‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienneChapitre 82 sur 96 · MÉPRIS POUR LES PUBLICAIIMS · texte numérisé non relu

MÉPRIS POUR LES PUBLICAIIMS

Au eh. 18, V. 17, de Matthieu, Jésus, après avoir recommandé de reprendre d'abord en particulier puis en présence de témoins un frère dont on aurait à se plaindre, ajoute : « S'il ne « vous écoute pas, dites-le à VÉglise; et s'il n'écoute pas « l'Église, qu'il soit pour vous comme un payen et un publi- « cain. » Ne demandons ni ce que pouvait être l'Église à l'époque où Matthieu est censé avoir rédigé son Évangile, ni sous quelle forme elle rendait alors ses jugements. Admettons que Matthieu ait véritablement écrit et fidèlement rapporté les paroles qu'on vient de lire. Le nom depublicain y est pris en fort mauvaise part, puisqu'on en fait une des expressions du mépris que doit inspirer celui qui refuse d'écouter l'Église. Les publicains étaient, dans le système de l'administration romaine, des

« terra, coroscantibus elementîs, cum angelîs et archangelis, cum thronîs et ir domîuationibas. cum principatibus et potestatîbus tremendus judex appare-

• bit. » (Lié. 3, Epistola 65 ad Mauricium Augustum, tome II, Paris, 1705.) Je dirai en passant que ce même saint Grégoire, quelques années après, écrivait à l'empereur Phocas, qui venait d'arriver au trône en assassinant Maurice et ses cinq fils : i Cùm misericors Deus mœrentia multorum corda sua

• decrevit consolatione refovere, unum ad regiminis culmen provehit, et per M ejus misericordiœ viscera in cunctorum mentibus exultationis su» gratiam « infundit. De quâ exultationis abimdantiâ roborari nos citiùs credimus, qui

• benignitatem vestra pietatis ad impériale fastigium pervenisse gaudemns. « Lœtentur cœli et exnltei terra, et devestris benignis actibus universus reipu- » blicœ populus nunc usque vehementer afflictus liilarescat. » {Ibidem^ lia. 13, Epistola 31.) Cette félicitation est assurément une des plus horribles lâchetés qu'offre l'histoire des souverains pontifes.

S8(r SECONDE PARTIE.

fermiers des revenus publics, des traitants que leurs exactions faisaient généralement mépriser et balr. Ils étaient particulièrement détestés dans la Judée, qui, asservie alors aux Romains, avait pris en aversion le tribut qu'elle était obligée de payer et surtout ceux qui étaient ebargés de le recueillir. Le dédain pour les publicains n'aurait donc rien d*étonnant dans la bouche d'oo Juif ordinaire. Mais, dans celle de Jésus, il est déplacé ; en effet, loin de fuir les publicains et de recommander à ses disciples d*en parler mal, il les admettait au contraire dans sa société et mangeait avec eux, comme nous le voyons dans Mattbieu lui-même, ch. 9, v. 10-12, et ch. 11, v. 19, aussi bien que dans Marc, ch. 2, v. 15-17, et Luc, ch. 5, v. 29-31, ch. 7, V. 54, et ch. 19, v. 2-10. Les pharisiens se scandalisant de ces fréquentations de Jésus qu'ils appelaient tami des publicains et des pécheurs^ celui-ci leur disait ironiquement : « Ce ne sont « pas ceux qui se portent bien, mais ceux qui se portent mal « qui ont besoin de médecin. » Cette réponse, qui se trouve également dans les trois premiers Évangiles, est la condamnation du langage que Matthieu seul fait tenir à Jésus au verset 17 du chapitre 18. Dans une des meilleures paraboles (Luc, ch. 18, V. 19-14), Jésus, opposant un pharisien à un publicain, donne le beau rôle à ce dernier qu'il représente demandant humblement pardon à Dieu de ses péchés, tandis que le premier, qui jeûne deux fois la semaine^ et acquitte régulièrement la dîme de tous ses biens, se félicite orgueilleusement, dans ses prières, de ne pas ressembler aux autres hommes. Ajoutons que le mépris pour la profession de receveur d'impôts, qui serait déplacé dans les trois premiers Évangiles, l'est bien plus encore dans celui de Matthieu que dans tout autre; car c'était précisément la profession que ce même évangéliste exerçait avant d'être élevé

