CHAPITRE UÜITliME
avis , il lui semble que la diKussion des passages de l’Écriture serait la raison primitive dont dépendrait la foi de cet homme. Par une raison semblable , il faudrait rejeter la foi de ce Nicodème qui vint trouver Notre Seigneur et lui dit : ^') aRabbi, scimusquiaa Deo venisti magis- » ter : nemo enim potest hœc signa facere quce » tu facis , nisl fuerit Deus cum eo. » ( Joan. iii. a. ) Et de cet autre à qui le Sauveur dit : (>) « Quia » dixi tibi : Vidi te sub fieu , credis ; majus » fus videbis. » ( Joan. i. 5o. ) Il est clair que la raison primitive de la foi de ces individus était le jugement individuel qu’ils portèrent des œuvres de Notre Seigneur.
Mais nous trouvons dans les Actes des Apôtres un exemple d’une foi plus irrégulière encore ; c’est celui de l’Eunuque de la reine Candace. Cet ofBcier lisait un passage du Prophète Isaïe, qu’il ne comprenait pas; un inconnu s’approche de lui et lui offre de lui en donner l’explication. Il fait monter cet étranger dans son char , écoute l’explication qu’il lui donne, ainsi que le récit des événemens qui venaient de se passer à Jérusalem. Il en est tellement frappé que tout à coup il s’écrie : « Voilà de l’eau, qu’est-ce
(i) c Maître , nous saToofl qae toqs êtes venu de Diea pour • nous inslruirc ; car personne ne peut faire les prodiges que tous » faites , à moins que Dieu ne soit arec lui. •
(3) « Parce que je tous ai dit que je tous aTais tu sous le > Hguicr, Touscrojex; tous verrez quelque chose de plus grand. •
a66 EXAMEN d’on OUVRAGE, ETC.
» qui empêche que je ne sois baptisé ? Philippe »lui répondit : Vous pouvez l’être , si vous » croyez de tout votre cœur. Il lui repartit : Je » crois que Jésus-Christ est le Fils de Dieu. Il » commanda aussitôt qu’on arrêtât son char, et » ils descendirent tous deux dans l’eau , et Phi- » lippe baptisa l’Eunuque. » Voilà bien une foifondée sur la discussion d’un texte de l’Écriture et sur le témoignage d’un individu. Peut-on rien trouver de plus contraire à la doctrine d’autorité? Malheur à qui se convertirait aujourd’hui de la sorte! L’Auteur, s’il entreprenait la conversion d’un Protestant , s’y prendrait d’une manière bien différente de celle de Philippe ; il n’aurait garde de citer les passages de l’Évangile et des Livres saints qui établissent l’autorité de l’Église , ni de les expliquer j il insisterait sur sa disjonctive , et il donnerait le choix à son Protestant de se déclarer Sceptique ou de croire à l’autorité de l’Église. Mais il reste une difficulté ; si son adversaire ne se rendait pas à un argument si pressant et niait la disjonctive , comme cela est assez probable , que ferait M. G. ? Je présume qu’il s’efforcerait de la prouver par des raisonnemens , fort bons sans doute , ou du moins qu’il jugerait tels ; mais je crains bien que ce ne fût en pure perte. En effet , ou ses raisonnemens convaincraient son adversaire , ou ils ne le convaincraient pas : dans le second cas , chacun conserverait sa persuasion; dans le premier.
CHAPITRK IIUITltME. 267
les raisonnemens de l’Auteur seraient la raison primitive de croire, et une foi fondée sur les raisonnemens d’un individu ne vaudrait sans doute pas mieux qu’une foi fondée sur un passage de l’Écriture , dont le sens pourrait bien être aussi clair que celui d’un syllogisme.
Je ne peux pas suivre l’Auteur dans tous ses écarts. On conçoit assez qu’une page de faux raisonnemens peut exiger des centaines de pages de réfutation; et dans ce chapitre M. G. me paraît avoir accumulé plus de sophismes que tous les Théologiens Cartésiens ne lui semblent avoir accumulé de fausses idées sur la Religion. Je ne m’y arrête donc pas et je me borne à quelques observations sur l’analyse qu’il donne de la conférence qui eut lieu entre Bossuet et le ministre Claude. Je dis analyse , parce que notre Auteur l’appelle ainsi ; dans le fond , c’est un essai de réfutation des raisonnemens de Bossuet. M. G. semble croire qu’il eût été un adversaire bien redoutable pour ce grand Prélat , et que , si le ministre Claude avait eu son secours , il eût remporté une victoire complète et réduit Bossuet au silence. Je ne partage pas cette persuasion , et je n’ai pas la prétention de porter quelque secours à Bossuet. Je le crois assez fort par luimême , et contre l’adversaire qu’il combattait , et contre celui qui se met aujourd’hui sur les rangs avec une confiance qui pourrait paraître jlrésomptueuse , si elle n’avait pour fondement le
a68 EXAHEH d’üW ouvrage , ETC.
consentement commun , la. raison universelle , dont il se fait le champion. Je me contenterai de relever quelques-uns des écarts que je Croirai avoir échappé à sa raison individuelle.
