CHAPITRE HUITli'ME
« convenir qu’il n’cn a pas la certitude ration- » nclle. 9i l’on entend par certitude la nécessité » invincible de croire , ou l’impuissance absolue » de douter , c’est demander trop peu ; car il y' •
» a mille choses dont il est aussi impossible à » l’homme de douter que de sa propre exis- » tence. D’ailleurs , la certitude rationnelle de » notre existence isolée supposerait, comme éga- » lement certaine , la rectitude de notre raison » et même son infaillibillité ; car affirmer qùon » est , c’est énoncer un jugement, et s’il était » possible qu’on se trompât en disant j’existe ,
» on ne serait pas rationnellement certain de » son existence. Soutenir que chaque homme a » en soi-même la certitude rationnelle de son » existence , c’est donc déclarer qu’on adopte » la Philosophie Cartésienne avec toutes ses » conséquences. C’est se rejeter dans les incon- » véniens , les contradictions , les absurdités » inbérens à cette Philosophie aussi dange- » reuse qu’elle est niaise. » ( Défense de l’Essai, p. IQ2 et suiv.)
Ce passage est trop clair pour avoir besoin de commentaire. Maintenant je demande ce qu’il faut penser de saint Augustin qui affirmait que ^ l’erreur n’est pas possible dans le jugement que chacun porte de sa propre existence. « Ce- » lui , dit-il , qui affirme savoir qu’il existe ( qui y> a^rme qu'il est ) ne peut jamais ni se tromper » ni mentir. » « JSunquam ergo nec falli nec^ men-
3|G EXAMF.!V d’un OCVBAGF , ETC.
» Uni potest qui se vivere dixerit scire.» (de Trin. Ijb. i 5 . u° 21. ) Et ailleurs : « Je vous demande , » si vous existez. Craignez -vous qu’en répon- » dant à cette question vous puissiez vous trora- » per, tandis qu'il est clair que si vous n’existiez » pas , vous ne pourriez absolument pas vous » tromper ?» « Abs te quœro utrum tu ipse sis , » un Jortasse metuis ne in hac interrogatione fol- » laris , cùni utique , si non esses , falli otnnino » non posses? » (de lib. arb. 2. c. 3 .) Je demande également ce qu’il faut penser de saint Thomas qui soutenait qu’il y a des vérités tellement exemptes de toute apparence de fausseté , que notre entendement y adhère sans aucune crainte d’erreur. Tels sont, dit-il , les premiers principes. « Inoenitur aliquod verum in quo nulla fal- » silatis apparentia admisceri potest, utpatetin » prirnis principiis. «(2. d. a 5 . art. 2. o. ) La réponse ne peut pas être douteuse. Il est manifeste que ces deux Docteurs , en s’exprimant de la sorte , ont déclaré qu’ils adoptaient la Philosophie Cartésienne avec toutes ses conséquences , ses inconvéniens , ses contradictions , ses absurdités. Ils étaient même plus Cartésiens que Descartes lui-même , puisque , au dire de l’Auteur de l’Essai , ce Philosophe est convenu qu’il n’avait pas la certitude rationnelle de son existence. Le lecteur sera peut-être curieux de savoir en quels termes Descartes a fait cet aveu , qui parait un peu étrange dans sa bouche.
CHAPITHE HlIITt^lME. 3/(7
J’avoue que , moi -même , j’ai ressenti cette curiosité , d’autant plus que ma mémoire me paraissait me suggérer tout le contraire de cet aveu. J’ai donc ouvert les œuvres de ce Philosophe , et voici ce que j’ai trouvé dans l’édition latine des Elzévirs. a Répugnât , ut putemus , » id quod cogitât eo ipso tempore quo cogitât , » non existere; ac proinde, luxe cognitio , Ego » cogito , ergo sum , est omnium prima et certis- » sima quœ cuilibet ordine philosophanti oo » currit. » ( Princ. Phil. p. i. n° 7. ) Ce qui veut dire , si je ne m’abuse : « Il implique contradic- » tion que nous croyions que ce qui pense , » dans le temps qu’il pense , n’existe pas ; et » par conséquent, cette connaissance, Je pense, » donc j'existe , est la première de toutes et la » plus certaine qui se pré.sente au Philosophe » qui procède avec ordre. » Et encore : (') « Mais » il existe je ne sais quel être trompeur, dont » la puissance et l’adresse sont infinies , qui » s’applique à me tromper continuellement ; » mais s’il me trompe , il est donc hors de » doute que j’existe ; et qu’il emploie toute sa » puissance à me tromper , il ne pourra jamais » faire que je ne sois rien tant que je penserai «être quelque chose, -a \ Médit. 2.) Ce n’est
. (i) • Std est deetpior neseio (juit summi pottnê » summé eallidus , '» qui de industria me semper falUt ; hattd dubic igitur ego etiam i> sum , SI me falUt ; et fallût quantum potest , nunquam tamen • effieiet , ut nikil s<m quandiu aliquid >isse eogitaho. >
348 KXAMEN d’üîT ouvrage , ETC.
sans doute pas dans ces passages , ni dans d’autrès semblables qu’on pourrait citer , que Descartes a reconnu qu’il manquait quelque chose à la certitude qu’il avait de son existence. Aurait-il fait cet aveu ailleurs, et aurait-il contredit ce qu’il affirme ici si positivement ? Je sais bien , et l’Auteur de Y Essai le sait mieux que moi , qu’il échappe assez souvent des contradictions aux hommes de génie ; mais encore faut-il des preuves de ces contradictions ; et il y a injustice à en accuser un Auteur sans le prouver. Descartes a dit , il est vrai , que sans être certains, de l’existence de Dieu , nous ne pouvons être assurés de rien ; mais quiconque a lu ses ouvrages , sait qu’il a expliqué sa proposition, et qu’il l’a limitée aux connaissances fondées sur le raisonnement. Pour ceux qui ne le connaissent que par les citations infidèles qu’ils peuvent trouver dans les ouvrages où on l’attaque , et qui seraient tentés de croire sur une parole respectable , mais non infaillible , que ce Philosophe a dit tout le contraire de ce qu’il enseigne en effet , je vais faire encore une citation. (*) « Lorsque j’ai dit que nous ne pouvons rien
(i) t Vbi dixi nihil noi eertù posie $cire mil priiii Dcum
• existere cognoscamus , exprettis verbii tatatus sum me non
• loqui niiï (U seientia earum conclu$ionum qunram tnemoria po-
• te$t Tteorrtre , cum ampUùs non attendimus ad raùonet ex qui-
• bui ipsat deduximus. Prindpiorum enim notitia non sûlet n
• DiaUcticis icientia appellüri. Cùm autem adveriimui nos esse res