à l'apostolat. Oui, Matthieu avait d'abord été publiccUn, et c'est lui qui nous apprend, eh. 9, v. 9, qu'il était à fonctionner dans son bureau de recettes, lorsque Jésus l'appela. Bien plus, si nous admettons que MarCj ch. 2, v. 14 et 15, et Luc, ch. 5, V. 27 et 29, aient entendu désigner le même Matthieu, lors de sa vocation, sous le nom de Lévi, ce serait chez ce dernier même que Jésus aurait mangé en compagnie d'autres publicains et de pécheurs, qui auraient nécessairement été invités par le maître de la maison» Quand donc le mépris pour les publicains n'eût pas été contraire aux exemples du maître, il semble au moins que ce ne devait pas être à Matthieu de s'en faire l'éditeur privilégié.

§ lo, — DIVERSES ESPÈCES d'eUNUQUES.

Au chapitre 9, v. 12, de Matthieu, Jésus, énumérant les diverses manières dont on peut être eunuque, semble donner la préférence à ceux qui se sont mutilés eux-mêmes powr gagner te royaume des deux. Ce serait plus que l'application littérale des versets 29 et 30 du chapitre 5 et des versets 8 et 9 du chapitre 18, qui se prennent généralement dans un sens figuré, et où Jésus recommande de s'arracher un œil, une main, un pied qui deviendrait une cause de scandale. On rapporte qu'Origène, voulant pratiquer cette morale, contrairement à son habitude de tourner en allégories ceux des textes sacrés qui choquent la raison, se fit eunuque de sa propre main. Si l'on ne savait jusqu'où peuvent aller les inconséquences de l'esprit de l'homme, on douterait de la réalité de ce fait en voyant le même Origène

Irouver absurde que l*on entende au propre le précepte de s'arracher Toeil droit parce que la vue d*une femme aura été Toccasion d'un désir impur (1). Il aurait fait pire que cela en exécutant sur sa personne la mutilation qu'on lui attribue. C'était particulièrement sur le verset 12 du chapitre 19 de Matthieu que s'appuyait le cruel fanatisme de Yalésius et de ses sectateurs, qui, pour atteindre à la plus haute perfection évangélique, non seulement se mutilaient eux-mêmes, mais encore, si Ton en croit saint Augustin, mutilaient leurs hôtes (â). Chez les payens, les prêtres d'Hiérapolis et de Pessinunle exerçaient également sur eux-mêmes cette mutilation (3).

§ 16. — RENONCEMENT ABSOLU AUX BIENS DE CE MONDE; NÉGATION DU DROIT DE PROPRIÉTÉ PRIVÉE.

Matthieu, ch. 19, v. 16-26, Marc, ch. 10, v. 17-27, et Luc, ch. 18, v. 18-27, font dire à Jésus que le renoncement absolu aux biens de ce monde est une condition indispensable pour obtenir la vie éternelle. Un jeune homme riche vient le trouver et lui demande ce qui est nécessaire pour être sauvé. Jésus lui

(1) T/V de KAi XATxyucù; êivTov eu 79 kapcuévri ')vvai»x yrphq rh irtOufi)j<TM, àvxfêpav rifv ahîx/ èirl fiSwov Tàu d'ê^lou oyBxXfihv^ eùkSja; àv rovTov àToSdkXot] {Us pi àpxw, Kv. 4, § 18, tome !«, Paris, 1733.)

(2) » Valesii et seipsos castrant et hospites saos, hoc modo existimantes « Deo se debere servire. * {De haresibtts, 37, tome VIII, Paris, 1694.)

(3) Religions de V antiquité par Creuzer, traduction de M. Guigniaut, tome n, Paris, 1829, Ire partie, livre 4, pages 30 et 59-61.

rappelle en peu de mots les préceptes de la loi. Le jeune homme répond qu'il les a tous observés. Jésus réplique que cela ne suffit pas, qu'il faut de plus vendre tout ce que Ton possède, en donner le produit aux pauvres, et venir à sa suite. Le riche s'en va sans mot dire et d'un air triste. C'est alors que Jésus prononce ces paroles : « Il est plus facile à un cable de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux (1). » La doctrine attribuée ici à Jésus semble la négation du droit de propriété personnelle et privée. Si telle est en effet la portée de ses paroles, les modernes ennemis de la propriété individuelle n'ont pas, dans leurs théories, le mérite de la nouveauté; aussi n'y prétendent-ils pas, et plusieurs d'entre eux ont-ils soin de se parer du nom de Jésus comme de celui d'un de leurs plus illustres devanciers, et de reprocher à ses disciples d'avoir négligé la pratique de son enseignement (2). Si, non content de flétrir l'avidité du mau-

