‹ Examen d'un ouvrage intitulé: Des doctrines philosophiques sur la certitude dans leurs rapports avec les fondemens de la théologie par l'abbé GerbetChapitre 89 sur 152 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

selon M. G. , ce sont les croyances qui déterminent les devoirs , comment l’Auteur prouvera-t-il que le crime commvin de l’idolâtrie n’était qu’une erreur de conduite et non une erreur de croyance? Dira-t-il que la généralité des idolâtres croyait l’unité de Dieu ? Je conçois qu’il faut bien qu’il le dise , puisque , dans la nouvelle doctrine , l’unité de Dieu n’est prouvée que par le consentement commun. Je ne veux pas contester làdessus pour le moment , quoique cela paraisse bien étrange. Je veux bien admettre , ou du moins ne pas nier que les idolâtres croyaient généralement l’unité de Dieu ; la difficulté n’est pas pour cela résolue. En effet, ne pas croire l’unité de Dieu n’est pas la seule erreur possible en matière de foi , et l’unité de Dieu n’est pas la seule vérité de foi qui soit en contradiction avec l’idolâtrie. Quelque chose que l’on puisse dire , il faudra bien avouer que l’idolâtrie ou le culte des idoles était un culte criminel rendu à des idoles que l’on honorait comme des divinités ou comme représentant des divinités. Sur quoi je propose ce dilemme : Ou les nations idolâtres croyaient que les objets de leur culte étaient des dieux , ou elles ne le croyaient pas ; si elles croyaient que c’étaient des dieux , elles erraient sur l’unité de Dieu ; si elles ne le croyaient pas, elles pensaient donc qu’il est permis de rendre les honneurs divins , d’offrir des sacrifices à des créatures , et ainsi elles niaient ce premier pré-

r.XAMFX D irjf OUVRAGE, ETC.

cepte du Décalogiio , (Oa Dominiim Dcum tuwn » adorabis, et illi solisen’ies; ’pTC'Ci'\)\e qui devait sans doute se trouver dans le <lépôt des vérités primitivement révélées. Je dis qu'elles le niaient; car elles ne regardaient pas le culte des idoles comme une chose illicite et criminelle. (’)« Pec- » calum hoc, dit saint Thomas, commune eral » ajnid Ventes , et non reputabatur. »

Jl sciait inutile «le dire qu’il n’y avait point erreur commune , jniisque chaque nation avait ses dieux et son culte différent de celui des autres nations ; car l’erreur ne consistait pas à adorer les dieux de Home plutôt que ceux de la Grèce ou de l’iigypte ; l’erreur commune aux Romains, aux Grecs , aux Egyptiens et à toutes les nations idolâtres , a été de rendre k la créature l’honneur ipii n’est du qu’au Créateur et qu’il s’est réservé à lui seul. Yoilâ l’erreur que l’Apôtre reproche aux Gentils. Ignorantes Deum , iis, qui naturd non sunt dii, sen iebatis. Quelques noms f[ue les hommes tlonnassent à leurs dieux , l’erreur était la même, comme l’ohjet de leur culte était le même. C’est constamment le démon qui se hiisait adorer sous ces différentes figures et ces différentes dénominations. Omnes dii Gcntium dæmonia. ( Ps. xcv. 5. ) Dira-t-on que le

(i) € Vous adorcm le Seigneur Tofre Dieu , et vous ne servirez.

• que lui seul. • I

(a) « Ce |»«*ch6 était rnmmun paruii les nations , cl on ne le » rogarilail pas comme (>vche. >

CUAPITnE SEPTIÈME.

ai3

premier objet du culte des nations , celui à qui s’adressaient les sacrifices , était toujours le vrai Dieu ? Pourquoi donc l’Apôtre dit-il , ô)« Quœ » immolant Gentes , dœmonüs immolant , non Deo ? ( I. Cor. x. ao. )

Il n’en est donc pas du crime de l’idolâtrie comme des autres crimes des nations , dont l’Apôtre fait une si hideuse énumération. Ces crimes étaient les crimes des individus, ils ne supposaient aucune croyance commune erronée , et la preuve en est qu’ils étaient réputés crimes par les Gentils eux-mêmes , qu’on se cachait pour les commettre , et que les lois les punissaient. IMais peut-on en dire autant de l’idolâtrie ? Quelle loi, excepté celle des Juifs , l’a jamais défendue ? Dans quel pays n’était-elle pas au contraire publiquement autorisée et commandée par les lois? Ne faisait-on pas un crime aux Chrétiens de ce qu’ils désobéissaient aux lois en refusant d’adorer les dieux de l’empire ? On comprend que des individus puissent pécher contre leurs croyances les plus intimes , mais il est inconcevable que toutes les nations aient à l’envi fait des lois pour autoriser, pour commander un culte condamné par la croyance commune et par cette tradition perpétuelle , universelle , qu’on nous tlonne pour conservatrice fidèle et infaillible des vérités primitivement révélées.

