PRÉFACE. XLIX
Mais cela ne se comprend plus dans la doctrine de M. Gcrbct. Il est clair que si sa raison humaine, sjTionjTne de raison générale, était une faculté de l’ame humaine^ ce ne pourrait être qu’une faculté d’une arae générale , autrement clic serait individuelle. Mais M. Gcrbct ne parle nulle part d’une ame générale , et il a raison ; car l’existence d’une ame générale ne s’accorde pas avec les dogmes de notre foi. L’existence d’une raison générale s’accorde-t-elle mieux avec ces dogmes sacrés ? Cela dépend du sens qu’on attache à cette expression. 11 est donc essentiel de le bien expliquer.
On voit que , dans la doctrine qu’on nous propose comme étant identique avec la doctrine Catholique, cette raison générale est une raison infaillible ; on voit aussi que. ce doit être quelque chose de préexistant à la raison individuelle , puisqu’on nous dit qu’elle en est le principe constitutif. Nous avons donc bien le droit de demander ce que c’est, et M. Gerbet est tenu de le dire clairement, s’il tient à être compris. Y avait-il une raison humaine préexistante et constitutive de la raison du premier homme ? La raison du premier homme a-t-elle été constitutive de celle de ses enfans ? Ces questions déplaisent peut-être à M. Gerhet , mais que faire ? Quand on ne
comprend pas les leçons de son maître , il faut bien
l’interroger.
Il semble que l’ordre et la clarté exigent que M. Gerbet explique 1.* ce qu’il entend par le mot raison , sans verbiage et sans ambiguité ; 2*. ce que c’est que la raison générale, ou la raison humaine; 3.* ce que c’est que la raison individuelle.
PREFACE
Il y aurait encore beaucoup d’autres choses qui demanderaient uue boime explication. On nous dit que la question Qu’est-cc que ci'oire ? est la question fondamentale de la Théologie , et que c'est pour ne l’avoir pas traitée sufTisamment que les Théologiens Cartésiens ont altéré profondément l’enseignement de cette science divine. Mais M. Gerbet lui-méme traite-t-il cette question ? Non. Après avoir dit que c’est la question fondamentale , il n’en parle plus. Il disserte sur le principe de foi , sur le sujet de la foi , sur l’acte de foi ; mais comment veut-il être compris , s’il ne s’est pas expliqué sur sa question fondamendalc Qu’est-cc que croire ? Les Théologiens qu’il accuse sont plus exacts ; ils nous disent tous ce que c’est que croire.
Ces Théologiens enseignent qu’il y a des croyances vraies et des croyances fausses , des croyances certaines et des croyances incertaines , une foi divine et une foi humaine.. Avant de nous parler du principe de foi, n’eùt-il pas été ü propos que M. Gerbet s’expliquât sur ce qu’il pense do ces divisions des croyances admises do tous les Théologiens ? II est du moins très-important qu’il déclare s’il admet la distinction de la foi divine et delà foi humaine. S’il reconnaît que ce sont deux fois bien distinctes , on lui demandera de laquelle il entend parler lorsqu’il traite du principe de foi , ou bien , si , dans sa Théologie , il faut admettre que la toi divine et la foi humaine ont le même principe , le même fondement.
On voit assez qu’il est de la plus grande importance qu’on sache précisément à quoi s’en tenir là-dessus.
PRÉFACE. U
Cm louche d'assez prùs aux hauts intérêts de la Religion. Celui qui anuonce la prctention de donner une théorie de la foi plus exacte que le commun des Théologiens , ne devait pas laisser de l’ambiguité sur un point si essentiel. Si la foi divine et la foi humaine sont une même chose , tout est confondu ; on ne doit plus nous parler des Théologiens , ils n’y entendent rien. Or , si elles ont un même principe , si on croit à la parole de Dieu , ou à l’Église qu’il a instituée, en vertu du seul principe par lequel on croit quelque chose , on ne voit pas ce qui distingue la foi divine de la foi humaine , du moins subjectivement , ou dans le sujet. L’uue aura précisémeut la même certitude que l’autre.
U est inutile d’indiquer d'autres points sur lesquels on pourrait aussi faire des remarques importantes. Ceci sufni pour faire voir que si M. Gerbct n’est pas toujours compris do ses lecteurs , c’est qu’il ne s’est pas donné les soins nécessaires pour se faire comprendre. Uais si , quelquefois , on n’est pas assuré de comprendre exactement sa pensée , il n’est jamais dilOcile de comprendre quesadoctrhie estbvenloin d’être identique avec la doctrine Catholique , laquelle est toujours simple . claire et facilement comprise de ceux qui l’étudient avec un esprit de soumission et de docilité. C’est uniquement cette diversité , ou cette opposition de la doctrine de M. Gerbct et de la doctrine Catholique qu’on s’est proposé de démontrer dans l’examen qu’on a entrepris de son Ouvrage.
Nous nous étions proposé , dans cette seconde édition , de nous en tenir strictement à notre discussion sur les
LU PRÉFACE
nouvelles doctrines Philosophiques dans leurs rapports avec les fondemens de la Théologie , et de supprimer la partie de l'Introduction qui concerne les doctrines do l’Avenir. Cette discussion , secondaire dans notre plan , nous paraissait inutile , après la publication de l’Encyclique de Grégoire XVI. Nous n’avions point combattu pour triompher, et persuadés que, l’autorité ayantparlé, sa décision serait reçue de tous avec une égale docilité , nous voulions garder ie silence. Mais les interprétations données à cet acte solennel du Saint Siège, nous obligent do changer de résolution. Non-seulement nous ne retranchons rien , mais nous faisons même les additions que nous avons crues nécessaires pour prémunir les esprits dociles contre des subtilités captieuses et faire voir quo c’est en vain qu’on s’efforce d’éluder l’autorité d’un jugement qui est décisif contre les doctrines qu’on s’efforçait imprudemment de propager.
Nous protestons , au reste , que nous ne sommes mus par aucune animosité contre les personnes , que nous respectons , et que notre unique but est de combattre les erreurs et de faire triompher la vérité.
U nous est parvenu quelques observations , faites par des personnes d’un grand mérite ; nous en avons proHté autant qu’il nous a été possible , notre travail étant déjà trop avancé. Elles se réduisent à deux principales. On trouve que nous avons donné trop d’étendue à ce qui regarde la conférence de Bossuet avec Claude , et on dit que cela n’était pas du tout nécessaire. Nous convenons qu’il était assez inutile de justifier Bossuet contre les attaques de SI. Gerbeu La réputation que ce
Difk»ecLby-Cü2gIe
PRÉFACE. tlll
grand Prélat s'est acquise dans ses controverses avec les Protestans est trop bien établie pour être ébranlée par une attaque qui tombe d’elle-méme et ne peut nuire qu’à celui qui se l’est permise. Mais cette discussion nous a donné lieu de mettre dans tout son jour la fausseté du nouveau système qu’on veut introduire , et sous ce point de vue , elle entrait parfaitement dans notre plan. Au reste , nous avons abrégé cette discussion dans cette édition.
La seconde observation est , qu’il aurait été utile à bien des lecteurs que , sans insister si fort sur la réfutation des sophismes de notre adversaire , nous eussions simplement exposé la doctrine de l’Église sur les points controversés. Nous croyons avoir exposé cette doctrine autant que notre plan le demandait , et nous espérons que le rapprochement que nous avons fait dans cette Préface , des raisonnemens de M. Gerbet et des réponses que nous y faisons produira , du moins en partie , le bon effet que désire l’auteur de l’observation. Nous espérons d’ailleurs répondre à tous ses désirs dans un autre Ouvrage que , si le temps et les circontances nous le permettent , nous publierons sur le système Mennaisien tel qu’il est exposé dans le second volume de l’Essai sur l’Indifférence en matière de Religion.
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Note de l’éditeur.
La Préface qu’on vient de lire , les Additions à riNTRODDCTiON , et les Notes ajoutées à cette seconde Édition , ayant été envoyées de Rome au mois de Mai , l’on ne sera point étonné de n’y rien trouver qui fasse allusion aux ouvrages plus récemment publiés. Aucun d’ailleurs , ni avant ni depuis cette époque , n’a essayé de répondre à l’OEuvre vraiment Théologique du R. P. ROZAVEX. Un anonyme seul , dans un gros in-8* contre M. Bautain , a confondu dans ses attaques et le jeune Professeur de Philosophie et le vieux Théologien Romain , quoiqu’ils n’aient rien do commun que d’être opposés l’un et l’autre aux doctrines de M. de La Mennais ; mais le luxe de sarcasmes et de mépris que M. de Frenilly reprochait déjà en 1829 au Maître de la nouvelle école a pris un tel accroissement sous la plume du Disciple caché , les mots de chef de parti , do calomniateur , à! intrigant , de vieillard aux idées durcies , etc. etc. y sont tellement prodigués , que ce n’est vraiment pas la peine de répondre autrement que par le silence à ce ramassis d’injures. Dans peu de temps , au reste , nous espérons pouvoir publier l'EXAHEX Philosophique des nouvelles doctrines annoncé à la fin do cette Préface. Cet Ouvrage joint à I’Exauen Théologique , offrira un tout parfait sur cette importante matière.
COCCCMOCOttCCVCCOCMCOCiOCCCCCOCCCCiCtt
L’écrit qu’on va lirê a été composé il y a plus de quatre ans , et il n’était pas destiné à voir le jour. Nous n’avions en vue que de satisfaire le désir de quelques amis qui nous avaient demandé notre sentiment sur un ouvrage dont on parlait avec une sorte d’enthousiasme. Les partisans d’un nouveau système de Philosophie présentaient cet ouvrage comme un livre classique , qui devait opérer un changement heureux dans l’enseignement de la Théologie. Nous l’examinâmes avec une grande attention , apportant à cet examen tout le calme et toute l’impartialité qu’on doit désirer dans les discussions ; et nous avouons qu’il nous parut fort défectueux. L’importance du sujet nous détermina à mettre par écrit les raisons qui motivaient notre jugement , pour les communiquer à ceux qui attachaient de l’intérét à connaître ce que nous pensions. Au reste , l’aversion naturelle que nous avons pour les disputes et pour tout ce qui peut
INTRODÜCTION.
y conduire nous tenait éloigné de donner de la publicité à notre travail , et il serait resté parmi nos manuscrits , si quelques personnes au jugement de qui nous devons déférer , et entr’autres un personnage qui tient un haut rang dans la hiérarchie ecclésiastique (i) , n’avaient jugé qu’il pourrait être utile à bien des personnes qui ont adopté le nouveau système , ou qui pencheraient à l’adopter , sans l’avoir suffisamment approfondi. Nous avons cru devoir céder à de telles instances , et livrer à l’impression ce qui n’avait été fait que pour l’usage de quelques amis. Nous donnons notre travail tel qu’il a été composé , à l’exception d’un petit nombre d'additions que nous a suggérées la lecture de quelques écrits plus récens.
Nous espérons que cette publication ne sera point regardée comme une attaque par ceux dont nous ne partageons pas l’opinion. Ixs discussions n’ont en elles-mêmes rien d’offensant , et ne sont point à redouter pour ceux qui
(i) Le Cardinal de Rohan , dont le diocèae de Besançon plenre anjourd’liui la perle , et qui Toulait bien noos honorer de son amitié. Ce grand Prélat , si recommandable par scs vertus et par sou zèle ponr la pureté de la foi , avait compris combien les nonvellcs doctrines étaient funestes et compromettaient le repos de l’Église , surfont par l'esprit d'orgueil et d'indépendance qu'elles inspiraient à la plupart du ceux qui les adoptaient. Il nous engagea ^ les combattre publiquement.
aiment et cherchent la vérité. Il faut seulement qu’elles soient sages et pacifiques , qu’on y parle le langage de la raison et non celui des passions ; car dès que les passions sont de la partie , on ne s’entend plus ; on s’aigrit , on s’irrite , et bientôt les injures prennent la place des raisons. Nous nous faisons un devoir rigoureux de ne pas mériter un semblable reproche. Nous dirons notre sentiment avec franchise et avec une liberté entière , car nous ne savons ni ne voulons écrire autrement; mais nous ne nous laisserons jamais aller aux invectives ni aux déclamations , ressource ordinaire de ceux qui ont plus à cœur de faire prévaloir leurs opinions que de voir triompher la vérité.
Nous entrons dans cette lice avec d’autant plus de confiance , qu’en cédant aux désirs de nos amis , nous remplissons le vœu qu’ont exprimé les admirateurs de M. Gerbet eux-mêmes , au moment où son ouvrage a paru. Dans le Mémorial Catholique , ( dont il était , si nous ne nous trompons , un des rédacteurs , ou du moins auquel il fournissait des articles, )on manifesta, en l’annonçant , le désir que ceux qui ne pensaient pas comme cet Auteur entreprissent de le réfuter ; on alla même jusqu’à en faire presque un devoir de conscience : « Assurément , disait-on dans un article écrit en faveur de l’ou-
4 inthoduction.
vrage , » ceci touche d’assez près aux premiers » intérêts de la religion , pour qu’il soit permis » de désirer que ceux qui ne partageraient pas la », doctrine défendue dans l’ouvrage de M. Gerbet » se fassent une conscience de la réfuter. » (i) ( Mémorial Catholique , tom. 7. 4® année , p. q3. )
Si l’invitation était sincère , comme nous ne nous permettons pas d’en douter , ceux qui l’ont faite verront avec plaisir cette réfutation , qui n’aura à leurs yeux d’autre tort que de venir un peu tard. En effet , la vérité ne peut qu’y gagner. Si la réfutation est bonne , ceux qui la provoquaient , seront , nous aimerons à le croire , les premiers à y applaudir ; si elle manque de solidité , la faiblesse des raisons qu’on leur oppose fera mieux ressortir la vérité des principes qu’ils défendent , et ils n’en seront que mieux fondés à poursuivre l’œuvre glorieuse qu’ils ont entreprise, de la réforme de l’enseignement.
Mais l’Auteur de l’article que nous venons de citer ne se contentepas d’exprimer le désir qu’on entreprenne une réfutation de l’ouvrage de M. Gerbet , il pousse la complaisance jusqu’à tracer le plan qu’il lui semble qu’on devrait suivre pour faire une réfutation vraiment utile. Malheureusement , je me vois forcé d’être d’un avis différent du sien , du moins en quelque
(1) Cet article est de M. Gerbet lai-même.
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INTHODUCnOW.
point, a Pour que cette discussion , dit-il , fût » réellement utile , il ^faudrait qu’au lieu de se » borner à quelques objections partielles et iso- » lées , qui ne peuvent jeter un grand jour sur a le fond de la question , les défenseurs du Car- » tésianisme présentassent de leur côté un enj> semble d’idées dont on pût concevoir l’enchaî- » nement , et essayassent de prouver que la » Théologie Cartésienne satisfait à toutes les » conditions de la Théologie Catholique. a{^Ibid. ) Ce passage montre dans l’Auteur de l’article une préoccupation qu’il est important de faire remarquer , car elle paraît commune à tous les partisans du nouveau système. Il semble être persuadé qu’il n’y a pas de milieu entre adopter les idées de M. Gerbet , qui sont aussi les siennes , et se déclarer défenseur du Cartésianisme. Nous ferons voir que c’est là une fausse persuasion. 11 est incontestable , je l’avoue , que quelques objections partielles et isolées ne peuvent pas , généralement , être données pour la réfutation complète d’un ouvrage dont elles n’attaqueraient qu’une partie ou quelques détails. Je pense néanmoins qu’il faut mettre à cetto maxime une exception , et c’est le cas où il s’agirait d’un ouvrage qui reposerait tout entier sur un principe fondamental contre lequel on présenterait une objection insoluble. Dans ce
IITTRODUCTION.
cas , cette objection unique suffirait pour renverser tout l’ouvrage , et je ne vois pas ce qui manquerait à la réfutation. Il est assez clair que si l’on sape le fondement d’un édifice , il est nécessaire que tout l’édifice s’écroule , quelque belle apparence qu’il puisse présenter. Cependant , dans ce cas même , il pourrait encore être utile de faire voir que l’ouvrage n’est pas moins défectueux dans le détail et dans les conséquences que dans le principe.
