‹ Examen d'un ouvrage intitulé: Des doctrines philosophiques sur la certitude dans leurs rapports avec les fondemens de la théologie par l'abbé GerbetChapitre 96 sur 152 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

malade. I^es instructions de l’un peuvent être utiles ou nécessaires comme les remèdes de l’autre ; mais le principe de certitude n’est pas plus dans celui qui instruit , ou dans ses instructions , que le principe de la santé n’est dans le médecin qui prescrit les remèdes , ou dans les remèdes mêmes. C’est aussi la doctrine de saint Augustin. J’ai déjà rapporté plusieurs passages de ces grands Docteurs , qui prouvent l’accord de leurs principes, et j’en rapporterais beaucoup d’autres si ceux que j’ai déjà cités n’étaient jias suffisaps. De crainte néanmoins que quelqu’un ne s’imagine que les passages cités peuvent être détournés de leur vrai sens , il ne sera pas inutile de transcrire ici en entier le dixième chapitre du dixième livre des Confessions de saint Augustin. Je me sers de la traduction adoptée par M. de La Mennais dans sa Bibliothèque des Dames.

a Lorsque j’entends dire que sur chaque chose » on peut faire trois sortes de questions , si élit » est , ce quelle est , qu’elle elle est ; je retiens » très-bien dans ma mémoire les images des » sons qui ont formé ces paroles , et je sais » qu’après avoir passé dans l’air , en y produi- « sant un certain bruit , ces sons ont cessé d’ê- » tre et se sont évanouis. Mais ce n’est par » aucun de mes sens que j’ai connu les choses » dont ils sont les signes , et je ne les ai vues . » nulle part si ce n’est dans mon esprit. Ce ne

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» sont point leurs images, ce sont elles-mêmes V que j’ai renfermées dans ma mémoire. Qu’elles » me disent donc , s’il leur est possible , d’où et » comment elles y sont venues : car c’est vai- B nement que je visite tous mes sens , je ne B saurais trouver une seule de ces portes de mon B corps par où elles aient pu se frayer une » entrée.

B Mes yeux me disent : Si ces choses sont co- » lorées, c’est nous qui vous les avons fait con- » naître ; mes oreilles me disent : Si elles ont » rendu quelque son , c’est par nous que vous B les conuaissez ; le sens de l’odorat me dit : Si » elles ont exhalé quelqu’odeur , c’est par moi » qu’elles se sont ouvert un passage; le sens par » lequel je goûte me dit de même : Si elles n’ont B point de saveur , ne m’interrogez point sur ce » qu’elles peuvent être ; Si elles ne sont point » corporelles , me dit enfin le toucher , je n’en » ai senti aucune impression , et n’en ayant rien 9 senti , je n’ai pu vous indiquer ce qu’elles 9 sont. Par où ces choses sont elles donc entrées 9 dans ma mémoire , et d’où ont-elles pu venir? 9 Je ne le sais en aucune manière : car lorsque » je les ai apprises , ce n’est pas sur le témoi- 9 gnage d’un autre que je les ai crues ; c’est dans 9 mou propre esprit que s’en est fait l’examen ; 9 c’est là que je les ai reconnues vraies , et alors 9 je les lui ai confiées comme un dépôt qu’il de- 9 vait me rendre chaque fois qu’il me plairait de

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» le lui demander. Ces choses étaient donc dans » mon esprit avant que je les eusse apprises , » mais peut-être n’étaient -elles point encore » dans ma mémoire ? Comment se fait-il donc » que je les ai reconnues à l’instant même où » la parole me les a montrées ? Pourquoi ai-je » aussitôt répondu : Cela est vrai, cela est ainsi ; » si ce n’est qu’en effet elles étaient déjà dans » ma mémoire, mais tellement à l’écart et comme » enfoncées dans des antres si profonds , que » si quelqu’autre ne m’eût averti de les en tirer, » je n’en aurais peut-être jamais eu la pensée. » Que l’on contredise donc ouvertement saint Augustin si l’on veut , mais qu’on cesse de nous le donner comme ayant enseigné une doctrine entièrement opposée à ses sentimens.

L’Auteur a cru trouver une parité entre la loi naturelle que l’Apôtre dit être écrite dàns le cœur de l’homme , et la loi évangélique , loi révélée , dit-il , et connue seulement par le moyen extérieur de V enseignement ; cette loi étant également écrite dans nos coeurs , suivant la doctrine du même Apôtre. (0 « Manifestati quod J) epistola estis Christi , ministrata a nobis , et » scripta non atramento , sed spiritu Dei vivi:

(i) • U est manifeste qne Tons £tes la lettre de Jtsus-CHBtsr, > dont nons n'arons été qne les ministres , et qni est écrite , non ■ arec de l'encre , mais par l'esprit du Dicn virant , non sur • des tables de pierre , mais sur des tables de chair qui sont vos