(1) Hyperbole simple et de bon goût, que des traducteurs dénaturent peutétre en mettant un chameau au lieu d'un cdble. Il est vrai que le grec Kd/xijXoi; signifie également chameau et cdôle. Mais il semble qu'une comparaison prise du trou d'une aiguille, à travers lequel on fait passer des fils plus ou moins gros et non des quadrupèdes, exigeait que le mot fut pris dans sa seconde acception. Il se peut toutefois que l'auteur des paroles en question ait réellement voulu parler d'un chameau; car ces sortes d'expressions pittoresques jusqu'à l'excès sont familières au génie oriental. J'en ai cité plus haut, § 4, un autre exemple, tiré du chapitre 23, v, 24, de Matthieu, où Jésus représente les pharisiens avalant un chameau, quand ils rejettent un moucheron. A la vérité, dans ce dernier cas, il serait impossible, à cause de la nature même de cette opposition, de traduire xxfujXoç par cdôle,

(2) « C'est elle (la loi constitutive de la propriété) que le cbristia- •» uisme a condamnée, mais que ses ignorants ministres déifient, aussi peu

TM seconde: PARUE.

vais riche et de préconiser Hiumilité du pauvre vertueax, Jésus a bien véritablement entendu nier le droit de propriété privée, c'est à dire le droit le plus indispensable à la vie de rhumanité, la seule base possible de la constitution de la famille et de la société civile, il a commis une des plus perni* cieuses erreurs. Examinons donc sll a réellement refusé aoi chrétiens la faculté de posséder quelque chose en propre. On ne saurait nier au moins qu'il ne Tait refusée à ceux qui prétendraient à la perfection évangélique. Selon Matthieu, v. 31, avant de prescrire au jeune homme qui lui demande ce qu'il a à faire pour obtenir la vie éternelle, de se dépouiller de tout, il met cette condition, Si tu veux être parfait. Mais ces paroles

• curieux d'étudier la nature et Tliomme, qu'incapables de lire leurs Écriu tures

• L'infidélité de l'église romaine et des autres églises chrétiennes est fla-

• grante; toutes ont méconnu le précepte de Jésus- Christ ; toutes ont erré » dans la morale et dans la doctrine. * (Proudhon, Qu'esi-ce que la propriété? ch. 2, § 3, et ch. 5, 2e partie, § 2, Paris, 1848.)

« Il invoquait sans cesse le nom et les paroles de Jésus- Christ en favenr

« de l'égalité, de la fraternité et même de la communauté des biens Il fat

« exposé publiquement sur un échafaud, comme un voleur, pour avoir dit que a Jésus- Christ était le plus intrépide propagandiste et le plus hardi révolu-

u tionnaire qui eût jamais paru sur la terre Après avoir médité sur la

- doctrine de Jésus- Christ et sur les milliers de communautés dont cette

• doctrine est la base, après avoir dressé le plan d'une nouvelle organisation

• politique et sociale, basée sur le principe de l'égalité parfaite et de la ctm- H munauté des biens, ce fut alors, dis-je, qu'il demeura convaincu, non seule-

• ment que cette nouvelle orgam'sation était la seule qui pût faire le bonhear « du genre humain sur cette terre, mais encore qu'elle n*ëtait pas impratia cable. » (Cabet, Voyage en Icarie, Ire partie, ch. 29, Histoire éPIcar, Paris, 1848.)