Mais il ne paraît pas être également incontestable que , pour faire une réfutation vraiment utile de l’ouvrage de M. Gerbet , il soit nécessaire de prouver que la Philosophie Cartésienne satisfait à toutes les conditions de la Théologie Catholique. Cela poun'ait être jugé nécessaire si la réfutation se faisait au profit du Cartésianisme , si l’Âuteur de la réfutation se donnait pour le défensear ou l’apologiste du système Cartésien , et annonçait la prétention de justifier ce que M. Gerbet appelle la Théologie Cartésienne. Mais s’il arrivait que celui qui entreprend cette réfutation fût absolument étranger au Cartésianisme et ne s’en donnât nullement pour le défenseur , il semble que tout ce qu’on pourrait raisonnablement exiger de lui , serait de prouver que la Théologie de M. Gerbet ne satisfait pas elle-même à toutes les conditions de la Théologie
Catholique. Car ce n’est point sans doute lu Théologie Catholique qu’il est question de justifier. Nous devons rejeter sans hésiter tout ce qui ne s’accorde pas avec l’enseignement de cette Théologie , que ce soit la doctrine de Descartes ou celle de M. Gerbet lui-même.
Depuis quelques années les mots de Cartésianisme et de Gallicanisme sont continuellement à la bouche et sous la plume des écrivains d’une certaine école. C’est uniquement au Cartésianisme et au Gallicanisme qu’ils en veulent , ce sont là les monstres qu’ils ont entrepris de combattre de toutes leurs forces. A les entendre , quiconque ne pense pas comme eux , n’adopte pas toutes leurs idées et s’avise de les contredire , est par-là même convaincu d’être Cartésien ou Gallican , et , à ce titre , doit être condamné sans qu’il soit besoin d’écouter ses raisons. Cependant , si vous ne vous laissez pas effrayer par les mots , et que vous lisiez attentivement leurs écrits , pour y trouver ce qui y estet noncequ’ils annoncent , vous verrez que , le plus souvent , le Cartésianisme et le Gallicanisme sont entièrement en dehors de leurs discussions philosophiques ou théologiques. On peut très-bien n’étre pas de leur avis et les réfuter , sans se déclarer pour cela Cartésien ou Gallican. On en aura , nous l’espérons , une
ntTRODUcnoN.
preiive manifeste dans cette réfutation. Nous ferons constamment abstraction du Cartésianisme , et nous réfuterons les raisonnemens que l’Auteur croit diriger contre les Cartésiens , tandis qu’ils attaquent une doctrine et des principes beaucoup plus anciens que Descartes. N’ètre ni Cartésien ni Gallican n’est peut - être pas la seule chose qu’on doive exiger d’un écrivain Catholique. Il y a d’autres écueils tout aussi nécessaires à éviter. On n’est pas certainement à l’abri de toute erreur , par cela seul que l’on combat une erreur , ou ce que l’on croit être une erreur. Ce n’est pas chose nouvelle de donner dans l’excès opposé à celui qu’on s’est proposé de combattre. La crainte du Pélagianisme peut conduire au Jansénisme; et le Janséniste n’est pas justifié parce qu’il lui plaît de traiter ses adversaires de Pélagiens , et de protester qu’il a en horreur les dogmes de Pélage. Nous ne les détestons pas moins que lui , mais nous savons que la doctrine Catholique tient seule la vérité, et qu’elle combat également les erreurs les plus opposées entr’elles. Il est loin de notre pensée de vouloir faire une comparaison injurieuse , ou, censurer des opinions que l’Église ne censure pas ; mais nous pouvons dire avec vérité qu’il ne s’agit pas ici de justifier Descartes , ni de savoir si c’est lui qu’il faut croire plutôt qu’un autre philosophe
IHTRODDCTION.
quelconque. La chose importante est d’examiner si les principes qu’on oppose à Descartes ont plus de solidité que ceux de ce philosophe. Quand il serait clairement démontré que Descartes a posé dans les airs la pierre fondamentale de son édifice , il resterait encore à savoir si son adversaire , architecte plus habile , a bâti sur le roc.
Je vais donner une preuve bien manifeste , et puisée dans l’article même déjà cité , que l’on peut très-bien , en s’en tenant à la doctrine Catholique , combattre la nouvelle doctrine , sans défendre celle de Descartes , surtout entendue comme l’entend M. Gerbet. « S’il est , nous dit- » on , une maxime universellement reconnue . » par les théologiens catholiques , c’est que le » principe de foi n’est pas dans la raison : cela » est même de foi , dit Suarez. » ( Ibid. p. q5. ) Oui , cette maxime est incontestable , elle est universellement reconnue par tous les Théologiens , sinon comme étant de foi , ainsi que vous le faites dire à Suarez , du moins comme indubitable. Il n’est point de Catholique qui ne doive l’admettre ; et si les Cartésiens se permettent de la contredire , je n’ai garde de les défendre. Condamnez-les , dites-leur même anathème , si cela vous plaît , je ne m’y oppose pas , j’y souscris au contraire de grand cœur. Si vous n’allez pas
lO INTHODOCTION.
plus loin , je n’ai rien à dire. Je n’examinerai même pas si c’est à tort ou à raison que vous accusez les Cartésiens de placer le principe de foi dans la raison. La chose , il faut l’avouer , paraît un peu étrange. On ne conçoit guère que les Cartésiens , niant une vérité de foi , ou enseignant un principe contraire à la foi , n’aient pas été condamnés comme hérétiques ou comme suspects d’hérésie. Il faudrait soutenir que l’Église ne s’est pas jusqu’à présent aperçue de leur erreur : cela serait fort extraordinaire. Mais c’est là une question qui m’est étrangère , et à laquelle je ne veux pas m’arrêter. Je ne prends pas la défense de Descartes ni de ses partisans. seule chose qu’il m’importe de défendre est la doctrine de l’Église Catholique , et je conviens avec vous que cette doctrine enseigne que le principe de foi n’est pas dans la raison. Êtes-vous satisfait ? pas encore. Vous voulez que je vous accorde que les Cartésiens soutiennent que le principe de foi est dans la raison. Franchement , je ne crois pas qu’il en soit ainsi ; mais , pour ne pas contester , je ne vous contredirai pas. Est-ce assez ? Non. Vous exigez de plus que je dise avec vous que le principe de foi est dans la raisou générale. C’est là votre article de foi à vous. C’est de cette manière que vous interprétez la maxime universellement recon-
IWTROOÜCTION.
nue par les Théologiens Catholiques. Vous ne regardez les Cartésiens connue hérétiques que parce qu’ils placent le principe de foi dans la raison individuelle ; tandis qu’ils devraient le placer dans la raison générale. Ici , malgré toute ma bonne volonté , je ne puis plus être de votre sentiment. La maxime universellement reconnue est , dites-vous , que le principe de foi n’est pas dans la raison ; comment donc peut-il être dans la raison générale ? Est-ce que la raison générale ne serait pas la raison ? Avouez du moins que Suarez et les Théologiens n’ont pas pensé à faire cette distinction , et que lorsqu’ils ont dit que le principe de foi n’est pas dans la raison , ils paraissent exclure aussi bien la raison générale que la raison particulière. Votre maxime , que le principe de foi est dans la raison générale , n’est donc pas la maxime généralement reconnue par les Théologiens. On peut la combattre sans contredire la doctrine Catholique , laquelle enseigne absolument et sans distinction que le principe de foi n’est pas dans la raison. Si les Cartésiens le placent , comme vous le dites , dans la raison individuelle , ils ont tort , grand tort ; mais il ne s’ensuit nuilement qu’on doive le placer dans la raison générale. Entre ces deux assertions il en est une troisième qui les combat également. Il est clair que celui
INTRODÜCTION.
la
qui affirmerait que le principe de foi divine , qui est celle dont parlent Suarez et les Théologiens, n'est ni dans la raison individuelle ni dans la raison générale , ne contredirait pas moins la doctrine que vous attribuez aux Cartésiens que celle que vous soutenez vous-mèrae , et que vous n’auriez aucun droit de le traiter de Cartésien. Opposez donc , si vous voulez , la Théologie Mennaisienne à la Théologie Cartésienne , peu nous importe. Nous ne défendons que la Théologie Catholique , qui n’est ni Cartésienne ni Mennaisienne , et qui ne varie pas suivant les divers systèmes que les philosophes peuvent inventer , etqu’elle voit naître et périr sans en être ébranlée.
J’espère qu’on ne s’offensera pas de la dénomination de Théologie Mennaisienne , dont je viens de me servir. Elle n’a rien de plus odieux que celle de Théologie Cartésienne à laquelle elle est opposée. Par cette dernière expression , l’on entend sans doute une Théologie qui serait basée sur les principes philosophiques de Descartes , et par Théologie Mennaisienne , nous entendons également une Théologie basée sur les principes philosophiques que M. de La Mennais prétend substituer à ceux de Descartes. S’il est permis , sans faire injure à un nom qui a eu aussi ses admirateurs et ses enthousiastes , d’examiner si la
irrXRODDCTIOPT. 1 3
Théologie Cartésienne satisfait à toutes les conditions de la Théologie Catholique , on ne peut trouver mauvais que nous fassions le même examen relativement à une Théologie désignée sous une autre dénomination. Car c’est , évidemment , en prenant la doctrine Catholique pour règle , que nous devons juger les théories qui nous sont présentées , quels qu’en puissent être les auteurs. Ce n’est donc pas d’après les principes de Descartes , mais uniquement d’après ceux de la doctrine Catholique , que nous soumettrons à l’examen l’ouvrage de M. Gerbet. S’il nous arrive de lui opposer l’autorité de Descartes ou de la Théologie Cartésienne , nous lui permettons de la dédaigner.
On répondra sans doute que c’est à tort qu’on voudrait établir une distinction entre la Théologie Catholique, et la Théologie enseignée dans le livre de M. Gerbet , puisque , dans l’une comme dans l’autre , c’est l’autorité qui est présentée comme base fondamentale. Nous convenons que la Théologie Catholique inculque constamment le grand principe d’autorité , qu’elle condamne tous ceux qui refusent de se soumettre à l’autorité , et qui sont assez téméraires pour lui opposer leur jugement particulier. Nous convenons également que le principe d’autorité est mis en avant par les partisans de la nouvelle doctrine ,
1 4 UTTRODOCTION.
et qu’ils en font le principe fondamental de tout leur système. Mais , pour nous assurer que cet accord n’est pas seulement apparent , mais réel , il reste un point important à éclaircir. J’entends bien prononcer des deux côtés le mot autorité , mais je ne sais pas encore si des deux côtés on emploie ce mot pour signifier une seule et même chose. Ceci vaut bien la peine d’étre examiné ; car il est assez clair que l’identité des expressions n’est d’aucune importance , lorsqu’aux mêmes mots on attache des significations différentes. Pelage admettait avec les défenseurs de la doctrine Catholique la nécessité de la grâce ; mais par le mot grâce il entendait autre chose que ce qui était entendu dans l’Église Catholique. Pour être d’accord , il faut écarter toutes les équivoques. Si j’ai bien compris l’ouvrage que je réfute , il y a deux différences essentielles GoXxeV autorité donnée pour base de la nouvelle doctrine , et l’autorité telle qu’elle a toujours été conçue et enseignée par les Théologiens Catholiques. On voit que les Cartésiens ne sont ici pour rien , et que c’est une question à discuter entre les nouveaux Docteurs , et les Théologiens qui repoussent les idées nouvelles pour s’en tenir à ce qui a été enseigné jusqu’à nos jours.
Premièredifférence essentielle. L’autorité que M. Gerbet nous donne comme fondement de
irmioDüCTioir. 1 5
toate sa Théologie , pour principe de foi comme pour principe de toute certitude , c’est la raison générale , le consentement commun. Or ce n’est point du tout ainsi que l’entendent les Théologiens Catholiques : ils attachent une idée bien différente à cette autorité qui a droit à notre soumission. On n’en trouvera pas un seul qui ait songé à placer le principe de foi dans la raison générale. Nous l’avons vu , cest une maxime universellement reconnue parmi eux que le principe de foi n est pas dans la raison. Où trouvera-t-on qu’ils aient fait une distinction pour exclure la raison particulière et admettre la raison générale ? Leur maxime est absolue , et donne l’exclusion aussi bien à la raison générale de M. de La Mennais qu’à la raison individuelle de Descartes.
Et en effet , que le consentement commun des raisons individuelles puisse être regardé comme une autorité , on l’accordera sans peine , mais ce ne peut être qu’une autorité humaine ; et , par conséquent , si ce consentement est un principe de foi , ce ne sera jamais qu’un principe de foi humaine. La foi , en général , est la croyance à une autorité ; et si l’autorité à laquelle on croit est humaine , il est évident qu’il n’en peut résulter qu’une foi humaine. Mais les Théologiens ne s’occupent guère que de la foi
i6 iirrRODDCTroTT.
divine. Quand ils parlent du principe de foi , c’est toujours du principe, de la foi divine qu’ils entendent parler ; et c’est précisément parce qu’il est absurde de donner un principe humain à uto foi divine , qu’ils enseignent unanimement que le principe de foi n’est pas dan& la raison. Que sert donc ici de faire la distinction de raison générale et de raison individuelle , pour condamner les Cartésiens et établir une doctrine qui est . également opposée à celle des Théologiens ? Que la raison soit prise individuellement ou collectivement , qu’elle soit la raison d’un seul ou le consentement des raisons de tous , ce sera toujours une raison humaine , un principe humain.
M. de La Mennais ne le saurait nier , car il enseigne lui-même que h. raison générale est la raison humaine proprement dite. M. Gerbet doit également l’avouer , car , si nous l’en croyons , la raison d'un individu n’est qu’une partie de la raison humaine , et par conséquent c’est la raison générale seule qui est toute la raison humaine. Or qui peut contester que la raison humaine ne soit un principe humain ? Je le répète donc : affirmer que le principe de foi divine est dans la raison générale ou dans le consentement commun des raisons individuelles , c’est contredire la maxime universellement reconnue des Théologiens , tout autant quesi l’on affirmait qu’il est dans la raison
des individus. D’où il suit que l’une de ces assertions ne satisfait pas plus que l’autre aux conditions de la Théologie Catholique, laquelle place le principe de foi hors de la raison hiiinaine.