Bossuet , comme il en convient, attaqua le principe fondamental du Protestantisme, et commença par tirer de Claude l’aveu que dans le système Protestant tout particulier peut et doit examiner après les décisions les plus solennelles de l’Église, par la raison que les assemblées les plus nombreuses sont composées d’hommes , après lesquels chacun doit toujours examiner. Là-dessus l’Auteur nous dit que les Cartésiens soutiennent aussi que tout homme ne doit recevoir les décisions du consentement commun , qu’après avoir vu par lui-méme si elles sont conformes ou contraires à la raison. Je ne sais si les Cartésiens disent cela ; je ne le crois pas ; mais s’ils le disent, il ne faudrait pas , je crois, les condamner aussi sévèrement que les Protestans. Peut-être les Cartésiens ne disent-ils pas dans leur symbole. Je crois le consentement commun , comme tous les Chrétiens disent , Je crois F Église Catholique. On «voit que cela fait déjà une différence assez notable. Peut-être ne doit-on pas tout-à-fait la même soumission à une autorité humaine qu’à une autorité divine. Peut-être aussi les décisions du consentement commun sont-elles plus difficiles à connaître que les décisions de l’Église. Celle-ci a un tribunal, et des juges chargés de prononcer
CHAPITBE HUITIÈME.
et de publier les jugernens , et un chef qui est lui-méme le premier juge et à qui tous les Chrétiens doivent obéissance; ses sentences sont toujours notoires , et il n’est pas possible d’en douter. Mais où est le tribunal du consentement commun ? quels sont les juges chargés de prononcer en son nom ? où est le chef qui publie ses décisions et qui exige l’obéissance? Sans ce tribunal, sans ce> juges , sans ce chef, je crois que chaque Chrétien serait fort embarrassé de connaître les décisions de l’Église ; et l’embarras de chaque homme pour connaître les décisions du consentement commun ne doit pas être moindre. Car enfin , il ne suffit pas qu’un homme de génie vienne me dire : Dans tous les temps , chez tous les peuples, on a reconnu l’unité de Dieu, la nécessité d’un Rédempteur , l’immortalité de Famé, et autres choses semblables ; il faut bien que j’examine si ce que cet homme de génie affirme avec tant de confiance est vrai , si ce qu’il me donne pour des décisions du consentement commun ne sont pas de simples jugemens de sa raison individuelle. Les décisions de l’Église au contraire me sont notifiées par des personnes qui ont mission pour cela et que je dois croire. Peut-être enfin Dieu a-t-il donné à son Église une autorité que le consentement commun n’a pas par lui-méme. Nous savons que Jésus-Christ a ordonné d’obéir à son Église ; mais existe-t-il un précepte aussi clair d’obéir au
270 FXAMF.N d’uIT OUVRAGE , FTC.
consentenaent commun ? On voit que tout cela détruit un peu la parité que l’Auteur voudrait établir entre le principe des Protestans et celui qu’il suppose aux Cartésiens, Quoi qu’il en soit, je n’ai point entrepris la défense des Cartésiens, et je leur laisse le soin de se défendre eux-mémes. Revenons à Bossuet, qui était bien Cartésien, mais surtout Chrétien et Catholique soumis aux décisions de l’Église.
Je pense que ce grand homme n’aurait pas été très-embarrassé de répondre aux argumens que l’Auteur prête si généreusement au miifistre Claude. Je pense aussi que ce secours aurait été tout-à-fait inutile à cet habile ministre, qui était très-capable de trouver par lui-méme de semblables argumens et de les faire valoir s’il les avait jugés concluans. Il connaissait aussi bien - et peut-être un peu mieux que notre Auteur les principes de Descartes , il était assez habile dialecticien pour en tirer les conséquences , et il n’aurait pas manqué de s’en prévaloir s’il avait cru pouvoir le faire avec avantage. Notre Auteur a-t-il donc plus de perspicacité ? Il paraît en être persuadé ; ce que Claude n’a pas pu voir , il le voit clairement et distinctement ; et fort de son jugement individuel , il ne craint point d’entrer en lice avec le redoutable Bossuet qui , fort heureusement pour lui , ne peut plus répondre.
Il y a quelque chose d’assez plaisant dans son attaque. « Suivez-moi , je vous prie , lui dit-il.
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