DEUX SEXES
Dans sa première ÉpUre aux Corinthiens, ch. 7, saint Paul recommande le célibat comme étant infiniment supérieur au
» hoc venerandorum conciliorum probat auctoritas; id sanctorum Patmm - tenet senteutia; idetiam naturalis ratio manifestât. « {Ibideni.)
Qu'on lise encore ce prélude d*ime bulle de 1346, par laquelle le pape Clément VI confirme l'élection de Tempcreur Charles IV : « Romanns Pontifex, 1 cui Rex œternus et summus in personâ Beati Pétri apostoli , seternœ vitœ • clavigeri , cœlestis simtd et terreni jura imperii et pîenitndinem potestatis 1 concessit y suprà cunctos fidèles suce curœ commissos invigDans et inten- « dens, etc. » {Ibidem,)
mariage, comme un élat non seulement plus saint et plus agréable à Dieu, mais encore plus avantageux à l'homme : « A « ceux qui ne sont point mariés ou qui sont veufs, je dis qu'*7 « leur est bon de demeurer en cet état comme j'y demeure moice même, v. 8. » « N'étes-vous point lié à une femme? Xm « cherchez pas. Si vous avez pris une femme, vous n'avez point « péché : et si une vierge s'est mariée, elle n'a point péché. « Mais ils souffriront les tribulations de la chair. Or je vous les « épargne, v. 27 et 28. » « /e veux que vous soyez dégagés de toute « sollicitude, v. 52. » « Je vous dis cela pour votre utilité, non pas « pour vous tendre un piège, mais pour vous porter à ce qui est « honnête et à servir le Seigneur sans distraction, v. 55. » « Celui « donc qui marie sa fille fait bien; mais celui qui ne la marie « pas, fait mieux, v. 58. » C'est en conformité de cette doctrine que l'église chrétienne a imposé le célibat à son clergé, soit séculier soit régulier, et que le concile de Trente a frappé d'anathème la Réforme, qui refusant de reconnaître cet état comme meilleur et plus heureux que le mariage, en a dispensé ses ministres (1). On pourrait demander d'abord si les recommandations de saint Paul se concilient avec un passage de sa première Épître à Timothée^ ch. 5, v. 14, où il prescrit à de jeunes veuves de se remarier et de faire des enfants (2). Mais, laissant décote cette contradiction, conlentons-nous de dire qu'une société qui met en pratique les recommandations de
(1) » Si quis dixerit statum conjugalem anteponendum cssc statui virgini- « tatis yel cœlibatûs^ et non esse meliùs ac bcatiùs mancrc in virginitate ant » cœlibatu quàm jungi matrimonio, anathema sit. • (21e session, canon 10, collection des conciles, tome XXXV, Paris, 1644.)
(2) ByôXofÂXi cùv vEaTépot^ yxfis'tUy TSxvoyzveïy.
4i4 SECONDE PARTIE.
Tapôtre en faveur du célibat, doit arriver bientôt non pas seulement à toutes ces inutilités et toutes ces petitesses si chères à Tascétisme, mais à la dépravation des mœurs; car la nature iinit toujours par se rire des systèmes qui la méconnaissent, et lorsqu'on lui barre le chemin, elle franchit tous les obstacles et se jette trop souvent dans de déplorables écarts. Les plus tristes expériences ont été faites à ce sujet : la chrétienté n'a-t-elle pas été, pendant des siècles, rongée par la plaie du monachisme, et aujourd'hui encore, sur plusieurs points, n'expose-t-elle pas elTrontémeut aux regards étonnés cette plaie honteuse? Qui ne sait que c'est au célibat forcé ou volontaire de tant de personnes des deux sexes qu'il faut attribuer ce débordement d'impuretés qui ai&ige le véritable sage, et qu'au contraire l'union sacrée du mariage, à laquelle l'attrait le plus puissant convie également les deux sexes, est la seule sauvegarde des mœurs, comme elle est la source la plus pure des vertus domestiques et sociales? Lorsque les libertins et les égoïstes s'éloignent du mariage et cherchent par leurs mauvais conseils à en éloigner les autres, n'emploient-ils pas à la lettre plusieurs des arguments mêmes de Paul, quelque différentes assurément que soient leurs intentions? Ke disent-ils pas aussi qu'i/s s'épargnent les tribulations de la chair et qu'ils veulent être dégagés de toute sollicitude? N'est-ce pas à des raisons d'utilité qu'ils font aussi appel en proposant aux autres leur propre exemple?