(i) « Cn qui' Ifs nntinns immolent , tllrs l'immolcut aux dé- • muns, et non à Uicu. >

2i4 KXAMEN d’un ouvrage , ETC.

Voyons maintenant de quelle manière l’Auteur répond à quelques objections qu’on lui a faites ou qu’il se propose lui-même, a On a prétendu » d’abord , dit-il , que , suivant un passage de » l’épître de saint Paul aux Romains, les philo- » sophcs seuls avaient eu la notion de l’unité de » Dieu , ignorée de la plus grande partie du » genre humain. Ceux qui ont imaginé cette » difficulté auraient dû prendre la peine de lire » le passage de saint Paul. »

Ceux qui ont cru que , dans le passage de saint Paul dont l’Auteur veut parler, l’Apôtre attribue la connaissance de l’unité de Dieu, non à la multitude des Gentils , mais seulement aux Philosophes , ou aux sages d’entre les Gentils , sont presque tous les commentateurs de l’épître aux Romains , et à leur tète plusieurs saints Pères et saint Thomas d’Aquin. Cette autorité n’en imj)ose pas à l’.\uteur , il s’en débarrasse fort lestement en disant qu’ils auraient dû lire le passage de saint Paul , ce qui suppose qu’ils ne l’ont pas lu. Cette réponse pourra paraître à plusieurs des lecteurs de M. G. passablement arrogante. Pour moi j’aime mieux y voir une preuve de la modestie singulière de l’Auteur qui pousse la condescendance jusqu’à prendre la peine de répondre à une objection fondée sur un passage que ses adversaires n’ont pas lu.

Comme je ne suis pas du sentiment de l’Auteur sur le sens de ce passage , pour ne pas m'exposer

CflAlMTRK SFPTII’MR.

au même reproche, je dois commencer par prouver à l’Auteur que j’ai lu le passage , et je crois ne pouvoir en donner de preuve plus convaincante que de le transcrire. Je l’interpréterai ensuite avec saint Thomas qui en a parlé fort au long, et j’espère que l’Auteur restera convaincu que ce saint Docteur avait lu le passage en question , pour le moins aussi bien que lui.

Voici le passage en entier.

(>)« Non eruhesco Evangelium. Virtus enim » Del est in salut em omni credenti , Judœo

(a) « Je ne rougis point de TEvangile ; car il est ]a vertu de

• Dieu pour sauver tous ceux qui croient , le Juif d'abord , et

• ensuite le Gentil. En effet, la justice que Dieu communique à

■ rhomme y est révélt^e comme venant de la foi et sc perfection-

> nant dans la foi , selon ce qui est écrit : Le juste vit de la foi. «

• Et l'on y découvre aussi la colère de Dieu qui éclatera du Cii'l

• contre toute l'impiété et l'injustice de ces hommes qui rctien*

• nenl la vérité de Dieu dans l'iniquité ; parce qu'ils ont eu la

> connaissance de ce qui peut se découvriren Dieu , Dieu le leur

• ayant manifesté : car ce qu'il y a d'invisible en lui est devenu

• visible et manifeste depuis la création du monde, ainsi que sa

> puissance éternelle et sa divinité t de sorte qu'ils sont inexcu*

• sable.s , parce qu'ayant connu Dieu , ils ne l'ont point glorifié

■ comme Dieu et ne lui ont point rendu grâces ; mais ils se sont

• égarés dans leurs vains raisonnemens , et leur cœur insens<'‘ a » été rempli de ténèbres. Ainsi , ou s'attribuant le nom de sages ,

» ils sont devenus fous , au point de transférer l'honneur dù au

• Dieu incorruptible è l'image d'un homme corruptible et à des t figures d'oisenux , de quadrupèdes et de reptiles. C'est pourquoi

• Dieu les a livrés aux désirs de leur cœur Et après avoir

• connu la justice de Dieu, ils n'ont pas compris que ceux r(ui

• font ces clioses sont dignes de mort. •

2|6 examex n’cN ouvrage, etc.