SECONDE SECTION. — CHAPITRE II. o85

âutorisent-elles à dire avec certaÎDs interprètes que Jésus a voulu seulement adresser un simple conseil aux plu$ parfaits d'entre ses disciples? N'a-l-il pas voulu au contraire poser un précepte absolu et rigoureux qui s'adresse à tous ? Cette dernière interprétation a pour elle les témoignages de Marc et de Luc. Ces deux évangélistes en effet n'ont pas ces mots de Matthieu, Si tu veux être parfait; ils font dire simplement à Jésus que, pour obtenir la vie éternelle, il faut se dépouiller entièrement des biens de ce monde ; et d'ailleurs, dans Luc, ch. 14, v. 33j Jésus avait déjà dit en termes généraux : « Celui « d'entre vous qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ne « peut pas être mon disciple. » 11 n'est pas question , dans ce dernier passage, seulement des plus parfaits d'entre les disciples du Christ, mais de ses disciples sans distinction, c'est à dire de tous les chrétiens. Enfin, dans les trois Évangiles, môme dans celui de Matthieu, les disciples de Jésus, entendant les paroles proverbiales, rapportées plus haut, s'écrient : « Qui « peut alors être sauvé ? » Ils prenaient donc ses recommandations pour un précepte rigoureux, dont l'observation était nécessaire au salut, et non point pour un simple conseil. Jésus ne leur dit pas que cette interprétation de ses paroles soit erronée; il se contente de leur promettre le secours de la grâce divine. La faculté de posséder quelque chose en propre paraît donc avoir été expressément refusée aux chrétiens par leur maître, et l'on est forcé de convenir que saint François d'Assise et l'auteur du livre de Vlmitation se montraient chrétiens conséquents et complets, lorsque le premier instituait ces ordres de religieux mendiants par profession, qui envahirent bientôt toute la catholicité et qui aujourd'hui encore se montrent en France, et lorsque le second prêchait le renoncement absolu aux biens

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comme aux sentiments et aux satisfactions même les plos légitimes de ce monde (1). J*avoue qu'il y a longtemps que la théorie du renoncement absolu a cessé d'être en faveur chez les peuples qui se disent encore chrétiens, et que ce n'est pas de ce côté qu'est aujourd'hui le danger. Mais les droits de la logique demeurent, et les nouveaux ennemis de la propriété

(1) Les textes suivants du livre de Vlmitaiion du Christ y abstraction faite de leurs principes, sont pour la plupait fort déraisonnables ; mais, quand ou les considère du point de vue de l'ascétisme évangéliqne qu'ils ont ponr but de commenter, on y trouve une logique parfaitement exacte.

1 Quare quidam sanctornm tàm perfecti et contemplatiyi fueront? Quia f omnino seipsos mortificare ab omnibus terrenis desideriis studuenmt. • (Lib, 1, cap, 11, Paris, 1640.)

« Oportet te stultum fieri propter Christum, si vis religiosam ducere " vitam. » {Ibidem j cap. 17.)

I Animas suas in hoc mundo oderunt ut in œtemam vitam cas possiderent.

• Omnibus divitiis, dignitatibus, honoribus, amicis et cognatis renuntiabant.

» Nil de mundo habere cupiebant verè virisancti et perfecti fuerunt. *

(Ibidem y cap, 18.)

« Quantb quisque plus sibi moritur, tantb magis Deo vivere incipit. '• (Lib. 2, cap, 12.)

« Qui quœrit habere privata, amittit communia. « (Lib, 3, cap. 13.) « Da mihi omnibus mori quse in mundo sunt, et propter te amare conteraiii Il et nesciri in hoc sœculo. * (Ibidem, cap. 15.)

II Stude, fili, alterius potiùs facere voluntatem quàm tuam. Elige semper

* rninîis quàm plîis habere. Quœre semper inferiorem locum et omnibus » subesse. « (Ibidem, cap, 23.)

Il Oportet igitur omnem supertransire creaturam et seipsum perfectè dese- » rere ac in excessu mentis stare. » (Ibidem, cap, 31.)

« Compediti sunt omnes proprietarii et suiipsius amatores, cupidi, cnriosi, « gyrovagi, quœrentes semper mollia non qu» Jesu Christi. » {Ibidem, cap. 32.)

