CHAPITRE HUITIÈME
qui lui sont opposées , quelque forme qu’elles revêtent , quelque développement qu’elles reçoivent.
Au milieu du XVIIl* siècle, un Protestant de Genève renouvela la dispute. Qu’est-ce que cela prouve ? N’est-ce pas la coutume des défenseurs de l’erreur? Ils sont toujours prêts à combattre. Cent fois terrassés , ils se relèvent cent fois, avec une audace nouvelle. On voudrait nous faire croire que si la cause du Protestantisme n’avait pas triomphé , c’était uniquement la faute de son défenseur. « Claude , dit le nouvel » atlilète , avait été le premier si étourdi , qu’il » ne put jamais tenir ferme sur le point décisif, » qui consistait à demander comment on s’y » prenait pour croire à l’Eglise. 11 le demanda » souvent à La vérité , mais il laissa toujours » échapper son homme. » {p. 176.) Notre Auteur se met encore ici sur les rangs , et après avoir servi de second au ministre Claude contre Bossuet , il rend le même service au ministre de Genève contre l’Evéque du Puy.
Je n’entrerai pas dans cette nouvelle discussion, parce que, n’ayant point cette controverse sous les yeux , je qe pourrais pas relever les inexactitudes et les réticences qui peuvent se trouver dans la Relation de l’Auteur. Mais je tâcherai de faire voir que c’est bien à tort qu’on a voulu continuer une controverse qui était terminée de la manière dont elle devait l’être ;
3oG EXA.ÎIE1» d’d.x ouvrage, etc.
et je ne me servirai que des argutnens de Bossuet, pour répondre à son nouvel antagoniste et à celui qui veut bien lui prêter son assistance. Ce grand l’irlat, à qui on n’a jamais reproché la jactance, était lui-inérae si persuadé que cette controverse était finie et qu’il n’y avait plus rien à dire sur ce qui en avait fait le sujet, qu’il ne craint pas, dans l’Avertissement qu’il a mis en tête de sa llelation , de s’exprimer de la sorte : « Deux choses vont faire voir , quelque opi- » nion qu’on veuille avoir de moi , qu’en ce point » il faut me croire nécessairement. première, » c’est qu’appuyé sur la force de la vérité , et » sur la promesse de celui qui dit. Qu’il nous » donnera une bouche et une parole ù laquelle nos » adversaires ne pourront pas résister, partout » où M. Claude dira qu’il n’a pas avoué ce que » je lui fais avouer dans le récit de la conférence , » je m’engage , dans une seconde conférence , à » tirer encore de lui le même aveu ; et partout » où il dira qu’il n’est pas demeurt'î sans ré- » ponsc , je le forcerai , sans autres argumens » que ceux qu’il a déjà ouïs , à des réponses si s visiblement absurdes, que tout homme de bon » sens avouera qu’il valait encore mieux se taire » que de s’en être servi. Et de peur qu’on ne dise » (car dans une affaire où il s’agit du salut des » aines, il faut, autantqu'onpeut,toutprévenir), » de j>eur donc encore une fois qu’on ne dise » que M. Claude peut-être aura pris un mauvais
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CQÀPlTaii HUITIÈME.
B tour , par lequel il se sera engagé dans ces in- » convéntens , je soutiens au contraire que cet » avantage est tellement dans notre cause , que » tout ministre, tout docteur, tout homme vivant » succombera de la même manière à de pareils » argumens. Ceux qui voudront faire cette épreuve » verront que ma promesse n’est pas vaine. »
Il est vrai que ce défi de Bossuet ne s’adres* sait ni au Protestant de Genève du milieu du XVIIP siècle , ni à l’Écrivain du XIX' qui lui prête son assistance. Bossuet n’est plus , et par la raison que i')melior est cxinis vivus leone mortuo ( Eccli. IX. 4- ) » Protestant de Genève , et M. G. , et tout homme vivant , peut aujourd’hui dire impunément que AI. Claude a pris un mauvais tour , et qu’il n’a été vaincu que parce qu’il n’a pas su combattre. Si Bossuet vivai t , il lui serait sans doute facile de faire voir que sa promesse n était pas vaine ; car quelque éloigné que je sois d’avoir son ta!?nt, j’ose croire que je suis en état de le démontrer. Le lecteur en jugera.