Le principe de là foi divine est et ne peut être que l’autorité de Dieu même. C’est à Dieu que nous croyons , et c’est l’infaillibilité de sa parole qui fait seule la certitude de notre foi. — Nous en convenons , direz-vous peut-être , vous ne comprenez pas notre doctrine , nous affirmons seulement que c’est la raison générale seule qui nous rend certains que Dieu a parlé , et qui nous fait connaître certainement quelles sont les vérités qu’il a révélées. C’est en ce sens que nous disons que la raison générale est le principe de notre foi. — Ceci est une autre question. Ne nous parlez donc plus de la maxime universellement reçue des Théologiens ; car dans cette maxime il est évidemment question du principe meme de la foi , et il reste toujours démontré que , si elle condamne les Cartésiens , elle vous condamne également. Savoir que Dieu a parlé , connaître ce qu’il a dit , est un préliminaire nécessaire à la foi , mais ce n’est pas cette connaissance qui constitue notre foi. Je puis savoir que vous avez parlé , sans avoir foi en vos paroles. La foi consiste à croire les vérités révélées , croyance qui , évidemment , n’a d’autre fonde-
INTRODl'CTIOX.
ment , d’autre principe que l’infaillibilité de la parole divine.
Et puis , que la raison générale puisse seule nous rendre certains de l’existonca de la Révélation , qu’elle soit Tunique principe de toutes les certitudes humaines , cepeutétre une opinion philosophique , que je suis bien loin d’adopter , mais dont ce n’est pas ici le lieu d’apprécier le mérite ; toujours restera-t-il vrai que vouloir donner cette opinion comme appartenant à la doctrine Catholique , est une prétention toutà-fait insoutenable. Où trouvera-t-on un Théologien qui ait enseigné que nous ne pouvons connaître certainement les vérités révélées que par la raison générale ? La seule autorité , que la Théologie nous donne pour interprète infaillible de la Révélation , est celle de l’Église. Cette autorité n’est point une autorité humaine , elle est divine dans son origine et dans son exercice ; car elle parle au nom de Dieu et nous sommes obligés de nous soumettre à ses décisions , quels que puissent être nos sentimens particuliers , sous peine de perdre la foi et de cesser d’étre Catholiques. Mais il est à remarquer que , selon la doctrine des Théologiens , l’autorité sacrée de l’Église elle-même , tout infaillible qu’elle est , n’est pas pour cela le principe de notre foi , elle en est seulement la règle et le guide infail-
INTRODUCTION. ig
lible. Elle nous montre ce que nous devons croire , mais nous croyons sur l’autorité seule de la parole de Dieu.
En voilà , je pense , assez pour faire voir que la Théologie , qui nous donne la raison générale pour principe de foi divine , est une Théologie nouvelle , hien différente de la Théologie connue de nos pères , et que l’on peut très-hien la rejeter , je ne dis pas sans se déclarer Cartésien , mais s’en s’écarter en rien de la doctrine Catholique.
Une seconde différence bien essentielle entre l’autorité qui est le fondement de la Théologie telle que M. Gerhet la conçoit , et l’autorité reconnue universellement par les Théologiens et que la doctrine Catholique nous apprend à révérer , est que la première est absolument dépendante du nombre. Elle réside dans le consentement commun ; c’est le consentement commun , ou du grand nombre , qui est le principe de notre foi : au lieu que l’autorité reconnue par les Théologiens Catholiques, cette autorité qu’ils, donnent , non pour principe de foi , mais pour règle infaillible de notre foi , est absolument indépendante du nombre. Non-seulement elle ne réside pas dans le consentement commun , mais c’est elle qui est le principe , la source , la cause du consentement commun. Le consen-
lîTTRODDCTION.
tement commun des Chrétiens n’est que la soumission de tous à une autorité visible et parlante , laquelle réside essentiellement dans un petit nombre , comparativement à la multitude des Chrétiens.
JÉsüs-CnRiST , voulant donner la forme à son Église , commence par établir un chef , et dit à saint Pierre : Paissez mes agneaux , paissez mes brebis. ( Joan. xxi. i6. 17. )H lui avait dit précédemment: « Vous êtes Pierre, et sur cette pierre » je bâtirai mon Église ; et les portes de l’Enfer » ne prévaudront point contr’elle. Et je vous » donnerai les clefs du royaume des deux ; et » tout ce que vous lierez sur la terre sera lié » dans les Cieux , et tout ce que vous délierez » sur la terre sera délié dans les Cieux. » (Matth. xvt. 18. 19.) Il avait aussi dit à tous ses Apôtres réunis : « Je vous dis en vérité , tout ce que » vous lierez sur la terre sera lié dans le Ciel , » et tout ce que vous délierez sur la terre sera » délié dans le Ciel. ( xviii. 18.) C’est aux Apôtres unis à leur chef qu’il donne ce commandement : a Allez et instruisez tous les peuples , » les baptisant au nom du Père et du Fils et du » Saint-Esprit , et leur apprenant à observer » toutes les choses que je vous ai commandées. » Et afin qu’ils puissent s’acquitter dignement de cette mission sublime , il ajoute : « Et assurez-
IRTRODDCTION. * a I
J) VOUS que je serai avec vous toujours ( omnibus » jusqu’à la consommation des siècles. »
( Matth. XXVIII. 19. 20. )
Pierre et les Apôtres constitués en cette manière docteurs du genre humain , chefs et pasteurs du troupeau ou du corps mystique de Jésds-Christ , constituèrent eux-mêmes par la suite d’autres chefs et pasteurs , pour perpétuer uue mission qui devait durer jusqu’à la fin du monde. C’est à eux que saint Paul s’adresse lorsqu’il dit : a Prenez garde à vous-mêmes et à tout » le troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a » établis Evêques pour gouverner l’Église de » Dieu , 'qu’il a acquise par son propre sang. » ( Act. XX. a8. ) Mais puisqu’il y a des chefs et des subordonnés , des pasteurs et un troupeau , c’est sans doute dans les chefs que réside l’autorité , et non dans la multitude ; c’est aux pasteurs de diriger le troupeau , et non au troupeau de diriger les pasteurs. C’est ainsi qu’on l’a toujours entendu. Or l’enseignement et la conservation de la bonne doctrine sont le premier devoir de ceux qui sont préposés au gouvernement spirituel du troupeau mystique de Jésus-Christ. C’est encore saint Paul qui nous l’atteste : « JÉsus- » Christ, dit-il , a donné un petit nombre ( quos- » dam ) d’Apôtres, de Prophètes , d’Evangélistes , »de Pasteurs et de Docteurs.... afin que nous ne
a a INTRODUCTION.
» soyons pas comme des enfans flottans , et nous » laissant emporter à tout vent de doctrine , » jouets de la méchanceté des hommes , et de leur JJ adresse à engager artificieusement dans l’erj> reur. ( Ephes. iv. ii. 14.) C’est sans doute à ceux qui sont chargés de nous enseigner et de nous préserver de l’erreur , que nous devons nous adresser pour connaître la vérité ; c’est en eux que réside l’autorité enseignante ; et néanmoins ils sont constamment le petit nombre.
Du temps même des Apôtres , et lorsque l’Église était encore dans son berceau , il s’éleva une contestation entre les Fidèles au sujet des cérémonies de la loi Judaïque , les uns soutenant qu’on était encore obligé de les observer , les autres croyant qu’elles avaient cessé d’être obligatoires par l’introduction d’une nouvelle loi. I..a question fut déférée à l’autorité et portée au tribunal du petit nombre, a 11 fut résolu que JJ Paul et Barnabé , et quelques-uns d’entre les » autres , iraient k Jérusalem vers les Apôtres et » les Prêtres , pour leur proposer cette question, p Ceux des Apôtres qui se trouvaient à Jérusalem et les yinciens{Seniores) ou les préposés des églises s’assemblèrent pour examiner le sujet de la contestation. Saint Pierre , chef de l’assemblée , après qu’on eut beaucoup conféré ensemble [cùmtnagnaconquisitio fieret) prononça le pre-
nxBODUCTiON. a3
mier et décida la question. Aussitôt la multitude se tut , ( tacuit omnis rnultitudo. ) Ce n’est point cette multitude qui est consultée , ce n’est point elle qui prononce le jugement , ce n’est pas son autorité qui décide la question ; mais elle reçoit la décision avec respect et s’y soumet à l’instant. Les esprits jusque-là divisés s’unissent , il n’y a plus qu’un sentiment. Qui ne voit que ce consentement est un consentement d’obéissance? Il est le résultat de l’autorité , il n’en est pas la source. Saint Jacques , subordonné à saint Pierre , mais pourtant juge aussi dans la foi , parle après le prince des Apôtres , dont il appuie la décision sur un passage de la sainte Ecriture. Tous ceux qui sont présens à ce premier Concile donnent leur adhésion , et cette décision du petit nombre est regardée comme le jugement du Saint- Esprit. Elle est envoyée à tous les Fidèles avec cette formule solennelle : Visum est Spiritui sancto et nobis. ( Act. xv. 28.)
On dira peut-être qu’il en devait être ainsi dan.s les commencemens , lorsque l’Église Chrétienne ne venait que de naître , et que la raison de la société chrétienne , comme l’appelle M. Gerbet , n’était pas encore développée ; mais qu’il en dut être autrement lorsque le Christianisme fut constitué , eut pris consistance et étendu ses branches dans tout l’univers ; qu’alors
a/j INTRODUCTION.
il devint nécessaire, dans toutes les controverses , de consulter le consentement commun des Chrétiens et de s’en tenir à ses décisions.
Je réponds que l’Église en se développant et en s’étendant n’a pas changé de nature , qu’elle est toujours un corps , une société qui a ses chefs , et que rien n’a pu faire perdre à ces chefs une autorité qu’ils ont reçue immédiatement de Jksus-Ciirist. Cette parole du Dieu Sauveur , adressée à ses Apôtres et à leurs successeurs : « Celui qui vous écoute m’écoute , celui qui vous n méprise me méprise, n( Luc. x. 1 6.) aura son accomplissement jusqu’à la fin des temps ; et il est absurde de supposer que l’autorité enseignante ait pu passer , de ceux à qui elle a été conBée , à je ne sais quelle raison générale dont le Sauveur n’a jamais fait mention. Aussi voyons-nous que la pratique de l’Église a été constante et invariable. Toutes les controverses qui se sont élevées dans la suite des siècles ont été terminées de la même manière que celle qui donna lieu au Concile de Jérusalem ; c’est constamment l’autorité des successeurs de Saint Pierre et des Apôtres qui a ramené la paix dans l’Église toutes les fois qu’elle y a été troublée. Il n’a pas toujours été nécessaire , il est vrai , d’assembler des Conciles ; mais on a toujours regardé comme indis-
lîTTRODUCTIOir. a 5
pensable d’attendre le jugement définitif des Pasteurs de l’Eglise et du chef des Pasteurs.
Une des controverses les plus célèbres qui aient troublé l’Eglise est celle que suscita Arius au commencement du quatrième siècle. Il ne s’y agissait de rien moins que du fondement de notre sainte Religion , de la divinité même de notre Sauveur , et par conséquent de la réalité de la rédemption. Jamais hérésie ne se propagea plus rapidement ni plus universellement. Tout l’Orient en fut d’abord infecté , et elle ne tarda pas à pénétrer aussi en Occident. Que serait devenu alors le Christianisme , s’il n’y avait eu d’autre autorité , d’autre règle de croyance que la raison de la société chrétienne , le consentement commun ? N’est-il pas évident que ce consentement cesse d’exister dès qu’il y a controverse ? En vain aurait-on recours au grand nombre , et dirait-on que par consentement commun il faut entendre le sentiment du plus grand nombre. Ce plus grand nombre n’est pas une chose qu’il soit facile de déterminer. Dans le temps où l’Arianisme triomphait , quel moyen les Fidèles avaient-ils de savoir de quel côté était le grand nombre ? Les Ariens se vantaient d’avoir pour eux le grand nombre , et dans les pays où ils dominaient , if était impossible de s’assurer du contraire. Appellerait-on à son secours la tradi-
a6 INTRODUCTION.
tiori , la foi des siècles passés ? Mais les Ariens expliquaient à leur manière la tradition ellemême ; ils prétendaient que leur doctrine était précisément celle qu’enseignait la tradition , qu’elle venait des Apôtres et qu’elle était contenue dans l’Évangile. Quel hérétique s’est jamais donné pour novateur ? Jamais on n’a essayé d’introduire des nouveautés en religion , que sous le manteau de l’antiquité; c’est toujours à la doctrine ancienne qu’on en appelle , pour condamner la doctrine du temps.
Heureusement Dieu a donné à son Eglise , pour terminer les controverses , un moyen beaucoup plus sûr que ce consentement si souvent contesté et si difficile à constater. Ce moyen fut mis en usage pour arrêter les progrès de l’Arianisme. Un petit nombre d’Evéques s’assemblèrent à Nicée , présidés par les Légats du Saint-Siège , comme autrefois on s’était assemblé à Jérusalem sous la présidence de saint Pierre. Je dis un petit nombre , car ils n’étaient que 3i8 , tous de l’Eglise d’Orient , et l’on sait combien , dans ce temps , était considérable le nombre des Evêques Catholiques. Mais quel qu’en soit le nombre , dès qu’il est uni au chef suprême de Tfiglise , et dirigé par lui , il est toujours suffisant. Ix?s Pères de Nicée décidèrent que la consubstantialité du Verbe est un dogme de notre foi , et cette déci-
sion publiée dans toute l’Eglise devint le centre de ralliement de tous ceux qui , tenant à la foi Catholique , avaient pu être jusqu’à ce moment indécis sur ce qu’ils devaient penser des questions agitées par les novateurs. C’est toujours cette même autorité du petit nombre qui a réprimé toutes les erreurs qui se sont succédées par la suite dans l’Église , et qui a terminé toutes les controverses par des décisions auxquelles tous ont dù se soumettre sous peine de ne plus appartenir à l’Église Catholique.
Qu’est-ce donc que cette autorité du consentement commun , de la raison générale , et la raison de la société des Chrétiens , qu’on veut aujourd’hui mettre en avant , et dont on semble vouloir faire un dogme de foi ? Ce n’est pas ainsi que l’entend l’Église ; elle veut que nous soyons toujours attentifs et dociles à la voix de ses Pasteurs. Aussitôt que cette voix sacrée s’est fait entendre , nous n’avons plus à nous inquiéter du consentement commun. Que tous obéissent, et ce consentement existera.
En vain dira-t-on que les décisions des Conciles généraux elles-mêmes et celles des .Souverains Pontifes sont toujours fondées sur la tradition constante , sur la foi ancienne et commune de l’Église ; que c’est cet accord qui en fait l’autorité ; que l’Église , lorsqu’elle donne des déci-
sions , ne fait pas de nouveaux articles de foi , mais proclame seulement la foi antique , déclare ce qui a été toujours et universellement cru. Il y a en tout cela du vrai et du faux. Personne ne niera que l’Église enseignante ne s’appuie dans toutes ses décisions sur l’Écriture sainte et sur les traditions. Elle ne peut faire autrement, puisqu’on contredisant l’Ecriture sainte , elle nierait la parole même de Dieu , et qu’en contredisant la tradition , elle se contredirait elle- même , et enseignerait aujourd’hui le contraire de ce qu’elle a enseigné autrefois. L’Écriture sainte et la tradition sont donc deux autorités irréfragables qu’il n’est jamais permis de contredire , deux règles dont on ne peut s’écarter sans erreur et sans crime ; il ne peut pas y avoir de question là-dessus entre Catholiques. Mais nous disons que ce sont des autorités muettes , des règles insulBsantes. Ce qui est contenu dans les Livres saints n’est autre chose que la parole infaillible de Dieu ; mais on dispute sur le sens d’un livre , tout divin qu’il est ; chacun l’interprète à sa manière , et il n’y a pas d’hérétique qui n’ait appuyé ses dogmes pervers sur des passages de l’Écriture sainte. De même la tradition qui nous vient des Apôtres ne peut nous enseigner que la vérité , puisqu’elle n’est que l’enseignement continué de ces fondateurs de l’É-
INTR0DÜCTI05. SQ
glise ; mais on dispute également sur cette tradition ; elle est aussi contenue dans des livres , et dès lors sujette à toutes les interprétations que peuvent inventer des esprits subtils. S’il est question de tradition purement orale , elle est encore plus sujette aux difficultés. Les décisions mêmes des anciens Conciles sont interprétées en diverses manières , et ne pourraient seules empêcher les controverses. Ce consentement commun , qu’on veut nous donner pour l’unique antoritéjuge des controverses , cesserait bientôt d’exister ; et Jésus-Christ n’aurait pas suffisamment pourvu aux besoins de son Église , s’il n’y avait établi une autre autorité , moins sujette à contestation , une autorité visible et parlante , une autorité toujours existante et toujours agissante , sans laquelle il ne peut pas même y avoir de consentement commun , du moins de consentement durable.
