CHAPITRE QUATRIÈME. M
moins de connaissances certaines ; car ce principe n’est autre chose que la nature même de l’intelligence à laquelle il est tout aussi essentiel de pouvoir avoir quelques connaissances , qu’il lui est impossible de les avoir toutes , si elle est finie. Cela est si vraS , que l’Auteur même de V Essai a été forcé de le reconnaître. « Être in- » telligent , dit-il , ou raisonnable , c’est être » capable de percevoir la vérité. » Percevoir la vérité c’est en avoir la connaissance certaine , l’intuition ; être capable de percevoir la vérité , c’est donc avoir en soi un principe de certitude. Je sais bien que l’Auteur de VEssai nie ailleurs ce qu’il accorde ici , et qu’il s’efforce de prouver que l’être intelligent n’est capable d’autre certitude que de celle que donne la foi , laquelle n’est point du tout la perception de la vérité. Aussi ne l’ai-je cité que pour faire voir qu’il s’est trouvé un moment , par distraction peut être , d’accord avec le commun des Théologiens. Je dois chercher d’autres appuis à la doctrine que j’ai exposée, et que je tiens pour être entièrement conforme à la doctrine Catholique. Je m’abstiendrai de citer les Théologiens modernes. Quelque respectable que leur autorité soit à mes yeux , ils ne seraient jugés dignes d’aucune attention , pouvant être récusés par l’accusation banale de Cartésianisme. Mais je prierai le Lecteur de se rappeler les passages que j’ai rapportés de saint Augustin et de saint Thomas pour prouver que
Il8 KXAMEN d’cN OtVRAGE , ETC.
ces deux grands Docteurs jugeaient la raison humaine, toute faillil)le qu’elle est, capable de certitude , sans le secours de la foi. J’y joindrai encore un petit nombre d’autres passages également convaincans.
(0 a Potest intellectus ntster considerari uno » modo secundum se , et sic determinatur ex » prœsenlia intelligibilis.... et hoc contingit in his » quœ statim lumine intellectus agentis intelligi- » bilia fiant , sicut sunt prima principia , quorum B est intellectus. » (3. d. a3. q. a. art. a. q. i. o.)
n (*) Cognitio principiorum facit in nobis scien- » tiam conclusionum , non cognitio signorum. » ( De ver. q. 1 1 . art. i . )
« P) Omnia quce percipimus, aut sensu corporis, » aut mente percipimus. » ( S. Aug. de Mag. n. 3q. ) Le même saint Docteur après avoir parlé longuement de la lumière intérieure qui est en nous, et prouvé que c’est à elle que nous sommes redevables de nos connaissances , conclut ainsi : M) « Quce rursus omnia , quce de hac bice
(>) « Notre entendement pcnt être considéré en Ini-même ;
> et sons ce point de rue , il est déterminé par la présence d’nnc
> Térité intelligible : ce qni arriTe dans celles qni se font snbi-
> tement aperceroir A la lumière et par l'action de l'entendement;!
> et c'est ainsi que l'on ^mprend les premiers principes. • ,
(a) • La connaissance des principes , et non la connaissance
> des signes , produit en noos la science des conclusions. •
(3) • Tout ce que nous percerons , nous le percerons ou par
> les sens on par l'entendement. •
(4) • Tout ce qne j'ai dit de la Inmièrt de reotendement ne
CHAPITKE QUATRIÈME. I I9
> mentis hune a me dicta sunt , nuüâ aliâ quàm » eadem luce manifesta sunt. Per hanc enim » intelligo vera esse quœ dicta sunt , et hœc » me intelligere per hanc rursus intelligo. » (De vera Religione, n. 97.)
Il serait inutile de multiplier davantage les citations. Il sera , je pense , évident pour tous les Lecteurs que la doctrine de l’Auteur sur la faillibilité de la raison de l’homme sujet de la foi est bien loin d’être identique avec la doctrine Catholique connue et professée par saint Augustin et saint Thomas; et que, par conséquent , son raisonnement , portant sur une équivoque , s’écroule de lui-même et ne prouve absolument rien. I.a doctrine de l’Auteur lui est propre , et elle peut être combattue sans que les attaques dirigées contre elle puissent en aucune manière être tournées contre la doctrine Catholique. J’aurai bientôt occasiop de le démontrer.
Cette équivoque que je viens de relever fait également tomber un autre raisonnement de l’Auteur, qui est renfermé dans le raisonnement principal. Il dit que sa doctrine suppose la faillibilité de la raison individuelle , car , dit-il , l'autorité n'est nécessaire que parce que l'individu n'a pas en lui le principe d infaillibilité. Cette conséquence peut être vraie dans les prin-
• se compread que par celle même lumière : car par elle je
• comprends que ce que j'ai dit est Trai , et par elle encore je
• comprends que je le comprends. •
lao EXAMEN d’un ouvrage , ETC.
cipes de l’Auteur; carp^r principe d’infaillibilité il entend principe de certitude , comme par faillibilité il entend la négation de tout principe de certitude. Mais il en est tout autrement dans la doctrine enseignée par les Théologiens Catholiques , parce que les mots faiUibilité , infaillibilité n’y ont jamais la signification que leur donnent les réformateurs. Si l’homme 'était infaillible , sans doute l’autorité ne lui serait pas nécessaire , ou plutôt , elle serait impossible pour lui , puisqu’il serait Dieu ; car nous ne connaissons d’autre être infaillible que Dieu. Mais il ne s’ensuit pas de là que la seule faillibilité de l'homme rende l’autorité nécessaire pour lui donner la certitude d’une vérité quelconque , de manière que , sans l’autorité , il ne pourrait avoir aucune certitude. La doctrine qui enseigne cela n’est pas la doctrine Catholique.
' Suivant cette sainte doctrine , la faillibilité n’est que l’imperfection naturelle de la raison , et non sa négation. Elle suppose la possibilité de l’erreur, mais non l’impossibilité de s’en garantir. L’étre faillible, , à ne le considérer que sous le rapport de la faillibilité, peut së tromper, mais il peut aussi ne pas se tromper , et avoir des moyens de s’assurer qu’il ne se trompe pas. Sa nature n’exclut pas la certitude , s’il use sagement des moyens qu’il a de se préserver de l’erreur. L’erreur , comme nous l’enseignent saint Augustin et saint Thomas ; est toujours ,