Les docteurs chrétiens ne pouvaient manquer de suivre leur apôtre sur ce terrain. Saint Jérôme, engageant une jeune vierge à demeurer dans le célibat, fait valoir auprès d'elle divers motifs humains, et va même jusqu'à chercher à l'effrayer de cette difformité momentanée de la taille que produit la ges-
lation (1). C'est tout simplement prendre les femmes par la vanité et leur donner des leçons de coquetterie. Saint Jean Chrysostôme les prend par un autre côté faible ; il cherche à leur inspirer de l'effroi des douleurs physiques de l'enfantement, douleurs qu'il dit être assimiliées dans l'Écriture à celles de la captivité, de la famine, de la peste et des maux insupportables (2). Après avoir énuméré avec cette abondance d'expressions et ce luxe d'images, qui lui ont valu son surnom de bouche d'or, tous les inconvénients vrais ou supposés, réels ou possibles, du mariage, il préconise le célibat et le met bien au dessus de l'union conjugale (3). On ne saurait apporter plus de rhétorique au service d'une mauvaise cause ; car le mariage eût-il encore plus d'inconvénients qu'il ne plaît aux saints et aux gens du monde de le dire, il n'en demeurerait pas moins vrai que la nature physique et morale des individus aussi bien
(1) » Nec enumeraturum molestias nuptiarum, quomodo utérus intumescat, « infans vagiat, cruciet pellex, domûs cura sollicitet et omnia quœ putantur » bona mors extrema prœcidat. « {Epistola 18 ad Eusiochium, De custodid vir-
ginitatis , tome IV, Paris, 1706.) Voir aussi, dans ce même tome, les pages 189 et 190 du livre 1er contre Jovinien.
(2) Orctv de 6 Tov roxou Kxtpèi; èrifTr}g^ «/Ictxottolw/ pièv kxI Siaurirùçè Tif/ M roaoÙTu> xpovcp vovif^elffay vi^dùv àcT/yf^' " aï kx} /jLÔvat Uavji irsivTA avffxisÛTM rà ro'v ^yoLfcov xpijiTTci ...... r/ ^À^, sÎTré fioi^ yrapà rdurx
TÔy Clov ij TTXfèivoq ÙTTOfJiêvsi ToiovToy otov xx$ ' èxacToy u)s' c/Ve/v èviauToy il yejxfifiéyt} cbcT/o-i icxl oifjuûyoîiq J'ixxoTVo/jiéuij \ roaxùr^ '}dip rij^ àk))^ê6vo^ rxLfnjt; i Tjfayyîç -Sç xa} t^v ôehv ypxfiju^ ii'/tKX «v aixfjcxïjadixv^ xcù h(jibv^ Kxi }<otfÂhy Kxt rà à-fôptjTX t»v kxxùu aivhTSdSxi CoùXi^rxi^ àJlycu; ^dvTx rà TctxvTX kxWv. (nfp2 7rxpS£'/tx<;^ ch. 57 et 65, tome 1», Paris,, 1718.)
{^)Iùidem,ch.b2, 56 et 57.
4â0 SECONDE PARTIE.
que rinlérél de la société y appellent les deux sexes et particulièrement celui qui, étant le plus faible et le plus aimant, a le plus besoin d*appui et le plus à redouter Tisolemeut. Que sera-ce si la plupart des inconvénients qu'on énumère avec tant de complaisance, ne sont point inhérents à la nature de Tuuion conjugale, mais viennent de la corruption des hommes, qui vicie et profane la plus sainte et la plus douce des institutions? Au reste saint Chr}sostôme s*est chargé lui-même de se réfuter. Dans un autre de ses ouvrages, il presse les familles de marier les jeunes gens pour les préserver du libertinage, et il reconnaît que telle est la loi de Dieu (1). Ici le docteur est dans le vrai, et rien n'est plus sensé que ce conseil. Mais si Dieu veut que les jeunes gens et les jeunes filles aussi apparemment se marient, afin, selon l'énergique langage de saint Chrysostôme, de pouvoir apaiser les tressaillements de la chair ^ le célibat auquel il les engage ailleurs si imprudemment est donc contraire à la volonté de Dieu.
Je reviens à saint Paul. // ne défend pas de se marier, dira-t-on peut-être. C'est très heureux en vérité. Il ne le défend pas! Mais il en détourne de toutes ses forces, et c'est là ce qui est immoral. Et d'ailleurs voyons un peu à quoi servira le mariage qu'il veut bien permettre. Écoutez les beaux conseils que, dans un accès d'ascétisme, il donne aux maris : « Voici « donc, mes frères, ce que je vous dis : le temps est court.