Celte autorité , dans ses jugemens , doit sans doute suivre l’Écriture sainte et la tradition divine , car elle doit juger selon la vérité ; et il ne peut pas y avoir de vérité contraire à l’Écriture sainte ni à l’enseignement constant de l’Église elle-même ; mais c’est cette autorité sacrée et suprême qui interprète l’Écriture sainte et en détermine le sens , comme c’est elle qui examine les traditions , les approuve ou les rejette ; et
IJiTRODUCTION.
lorsqu’elle a parlé , son jugement est sans appel , il ne peut jamais être permis de le contredire , sous prétexte qu’il ne s’accorderait pas avec le consentement commun des siècles passés. Cette autorité ne fait pas de nouveaux articles de foi , en ce sens que tout ce qu’elle déclare appartenir à la foi a son fondement dans l’Hcriture sainte ou dans la tradition qui contiennent le dépôt de la Révélation ; mais elle fait qu’on ne peut , sans manquer à la foi , révoquer en doute ce qu’elle a décidé , et dont on pouvait douter innocemment avant sa décision.
Telle est la seule autorité infaillible , en matière de religion , qu’admettent les Théologiens Catholiques ; et cette autorité existe essentiellement et exclusivement dans les successeurs de ceux à qui il a été dit : Euntes docete omnes génies. Le consentement commun , lorsqu’il existe , est sans doute une preuve irréfragable de la vérité , puisqu’il atteste l’union du corps de l’Église avec ses chefs, c’est-à-dire, la soumission de tous à l’autorité et à la direction du petit nombre préposé à la conservation de la saine doctrine : Quosdam quidem dédit Apostolos , etc... ut non circumferamur omni vento doctrinœ. Quand ce consentement a lieu , et il n’est troublé que par la naissance de quelque nouvelle hérésie , l’Église nous présente l’aspect formidable d’une armée
If
nuitée en bel ordre de bataille ; ordre qui suppose nécessairement la présence et l’action de l’autorité. Mais c’est s’égarer étrangement , et prendre l’effet pour la cause, que de placer l’autorité dans ce consentement même , au lieu de la reconnaître dans l’action continue qui produit et conserve le consentement.
C’est ici le lieu de faire remarquer et de relever l’abus que l’on fait trop souvent d’un passage de saint Vincent de Lérins. Ce Docteur a dit : lUud est catholicum quod semper , quod ubique , quod ab omnibus creditum est. On en a conclu que rien n’appartient à la foi Catholique que ce qui a été cru toujours , en tout lieu , et par tous. C’est raisonner tout aussi bien que si l’on disait : Une chose est de foi quand elle est contenue dans l’Ecriture sainte ; donc pour qu’une chose soit de foi , il faut qu’elle soit contenue dans l’Écriture sainte. C’est précisément la manière de raisonner des Protestans , qui , de ce que l’Écriture sainte est une règle de foi , concluent qu’elle est la seule règle de foi ; mais les Catholiques n’admettent pas cette conclusion. La maxime de saint Vincent est incontestable. Dès qu’il est constant qu’une vérité a été crue en tout temps , en tout lieu et universellement , cette vérité appartient à la foi Catholique , il n’y a pas de doute là-dessus. Mais on ne prouvera pas que saint Vincentaitcu
3a irrTRODüCTioiT.
dans l’idée de présenter sa maxime comme l’unique règle de la foi Catholique , ni même comme la première règle. Quoique tout ce qui est enseigné dans les divines Ecritures appartienne à la foi Catholique , on a besoin d’une autre autorité pour être assuré que tel dogme est contenu dans les divines Écritures ; et 'de plus il y a des vérités qu’on ne trouve pas exprimées dans les divines Écritures , etqui pourtant appartiennent à lafoi Catholique. De même , quoiqu’il soit vrai que tout ce qui est transmis par une tradition perpétuelle et unanime est Catholique , nous avons souvent besoin d’une autorité qui constate la perpétuité et l’unanimité de la tradition ; d’autant plus que cette unanimité n’est pas , à beaucoup près , une unanimité physique. Quel homme a jamais été plus en état que saint Jérôme de connaître l’enseignement de la tradition , et l’existence du consentement commun relativement aux vérités qui appartenaient à la foi ? et néanmoins , lorsqu’il s’élevait quelque contestation , ce n’était point à la tradition ou au consentement commun que ce grand Docteur en appelait, c’est ailleurs qu’il plaçai t l’autorité. Il écrivait au Pape Damase , et attendait sa réponse pour savoir s’il devait dire une hypostase , ou trois hypostases. De plus , il y a des vérités qui sont aujourd’hui des articles de foi , et sur lesquelles
le consentement commun n’existait pas avant quelles fussent définies ; de sorte qti’il était trèspermis d’en douter , et qucroun’encourait pour cela aucun blâme.
Entendre la maxime de saint Vincent comme l’ontentendue les partisans du nouveau système, c’est tomber , à l’égard de la tradition , dans une erreur semblable à celle où sont les Protestans à l’égard de l’Écriture sainte , c’est prendre une règle partielle pour la règle unique , et par conséquent contredire la doctrine Catholique. Un fait récent vient à l’appui de ce que j’ai dit à ce sujet. Il y quelques années, qu’on publia à Wurzbourg en Allemagne un nouveau catéchisme diocésain , qui fut envoyé à Rome sous le pontificat de Léon XII , pour y être soumis à la révision. Plusieurs corrections furent ordonnées, et il y en a une précisément relative à ce qui nous occupe en ce moment. On demande dans ce catéchisme comment on peut connaître les traditions divines , et on répond que c’est par la règle de saint Vincent de I>érins : Ex eo quod sernper , quocl ubique , quod ab omnibus traditurn est. « Cela est
» vrai , est-il dit dans la censure rqmaine; il y a
» des traditions divines qu’on peut reconnaître à B ce caractère ; mais on ne peut donner cette B maxime comme l’unique , ni même pour la principale règle qui fasse reconnaître les tra-
34 IMTRODUCTION.
» ditions divines. La règle principale et univer- » selle est la définition de l’Église , qui a souvent » décidé des questions long- temps controversées » et douteuses , sur lesquelles les saints Pères » eux-mêmes n’étaient point d’accord.» « Verum » quidem est , sed hœc V incent ii Lirinensis régula » non est unicum doginatum critérium , nec prœ- » cipuum ; hoc enim est Ecclesiœ definitio , per » quam fuerunt determinatce certœ doctrines , » quœ olim in dubium vocabantur , et de quibus » in Patribus diversœ occurrunt sententicE.i>{yiàe Andreæ Muller Repertorium Wurzburgi editum, an. 1829. t. I. pag. i35. )
Nous avons un exemple de ces vérités que nous sommes tenus de croire , et dont il était permis de douter avant qu’elles fussent définies , dans le Canon même des Livres saints. Il y a plusieurs de ces livres , au sujet desquels les Pères eux-mémes étaient divisés de sentiment , les uns les admettant comme divins , les autres les rejetant comme apocryphes , ou du moins comme douteux. Aujourd’hui , ce serait pécher contre la foi que d’en rejeter un seul , ou simplement de douter de son authenticité. 11 serait inutile d’objecter que ceux qui admettaient la divinité des livres contestés ont toujours été en plus grand nombre que ceux qui la rejetaient ; car quand meme il en serait ainsi , ce qu’il est impossible
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de démontrer . il n’en resterait pas moins vrai que ce consentement du grand nombre n’était pas suffisant pour décider la question , et que la controverse n’a pu être terminée que par la décision des Pasteurs , c’est-à-dire , du petit nombre. Il est donc vrai que , selon la doctrine Catholique , ce n’est point le consentement commun ou du grand nombre qui est l’autorité juge suprême des controverses.
Je crois que tout lecteur impartial sera persuadé , par ce qui vient d’être dit, qu’il n’est pas nécessaire d’être Cartésien pour rejeter la doctrine qui nous donne le consentement commun ou la raison générale comme le principe de foi et l'unique fondement de toute certitude. Voyons maintenant si cette doctrine ne nous conduirait pas à des résultats qui devraient nous la faire rejeter suivant la maxime évangélique : Ex fructibus eorum cognoscetis eos.
Placer l’autorité , ou la souveraineté , dans la multitude , c’est ouvrir la porte à tous les désordres dans la société , soit civile , soit religieuse. Avec ce principe , il n’y a plus de gouvernement qui puisse avoir de la stabilité. On sait que les masses sont facilement mises en mouvement par un petit nombre d’ambitieux et d’intrigans ; souvent un seul homme prend sur elles une telle autorité , qu’il leur persuade ce qu’il veut , les
36 iirrRODüCTioN.
conduit où il veut. Je ne veux pas entrer ici dans la politique , ni faire la critique d’aucun ordre de choses établi ; je ne présenterai qu’une seule observation , dont il me semble que l’évidence doit frapper tous les yeux. Ceux-mcmes qui regardent comme un principe la souveraineté de la multitude , et qui se servent de ce principe pour renverser un gouvernement qui leur déplaît, sont souvent les plus ardens à le combattre lorsqu’ils sont parvenus à leurs fins. Pour nous en convaincre , il ne s'agit que de jeter les yeux sur ce qui se passe autour de nous.
Un trône antique vient d’être renversé ; c’est dit-on , le vœu de tout le peuple Français , le consentement commun qui a produit cette révolution. Je ne demande pas quelle preuve on peut donner de ce consentement commun , je le suppose incontestable ; mais je remarque que le gouvernement qui a été substitué à l’ancien , fait tous ses efforts pour empêcher la manifestation d’un consentement qui lui soit contraire. Si quelque part on aperçoit des signes de mécontentement , bien vite on y envoie des troupes pour en prévenir les suites. Je ne blâme pas des mesures dictées au gouvernement actuel par l’intérêt de sa conservation. Mais il s’ensuit , ce que j’avançais , que , dans la pratique , on condamne la maxime de la souveraineté du peu-
INTRODUCTION. i']
pie , qu’on admet dans la spéculation. Car, si le peuple est souverain , il a incontestablement le droit de manifester et d’exécuter sa volonté , il a le même droit de renverser le gouvernement actuel qu’il avait de renverser le gouvernement précédent. Vouloir se défendre contre le peuple souverain , c’est une rébellion punissable. Comment s’est manifesté le consentement commun , le vœu du peuple , contre le gouvernement de la restauration ? Une partie de la population de Paris a tout fait. I.«s héros de Juillet étaient une bien petite partie du peuple Français. Et si aujourd’hui , dans quelque émeute plus sérieuse que celles qui ont eu lieu depuis les mémorables journées , de nouveaux héros réussissaient à vaincre les obstacles qu’on leur oppose et à proclamer la république , ce serait la république qui deviendrait le vœu commun. Malheur à qui oserait émettre un vœu contraire , il paierait de son sang sa témérité. Quant au successeur de Charles X et à ses ministres , ils seraient évidemment aussi coupables et aussi punissables , pour avoir osé résister , que l’ont été ce malheureux Prince et son ministère. Et si après quelques années d’un gouvernement républicain ou d’une anarchie semblable à celle qu’on a vue à la fin du siècle dernier , un nouveau IHapoléon se présentait pour saisir d’une
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main vigoureuse les rênes du gouvernement , de nombreuses souscriptions , s’il en était besoin , viendraient attester à la France étonnée que le vœu commun est en faveur de son despotisme. Telles sont les vicissitudes de la souveraineté placée dans la volonté toujours inconstante de la multitude. Prétendre y trouver de la stabilité serait vouloir construire un édifice solide sur les ondes toujours mobiles de l’océan.
Dans l’ordre religieux, placer l’infaillibilité , ou , ce qui revient au même , l’autorité , la souveraineté , dans le consentement commun ou du grand nombre, c’est renverser le gouvernement établi par Jéscs-Curist lui-même , c’est renouveler le Riohérisme , et réduire le pouvoir des pasteurs de l’Église à un pouvoir ministériel et exécutif. En effet , si c’est le consentement commun qui est la règle de vérité , tout le pouvoir du Pape , en matière de foi , consistera à consulter le consentement commun et à en promulguer les décisions. Mais je ne veux pas m’engager dans une discussion qui me conduirait trop loin et ferait seule la matière d’un autre ouvrage. Et puis, on m’accuserait de n’avoir point compris la nouvelle doctrine. Je vais donc prendre une autre méthode , et je me contenterai de puiser à une source authentique , pour mettre mes lecteurs à même de juger du résultat où
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nous conduisent les principes qu’on voudrait nous faire adopter.
Pour apprécier les conséquences de la doctrine de l’illustre Auteur de l'Essai sur V indifférence en matière de religion , nous n’avons pas besoin de raisonner, ni de rechercher les intentions, ce qui est souvent injuste et toujours odieux. Une feuille périodique rédigée par M. de I^a Mennais lui-même, et par scs disciples, sous son inspection et sa direction , est chargée de donner les développemens de cette doctrine ; et nous ne pouvions puiser à une source plus certaine.
