CHAPITRE SIXÙnVIE
générale peut se tromper : « raison humaine , » lui fait|-il dire , peut se tromper , et même J) elle se trompe de fait sur plusieurs points ; en » conséquence , je dois trouver la certitude dans » ma propre raison , qui n’est cependant qu’une » partie de la raison humaine essentiellement » faillible. » L’Auteur ajoute : a £st-ce assea » d’absurdités ? » (^. )
Je conviendrai sans aucune difficulté que ce raisonnement est passablement absurde , et la plus grande absurdité que j’y trouve est de dire que la raison de l’individu n’est qu’une partie de la raison humaine. On dirait tout aussi bien que l’ame de l’individu n’est qu’une partie de l’ame humaine , que sa volonté n’est qu’une partie de la volonté humaine , que son corps n’est (pi’une partie du corps humain. Je demanderai volontiers avec l’Auteur , Est-ce assez d’absurdités ? Et je demanderai de plus , Est-ce à un Cartésien qu’il faut attribuer ces absurdités ? Les trouve-t-on dans quelqu’ouvrage de Descartes ou d’un autre Philosophe qui professe sa doctrine ? Assurément , la Philosophie qui les enseigne ne sera jamais ma Philosophie. Une seconde absurdité est de dire : La raison humaine peut se tromper , en conséquence , je dois chercher la certitude dans ma propre raison. Cette conséquence, je l’avoue , est inepte , absolument contraire aux règles de la Logique , et je ne prendrai jamais pour maître de dialectb-
198 EXAMFN d’üW ouvrage , ETC.
que celui qui raisonnerait de la sorte. Si l’Auteur a trouvé ce raisonnement dans quelque Philosophe ou Théologien Cartésien , il a toute raison de s’en moquer , mais je soupçonne que c’est un raisonnement de sa façon , imaginé pour faire paraître ses adversaires aussi niais et aussi sots que possible. Quoi qu’il en soit , je ne pré* tends pas justiiier les Cartésiens , mais je crois que ce ne serait pas trop mal raisonner que de dire : Quoique toute raison humaine soit sujette a se tromper , et que par conséquent ma raison qui est aussi une raison humaine , soit égale* ment faillible , il ne s’ensuit nullement de là qu’elle ne soit capable d’aucune certitude , qu’elle n’ait en elle-même aucun principe de certitude , ou qu’elle puisse se tromper toujours et en toute chose ; et par conséquent je dois rejeter également et le sentiment de ceux qui attribuent à la raison humaine l’infaillibilité ou la certitude de ne se tromper jamais , et le sentiment de ceux qui soutiennent que je ne püis trouver en ma raison humaine aucune certitude quelconque. L’auteur est-il de mon avis ? ou bien ce raisonnement lui paraîtra-t-il également absurde ? S'il le condamne , je m’en consolerai par l’assurance que j’aurai pour moi saint Augustin et saint Thomas , et sans doute bien d’autres qui font quelque cas de ces saints Docteurs. De plus, en raisonnant ainsi , je ne crains pas que la Théologie Catliolique me condamne.
CHA.PIXRK SIXIEME.
Mettons de côté une bonne fois les préventions et les fausses notions , et raisonnons.^La raison générale , comme je l’ai dit plusieurs fois, est un pur être de raison. Vouloir en faire un être réel , la personnifier , lui attribuer l’infaillibilité , est une absurdité manifeste. La raison humaine , supposée existante , est tout aussi essentiellement individuelle que l’ame humaine , la nature humaine. Il existe autant d’ames humaines , de natures humaines , de raisons humaines , qu’il existe d’individus à qui la dénomination d’hommes peut convenir. Il est absurde d’entendre les expressions d’ame humaine , de nature humaine , de raison humaine , d’une ame , d’une nature , d’une raison générale distribuée par parties entre les individus qui composent l’espèce humaine ; elles ne peuvent se prendre que pour l’ame , la nature , la raison qui existent tout entières dans chacun des individus qu’on appelle hommes , et qui ne seraient tout au plus que des parties d’hommes s’ils n’avaient qu’une partie de la nature humaine. Ces notions si simples , si incontestables , suffisent pour renverser des théories imaginaires , fondées uniquement sur des mots auxquels on n’attache aucune signification précise. On parle de raison générale , de raison particulière , de raison humaine , de raison des sociétés , de raison des Chi’étiens ; et on ne pense seulement pas à donner une délnûtion claire de lu raison.
aOO EXAMEN d’on OUVRAGE , ETC.
Voilà ce qu’on appelle rétablir renseignement sur sa véritable base.