n'en sont pas moins fondés à étayer leur mauvaise doctrine sur l'autorité des Évangiles. On sait, par le témoignage de Fauteur des Actes des apôtres, ch. 2, v. 44 et 45, ch. 4, v. 32, 34 et 35, et ch. 5, v. 1-H, qu'au premier siècle, les chrétiens, voulant pratiquer la doctrine de leur maître, crurent devoir mettre tout en commun. Cet état de choses put se maintenir tant que l'accession de nouveaux riches fournit des moyens de subsistance à cette masse croissante d'oisifs qui, arrachés aux conditions ordinaires de la vie et devenus étrangers à tous les intérêts qui entretiennent légitimement l'activité humaine, n'avaient plus , pour occuper leur inutile existence , qu'à aller tous les jours au temple, à rompre leur pain et à louer Dieu, ch. 2, V. 46 et 47. Car il faut bien faire attention que, s'ils mettaient tout en commun, ce n'était pas dans l'intention de substituer la communauté aux individus pour posséder et exploiter leurs biens au profit de tous et dans la prévision de leurs besoins futurs. La communauté ne pouvait pas plus que les personnes privées être propriétaire. Le texte dit que tous les biens, terres et maisons, étaient vendus, et qu'on en apportait le prix aux apôtres qui le partageaient aux fidèles selon les besoins de chacun. Cet argent ne pouvait dès lors être appliqué qu'à l'achat des aliments et des autres choses nécessaires à la vie matérielle, et par conséquent se consommait bientôt sans rien produire (2). De tous les systèmes imaginables de commu-

(1) Lorsque, au xvie siècle, Muuzer et ses sectateurs fanatisaient les populations de rAllemagne et de la Suisse et leur prêchaient, au nom de ces doctrines et de ces exemples des premiers chrétiens, un communisme sauvage, auquel le pouvoir social d'alors infligea des peines plus sauvages encore, ils avaient le tort sans doute de prendre un faux point de départ, mais ils avaient

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nisme, c'était bien là assurénieot le plus ruiiieux, ie plus favorable au désœuvrement et le plus fécond en désordres. Pratiqué en grand, si cela était possible, il mènerait vite notre espèce à la famine et à Textinction. Il devait réduire el réduisit en effet ceux qui le suivaient à un état de véritable mendicité. Une association fondée sur de pareils principes ne pouvait pas, ou le pense bien , durer longtemps. La vie commune ne fnt bientôt plus, chez les chrétiens, que Tesception, et il n'en est resté que ces communautés fondées sur une organisation plus habile, et qui, loin de répugner à la propriété, sont devenues de très gros propriétaires, absorbant toujours et ne rendant jamais rien. Cependant, même après que la vie commune eut cessé d être la règle générale des chrétiens, quelques-uns des premiers Pères de TÉglise, fldèles aux prescriptions évangéliques, refusèrent absolument à ceux. qui prétendaient au titre de disciples de la religion nouvelle, la faculté de posséder quelque chose en propre. II existe à cet égard des textes nombreux et formels, dans lesquels ces docteurs livrent au droit de propriété privée des attaques qui ne le cèdent en violence à aucune de celles dont notre siècle s'est effrayé comme d'une monstruosité qui aurait fait pour la première fois son apparition dans le monde. Chose singulière, ceux qui ont le plus peur des attaques récentes livrées à la propriété individuelle, ou qui du moins font le plus de bruit à ce sujet, sont précisément des gens qui se disent chrétiens. Ils ignorent donc ou feignent d'ignorer que plusieurs de leurs grands docteurs avaient dit, bien des siècles avant M. Proudhon : « La propriété c'est le

le mérite d'une logique rigoureuse, qui tire toutes les conclusions d'un principe une fois pose.

« Yol (1). » Sans aucun doute il y a, entre le communisme des premiers chrétiens et le communisme actuel, des différences essentielles et que je suis loin de méconnaître. Le premier était généralement inspiré par un esprit de renoncement aux satisfactions sensibles de la vie et de résignation à la souffrance et au sacrifice, tandis que le second, tout en prenant son principe dans une noble sympathie pour les «douleurs de l'humanité, douleurs dont il cherche le remède là où il n'existe pas,

(1) « Communîs vita, fratres, omnibus necessaria est et maxime his qui » Dec irrepreliensibiliter militare cupiunt et vitam apostolorum eorumque « discipuloroiD imitari volunt. Gommanis enim usas omnium quse sunt iu hoc « mundo omnibus esse hominibus debuit : sed per iniqinfatem alius hoc suum 1 esse dixit et alîm illud, et sic inter mortales facta divisio est. « (Saint Clément, pape, Epistoh 5 , De communi vitd, etc.. Collection des Conciles, tome 1er, Paris, 1644.) L'authenticité de cette épître est contestée. Mais, comme les églises chrétiennes l'admettent généralement, on est en droit de leur opposer ici le témoignage de leur saint pontife.