Je ne parle pas de l’exposition de doctrine et de la profession de foi que les rédacteurs de V Avenir ont publiées , et qu’ils disent avoir présentées au Souverain Pontife. On sait assez que dans une déclaration , ou dans une profession de foi étudiée , il n’est que trop facile de dissimuler ses véritables sentimens , ou du moins de ne les exposer qu’en partie et sous un point de vue favorable. Ainsi, quand même elle serait approuvée , nous n’en serions guère plus avancés. Il s’ensuivrait seulement que cette déclaration ne contient rien de répréhensible ; mais il resterait toujours à examiner si dans les écrits de ces nouveaux docteurs , il ne se trouve rien de plus que ce qui est contenu dans l’exposition présentée au Saint Siège. Car ce qui s’y trouve-
/jO INTRODDCTION.
rait fie plus pourrait être répréhensible. Nous usons donc de notre droit quand nous examinons les doctrines de t Avenir , dans V Avenir meme, sans penser à cette déclaration sur laquelle il ne nous appartient pas de prononcer. (•)
Je remarque d’abord , dans la feuille intitulée l’Avenir , une déclaration bien expresse des intentions du principal rédacteur, dont il n’est fait aucune mention dans celle présentée , dit-on , au chef de l’Église. L’auteur de V Essai veut que l’on sache , et il a chargé son avocat de le publier , qu’il est persuadé que le Catholicisme , tel que nous l’avons depuis long-temps, est un Catholicisme dégénéré, qui a perdu la force et la vie : qu’il a par conséquent besoin d’une régénération , d’une vie nouvelle , sous une nouvelle forme ; et que c’est à cette régénération que lui et les siens travaillent sans relâche depuis J 5 ans. Voici les paroles de M. Janvier , avocat de M. de La Mennais , adressées à ses juges , à
(i) Depuis que ceci a été écrit , M. de La Mennais lai-mëmc a présenté an Saint Siège la profession de foi des rédacteurs de V Avenir. Le Saint Père , dans son Encyclique , s’est suffisamment expliqué sur les doctrines de ce Journal ; mais il n'a rien dit sur la profession de foi des rédacteurs , et il est vraisemblable qnll ne s’en occupera pas. Les professions de foi ne sont pas nécessaires k ceux qui , dans leurs ouvrages , uc s'écartent pas de la doetrinc Catholique , et pour ceux qui s'en écartent , elles sont inutiles et ue dispensent pas d'examiner leurs écrits.
tout l’auditoire et à tout le. public. « M. de La » Mennais m’a chargé de vous le dire : depuis » i5 ans il travaille à régénérer le Catholicisme , » et à lui rendre sous une forme nouvelle et » avec des progrès nouveaux la force et la vie » qui l’avaient abandonné. » {^Avenir , supplément du a Février, n® 109. )
Il n’y a pas moyen d’en douter : ces paroles mémorables ont été prononcées en présence de l’illustre Auteur , qui n’a pas contredit ; elles ont été imprimées dans X Avenir sans aucune réflexion ; ce sont donc des paroles de vérité , l’avocat a été chargé de dire ce qu’il a dit , et il est certain que M. de La Mennais veut qu’on sache qu’il se propose de régénérer le Catholicisme , de lui donner une vie nouvelle et une nouvelle forme , c’est-à-dire sans doute , de le réformer. (0 II valait bien la peine de faire part de cette entreprise au chef de l’Eglise ; et je ne sais pourquoi on l’a oublié dans la déclaration qu’on lui a envoyée. On aurait sans doute obtenu un bref de félicitation et d’encouragement.
Il y a trois siècles que quelques hommes hardis entreprirent aussi de donner une nouvelle forme au Catholicisme , et on sait comment ils ont réussi. Le nouveau réformateur sera sans
(1) Voyez à la lin de l'ouvrage une Note trop longue pour £lro insérée ici.
4 a iirrRODOCTiorr.
doute plus habile et plus heureux. Il s’est choisi des disciples qui paraissent très-propres à le seconder. Ils sont du moins très-zélés , très-dévoués, et ils ne veulent pas qu’on doute du respect, de V amour, de la foi que leur inspire celui que Dieu leur a donné pour maître et pour père. Si on demande au maître et aux disciples de qui ils tiennent leur mission , ils ne sont pas embarrassés de répondre. « De qui , nous de- » mande- t-on , avez -vous reçu mission ? Nous » avons reçu mission de notre conscience , de la » foi catholique, des lois de l’Église, des conci- » les , de la tradition chrétienne. » ( Avenir , n° 5o. ) Autrefois on recevait la mission de ceux qui la tenaient, par une succession non interrompue, des Apôtres et de Jésos-Christ ; apparemment d n’en sera plus ainsi dans le Catholicisme régénéré sous une nouvelle forme. ^ Nous connaissons donc le grand dessein qu’a formé M. de La Mennais, sinon par la déclaration qu’il a envoyée au Pape , du moins par celle qu’il a chargé son avocat de faire en son nom. Reste à savoir quels sont les moyens qu’il prétend employer pour l’exécution, et c’est encore sa feuille officielle qui nous l’apprendra. Tout consiste à conquérir la liberté. Dieu et la liberté; telle est la devise de V Avenir ; tel est l’abrégé de l’Évangile du Catholicisme régénéré. « Qu’ont à
IHTRODCCTIOW. 43
» désirer les Catholiques , sinon la jouissance » effective et pleine de toutes les libertés que » Ton ne peut légitimement ravir à aucun » homme, la liberté religieuse, la liberté d’édu- » cation , et , dans l’ordre civil et politique , » celles d’où dépendent la sûreté des personnes » et des propriétés, avec la liberté de la presse » qui, ne l’oublions pas, est la plus forte garan- » tie de toutes les autres ? Souhaiter autre chose, » c’est souhaiter l’oppression de l’Église et la » ruine de la foi. (') » {^Avenir , n“ i. art. signé F. de LaMennais.)Cette liberté étant si nécessaire , tous les moyens de l’obtenir doivent être employés , même la force , si on y est contraint , et l’on s’y est engagé par serment. « Saisissons J) avec empressement la portion de liberté que » les lois nous accordent, et usons-en pourobte- » nir toute celle qui nous est due , si on nous la » refusait. Il ne s’agit pas de s’isoler et de s’enii sevelir lâchement dans une indolence stupide. » Catholiques, apprenons à réclamer et à dé-
» fendre nos droits Qu’on le sache bien , si ,
» dans l’entraînement d’une passion aveugle, » qui que ce soit osait tenter de nous imposer
(i) Itcmarqacz que toutes ces libertés sont présentées dans un sens absolu , comme bonnes , désirables , et ne poiiTaiit être ligliimtment ravie* à aucun homme. Ce qui exclut toute interprétation imaginée apres coup , comme si on avait parlé pour la France seu. lement et dans des circonstances données.
lîîTRODÜCTIOW.
» des fers , nous avons juré de les briser sur sa » tête. » ( ibid. ) Je ne sais quelle est l’extension de ce nous avons juré, ni s’il comprend tous les Catholiques , ou seulement M. de La Mennais et ses disciples.
Sans doute ceux qui ont fait ce serment sont trop consciencieux pour y manquer, et ce qu’ils ont déjà fait nous garantit ce qu’ils feront dans la suite. Je dis ce qu’ils ont déjà fait ; car on ne veut pas que nous ignorion's à qui nous sommes principalement redevables de la chute de l’antique monarchie de France et des têtes brisées à cette occasion. On ne s’en doutait peut-être pas, et on ne se serait pas imaginé que M. de La Mennais fût pour quelque chose dans les événeraens du mois de Juillet de l’année dernière; mais ses disciples sont trop jaloux de la gloire de leur maitre et père , pour ne pas revendiquer en son nom l’honneur qui lui revient de ces glorieuses journées. Qu’on lise un article remarquable de r Avenir intitulé , Réponse au Globe , on y trouvera bien des choses fort curieuses. On y apprendra que ce n’est rien de nouveau que le Catholicisme ait besoin de régénération, puisque , à diverses époques, on en a désespéré; qu’il y a eu un temps où « l’Église , emprisonnée par » l’erreur dans une portion de l’Europe , n’avait » plus qu’un territoire aussi désolé que rétréci.
IPfTHODDCTION. 4$
» Sa discipline s’était perdue dans le trouble des » guerres; sa science avait péri avec ses grands » hommes , et des Papes faisaient succéder sur la » Chaire Apostolique à des crimes inouis des mal- » heurs plus tragiques encore. » Dans le même temps, a Brillait la civilisation jeune et reine des >- Arabes, que la victoire avait portée des Indes en » Espagne, et qui , accomplissant les promesses » de Mahomet, prouvait au monde que l’ère du » Christ avait fait place à l’Hégire du nouvel en- » voyé. Jamais démonstration ne fut plussédui- » santé. » On voit qu’il y avait lieu de désespérer , et qu’une régénération était nécessaire. « Certes , la chute était bien profonde , et jamais » une religion nouvelle ne dut prophétiser la » ruine des Dieux anciens avec plus de vérité. » Pourtant, Dieu trompa les vaines pensées des » hommes : Grégoire VII naquit , et cinquante O ans après, l’étendard des Chrétiens flottait à » Jérusalem sur le Sépulcre de leur Seigneur. » Quatre siècles de gloire succédèrent au chaos des siècles précédens, ensuite une autre époque de décadence commença. Elle date des acclamations qui terminèrent à Trente le moyen âge , et dura jusqu’en 1783, et c’est vraiment à la fin de cette époque que le désespoir était légitime, o Certes , » en 1778 , quand Voltaire mourut, quand Rous- » seau rendit à Dieu cette ame harmonieuse qui
46 INTRODUCTIOW.
n pleura toute sa vie dans la solitude les maux B d’une société perdue , alors le désespoir pou- » vait entrer dans le cœur d’un Catholique; et si » quelqu’un d’eux n’est pas mort du spectacle » qu’il avait sous les yeux , j’en suis fâché ; ou » plutôt , Rousseau mourut pour nous. Rousseau » fut créé de Dieu pour être le Jérémie païen des s deux siècles païens qui allaient s’achever dans » les révolutions ; et la destinée de ce nom-là » n’est pas encore accomplie tout entière. Mais B en 1 83o , c’est arriver trop tard pour pleurer B nos malheurs , quand les Églises des Étatsn Unis , de l’Irlande , de la Belgique et de la B France sont sorties , par d’incroyables événe- » mens , des mains qui avaient cru tenir enchai- » née pour jamais la liberté des hommes , et » celle de Dieu. Washington a commencé, il y a » cinquante ans , la rédemption du CathoUcisme., » et sa tombe reçoit aujourd’hui , dans les resn pecls des deux mondes , le prix d’une grande » mission fidèlement remplie. L’Église des États- D Unis est une merveille qui ne s’était jamais » vue. » Jugez si c’est avec raison que l’Auteur de cet article appelle Washington le plus grand des hommes. Ce titre est bien dû au Rédempteur du Catholicisme.
Mais c’est surtout en France que la rédemption du Catholicisme était une œuvre difficile à exé-
irrrRODüCTiow. /(■^
cuter. Mille obstacles s’y opposaient. «La liberté » elle-même avait pris sous sa garde les tradi- » tions religieuses du Château de Versailles ; il » s’était fait un concert unanime contre le pro- » grès du Catholicisme, une sainte alliance , que J) nos neveux un jour auront peine à expliquer , » mais que nous avons vue de nos yeux. De ce » pays pourtant et de son dépendait le sort » de la foi, le sort de la liberté, le sort du dix- » neuvième siècle; et l’Anglicanisme, le Gallica- » nisme , le Joséphisme , ce triple ver rongeur , » ne pouvait périr s’il n’était écrasé en France. » Dieu suscita un seul homme. Dix ans après , il » y eut trois jours. Le lendemain c’en était fait. » L’Église des États-unis avait deux sœurs dans » l’ancien monde, la Belgique et la France.» Ne demandez pas qui est ce seul homme. Qui pourrait-ce être sinon celui que Dieu nous a donné pour maître et pour père. C’est à lui , à lui seul que nous sommes redevables des trois jours , et de tout ce qui en doit résulter pour le bonheur et la gloire du Catholicisme. Rapprochez les causes et les effets ; Grégoire VII naquit , et cinquante ans après , etc. ; Dieu suscita un seul homme : dix ans après il y eut trois jours. L’article d’où nous avons extrait les passages cités se trouve dans le numéro 83 de Uverür, 7 Janvier i83i. Il mérite d’être lu en entier, et, à notre
48 IHTRODDCTION.
avis , il expose les doctrines de l’Avenir avec plus de simplicité et de franchise que la déclaration envoyée à Rome. On y trouve encore , entre autres belles choses , que les événemens qui détruiraient l’autorité temporelle diT Pape et le forceraient de quitter Rome, seraient un mouvement progressif. « Quels faits encore ? Le peu- » pie Romain secouant le dernier anneau par le- » quel le chef de l’Église rattachait encore à la » Crosse Pontijicale un reste de société politique : » cela n’est pas, et quand cela serait, croyez- » vous que cette position ne serait pas une posi- » tion de progrès ? Croyez - vous qu’il y ait au- » jourd’hui un autre empire à prendre que celui » de chef de la liberté Européenne, et que Dieu » n’ait pas préparé à son Vicaire une terre plus » libre que celle où les Rois ont tant de fois hu- » milié sa Cliaire ? Le Vatican est bâti partout 3> où est la paix ; et Rome, ce ne sont pas les » pierres ; Rome, c’est la liberté. »
Mais ce n’est pas tout d’avoir affranchi l’Église
(i) On y yerra si cc n'est pas réellement une régénération du Catholiciime que ces Messieurs ont en Tue , et on pourra juger da mérite des explications et des interprétations qu’ils donnent li leurs paroles les plus claires lorsqu’ils se voient pressés. Ce n’est pas , comme il s’en plaignent , d'après quelques phrases échappées i la chaleur de la composition que nous les jugeons , mais d’après l’ensemble de leurs doctrines. Ces phrases indiscrètes n’ont d'autre tort que d'exprimer plus nettemeut qu'ils ne voudraient cc qui est dans leur pensée.
INTRODDCTIOir. 49
(le France ; il faut que l’affranchisseinent soit général ; et c’est à cela que tendent toutes les commotions politiques, lesquelles, suivant ce qu’on nous enseigne , ont pour cause la réaction du Christianisme. « Ija fièvre qui agite toutes les » vieilles sociétés chrétiennes , les commotions » qui les ébranlent , ne sont que l’effet de la réac- » tion du Cliristianisme. même contre l’anarchie » et le despotisme. » {^Avenir, n° i.) Pour parvenir au résultat désiré , il y a encore bien des trônes à renverser , bien des révolutions à faire , mais qu’importe? « La souveraineté, où que vous » la placiez, s’établit toujours par la force, et » dans aucun cas , son origine n’est plus sacrée » que dans tous les autres.... Mais la force ne » pouvant établir qu’une souveraineté de fait ,
» n’engage jamais par elle-même que le plus fai- » ble , et cette souveraineté violente est renver- » sée par un plus fort avec tout autant de droit » qu’elle a été établie. »(n° 7, aa octob. i83o. ) Au reste, ce qu’il ne faut pas perdre de vue , ' c’est que le résultat sera toujours dû à la même cause, au seul homme. La même influence qui, en dix ans, a pu produire les trois jours miraculeux , doit avoir bientôt la même efficaçito dans les autres pays. Car « si Rome est le centre » immobile de la foi, la France est le foyer de » l’activité intellectuelle de l’Europe. Nous ne
» parlons que d’hier , et déjà notre cri d’affran- » chissement religieux a volé au-delà de nos » frontières. L’Irlande l’a reconnu , la Belgique » le chante, ou la liberté périra en Pologne, ou » elle r inscrira sur ses drapeaux triomplians. » Nous apprenons qu’il commence à réveiller en » sursaut, dans l’Allemagne Catholique assoupie , » les vieux souvenirs du libéralisme Chrétien. J) V Italie pensive et souffrante le cache dans son » sein profond , comme une espérance. Sous leurs » tentes étrangères , ses Prétoriens en ont trem- » blé. » ( n” 73 , a8. déc. i83o. ) Voyez un peu la puissance du cri de l’Avenir.
Nous ne pouvons donc en douter : « La force » morale a remporté une victoire durable sur la » force matérielle ; en France , en Angleterre , en » Belgique , elle se l’est soumise, et, de conquête » en conquête, sa domination va s’étendre sur le » monde entier. Souverains ou démagogues, les » absolutistes succomberont , et leurs efforts , » même les plus heureux , ne pourront suspendre » que momentanément cette lutte des doctrines » rivales , qui se passe aujourd’hui dans les hautes » régions de l’intelligence. »(n" 78, ajanv. i83i.) Aussi, quelle joie n’éprouve-t-on pas quand on apprend que quelque nouvelle révolution a éclaté ! « Nous avons appris tout à coup que les » avant-gardes de laliberté étaient sur le Vistule.