(1) Idovrei; t^v kx/m-jov t^v 9rupx'jy yrph ij ei; àiéhyetxv éyKuXijSij'^xtj crov^dtiu/xEy xxrx rày tqv Ô€ov yo/Lcov aÙTcù^ uuvXTFreiv xpà^ ^yd/xcv * tvx Kxl Ta T^^ <nof:s(7!jyij; aùrct^ J'ix-njpifTxt Kxi fjLïf^sfjdxv XùfjLMiv êè^avrxt £? àw)^X7tXi^ f%5vre^' àp-KciJjxv z-xpxfjLuYtx-j ^ kxI J'-j-jx/xe-jci t?,- (txoxo; rx GxipTijfixTx xxTx^TéXXsfj. {^9^ homéite sitr la Genèse, tome IV, Paris, 1721.)
« Que ceux mêmes qui ont des épouses, soient comme nen « ayant point, » V. 29. Paul ne voit pas a cela le moindre inconvénient, et ne paraît pas même se douter que la morale exige au moins, pour l'application d une pareille règle, qu'elle soit du goût de l'autre conjoint. Assurément, si c'est ainsi qu'on doit user du mariage, il a raison, il vaut mieux ne pas se marier. Saint Augustin ne se montre guère plus large. Il prétend que la loi clirétieiine restreint l'usage légitime du mariage au seul désir d'avoir des enfants (1). Il est vrai, et cela peut rassurer certaines gens, qu'il fait de cette infraction de la loi du Seigneur un simple péché véniel {2). Si l'union charnelle des sexes a pour but unique la génération des enfants, et non pas aussi la satisfaction légitime de besoins impérieux des sens, il s'ensuit qu'il n'est permis aux époux d'avoir commerce entre eux qu'une fois à peu près tous les deux ans; car c'est le temps que demandent généralement la gestation puis l'allaitement que la nature impose à la mère et que ne doit point venir troubler une nouvelle gestation. Il fait beau voir de pareilles lois imposées aux chastes plaisirs du mariage par des libertins qui se seront, comme saint Augustin, gorgés de
(1) u riiie procreandoram liberorum contenta , sicut prœscribit lex tua , « Domine. « (Con/essioneSj lib, 2, cap, 2, tome 1er, Paris, 1689.) « Concu- « bitiis enim necessarius causa generandi, incolpabilis et soins ipse nuptialis *i est. Ille autem qui ultra istam necessitatem progreditur, jam non ration! « sed libidini obsequitur. u {De bono conjugali ^ cap, 10, tome VI, Paris, 1685.)
(2) • Melior est quidem ab omni concubitu contînentia quàm vel ipse matrij» monialis concubitus qui flt causa gignendi. Sed quia illa continentia meriti « amplioris est, reddere verb debitum conjugale nullius est criminis, exigere j* autem ultra generandi necessitatem (^f/^^ venialis, » {Ibidem, cap, 6 et 7.)
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voluptés impures, et dont la sensualité blasée aura fini par aller demander aux excès de l'ascétisme un remède à la satiété causée par leurs désordres mêmes! (1) Comme saint Paul, saint Jérôme, saint Chrysostôme et beaucoup d'autres saints, tout en permettant le mariage, saint Augustin mettait le célibat bien au dessus. Répondant à Tobjection que, si tous les hommes voulaient garder cet état si excellent de la continence, le genre humain finirait, il s'écrie qu'il n'y aurait pas de mal à cela, que ce serait au contraire fort à désirer, et qu'on en aurait plus tôt fini avec ce monde (2). Il serait difficile de s'inscrire plus franchement contre les paroles de la Genèse^ ch. l"*', V. 28, où Dieu recommande à l'espèce humaine de multiplier et de couvrir la terre.
Saint Paul, exposant ses idées sur le genre de coiffure qui convient aux deux sexes, entre à cet égard, ch. H, v. 4-7 et 13-13, dans des détails véritablement puérils : lorsque l'homme prie ou prophétise, il doit avoir la tète découverte, tandis qu'au contraire la femme doit l'avoir couverte; et c'est une gloire pour la femme de laisser croître ses cheveux, tandis que c'est un déshonneur pour fhomnie. On pourrait prendre ces dernières paroles pour une innocente niaiserie. Mais en matière religieuse, il n'y a pas d'innocente niaiserie. Les textes les plus insignifiants peuvent recevoir d'horribles commentaires. En voici un
(1) Que personne ne pense qu'en tenant ce langage, nous entendions venir en aide à la facilité actuelle des mœurs conjugales. Dans le livre qui est le complément de celui-ci, on nous verra combattre éuergiquement la théorie malthusienne sur la question de population.
