles est proche : * Considerandum v£ddè est quia eo
• jàm tempore prohibentur quique relinquere sœculum, quo appropinquavit
• finis ipse sœculorum. Ecce enim mora non erit, et ardente cœlo, ardente