La question foudamentale qu’il faut absolument traiter , suivant le Protestant de Genève et son auxiliaire , est de savoir comment on s’y prend pour croire à l’Eglise. C’est là le point décisif , le retranchement inexpugnable des Protestans ; inexpugnable , dis-je , pour Bossuet et pour ceux qui n’en savent pas plus que lui. Le malheur de
(i) •Un ohicu fivant est pins fort «ju'an lion mort. •
3o8 ExAMEir d’uit oi;vrage , etc.
Claude fut de ne l’avoir pas compris , et d’avoir laissé échapper un adversaire qu’il lui était si facile de terrasser. On ne peut assez déplorer qu’un homme si habile n’ait pas vu que cette terrible question était absolument insoluble pour le Cartésien Bossuet , comme M. G. voit si bien aiijoiml’hui qu’elle est insoluble pour tous les Théologiens Cartésiens , à commencer par saint Thomas dont j’ai exposé la théorie de la foi. En serait-il donc du succès dans les controverses sur la Religion comme de la victoire sur un champ de bataille? Un oubli, une distraction, un hasard suffit pour arracher la victoire des mains de celui qui croyait la tenir. De même aussi , la vérité, lors même que sa défense est confiée à un homme tel que B»)ssuet , peut-elle ne devoir .son triomphe qu’au hasard , à la mal-adresse, à l’étourdissement de celui qui la combat ? Si Claude n’avai t pas été étourdi , s’il avai t tenu ferme sur le point décisif , c’en était fai t , dit-on , du grand Bossuet , il succombait honteusement , il était réduit au silence , la caiise du Protestantisme triomphait; M."* de Duras n’eût sans doute pas abandonné une cause victorieuse, et peut-être Bossuet lui-même , cet esprit-si juste , si éclairé, qui ne soupçonnait même pas qu’il y eût un autre moyen de défendre le Catholicisme que celui qu’il avait employé , forcé de reconnaître
l’insuffisance de ce moyen , eût-il je n’ose
achever. Il eût été du moins amené àreconnaitre
CBAPITKE nVmÉHK. SoQ
la nécessité de recourir à la raison générale , à la raison humaine , au consentement commun , c’est-à-dire, de donner un fondement humain à la foi divine , comme le font si sagement nos réformateurs de l’enseignement. Combien ils doivent regretter que Claude ait été si étourdi !
Alais ce que le ministre Claude n’a pas su faire , un autre ministre plus habile , ou moins étourdi , l’a fait au milieu du dix-huitième siècle. Il a tenu ferme sur le point décisif. Aussi n’a-t-il pas eu de peine à triompher d’un des plus zélés et des plus habiles Prélats qu’ait eus l’Eglise de France en ce siècle. Les réponses de ce Prélat , au jugement de notre Auteur , loin d'être satisfaisantes , n atteignaient même pas la difficulté. Pauvre Eglise Catholique , ou d\i moins pauvre Eglise de France , qu’étais-tu devenue ! Déjà Bossuet n’était un adversaire redoutable aux Protestans que parce que ceux-ci ne savaient pas profiter des avantages que leur donnaient sur lui ses principes Philosophiques ; 70 ou 80 ans plus tard , un vertueux et savant Prélat ne comprenait même plus les difficultés des Protestans , loin d’être en état d’y répondre. Je ne parle pas d’un autre Prélat qui a écrit de nos jours et qui jouit aussi d’une certaine réputation ; si nous en croyons quelques censeurs , il semble n’avoir écrit que pour confirmer la doctrine des Protestans , en adoptant leur principe fondamental. Il était bien
3rO EXAMITT d’uîT OUVRACE , ETC.
temps que Dieu vînt au secours de son Eglise et suscitât de nouveaux Docteurs , munis d’armes nouvelles. Que nous sommes heureux de jîossédèr au sein de la France le Bégénérateur du CathoUcistne déchu , le Bestaurateur 'du Sacerdoce Chrétien ! ( Plaidoyers de M.* Janvier et de M. de Lacordaire. ) Mais revenons au ministre Claude et à Bossuet. ’
On convient que Claude revient plusieurs fois sur la demande qu’on suppose si embarrassante pour Bossuet. C’est une preuve de l’importance qu’il y attachait ; et s’il ne tint pas ferme , il est dilïicile de croire que ce fut uniquement par une espèce A’ étourdissement. Que, dans la dispute , l’érudition , l’élo^ence , la logique pressante de Bossuet dussent en imposer à un adversaire et fussent capables d’étourdir un peu Claude lui-même , cela se conçoit.