Partant donc du principe incontestable que la raison humaine est une faculté de l’ame humaine , et que chaque individu reçoit immédiatement de Dieu sa raison comme il en reçoit son ame , laquelle n’est point une participation d’une ame supérieure , d’une ame générale , mais bien une substance créée de Dieu , et par sa nature dépendante de Dieu seul ; la seule question raisonnable que l’on puisse proposer sur le point qui nous occupe , est si , pour connaître la vérité , surtout en matière de Religion , c’est une règle toujours sûre et prudente de s’en rapporter au jugement du plus grand nombre. Cette question a beaucoup d’affinité avec cette autre : si , pour se bien conduire , c’est une règle toujours sage et prudente d’agir comme le plus grand nombre ; car l’influence de la volonté de l’homme sur sa raison est telle , qu’un cœur dépravé entraîne la raison dans les plus grands égaremens.
Le premier homme , créé dans un état d’innocence et de sainteté , ayant un empire absolu sur toutes ses passions , possédait la raison humaine dans son plus haut degré de perfection.
Il paraît meme que les défenseurs du nouveau système ne peuvent , sans démentir leurs principes , lui refuser l’infaillibilité , puisqu’ils en fout un attribut de la raison humaine , qu’il
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CUAPITRE SIXIKME. ROI
devait posséder en entier et non seulement en partie comme les individus cpii peuplèrent ensuite la terre. Les Théologiens Catholiques ne reconnaissent cette infaillibilité ni dans le premier homme seul , ni dans la multitude de ses descendans , car ils pensent que l’infaillibilité proprement dite est un attribut incommunicable de la Divinité ; mais iU croient avec saint Thomas que l’innocence primitive de l’homme le garantissait de l’erreur comme du péché , de sorte que sa volonté seule pouvait l’entraîner dans l’erreur en le faisant d’abord tomber dans le péché. Mais le péché originel changea bien la condition de l’homme , sa raison s’affaiblit en proportion de la corruption de son cœur.
11 parait donc que l’on dut chercher la vérité là où l’on pouvait trouver la vertu. Or ce n’est pas sans doute dans la multitude qu’on peut espérer de trouver la rectitude de la volonté , d’où il suit que ce n’est point dans le grand nombre qu’il faut chercher la vérité ou la perfection de la raison. L’Esprit Saint nous apprend à nous défier de la multitude corrompue.
(0 a ISon sequeris turbarn ad faciendum ma- » lurn : nec in judicio , plurimorum acquiesces » sententice , ut a veto déviés. ( Exod. xxui. a. ) (“) « Consiliarius sit tibi unus de mille. » ( Eccli.
(i) • VoDs ne BnÎTrez pas 1a maltitnde ponr faire le mal , et • dans le jugement tous n'acquiescerez point i l'aTÛ du plus grand nombre , pour tous délourucr de la Tcrilti. •
(a) • Cboisisscz-Tous nu conseiller entre mille. >
i01 EXAMEN d’un OUVRAGE, ETC.
VI. 6. ) Et c’est surtout lorsqu’il est question (les vérités religieuses , de ces vérités qui imposent des devoirs à l’homme, qui l’obligent à maîtriser ses passions , que le jugement de la multitude doit nous être suspect ; car il est écrit : (0 « Animalis homo non percipit ea quœ » sont Spiritûs Dei. » ( i. Cor. ii. i4-) Dans les temps antérieurs au déluge , pour avoir des notions saines de la Divinité , je crois qu’il aurait fallu plutôt s’adresser à ceux que l’Écriture appelle Enfans de Dieu , et qui étaient presque réduits à la seule famille de Noé , qu’à œtte multitude insensée dont il est dit : W « Ont- » nis caro corruperat viam suam. » ( Gen. vi. la. ) Et en tout temps , la méditation , la prière , la pureté de cœur furent plus efficaces pour connaître les vérités du salut , que le sentiment du plus grand nombre. P) « Super omnes » docentes me intellexi , quia testimonia tua » meditatio mea est. Super senes intellexi , quia » mandata tua quœsivi. » (Ps. cxvm. loo, loi.) Je crois qu’il serait difficile de trouver un text<î de l’Écriture sainte qui nous présentât le sentiment du plus grand nombre comme règle de nos croyances et principe de nos certitudes.
(i) • L'homme animal ne comprend pas ce qui est de l'Espril
> de Dieu. >
(i) • Tonte chair avait corrompu sa voie. •
(3) • Mon intelligence a surpassé celle de tons cenx qni m'ins-
> truisaient, parce que j'ai médité votre loi ; elle a surpassé ccUr * des vieillards , parce que j'ai étadic vos commandemens. •
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