Kxi Tft/a, ç>jf(7/V, àJ'ixu, (TvyéxGJu rà è/xavrov', To7a, ei^é fict, crauTov\ ttôùev aura XaSùv eiç rh Çiov èiatjusyxxg'^ oiTxep &v èi m; eu ôedrpa Béxv kxxX" kaSÙK/^ eiTX è^eîpyct roùq è^hvrx;^ \^ov éxvrov xphw tô xctyâi; touti kxtx Tijry Xpi<Jiv TTponeifiBVGv * rotouroi sht Kxi oî TrXoiKTioi ' rà yàp Kctvà z-poKa- Tiw%oVTf^, îJ'ix TTCiGwrxi J'êà ri^v yrpàhf\f/ty, *ETf? et rè Trpèg Txpafjojôixu rîjç êxuTou xpeîaç ixxffTOi; Kofi^ofjxvoq^ t3 irepirxév ijfiet râ ^ofiêva^ où^iq fièv civ fv yrXoùcrtoi;^ oùiJ'slq ds èv^ei^q, (Saint Basile Tlepl yr>iOÙrou kx) xmxç, tome m, Paris, 1730.) Déjà, dans ses règles de morale, adressées à tous les chrétiens, saint Basile avait posé comme une règle absolue le précepte du chapitre 18, v.22, de Luc, et dans les termes mêmes de l'évangéliste : Uxvrk offx f%e/ç TwXjfffcy xaî iixi'oq ^raxotç »JW eÇ«ç ôtfcrxvpèv eu oùpxv^^ xxl ésvpQ àKch3Ù^et fjLGu (Règle 43, ch. 2, tome II, Paris, 1722.)

» Natura enim omnia omnibus in commune profudit. Sic enira Deus geneu rari jussit omnia ut pastus omnibus communis esset et terra foret omnmm T. II. 23

se propose surtout pour but la jouissance physique et le contentement des appétits. Mais cette différence ne fait rien dans la question présente : il n'en demeure pas moins démontré que le communisme actuel se fonde sur les mêmes arguments que le communisme chrétien, et qu'il a le droit de se saisir des armes que ce dernier tient aujourd'hui cachées, et dont se servaient ses premiers docteurs contre la propriété privée.

» guadam communispossessio. Natura igitur jus commune gênera vit, usurpaiio M jusfecitprivatum, « (Saint Ambroise, De officiis ministrorum^ lia. 1, eap, 28, tome II, Paris, 1690.)

« Admonendi sunt qui nec aliéna appetunt nec sua largiuntur, ut sciant » sollicité qubd ea de quâ sumpti sunt cunctis hominibus terra communis est, « et idcirob alimenta quoque omnibus communiter profert. Incassùm ergb se « innocentes putant qui commune Dei mnnus siôiprivatum ùndieant^ qui, cùm • accepta non tribuuut, in proximorum nece grassantur : quia tôt penè qao- » tidiè perimunt quot morientium pauperum apud se subsldia abscondunt. * (S^ Grégoire, pape, Regtilapastoralis, pars 3, cap, 21, tome II, Paris, 1705.)

On voit que tous ces Pères niaient formellement le droit de propriété privée. Saint Augustin n'allait pas jusque là; mais il soutenait une théorie qui ne valait pas mieux : ce droit, qui est essentiellement fondé sur la loi naturelle, il le faisait dépendre uniquement de la loi humaine; c'est à dire, ainsi qu'il prenait soin de l'expliquer lui-même, du bon plaisir des empereurs et des rois. C'est encore là une opinion que nous retrouvons dans certains systèmes socialistes de nos jours ; « Undè quisque possidet quod possidet? Nonne jure « humano? Nàm jure divino Domini est terra et plenitudo ejus : pauperes et B divites Deus de uno limo fecit, et pauperes et divites una terra supportât. a Jure tamen humano dicit, hsec villa mea est, hœc domus mea, hic servus u meus est. Jure ergb humano, jure imperatorum. Quare? Quia ipsa jura a humana per imper atores et Reges sœculi Deus distribua generi kumano. » {In Johannis evangelium, cap, 1, tract. 6, art. 25, tome III, 2e partie, Paris, 1080.)

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