INTHODUCnOW. 5 1
n Nous sommes tombés à genoux , nous avions » une nouvelle preuve de l’existence de Dieu. » (n°7i, aS déc. i83o. )
D’où vient donc que revenir n’a pas montré la même joie en apprenant la révolution qui a ensuite éclaté dans l’Etat Pontifical, et qu’il l’a même désapprouvée ? Je ne sais quels sont les motifs de cette désapprobation. Il est vrai qu’approuver une révolte contre le chef de l’Eglise , même considéré comme Prince temporel , c’eût été manquer trop ouvertement à des ménagemens qu’on a intérêt de garder ; mais ceci appartient aux intentions , que je ne me permets pas déjuger. Je dirais donc seulement que cette désapprobation est une contradiction manifeste aux principes exprimés dans F Avenir. En effet , pourquoi l’insurrection de Bologne serait-elle moins légitime que celle de Paris ? Est-ce parce que le gouvernement des Bourbons était tyrannique , et que celui des Papes est paternel ? Mais ce n’est sans doute pas aux rédacteurs de V Avenir à prononcer sur cette question de fait. M. deLa Mennais disait si bien au Père Ventura : a Sachez bien , mon Révérend Père , qu’en ce qui » touche aux affaires intéjieures de notre pays ,
» la doctrine Catholique et la conscience une fois » à l’abri , rien au monde ne nous importe moins » que l’opinion individuelle d’un étranger , quel
5 a INTRODUCTIOW.
« qu’il soit. Il est à croire que nous , nés en France » et qui ne l’avons jamais quittée, nous la con- » naissons un peu mieux qu’un homme qui ne, la » vit jamais et qui en est à quatre cents lieues. » Nous pouvons , sans trop de présomption , » nous flatter d’être des juges plus compétens » que lui dans nos propres intérêts , et quel- » qu’honorable que puisse être d’ailleurs sa tu- » telle, avant de l’exercer comme de plein droit, n il eût été plus convenable peut-être d’attendre » qu’elle fût sollicitée. » Si ces paroles ont paru sensées à celui qui les a écrites , il doit voir qu’elles se placent d’elles-mêmes dans la bouche d’un habitant de Bologne qui répondrait à M. de I,a Mennais ; et le révolutionnaire Italien ne pourrait-il pas ajouter : Si , comme vous nous l’enseignez, c’est le peuplequi est intermédiaire entre Dieu et le .Souverain, c’est aux peuples qu’appartient incontestablement le droit déjuger leurs Souverains ; et qu’avons-nous fait autre chose qu’user de ce droit, comme vous l’avez fait à Paris ? — Mais cette insurrection a été entreprise contre le vœu de la grande majorité des babitans. — Je le crois facilement ; mais pourtant, si l’armée Autrichienne n’y avait mis ordre , il serait aujourd’hui démontré qu’elle était selon le vœu général , tout aussi bien et de la même manière qu’il est démontré que la révolution de France a été selon le vœu général de la Nation.
Digltized by C'< >o^k
IITTRODCCTIOW.
L’Avenir a désapprouvé l’insurrection de Bologne ; mais n’avait-il pas parlé précédemment de l’Italie pensive et souffrante, cachant comme une espérance dans son sein profond le cri poussé par l’Avenir ? N’avait-il pas dit que la perte du domaine temporel serait pour le chef de l’Église une position de progrès ? N’avait-il pas dit que Dieu a préparé à son Vicaire une terre plus libre que celle de Rome ? Il a désapprouvé l’insurrection ; mais lorsqu’il faisait le recensement de ce qu’il appelle l’armée progressive , l’armée de la civilisation, et de l’armée ennemie, ne mettaitil pas a d’un côté , la France et l’Angleterre , réu- » nissant sous leurs bannières, la Belgique, la » Prusse Rhénane , la Suisse , t Italie, la Grèce, » et presque toute la Confédération Germanique ; » de l’autre, l’Autriche, la Russie, l’Espagne , le » Portugal , et momentanément la Prusse avec » quelques petits États de la Confédération Ger- » manique ? ( n“ 83. ) Mais si l’Italie entière (0 , dans le plan de l'Avenir , doit être sous les bannières de la France et de l’Angleterre , pour révolutionner les autres pays de l’Europe , ne
(i) Je dis entiért : car on voit que l'Autour de l'article ne néglige rien dans son énumération , et qu'il parle de quelques petits États de la Confédération Germanique. 11 n'aurait donc pas manqué de parler aussi de l'État Pontifical , si cet État avait fait une exception.
54 IlfTRODUCTIOIf.
doit-elle pas d’abord être révolutionnée ellemême ?
Enûu , l’Avenir a dit que le gouvernement des Papes est un gouvernement paternel ; il avait dit aussi : « Quoiqu’un acte émane du n Souverain temporel et non du Pontife , il est » néanmoins rassurant pour la conscience des » Chrétiens. Car, lorsque le Pape agit comme » Prince, il consulte aussi sa conscience deChré- » tien et d’Evêque : il pèse le droit et le fait , il » n’oublie pas que , Père commun des fidèles , » ses actes même humains doivent être dirigés » par une prudence qui ne compromette aucun » des vrais intérêts de ses enfans , et par une » justice plus élevée que celle qui gouverne les » autres puissances de la terre. » (n" i. ) Cela n’empêche pas qu’il ne blâme un édit publié au nom de ce même Prince temporel , et qu’il ne décide que a toutes les règles de la justice crimi- » nelle sont oubliées dans cet acte qui , grâces à » Dieu , émane du Pro-secrétairc , ministre du » Prince temporel, et non du chef de tous les » Chrétiens. »(n° 196, 3o avril 1 83 1.) Apparemment que cette fois le Pape , agissant comme Prince , n’a pas consulté sa conscience de Chrétien et d' Evêque; et comme la chose peut avoir également lieu en d’autres cas , on voit comment les rédacteurs de l'Avenir entendent que le gouver-
Digili. by Googic
INTRODÜCTIOK. 55
nement du Pape est un gouvernement paternel.
C’est en vertu du principe qui place l’infaillibilité dans le grand nombre, que chaque individu est autorisé à censurer ainsi les actes du Père commun des Fidèles. En effet , comment se manifesterait le consentement commun, si chacun n’avait le droit d’exprimer librement ses pensées ? Ce sont les masses qu’il s’agit de consulter, ou plutôt c’est sur les masses qu’il faut agir. Plus on aura de puissance pour les persuader , plus on participera à l’infaillibilité ; et pourvu qu’on se sente ou qu’on croie se sentir la force d’amener les autres à son sentiment, chacun a le droit de prendre l’initiative dans les choses même qui sont du plus grand intérêt pour la Religion , et de les décider, sans se soucier de ce que pensent ceux que le Saint-Esprit a préposés pour gouverner l’Église de Dieu. C’est ainsi que les rédacteurs de V Avenir ont décidé, qu’il faut que désormais l’Église soit totalement séparée de l’État, que le Clergé renonce à tout salaire , que les Concordats soient abolis, etc. Ils ont décidé, dis-je, toutes ces choses, sans sentir le besoin de consulter là-dessus les Évêques ni le Pape. (Voyez r Avenirn^'à. art. signé F. de La Mennais , et un grand nombre d’autres numéros. ) lisse sont cependant quelquefois adressés aux premiers Pasteurs , et même avec une humilité
INTRODUCTIOir.
apparente , dont on serait édifié , si l’on ne remarquait pas que ces formes suppliantes sont employées , non pour demander ce qu’il faut faire , mais pour sommer le Pape et les Évêques de faire ce que l’on a décidé sans eux ; et leur déclarer , dans les termes les plus humbles , mais les plus significatifs, que s’ils s’y refusent, on se passera de leur coopération. Donnons un exemple. a Pour nous , qui vous adressons ces paroles J) suppliantes, qui vous conjurons une seconde » fois de nous pardonner les déplaisirs que nous » vous avons causés, si nos efforts près de vous y> sont infructueux , nous en gémirons beaucoup , B sans jamais manquer au respect qui vous est dû. » Dieu sait que nous donnerions nos vies pour j> être sauvés par vous ! Toutefois, nom ne nous » abandonnerons pas nous-mêmes ; nous userons » de toutes les ressources que les lois do l’Église » nous permettent. Sans diminuer les droits su- » prêmes du Siège Apostolique, mais pour obéir î) aux Conciles et à notre conscience , nous pro- » testerons contre ceux qui auraient le courage » d’accepter le titre d’Évêques de la main de nos » oppresseurs. Nous faisons dès aujourd’hui cette » protestation : nous la confions au souvenir de B tous les Français en qui la foi et la pudeur n’ont » pas péri, à nos frères des États-Unis, de l’Ir- » lande et de la Belgique , à tous ceux qui sont
Digitizad by Guuÿlt
IHTRODDCTION. 07
V en travail de la liberté du monde , quelque part » qu’ils soient. Nous la porterons , pieds nus , » s’il le faut , à la Ville des Apôtres , aux marches » de la Confession de saint Pierre, et on verra » qui arrêtera sur la route le pèlerin de Dieu et » de la liberté. »( n” - ^5 nov. i83o.)
I^e passage qu’on vient de lire , et en général tout l’article dont il est tiré , dévoile assez clairement le plan qu’on se propose de suivre. Je me contenterai d’indiquer quelques observations.
On doit aux Pasteurs de l’Église quelque chose de plus qu’un respect filial ; on leur doit soumission et obéissance ; on reçoit d’eux la loi , on ne la leur donne pas. 2® Les lois de l’Église ne nous -permettent aucune ressource pour sauver l’Église sans le concours de ses Pasteurs ou autrement que par leur autorité. 3® Les protestations, qu’en certains cas il peut être permis de faire, ne doivent pas être cowîike.% aux frères des Etat-Unis , de V Irlande , etc. Car c’est uniquement aux Pasteurs qu’il appartient de juger de tout ce qui concerne la Religion , et il ne peut jamais être permis d’appeler de leur jugement à celui des frères ou de la multitude. 4“ La protestation faite contre ceux qui auraient le courage d’accepter le titre d’Évêques de la main de nos oppresseurs protestation sans but, ou une protestation impie: sans but, si l’institution
58 IlfTRODDCTIOir.
canonique leur était refusée, car aucun Catholique ne les reconnaîtrait pour Evêques ; impie , si le Pape leur accordait l’institution canonique. Car le saint Concile de Trente a dit : Si guis dixeril Episcopos gui auctoritate Romani Pontijîcis assumuntur non esse îegitimos Episcopos , anathema sit. Dans le premier cas , le pèlerin de Dieu et de la liberté n’aurait aucun motif de se mettre en route ; dans le second , c’est contre le successeur de saint Pierre qu’il irait déposer sa protestation sur les marches de la Confession de saint Pierre ; et cela, dit-on , pour obéir aux Conciles et à sa conscience.
A l’époque où la première édition de cet ouvrage allait paraître, les rédacteurs de V Avenir déterminés sans doute par les cris qui s’élevaient de toutes parts contre les doctrines qu’ils professaient et par les mesures que plusieurs Évêques s’étaient cru obligés de prendre pour en arrêter la propagation dans leurs Diocèses, ( ce que ces Messieurs appelaient une persécution, ) prirent la résolution de suspendre la publication de leur Journal , et d’envoyer une députation à Rome pour soumettre leurs doctrines au jugement du Saint-Siège.
Cette résolution était en elle-même fort sage , et elle ne pouvait leur mériter d’autre reproche que d’être bien tardive. Il est assez clair que
INTRODUCTION. OQ
c’était avant de commencer à dogmatiser qu’il aurait fallu s’informer si les doctrines qu’on se proposait de soutenir s’accordaient , ou non , avec la doctrine du Saint-Siège et de l’Église Catholique. ÎMais enfin , puisqu’on avait négligé de prendre une précaution que dictaient la prudence et les lois même de l’Église , il était bon et louable de réparer cette faute , du moins lorsqu’on en était averti par la voix publique.
La démarche des rédacteurs de V Avenir aurait donc mérité l’approbation universelle , et on n’y aurait vu qu’une preuve de la droiture de leurs intentions , si , au moment même où ils s’y déterminaient , ils n’avaient pas aggravé leurs torts et augmenté le scandale par une publication qui , plus que toutes les autres , aurait dû être préalablement soumise à l’autorisation de ceux que Dieu achargés du soin de gouverner son Église et de juger des mesures qu’il convient, selon les circonstances , d’adopter pour sa défense et sa conservation.
Dans la feuille même où les rédacteurs annonçaient au public la suspension de leur Journal et prenaient congé de leurs lecteurs , jusqu’à ce qu’ils se fussent, disaient-ils , assurés de l’approbation de Rome , par une inconséquence difficile à concevoir , ils voulurent donner à leurs partisans un gage de leur adhésion iné-
Go INTRODUCTION.
branlable à ces mêmes doctrines qu’ils avaient soutenues et qu’ils déclaraient vouloir soumettre à l’examen et au jugement du chef de l’Église. Persuadés, à ce qu’il paraît, que cette démarche de leur part n’était qu’une pure formalité sans conséquence, et qu’ils étaient suffisamment autorisés à prononcer sur ce qu’il était à propos de faire pour le bien de l’Église, ils publièrent u« acte d'union proposé à tous ceux qui , malgré le meurtre de la Pologne , le démembrement de la Belgique , et la conduite des gouvernemens qui se disent libéraux , espèrent encore en la liberté du monde et veulent y travailler. Cet acte est signé de M. de La Mennais et de ses collaborateurs. Il fut jugé sans doute d’une urgence extrême , puisque les signataires ne crurent pas devoir se donner le temps de s’informer s’il plairait à celui à qui ils allaient se soumettre avec la docilité de petits enfans.
Le but avoué de l’union proposée est de for voriser la tendance générale de la société à administrer elle -même ses intérêts matériels. Ce qui veut dire en termes plus clairs, de travailler à renverser tous les gouvernemens existans , pour y substituer une démocratie universelle , et transformer tous les Souverains en de simples agens du peuple , amovibles selon le bon plaisir ou le caprice de la multitude.
IWTRODDCTION.
Gl
M. de La Mennais avait pourtant dit autrefois , que la démocratie chez un grand peuple détruirait infailliblement le Christianisme. (') JMais il disait
(l) \ojttiDela Religion considérée dans ses rapports avec l’ordre politique et civil. Il est curieux de comparer la doctrine que suivait alors le grand Écrivain avec celle qu'il a adoptée depuis. Voici quelques traits du portrait qu'il faisait de la démocratie :
• Le caractère de la démocratie est une mobilité continuelle ,
> tout sans cesse j est en mouvement , tout j change avec uue
• rapidité elTrayantc , au gré des passions et des opinions. Rien
• de stable dans les principes , dans les iiistilulinns , dans les
• lois ; on n'y connatt la puissance du temps ni pour établir ,
> ni pour détruire , ni pour modifier. Une force irrésistible
> pousse et agile les hommes : ce qui se trouve sur leur roule ,
• quel qu'il soit , est foulé aux pieds •. ils avancent , reviennent , » avancent encore , et tout l'ordre social devient ponreux comme
■ un chemin de passage. Le pouvoir ne donne pas l'impulsion ,
• il la reçoit. Je ne sais quoi d'indéfinissable emporte le peuple « et ses cbefs. Il y a dans les esprits une certaine indocilité, dans
■ les cœurs un certain mépris haineux et défiant pour l'aulorilé ,
■ qui fait qu'on cède et qu'on nobéit pas. Censurer est lu » besoin de tous ; c'est un soulagement pour l'orgueil , et aussi
> une vengeaucc... La démocratie chez un grand peuple délrui-
> rait infailliblement le Christianisme , parce qu'une autorité su>
• préme et invariable dans l'ordre religieux eslincompalible avec
• une autorité qui varie sans cesse dans l'ordre politique..,. La
> démocratie détruit la notion de toute espèce de droit, soit divin
• soit humain , et c'est pour cela que , lorsqu'elle ne vient pas
• è la suite de l'athéisme , elle l'enfante tôt ou tard.... La son-
> veraincté du peuple renferme le principe de l'athéisme.... La
> démocratie qu'on nous représente comme le terme extrême de
• la liberté , n'est que le dernier excès du despotisme. Car , quel-
> qu'absolu qu'un le suppose , le despotisme d'un seul a ponr-
> tant des limites , le despotisme de tous n'en a point , etc.