(2) * Utinam omnes hoc vellent ! Multo citiîis Dei civitas compleretur, et u acceleraretur terminus sœculi. *» (Ibidem, cap, 10.)
curieux exemple. C'est une délibération contre l'usage des longs cheveux, fondée précisément sur le texte que je viens de transcrire, et qui aurait été prise parles magistrats presbytériens de la Nouvelle-Angleterre, dans le xv!!*" siècle. Je n'ai pu me procurer le texte original même, et le lecteur comprendra que ce n'était pas chose facile. Contrairement à mon habitude de ne pas me contenter de renseignements de seconde main, je citerai ici la traduction que donne l'abbé Raynal , mais je la citerai sous toutes réserves; car on sait que cet auteur se laissait quelquefois entraîner par son goût pour la déclamation au delà des strictes limites du vrai, et il y a, dans la pièce qu'on va lire, des jugements et des expressions qui accusent un tel degré d'ineptie qu'on peut soupçonner qu'en la faisant passer dans notre langue, on en a un peu brodé le fond et chargé les couleurs :
« C'est une chose universellement reconnue, que l'usage de « porter les cheveux longs, à la manière des personnes sans « mœurs et des barbares indiens, n'a pu s'introduire en Angle- « terre qu'au mépris sacrilège de l'ordre exprès de Dieu, qui « dit qu'iï est honteux à un homme, qui a quelque soin de son « âme, déporter des cheveux longs. Cette abomination excitant « l'indignation de tous les gens pieux, nous, magistrats, zélés « pour la pureté de la foi, déclarons expressément et authenti-
< quement que nous condamnons l'impie usage de laisser « croître sa chevelure, usage que nous regardons comme une « chose évidemment indécente et malhonnête, qui défigure « horriblement les hommes, offense les âmes sages et modestes,
< autant qu'elle corrompt les bonnes mœurs. Justement indi- « gnés contre ce scandaleux usage, nous prions, exhortons, « invitons instamment tous les anciens de notre continent de « faire éclater leur zèle contre cette odieuse coutume, de la
< proscrire par toutes sortes de moyeus, et surtout d avoir soin « que les membres de leurs églises u*en soient point souillés; « afin que ceux qui, malgré ces sévères défenses et les voies de a correction qui seront pratiquées à ce sujet, ne se hâteront « pas de s'interdire cet usage, aient Dieu et les hommes en « même temps contre eux (1). »
Saint Paul nous apprend, v. 9, que l'homme n'a pas été fait pour la femme, mais que c'est la femme qui a été faite pour l'homme. Ce dernier trait est une de ces grosses sottises, imaginées par la gloriole masculine et familières à beaucoup d'hommes qui, ne comprenant ni le but ni l'usage de cette supériorité de force physique et intellectuelle que Dieu a généralement mise du côté de leur sexe, ne voient dans l'autre qu'un instrument de leurs plaisirs. Dans la bouche de Paul, c'est de plus un non-sens; car nous l'avons entendu tout à l'heure conseiller aux hommes de ne point prendre de femmes, et à ceux qui en avaient d'être comme n'en ayant point. Dès lors on ne comprend pas bien comment la femme aurait été faite pour l'homme, à moins qu'elle ne soit uniquement destinée à Thonneur insigne de lui préparer sa pâture et de lui faire litière fraîche.
Enfin, dans sa l''' ÉpUre à Timolhée, ch. 2, v. 11-14, saint Paul, après avoir recommandé aux femmes le silence et une entière soumission à leurs maris, fonde la supériorité de ces <lerniers sur deux mauvaises raisons. La première c'est qu'Adam aurait été formé avant Eve; à ce compte, les trilobites, les ichthyosaures, les ptérodactyles et tant d'autres animaux, qui
(1) Histoire philosophique et politiqve des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, livre 17, art. 20, tome VIII, Genève, 1780.
ontété formés des milliers de siècles avant l'homme, lui auraient •été très supérieurs. La seconde raison, c'est qu'Adam n'aurait pas été séduit; ôr cette assertion est un démenti donné au chapitre 5, V. 6, 12, 13 et 17, de la Genèse, où nous voyons qu'Adam flit séduit par Eve comme celle-ci l'avait été par le serpent.
f 54. — IL NE FAUT PAS SALUER CEUX QUI NE CROIENT POINT