• coeurs. •

a38 EXAMEN d’un ouvrage , ETC.

a non in labuUs lapideis , sed in tabulis cordis a carnalibiis. » (II. Cor. iii. 3.)« Si l’on conclut,

» ajoute l’Auteur , du premier passage , que » tous les hommes trouvent en eux-mêmes la Re- » ligion primitive, il faudra conclure du second,

» que tous les Chrétiens trouvent aussi la Reli- » gion de Jésus-Christ en eux-mêmes , ce qui » est manifestement faux. » (/>. i4a. )

Je réponds i” qu’aucun Théologien Catholiipic , ne prétend que tous les hommes trouvent en eux-mêmes la Religion primitive ; car tous les Théologiens conviennent que la Religion primitive nécessaire au salut , ou nécessaire à l’homme pour parvenir à sa fin surnaturelle , contenait des dogmes dont la connaissance était au-dessus de sa raison, et qu’il ne pouvait par conséquent connaître que par la Révélation et en soumettant sa raison ; il n’a jamais été possible de se sauver .sans la foi : (0 « Sine fide impossibile est a placere Deo. a C’est l’Apôtre qui le dit ; les Théologiens n’ont garde de le nier , et tous souscrivent à la doctrine que saint Thomas exprime en ces termes : (’) « Necessarium fuit homini ad a salulem quod ei nota fièrent quœdam per rea velationem dieinam, quœ rationem humanam a excedunt. » ( i. q. i. art. i. o. ) Tout ce que

(i) • Sans la foi il rtt impo!<sibIe <le plaire à Dien. »

(3) • Il a été nécessaire à l'homme , pour parvenir au saint ,

• d'acquérir par la nivélation divine la connaissance de certaines > clioses qui surpassent la raison humaine. •

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runanimité des Théologiens et des interprètes conclut du passage de saint Paul est que ceux qui , sans connaître la loi divine révélée aux Juifs , font ce qui est prescrit par la loi , en matière de morale , montrent que les préceptes de morale sont écrits dans leurs cœurs : Ostendunt opus legis scriptum in cordibus suis. Ce n’est point la loi divine révélée qui donne aux hommes cette connaissance , elle la suppose , du moins quant aux principes généraux qui sont le fondement de la loi naturelle. (') « Sicut » gralia prœsupponit naturam , ita oportet quod » lex divina prœsupponat legem naturalcm. »

( I. 2. q. gg. art. 2. ad i. )

2° Si du premier passage nous concluons que tous les hommes trouvent en eux-mêmes la loi naturelle , j’avoue que du second il faut conclure également que tous les Chrétiens trouvent en eux - mêmes la loi évangélique ; cette conséquence me parait bien déduite , et je ne puis la nier. — Mais cela est manifestement faux.

— Vraiment j’aurais êm que cela était manifestement vrai , et je ne puis assez m’étonner que l’Auteur paraisse convaincu du contraire. En effet , si la loi évangélique est écrite dans le cœur de tous les Chrétiens , comment seraitil possible que tous les Chrétiens ne trouvassent pas la loi évangélique en eux-mêmes ou dans

(a) < Comme la grâce «appose la nature , de m£mc la loi divine > suppose néceuaircment 1a loi uaturellc. •

a4o KXAMF.!» n’üW OÜVnAGE, ETC. • ^

leur cœur ? Est-ce doue qu’elle y serait écrite sans s’y trouver ? Pourquoi donc , demandera l’Auteur , la loi naturelle pourra-t-elle être connue , sans le moyen de l’enseignement exté*

• rieur , puisque la loi évangélique ne le peut pas , quoiqu’elle soit également écrite dans le cœur ? Je ne ferai pas de grands efforts pour trouver la réponse , car l’Auteur me l’a suggérée lui-même sans s’en douter. Ne dit-il pas avec % Tertullien que les hommes ne naissent pas Chrétiens , mais le deviennent ? Voilà ma réponse à la question. Pour que la loi évangélique soit écrite dans le cœur d’un homme , il faut que cet homme soit Chrétien ; or il n’est pas Chrétien par naissance , il faut qu’il le devienne , et il ne peut le devenir que par un moyen extérieur, par une régénération. C’est lorsqu’il devient Chrétien par le baptême , que la loi du Clirétien , la loi évangélique se grave dans son cœur, cela est manifeste. Mais peut-on dire également que les hommes ne naissent pas hommes ^ fiant., non nascuntur homines ? Il faudrait qu’on pût le dire pour que la parité établie par l’Auteur subsistât. Car , si l’homme naît avec la nature humaine , avec la raison humaine , comme cela ■ * est incontestable , on voit qu’on ne peut pas raisonner de la loi naturelle , ou inhérente à la nature humaine , comme de la loi évangélique ' qui est ajoutée à la loi naturelle qu’elle suppose et qu’elle perfectionne ; la loi évangélique est

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