• etc. etc. > ( 1'* partie , p. 34 et suiv. )'VoiIii comment M. de La
6a INTRODDCTIOIf.
cela , il y a bien long-temps ( en i8a5), il a eu le temps de l’oublier. Les grands génies paraissent avoir plus que les autres hommes le droit de SC contredire. La vérité ne se présente pas toujours à eux du premier coup. M. de La ]\Iennais , qui était convaincu de la vérité de son assertion au moment où il l'énonçait , s’est convaincu depuis de l’assertion contraire. Il est persuadé aujourd’hui que la démocratie universelle est l’unique moyen de salut pour le Christianisme , et que c’est le Christianisme luimême qui l’établira sur toute la terre. Écoutons-le : « Le gouvernement ne sera désormais » qu’un simple agent régulateur , placé par la » délégation nationale à la tête d’un système » d’administrations libres , pour les unir en- » tr’elles et en former un tout harmonique et » vivant. Et cet ordre social qui , malgré les
• obstacles qu’on y oppose , s’établira plus ou » moins prochainement en France , pénétrera » aussi peu à peu , à mesure que les peuples y » seront préparés , dans le reste de l’Europe et » au - delà proportionnellement aux progrès
* futurs du Christianisme dans le monde. > (0 Le grand avantage que M. de La Mennais
Mennais s'exprimait alors ; OD sait comment il s'exprime anjoard'hai. On peut toujours être de son avis , il nj a qa'ii observer les dates.
(i) Avenir , a8 Juin i8ôi. F. de La Mennais.
IltTRODUCTION.
trouve dans ce système est qu’il n’y sera plus question de droit divin (0 , et c’est là sans doute ce qui le rend éminemment Catholique, comme M. de La Mennais le démontre dans le même article. « Dans le système social , qui est tout le » Catholicisme, et où le pouvoir ne sera qu’un » simple délégué dans l’ordre administratif , la » question de droit divin ne se présentera même
» plus Car certes il ne passera par la tète de
)) personne de soutenir qu’un pareil pouvoir , n semblable à celui d'un Maire , et seulement » exercé dans une sphère plus étendue, ait d’au- » tre principe immédiat que la volonté de ceux n qui le délèguent. Or qui a jamais parlé du » droit . divin , à propos des magistrats d’une » Commune ? »
Ce système , qui exclut , non-seulement la question de droit divin , mais tout rapport avec Dieu , est, dans la pensée de l’illustre Écrivain , le seul possible aujourd’hui, le seul qui puisse nous préserver des pins grands maux que nous ayons à redouter. Rapportons les paroles de l’Auteur, autrement , on dirait que nous le calomnions. « Le système social , le seul possible aujour-
(i) M mime de droit hamain. On rient de le voir ; ia démocratie détruit lu notion de toute torte de droit , toit divin toit humain. C'est pour cela qn'cn tSsS elle devait enfanter l'Athéisme , et qu'en i83i elle était tontle Catholicisme.
IMTHODDCTION.
> d’hui , le seul qui puisse nous préserver des » deux plus grands maux qu’aient à redouter » les peuples , le despotisme et l’anarchie , est » celui qui ne serait fondé que sur la raison hu- » maiue , sans rapport avec Dieu. » (0 Et c’est pour nous mettre au plutôt en possession d’un état social si heureux , d’un état social , qui est tout le Catholicisme , et cjui exclut tout rapport avec Dieu , que ces Messieurs proposent leur acte d’union.
L’invitation est générale , et si elle s’adresse en premier lieu aux Catholiques de tous les pays qui so/it destinés à former comme le noyau du genre humain , elle ne donno l’exclusion à personne. Tout honnête homme est admis dans cette union ,quclles que soient ses croyances religieuses y ou à quelque degré qu'il isole les droits communs de toute opinion religieuse. Et cela parait très-conséquent. En effet , on conçoit facilement qu’on n’a pas besoin d’avoir une croyance religieuse quelconque pour faire partie d’un système social qui sera , sans rapport avec Dieu ,
(i) ATcnir, 29 NoTcmbrc i83o. F. De La Mennais. Nous avious cru que M. de La MennaU fondait rinfaillibilllé de la raison liamainc , de la raieon générale , sur $es rapports avec Dieu; mais nous Tojons qu'il en est tout autrement , puisque c'est cette raison humaine qui , sans rapport avec Dieu , doit fonder l'ordre social qui seul peut sauver le monde. II faut avouer que l'illustre Ecrivain a un rare talent ]>our concilier des idées qui à des esprits ordinaires paraîtraient tont-i-fait inconciliables et contradictoires.
iirrHODrcTiow. 65
fondé sur la seule raison humaine. L’allipnce est donc proposée , non-seulement à tous les Chrétiens des diverses communions , mais aussi aux Juifs , aux Mahométans , aux Idolâtres , aux Philosophes, aux Déistes, aux Athées. La seule condition exigée pour l’admission est qu’on soit honnête homme , professant une religion quelconque , ou n’en reconnaissant auciyie.
Les fondateurs de l’union ne disent pas quelles sont les qualités , qui , dans un ordre social sans rapport avec Dieu , constituent l’honnète homme , mais ces qualités seront sans doute bientôt déterminées par le consentement commun , et la raison générale nous donnera une notion de l’honnêteté , laquelle pourra être admise sans difCculté des hommes de toute croyance , et même des hommes sans aucune croyance religieuse.
Cette association , qu’on nous présente comme un véritable progrès de l’humanité , a pour hase essentielle la liberté en tout et pour tous. C’est là son mot d’ordre , son cri de ralliement. Son résultat infaillible , dans la pensée des fondateurs , sera la réorganisation sociale et l’introduction d’un état de choses où , les droits de chacun étant respectés de tous , il ne restera de nos discordes sanglantes que les combats pacifiques de V intelligence.
66 raTRODOcnoN.
Il faudra , on doit l’avouer j bien du temps encore, et peut-être bien des malheurs, avant qu’on puisse obtenir ce résultat si désirable ; mais pourrait -on l’acheter trop cher ? Qu’on refléchisse seulement sur les avantages qui en découleront pour le genre humain !
Jjorsque cette œuvre glorieuse sera enfin consommée, lorsque le monde aura le bonheur de jouir d’un état social sans rapport avec Dieu , lorsque les Souverains ne seront plus que des Maires , des agens régulateurs , amovibles à volonté , et qu’il ne pourra plus être question du droit divin , alors commencera une nouvelle ère , qui sera l’ère de la félicité parfaite du genre humain. Alors , on pourra voir, sans le moindre inconvénient, dans une même ville, à Rome par exemple, le Siège du souverain Pontife des Chrétiens et celui du grand Mufti. A côté d’une Église Catholique , s’élèvera une Synagogue de juifs , ou une Mosquée de mahométans , ou même , si quelqu’un en a la fantaisie, un Temple de Jupiter tonnant , ou de la déesse Raison , de la raison humaine sans rapport avec Dieu. Auprès d’une école destinée à enseigner à la jeunesse son catéchisme et ses devoirs religieux , se trouvera une autre école, où cette même jeunesse pourra recevoir , si elle le préfère , des leçons d’impiété et d’athéisme. Il lui sera permis de choisir entre
lîîTHODDCnOIT. 67
le Paradis des Chrétiens et celui de Mahomet , entre la morale d’Épicure et celle de l’Évangile.
Il sera permis à l’enfance même de tout lire , comme il lui sera permis de tout dire , de tout écrire. Le grand privilège de l’ordre social qu’on nous prépare est qu’il n’y aura pas d’âge où la liberté doive commencer. M. Lacordaire nous l’enseigne formellement. « Au sortir du D ventre de sa mère, le Français ( et sans doute » l’homme en général , car on ne voit pas pour- » quoi le Français seul aurait ce privilège) a » droit de penser, de parler, d’écrire, de pu- » Uier , ce qu’il lui plaît sur toutes choses. » Et encore : « Toute la civilisation moderne serait » changée , si les lois déterminaient une époque » de la vie avant laquelle la liberté d’opinion » n’existerait pas. » On le voit , la jeunesse, l’enfance même doit avoir la même plénitude de liberté que l’âge mûr. L’enfant, dès que la nature aura délié sa langue et ses idées , sera vis-à-vis des autres hommes , juge de tout , juge souverain. (OEt puisque, comme l’enseigne M. Gerbet, ce sont les croyances qui déterminent les devoirs il réglera scs devoirs sur les croyances qu’il se sera faites. Qui pourra se permettre de l’en empêcher ? L’autorité paternelle ? Mais cette autorité sent un peu le droit divin dont il ne
(1) ATenir, aS Octobre i83o.
68 INTRODDCTIOIT.
doit pas être question dans un État social fondé sur la raison humaine sans rapport avec Dieu. Pourvu que l’enfant respecte les droits de chacun , chacun devra respecter les siens , qui sont compris en ces mots : Liberté en tout.
Les conséquences d’un tel ordre de choses n’auraient rien de bien effrayant, si , comme on nous l’assure , il ne devait rester de nos sanglantes discordes que les combats pacifiques de l’intelligence. Mais , pour réaliser une promesse si consolante , ne faudrait-il pas que cet ordre social fondé sur la seule raison humaine , sans rapport avec Dieu eût une force et une efficacité que le Christianisme n’a jamais eue ? Ne faudrait-il pas qu’il pût affranchir les hommes de leurs passions , ou les en rendre maîtres absolus ? Ne faudrait-il pas , en un mot , qu’il pût faire cesser les effets du péché originel sur la terre ? Car il est bien évident qu’aussi longtemps que les hommes seront sujets à se laisser maîtriser par leurs passions , il y aura parmi eux des combats de volonté ; et ce sont les combats de la volonté qui engendrent les discordes sanglantes.
On ne nous promet donc rien moins que le retour à l’innocence primitive , et le règne de la justice parfaite sur cette terre d’iniquité. Et cela , au moyen d’un ordre social fondé sur la
Die ' :dby C' )0^1l
seule raison humaine sans rapport avec Dieu ? Toutes les volontés seront droites et indissolublement unies , les droits de chacun seront respectés de tous. Tous tendront à un même but , tous voudront une même chose , le bonheur commun. C’est pour occuper les loisirs d’une paix inaltérable , que les hommes se livreront aux combats de l’intelligence , combats tout pacifiques. Les hommes de toutes croyances et les hommes sans croyance pourront disputer entr’eux , mais ce sera toujours sans se fâcher, ou ils se fâcheront sans qu’il en résulte aucune discorde. L’amour du vrai et du juste sera dans tous les cœurs ; dans toutes les discussions , on parlera à la raison , et jamais aux passions. La haine de la Religion sera éteinte dans le cœur de l’impie , le méchant ne persécutera plus la vertu ; ou plutôt , il n’y aura plus de méchant sur la terre. Le monde ne sera peuplé que d’ honnêtes gens , religieux ou sans religion , isolant les droits communs de toute croyance religieuse. Tous auront souscrit l’alliance proposée et tous seront fidèles à la parole donnée et reçue. Ou si , à raison de la faiblesse humaine, en découvre encore quelques restes des désordres passés , ils seront sans conséquence et ne pourront troubler le bonheur commun.
lîTTRODüCTIOIf.
Te dace , si qaa mancnt , sceltris Testigla nostri Irrita pcrpetaa solrcnt formidiae terras.
On ne peut disconvenir que tout cela ne soit fort beau ; et ne fût-ce qu’un rêve on est heureux de rêver de la sorte et de former des plans pour procurer aux nations un avenir si glorieux. 11 faudrait seulement imaginer des moyens d’exécution qui pussent inspirer de la confiance. Nous voulons supposer que c’est avec une entière bonne foi que les signataires de l’acte d’union se sont persuadés qu’une alliance avec les athées et avec les incrédules de toute dénomination était un moyen efficace , ou , comme ils le disent , le seul moyen de faire triompher la Religion et de ramener la justice sur la terre ; mais nous croyons qu’avant d’opposer leurs signatures à un acte de cette espèce , avant de le proposer à tous les Catholiques et à tous les honnêtes gens de toutes croyances ou sans croyance , avant de contracter l’engagement de concourir de tout leur pouvoir à la défense des principes constitutionnels et au maintien des libertés énoncées dans Vacte d'union , des Catholiques , et surtout des Prêtres Catholiques , auraient dû regarder comme un devoir sacré et un préliminaire indispensable de consulter les Évêques et le Chef de tout l’Épiscopat , pour
IHTHODtJCTIOH. 'Jl
savoir ce qii’ils en penseraient , et s’ils n’y trouveraient rien qui s’éloignât de la doctrine et des traditions conmmnénient reçues dans l’Église Catholique.
C’est après avoir couronné par cet acte solennel leurs travaux de treize mois , que trois des rédacteurs de l’Avenir se mirent en route pour la Ville sainte, où ils allaient , disaient-ils, chercher la victoire , pour revenir triomphans poursuivre leur carrière si glorieusement commencée. On voit que la confiance ne leur manquait pas, ou que du moins ils savaient faire bonne contenance. Mais s’il y avait eu illusion de leur part , ils ne durent pas tarder à être détrompés. L’accueil qu’ils reçurent à Rome , ce qu’ils y virent , ce qu’ils y entendirent , pendant un séjour de plusieurs mois , leur apprit assez ce que le Saint-Siège pensait de leurs doctrines. S’ils avaient voulu comprendre ce langage , on était disposé à ne pas pousser les choses plus loin. Mais ils insistèrent , ils demandèrent im jugement, et le Souverain Pontife résolut de ne pas garder plus loug-temps le silence.
Après avoir fait examiner et avoir examiné par lui-même les doctrines de l’Avenir , le Saint Père prit le parti le plus doux et qui s’accordait le mieux avec les menagemens qu’il voulait encore garder. Il est d’usage que les Souverains
’]"! IWTRODÜCTIOW.
Pontifes , à leur avènement au trône Pontifical , adressent une Lettre Encyclique à tous les Évêques Catholiques , dans laquelle ils leur donnent , d’ordinaire , les avis que demandent les circonstances , ou bien ils s’élèvent contre les erreurs qui menaceut de troubler la paix de l’Église. Diverses circonstances avaient empêché Grégoire XVI de se conformer à cet usage , et le moment étant venu où il pouvait le faire , il ne voulut pas différer davantage. Une Encyclique où les erreurs de V Avenir seraient clairement désignées et suffisamment réfutées par l’exposition de la doctrine Catholique, en même temps que les noms des Auteurs seraient passés sous silence , était le moyen le plus simple de concilier la condamnation des erreurs avec les ménagcmens pour les personnes.