' Nous voyons cependant qu’il conserva aSsez bien sa présence d’esprit ; et puis , il avait eu tout le temps de se remettre^ et il était sans doute bien revenu de son étourdissement lorsqu’il publia cette Relation dans laquelle il raccommoda de son mieux les réponses qu’il avait données aux argumens de Bossuet. Parmi ces réponses était celle qu’il fit à ce Prélat , lorsque celui-ci lui objecta que , dans les principes du Protestantisme , le Chrétien à qui l’on présente pour la première fois le livre de l’Ecritüre , doit douter de son authenticité. Le ministre, comme
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CHAPITRK IlUlTlKME.
3ll
nous l’avons vu , avait répondu que le Calliolique à qui l’on parlait pour la première fois de l’autorité de l’Eglise devait également en douter , et qu’il répondrait pour le Protestant relativement à l’Ecriture, ce que Bossuet répondrait, pour le Catholique relativement à l’autorité de l’Eglise. Si donc il n’insista pas davarrtage pour que Bossuet expliquât comment le Catholique croit l’Eglise , s’il ne tint pas ferme sur ce point décisif , il est naturel de penser que c’est parce qu’il jugea que la chose était inutile , ou plutôt, lui était impossible avec un adversaire qui ne se laissait pas donner le change.
En effet, Bossuet répondit avec raison que la question entre le ministre et lui n’était pas de savoir comment le Catholique croit à l’Eglise, mais uniquement de savoir s’il y croit toujours, s’il y a un moment oii sa foi est en suspens. Il est clair que ce sont là deux questions tout-àfait différentes , comme la question de savoir si le Baptême confère la foi est tout-à-fait différente de la question comment le Baptême confère la foi. Mais quoique Bossuet écartât une question étrangère à la controverse présente, il en dit assez pour qu’un homme aussi habile que le ministre Claude pût voir qu’il ne gagnerait rien à l’amener sur ce terrain.
Et d’abord , il faut remarquer avec quelle sagesse Bossuet avait établi la distinction importante qu’on doit faire entre l’Infidèle et le
3 ta FiAMEît D’mr ouvuage , etc.
Chrétien baptisé. Le Baptême n’est pas une vaine cérémonie : celui qui le reçoit ne devient pas seulement Catéchumène ; il devient vrai Chrétien , enfant de l’Eglise Catholique , et son instruction doit essentiellement différer de celle de l’Infidèle. Que celui qui a une fausse croyance commence par en douter , il paraît que c’est la marche naturelle. Douter de l’erreur , c’est faire un pas vers la vérité. Tant que l’Infidèle ne doutera pas, il restera tranquille dans son erreur; mais s’il commence à douter et qu’il désire connaître la vérité , il y sera conduit par les trois moyens indiqués par saint Thomas , savoir par la raison naturelle , par le témoignage de la loi et des Prophètes , et par la prédication des Apôtres continuée sans interruption dans l’Eglise Catholique ; mais surtout , comme le dit ailleurs le n^éme saint bocteur, par le mouvement intérieur de la grâce , qui éclairera son entendement et excitera sa volonté : (') <iEt, quod plus » est, interiori instinctu Dei invitantis. » Bossuet n’avait point là-dessus un doctrine différente de celle de l’Ange de l’école. Mais la demande du ministre concernait les Chrétiens baptisés ; et c’est aussi des Chrétiens baptisés qu’il était question entre M. de Pompignan et le ministre de Genève. Il s’agissait de savoir comment le Chrétien qui a reçu le Baptême dans son
(i) • Et cc qai est plus efficace , par l'action intérieure de Dieu > qui rinritc. >