» primàm , et Grœco. Justifia eniin Dei iii co » revelatur ex Jîde in Jidem ; sicut scriptum est : » Justus autern ex fidc vieit. Revelatur enim ira » Dei de cœlo super omnem impietatem et in- » justitiam hominum eorum qui veritatem Dei » in injustUia detinent : quia quod notum est Dei, » manifestuni est in illis. Deus enim illis mani- » Jestavit. Jnvisibilia enim ipsius , a creatura M mundi,pcr ea quœ facta sunt, intellecta conspi- » ciiintur : sempiterna quoque ejus virtus , et » dâ’initas , ita ut sint inexcusabiles. (Juia ciim » cügnaeissenC Deum, non sicut Deum glorifica- » verunt , aut gratins egerunt ; sed cvanuerunt in )> cogitât ionibus suis , et obscuratum est insipiens » cor eorum ; dicentes enim se esse sapientes , » stulti facti sunt. Et mutaeerunt gloriam in~ » corruptibilis Dei in similitudinem imaginis çor- » ruplibilis hominis , et volucrum , et quadru- » pedum , et serpentium. Propter quod tradidit » illos Deus in desideria cordis eorum.... qui cum » justitiam Dei cognoeissent , non intellcxerunt » quonium qui talia agunt , digni sunt morte. » ( Rom. I. i6 — 3a. )

L’Auteur , je pense , sera convaincu que j’ai lu le texte. J’ai lu également sa traduction , et j’ai remarqué que les mots que j’ai soulignés dans le texte ont été omis par le traducteur. Cependant quelquc.s-uns de ces 'mots ne sont pas inutiles pour saisir le vrai .sens du passage. Il y aurait d’autres remarques encore plus ira-

Digilized by CtOOsIc

CllAPITRK SKPTiiMf:. 2I7

portantes à faire sur cette traduction. Je pourrais demander , par exemple , si ces mots re\'elatur ex fide in /idem , peuvent signifier est révélée par le moyen de la foi. Si ces mots quod notum est Dei manifestum est in illis , sont liien rendus par la connaissance de Dieu est en eux , etc. Mais pour ne pas trop m’étendre , je me bornerai à examiner si ce passage interprété par saint Thomas est favorable au nouveau système qu’on décore du nom de doctrine d’autorité.

L’Auteur conclut de ce passage de l’Apôtre , 1” que les Gentils en général avaient la connaissance de Dieu et une connaissance fondée sur la foi ; 2° qu’ils connaissaient également la loi divine ou la justice de Dieu, expression’, dit-il, qui n’aurait aucun sens , s'ils avaient ignoré la loi d’après laquelle la justice de Dieu devait les juger. Je vais montrer que saint Thomas , interprétant l’Apôtre , fait voir, 1° que la connais- .sance de Dieu, dont parle saint Paul , est bornée aux sages d’entre les Gentils, et qu’elle ne peut s’entendre d’une connaissance acquise par la foi, mais d’une connaissance naturelle fondée sur la raison ; 2° que l’Apôtre ne donne nullement à entendre que ceux dont il parle aient eu connoissance de la loi divine révélée, et que , s’ils connaissaient la justice de Dieu , ils la connaissaient de la même manière que l’existence même de Dieu, par leur raison (pii leur enseignait que

ai8 EXAMEN d’un OirVRAGE , ETC.

Dieu possède nécessairement toutes les perfections ^ d’où il suit que ce n’est que par un aveuglement volontaire qu’ils n’ont pas su en conclure qu’ils se rendaient dignes des plus terribles châtimens, en se livrant aux abominations que décrit l’Apôtre , ou simplement en ne les condamnant pas.

Et d’abord , saint Thomas n’entend point le passage de saint Paul des Gentils en général , mais seulement des sages d’entre les Gentils , c’est-à-dire , des philosophes ou de ceux qui avaient l’esprit cultivé par l’étude. En effet , interprétant ces paroles de l’Apôtre, revelatur enim ira Dei de cœlo , etc. voici comment il explique la pensée du Docteur des nations : a I/Apôtre , » dit-il , reconnaît que les sages d’entre les Gen- » tils ont eu une vraie connaissance de Dieu ; » ensuite il déclare qu’ils se sont rendus coupables d’impiété et d’injustice, enfin il dit qu’ils se sont attiré la colère de Dieu : « Primo, consentit quod » sapientes Gent ilium de Deo cognoverunt veri- # tatem , secundo attendit quod in eis impietas » et injustitia fuerint , tertio quod iram Dei in- » currerint. » Saint Thomas dit ensuite que ce que les sages des Gentils ont connu de Dieu , ils l’ont connu , non par la Révélation , mais par la raison. (')« Quia quod notum est Dei , id

(i) e Parce que ce qu*on connaU do Dieu , c'esl-à-dirc , ce que

• riiommc peut connaître de Dieu par la raison , est manifestf^

• en eux , c'est-à-dire , leur est manifesté par ce qui est eu eux, » savoir par une lumiùrc intérieure. >

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