L’Encyclique fut donc publiée avec les solennités accoutumées le jour de l’Assomption de la très-sainte Vierge de l’année i83a. L'Avenir et ses rédacteurs n’y sont point nommés , mais leurs erreurs sont expressément réprouvées ; et afin que les rédacteurs ne pussent pas prétexter ignorance ou se méprendre sur les intentions du Saint Père , le Cardinal doyen du sacré Collège fut chargé par Sa Sainteté d’envoyer un exemplaire de l’Encyclique àjM. de La Mennais , et de l’accompagner d’une lettre dans laquelle
INTnODUCTION. ^3
il lui exposerait en détail quels étaient les principes de V Avenir que le Saint-Siège réprouvait. Le Cardinal doyen s'acquitta de cette commission , et déclara au principal rédacteur de V Avenir que c’était uniquement par égard pour sa personne et pour les anciens services qu’il ^yait rendus à l’Église que le Saint Père s’était abstenu de le nommer.
Un acte aussi solennel du Saint-Siège devait suffire pour terminer cette controverse , et la cause est finie pour tous ceux qui écoutent avec docilité la voix du Pasteur suprême de l’Église. Quiconque veut se tenir attaché à la Chaire de Saint Pierre doit adhérer de cœur et d’esprit aux doctrines exposées dans l’Encyclique , et condamner avec simplicité toutes les doctrines qui y seraient contraires , quels que soient les hommes qui les enseignent et dans tous les écrits où elles peuvent se trouver. Nous croyons que telle est généralement la disposition des esprits dans ceux mêmes qui ont pu se laisser entr/jîner aux nouvelles doctrines. Mais il est facile de se faire illusion. On est disposé à rejeter une doctrine si elle est condamnée , mais on lâche d’éluder la condamnation , on explique , on interprète un jugement qu’on voudrait ne pas trouver défavorable. C’est ainsi qu’on a tenté d’élever des nuages sur les intentions du Chef de l’Église et sur
74 IWTRODTJCTIOff.
le genre de soumission qui est due à sa Lettre. Ces tentatives , nous l’espérons , produiront peu d’effet sur les esprits droits et dociles ; mais il est de notre devoir de dévoiler , autant qu’il nous est possible , les sophismes par lesquels on cherche à obscurcir la vérité.
L’Encyclique , dit-on , n’est pas un jugement dogmatique rendu selon les formes voulues pour les définitions de foi ; c’est seulement un acte de gouvernement auquel nous devons tous obéissance , cet acte fût-il même une faute. Ce qui veut dire , comme on l’explique , que l’Encyclique a pour objet de nous apprendre , non ce qu’il faut croire en tout temps, mais ce qu’il y a à faire dans des circonstances données. Il s’y agit , non du dogme , mais du gouvernement de l Église et en quelque sorte de sa tactique ; choses qui varient nécessairement selon le temps et les faits. C’est un acte qui émane du Pape , non en sa qualité de Juge suprême de la doctrine , mais en celle de souverain Administrateur de la société Catholique. On veut bien cependant convenir que l’Encyclique a souvent en vue les doctrines soutenues dans par M. l’abbé
de La Mennais , mais on prétend qu’elle ne les condamne pas , dans le sens rigoureux du mot. On prétend que le Pape a seulement désapprouvé la ligne politique de l Avenir. Et à l’ob-
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IMTRODUCTION.
jection qu’on se fait qu’il n’est pas seulement question de politique dans la Lettre du Pape, on répond que les opinions nouvelles incontestablement hétérodoxes , signalées dans F Encyclique , ne sont point celles de M. de La Mennais et de ses amis. Quelques mots de réponse à chacune de ces assertions suffiront pour montrer ce qu’elles contiennent de faux ou de captieux.
Les formes voulues pour un jugement dogmatique sont sans aucun doute celles qu’il plaît au Vicaire de Jésus-Christ d’employer. Car , qui aurait le droit de lui prescrire des formes ? Ce n’est pas la première fois qu’on a vu un Pape s’élever dans une Encyclique contre les doctrines fausses et pernicieuses dont il voulait arrêter la propagation. Ce n’est donc point ici une forme inusitée. Une doctrine ainsi réprouvée par le Chef de l’Église, ne peut en aucune manière être tenue pour vraie et pour utile. Au reste , personne ne prétend que l’Encyclique contienne des définitions de foi. Parler de définitions de foi , c’est donc prendre le change , ou vouloir le donner à ses lecteurs. Ce qu’il y a d’incontestable , c’est que l’Encyclique contient l’cxposi-
(i) Voyez la Rczae europ<5cnne , t. 5 , p. 33i , 335 , 336. L’auteor de cet article manifeste des sentimens qui sont certainement très-louables , mab on regrette qu'il ait employé son talent à sou. tenir une mauvaise cause.
INTRODUCTIOir.
tion de la doctrine Catholique sur les points dont elle parle, et que cette exposition adressée à tous les Evêques Catholiques , a le caractère de la plus haute authenticité.
Nous serions curieux d’apprendre comment une exposition de doctrine émane du Pape , non en sa qualité de Juge suprême de la doctrine , mais en celle de souverain Administrateur de la société Catholique. Nous voudrions aussi qu’on nous expliquât ce que peut signifier une simple soumission de volonté à une exposition de doctrine. Enfin , nous demandons si la doctrine qui est exposée dans l’Encyclique n’est point une doctrine qu’il faille croire en tout temps.
On avoue que l’Encyclique a souvent en vue les doctrines de V Avenir. Est-ce pour les approuver ? On n’oserait le dire. On s’est vanté pendant long-temps que ces doctrines étaient approuvées à Rome , mais ou n’ira sans doute pas jusqu’à trouver une approbation dans cet acte du Saint- Siège. On se contente de dire que le Pape ne condamne pas les doctrines de T Avenir dans le sens rigoureux du mot. Si l’on entend par-là que l’Encyclique ne prononce point d’anathème , nous sommes d’accord. Mais elle établit une doctrine qui est contraire aux doctrines de T Avenir, et puisque la doctrine qu’elle expose est certainement la doctrine Catholique , il faut bien
Digiilr :d
INTRODÜCTIOIT. 77
qu’on nous accorde que les doctrines de l'Avenir contredisent cette doctrine sainte et essentiellement vraie. On peut donc, et on doit les désavouer, les rejeter, les condamner même dans un sens très-raisonnable quand ce ne serait pas dans le sens rigoureux du mot.
On veut bien convenir aussi que l’Encyclique désapprouve la ligne politique de F Avenir. Mais il n’avait jamais été question de la ligne politique de cette feuille. Les rédacteurs eux-mêmes ne parlaient jamais que de leurs doctrines. C’étaient leurs doctrines qu’ils donnaient pour identiques à la doctrine Catholique , et qu’ils prétendaient être approuvées du Saint-Siège. C’est contre leurs doctrines que des clameurs s’élevaient de toutes parts , et c’est pour les justifier qu’ils avaieiit envoyé une députation à Rome. Le mémoire présenté au Saint-Siège par ces députés n’avait d’autre but que la justification des doctrines. Enfin , c’est pour répondre à leur mémoire que le Saint Père, dans son Encyclique , a exposé la doctrine Catholique sur les questions traitées dans l' Avenir, Comment donc tout se réduit-il maintenant à une ligne politique dont on n’a jamais parlé ? Qu’on lise l’annonce que les rédacteurs firent de la suspension de leur feuille , et on verra qu’ils étaient tout occupés de la justification de leurs doctrines , et nullement de celle de leur ligne politique.
INTRODUCnOir.
Il n’est pas davantage question de politique dans l’Encyclique , ni de ce qu’il plaît appeler la tactique de t Église ; si ce n’est en tant que la politique est fondée sur la doctrine. Dans l’Encyclique , tout est doctrinal , tout est fondé sur l’enseignement et la tradition de l’Église. La politique de l’Église ne peut être qu’une politique divine , comme son enseignement est un enseignement divin. H y a toujours entre l’un et l’autre un accord parfait , et l’assistance promise par le divin Sauveur à ses Apôtres et k leur Chef , par ces paroles Ecce ego vobiscum sum omnibus diebus , s’entend sans aucun doute du gouvernement général de l’Église , comme de la doctrine , puisque ce gouvecneinent est lui-même fondé sur les enseignemens du divin Sauveur. Si l’Encyclique condamne la ligne politique de l’Avenir^ ce ne peut donc être que par ce qu’elle ne s’accorde pas avec la doctrine de l’Église.
Qu’on ne s’imagine pas , au reste , que nous voulions attaquer, ou révoquer en doute l’orthodoxie de M. de La Mennais et de ses amis. Si 1 Encyclique elle-même épargne les personnes , nous sommes à bien plus forte raison obligés de les respecter. Ix)in de nous toute imputation odieuse. Nous savons qu’on peut errer, même en matière de doctrine Catholique^ sans cesser
pour cela d’être orthodoxe. 11 n’y a que l’obstination dans l’erreur qui puisse faire perdre cette qualité, et ce n’est jamais à des particuliers qu’il appartient de juger les personnes.
On nous dit d’ailleurs que les doctrines incontestablement hétérodoxes, qui sont signalées par le Saint Père , ne sont point celles de M. de La Mennais et de ses amis. Nous ne demandons pas mieux que de le croire , et nous en serions pleinement persuadés , s’ils les désavouaient franchement. Nous pensons que ce désaveu leur serait utile et honorable ; car on ne peut disconvenir qu’il y a entre les doctrines signalées dans l’Encyclique et celles soutenues dans V Avenir une ressemblance qui rend bien excusables ceux qui peuvent les croire identiques.
En effet , en lisant l’Encyclique avec un esprit de soumission , nous ne pouvons qu’être convaincus que c’est pour tous les Catholiques un devoir de tenir pour certain :
1° Que les Évêques ne sont pas seulement chargés de l’administration spirituelle de leurs Diocèse, mais que c’est aussi à eux que l’enseignement est confié. De sorte que les Prêtres ne peuvent légitimement enseigner et dogmatiser que sous leur direction et en se soumettant à leur jugement.
a" Que c’est avancer une absurdité et faire
8o IIÎTRODUCTIOW.
injure à l’Église que de prétendre qu’elle a besoin de restauration ou de régénération ; comme si elle pouvait être sujette à la défaillance , à l’obscurcissement ou aux autres inconvéniens des institutions humaines.
3° Que c’est une extravagance et une erreur très-pernicieuse de soutenir qu’on doit procurer et garantir à chacun la liberté de conscience.
4” Qu’il n’est pas moins insensé de prétendre que de la liberté effrénée et illimitée des opinions , il peut résulter quelque bien pour la Religion.
5“ Que la liberté de tout imprimer , qui est aujourd’hui réclamée avec tant d’ardeur , est une liberté qu’on ne peut assez délester, puisque c’est la liberté de propager impunément toutes les erreurs , même les plus pernicieuses à la société et à la Religion; et que ceux qui veulent défendre cette liberté, parla raison qu’il sera aussi permis de publier des livres en faveur de la Religion ne sont pas plus sages que ne le serait celui qui autoriserait la vente de toute sorte de poisons , sous prétexte qu’on pourrait aussi vendre des remèdes.
6° Que ceux qui font delà liberté de la presse le fondement des libertés qu’ils croient devoir défendre , et qui poussent l’impudence jusqu’à en faire un droit et à refuser à l’Église même le pouvoir de censurer les écrits avant qu’ils soient
IKTHODÜCTION.
imprimés (0 enseignent une doctrine fausse , téméraire , injurieuse au Saint-Siège et grandement pernicieuse à la société Chrétienne.
7° Que ceux qui prêchent aux peuples la révolte contre leurs Souverains contredisent ouvertement l’enseignement et la pratique de
(l) CVst sans doute ici une des duclrinos inconteitablement hé- Urodoxes , signalées dans rEncjcliqnc , et par conséquent , sui- Tant les défenseurs des écrivains de l’yi venir , ce n’est point une doctrine soutenue par M. de La Meniiaisct ses amis. Cependant , nous trouvons que M. de La Mennais met sans diflicnité la liberté de la presse au nombre des libertés que Con ne peut légitimement ravir à aucun homme , e'est même , de toutes les libertés , celle à laq uelle il attache le pins d'importance. Nous avons rapporté ses paroles (p. 4^ )• plus , un de ses amis , dans un article du Il Juin )85i , paraît vouloir prouver que Dieu lui-même ne pourrait pas établir la censure, (gluant à l'Église , il so fait cette demande t Maintenant , la censure peut-elle être ejercéc par l'Èg-(ij«?et il répond : iVon. Dans un autre article du 3 Juillet i83i . du même écrivain , on lit cette assertion : • L'Église n'use pas de • la censure préventive , et elle ne le pourrait pas moralement > parlant , sans manquer h ses usages et à ses traditions de dix- » huit siècles. » Les Éivêques de France , rians la censure qu'ils ont envoyée à Home qualiGcnt cette proposition de fausse , téméraire , contraire aux décrets des Conciles de Latran et de Trente , et aux règles pnbliées par l'autorité des Souverains Poutifs. L’Enrycllqnc ne s'exprime pas avec moins de sévérité sur cette doctrine inouic dans l’Éiglise ; et il faut convenir qu'elle est bien étrange. 11 s'agit ici d'un fait et d'un droit. Le fait , que l'Égl Ue us<? de la censure prércutÎTC , c'est-à-dire , qu'elle soumet les <'rcrils à la censure avant l'impression , est connu de tout le monde , et suppose dans celui qui le nie nne grande ignorance ou une insigne mauvaise foi. droit , quand il est question de l'Église , est sunismamcnl prouvé par le fait même , et le serait autrement s'il était nécessaire.
llfTRODDCTIOW.
l’Église , qu’ils renouvellent les erreurs tant de fois condamnées des Vaudois , des Béguards , des Wicléfistes et d’autres monstres semblables; que la liberté en tout et pour tous qu’ils veulent introduire n’est autre que celle dont Luther se glorifiait.
8° Qu’il n’est pas moins funeste à la Religion et à l’autorité civile de prêcher la séparation totale de l’Église et de l’État ; que cette séparation est le vœu de la licence la plus effrénée.
9° EnBn , que les actes d’union proposés à tous , sans distinction de croyances et de religion , peuvent bien présenter une apparence de zèle pour la Religion, mais qu’ils n’ont en effet pour fondement et pour but que l’amour de la nouveauté, le désir des séditions, la liberté la plus indéfinie , le bouleversement des autorités civiles et religieuses, et le renversement des autorités les plus sacrées.
Si l’enseignement des rédacteurs de V Avenir sur tous ces points est effectivement conforme à celui de l’Encyclique, nous les en félicitons sincèrement et nous convenons qu’ils n’ont rien à rétracter ni à désavouer. Mais nous ne concevons pas pourquoi , dans ce cas , ils ont cessé de publier leur Journal. Qui les empêchait de suivre une ligne politique basée sur une doctrine irréprochable ? Le Pape évidemment ne désap-
INTRODOCTIOÎT. 83
prouve que ce qui contredit la doctrine qu’il enseigne. Si , au contraire , les doctrines de (Avenir et celles de l’Encyclique sont opposées , il est clair que c’est à celles - ci qu’il faut s’en tenir , et qu’un désaveu , une rétractation des doctrines contraires eût été un acte honorable pour les rédacteurs et édifiant pour tous les Catholiques.
Le lecteur a les pièces sous les yeux , il peut juger. Nous avons présenté fidèlement la doctrine de l’Encyclique, et les extraits que nous avons donnés de l’Avenir suffisent pour qu’on puisse faire la comparaison.
Maintenant , nous venons à l’Ouvrage de M. Gerbet que nous nous sommes proposé d’examiner. Notre marche sera simple ; nous suivrons l’Auteur pied à pied , chapitre par chapitre , et nous ferons nos observations sur ce qui ne nous paraîtra pas conforme à la vérité.